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The Ister

un film de David Barison et Daniel Ross, 2004

D 9 mars 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



The Ister est un film documentaire australien sur le penseur allemand Martin Heidegger, réalisé par David Barison et Daniel Ross de 1999 à 2003, sorti en 2004.

The Ister a été inspiré par une conférence donnée en 1942 par Heidegger et publiée en 1984 à propos du poème de Friedrich Hölderlin Der Ister (« Ister » est le nom grec du Danube) [1].

Le film est un voyage à travers l’Europe depuis le delta de la Mer Noire en Roumanie et remontant le cours du Danube jusqu’à sa source en Bade-Wurtemberg près de la ville de Fribourg dans laquelle Heidegger étudia puis enseigna, dans les années 1920, aux côté de Edmund Husserl.

Ce voyage est le prétexte d’une discussion autour de la philosophie de Heidegger, Hölderlin et de la philosophie au travers de différents sujets : les rapports du Temps et de la Technique, la Grèce antique à travers mythe de Prométhée et d’Épiméthée, la Poésie, Mythe et Logos, le Nazisme et l’Holocauste, la Polis, Sophocle et Antigone, le rapport d’Heidegger avec son maître Edmund Husserl, le Dasein et le principe d’indétermination.

Cette discussion au long du Danube croise également les chemins de la Bataille de Vukovar en 1991, du Bombardement de la Serbie par l’OTAN en 1999, ou d’Agnes Bernauer. On y traverse aussi la Hongrie post-stalinienne, la technopolis de Vienne et le camp de concentration de Mauthausen [2].

David Barison et Daniel Ross ont dit de leur film :

« Ce qui nous a amené à travailler sur le projet The Ister est né d’une passion commune pour la pensée de Heidegger et la conviction que le cinéma recèle un potentiel encore inexploité ou sous-développé pour aborder le questionnement philosophique. The Ister n’est ni une présentation ni une représentation du travail philosophique de Heidegger et encore moins un travail philosophique en lui-même. Présenter le travail de Heidegger d’un point de vue cinématographique nécessiterait — comme le dit Jacques Derrida — une audience prête à rester assise pour une projection de vingt-quatre heures. »
*


Le film

David Barison et Daniel Ross
V.O. anglaise. 3h09, 2004.

The Ister contient de longues interventions des philosophes français Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, ainsi que du réalisateur allemand Hans-Jürgen Syberberg.
Autres intervenants : Nemanja Calic, Alexandru Suceveanu, Tobias Maier.
Les interventions de Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe sont faites en français (ST anglais).

The Ister comprend un prologue, cinq chapitres et un épilogue.
Le film est ponctué par des citations du poème de Hölderlin et des extraits du commentaire de Heidegger prélevés dans la traduction anglaise de Hölderlins Hymne « Der Ister » [3].

*

Prologue. Le mythe de Prométhée, ou la naissance de la technique

Bernard Stiegler raconte le mythe de Prométhée.


(8’17)
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1. Maintenant vient le feu !

Où le philosophe Bernard Stiegler conjugue technique et temps et nous guide de l’embouchure du Danube à la ville de Vukovar en Croatie.


(64’58)
*


2. Ici nous souhaitons construire.

Où le philosophe Jean-Luc Nancy aborde la question de la politique et nous guide à travers la République de Hongrie.


(29’07)
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3. Quand l’essai est passé.

Où le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe nous conduit de la technopolis de Vienne jusqu’aux profondeurs du camp de concentration de Mauthausen, confrontant la déclaration la plus provocante d’Heidegger sur la technique.
Lacoue-Labarthe commente les mots de Heidegger :

« L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée, dans son essence (Wesen) le Même (das Selbe) que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’anéantissement, le Même (das Selbe) que le blocus et la réduction de pays à la famine, le Même (das Selbe) que la fabrication de bombes à hydrogène. »
(GA tome 79, [1949], "Bremer Vorträge. Einblick in was das ist", "Das Ge-Stell", p. 27 [4])

(20’34)
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4. The rock has need of cuts.

Où le philosophe Bernard Stiegler revient nous guider plus loin dans la questions de la mortalité et de l’histoire, alors que nous ressortons de Mauthausen vers le Hall de la libération.


(38’20)
*


5. Ce que la rivière fait, personne ne le sait.

Où l’artiste et réalisateur allemand Hans-Jürgen Syberberg nous guide à travers le haut Danube, jusqu’à la source du fleuve et au-delà.


(20’20)
*


Epilogue. Heidegger lit Hölderlin.

Heidegger lit l’hymne d’Hölderlin, Der Ister  [5].


(8’09)
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Si les articles furent assez nombreux dans la presse anglophone [6], le seul article recensé de la presse française fut publié dans L’Humanité du 25 janvier 2005.

L’homme sans qualités

Primé lors du dernier Festival international du documentaire de Marseille, le beau film de David Barison et Daniel Ross, réalisé d’après des conférences de Martin Heidegger, est présenté demain 26 janvier à 18 heures au Centre Pompidou à Paris.

The Ister

Film documentaire australien de David Barison et Daniel Ross (3 h 9) avec Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe et Hans-Jürgen Syberberg.

