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Proust : l’agenda inédit de 1906, début de décryptage

Suivi de L’Oeil de Proust - Dessins

D 10 février 2014     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


A l’image du temps perdu puis retrouvé, voilà qu’un agenda de Proust perdu est retrouvé dans une vente aux enchères, chez Christies en 2013. Plus exactement, un agenda inconnu jusqu’alors, couvrant la période janvier-mars 1906, et consacré à "Combray", genèse de Du côté de chez Swann. Et, c’est en octobre dernier, que la Bibliothèque nationale de France en fit l’acquisition.

En attendant sa numérisation par la BnF, quelques pages ont été publiées. Modestement, nous vous en présentons un premier décryptage avec les extraits de Du côté de chez Swann auxquelles ces notes de l’agenda renvoient. Extraits agrémentés de quelques commentaires de spécialistes de Proust, ou notes sur le contexte associé. Nous rappellerons aussi les conditions dans lesquelles cette acquisition a eu lieu, et la description qu’en a publiée Christies lors de sa mise aux enchères.

En contrepoint, nous vous présenterons des extraits de L’Oeil de Proust de Philippe Sollers qui publiait en 2009 une série de