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Tout demeure Grec

En ancrant une pensée géographiquement, non pour l’illustrer mais pour accompagner le cheminement de sa réflexion, The Ister se présente comme une croisière à contre-courant du Danube, inspirée par le cycle de conférences donné par Martin Heidegger en 1942 sur l’hymne éponyme de Friedrich Hölderlin. Ister, c’est le nom donné par les Grecs au Danube, que le poète célèbre dans des vers restés inachevés servant de point de départ à la pensée de Heidegger, à laquelle le film se confronte au cours de cinq chapitres. S’y succèdent les philosophes Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe et le cinéaste et metteur en scène de théâtre Hans-Jürgen Syberberg. Chacun commente certains aspects des conférences, les replaçant au coeur de sa propre réflexion. Le prologue du film donne à voir successivement la source du Danube en Allemagne et son embouchure en Roumanie. Le voyage ensuite s’effectue à rebours, au coeur de l’actualité et des souvenirs des régions qui bordent le fleuve : l’entrée dans l’OTAN de la Roumanie et la visite de George Bush, les projets de reconstruction dans une ex-Yougoslavie dévastée, mais aussi le camp de Mauthausen, les commémorations de la guerre entre Serbes et Croates. David Barison et Daniel Ross sont soucieux de faire émerger le passé récent et parfois très ancien des images captées en 2002.

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Il dit : "C’est Rome. Ce n’est pas essentiel."

The Ister est constitué de strates, d’alluvions déposées par le fleuve au fil des ans et propose à son spectateur un patient travail d’archéologie. Différentes couches de textes et de paroles affleurent dans les intertitres et la bande-son du film : ceux de Hölderlin, lui-même fasciné par la tragédie grecque, de Heidegger et de nos guides philosophes et cinéastes, qui se sont tous déjà confrontés à Heidegger dans leurs propres ouvrages. Charriés par le fleuve, ces propos et les images s’organisent au cours de la remontée du Danube. C’est par le mythe que Bernard Stiegler nous introduit à la complexité de la pensée heideggérienne. « Un jour Zeus dit à Prométhée : " Le temps est échu de faire venir au jour les non-immortels : les animaux et les hommes. " Chaque espèce doit recevoir une qualité, garante de l’équilibre écologique de la planète. Mais quand vient le tour de l’homme, il n’en reste plus. Prométhée va alors voler le feu de l’Olympe, symbole de la technique et de la puissance de Zeus. » Cet acte fondateur sert de point de départ à une interrogation sur la nature de la technologie et son articulation avec le temps, menée par Bernard Stiegler et relayée par le questionnement de Jean-Luc Nancy sur l’essence de la politique. Loin d’être indépendantes de la réflexion des philosophes, les images dialoguent avec elle, invitant le spectateur à affronter les questions contemporaines du chômage, de l’Europe, de la guerre et de la mémoire. La force de ce lien s’affirme au coeur du film. Philippe Lacoue-Labarthe entreprend de considérer la proximité de Heidegger avec les nazis et ses positions scandaleuses sur la solution finale. Les images du camp de Mauthausen, voilées par intermittences par des effets de « fondu au blanc », le bourdonnement sonore rendent compte avec justesse de ce que Lacoue-Labarthe appelle « le souffle coupé de l’humanité ».

The Ister se construit autour de cette question : comment filmer une pensée en mouvement, en construction ? Une des réponses du film se joue dans l’ordonnancement des images qui ne suit pas la linéarité du voyage. Elles l’anticipent parfois ou réapparaissent au détour d’un méandre du fleuve. Nous faisons des rencontres imprévues, nous empruntons des chemins de traverse qui, en apparence seulement, nous éloignent de notre destination. Avec une grande poésie, les réalisateurs permettent ainsi d’appréhender la complexité du monde contemporain à partir de la pensée d’un des philosophes majeurs du XXe siècle.

Gaël Pasquier, L’Humanité du 25 janvier 2005.

Un débat sur le film Ister eut lieu au Centre Pompidou le 26 janvier 2005, en l’absence des réalisateurs. Y participaient Lacoue-Labarthe, Bernard Stiegler, Jean-Luc Nancy, Marianne Alphant. Stiegler est peu bavard, Lacoue-Labarthe, assez confus, trouve le film trop long, seul J.-L. Nancy semble y voir une expérimentation sans précédent ouvrant la voie à ce que pourrait être une méditation philosophique et cinématographique.
La vidéo (25’30).

Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
*


[1Le poème est de 1803. Cf. L’Ister dans « Heidegger lit Hölderlin » et aussi Hölderlin et l’Ister.

[2Cf. wikipedia.

[3A ma connaissance, il n’existe pas de traduction française du texte de Heidegger. On peut lire l’essai d’Emilio Brito, Le sacré dans le cours de Heidegger sur « L’Ister » de Hölderlin ou encore celui de Jean-François Mattéi, Le lieu de l’étant et le milieu de l’être (p. 21).

[4Rappelons le commentaire de Gérard Guest sur ce passage controversé :

« Il ne s’agit pas ici de "dasselbe" (la même chose), mais "das Selbe" (le Même, au regard de l’histoire de l’Être). Wesen, essence, ne doit pas être compris en son sens traditionnel, comme la nature d’une chose, mais en son sens actif, verbal (das Wesen west), comme déploiement appartenant à l’histoire de l’Être. Heidegger ne dit donc pas que l’agriculture comme industrialisation motorisée est d’un point de vue moral, la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz. Il dit que ces phénomènes contemporains relèvent du même déploiement au regard de l’histoire de l’Être, le déploiement comme Gestell à l’époque de la domination planétaire de la technique. »

Il fallait le dire. Mais, cela mis au point, la question reste : la pensée de l’être permet-elle de penser la monstruosité spécifique de la Shoah ?

[5Cf. L’Ister dans « Heidegger lit Hölderlin ».

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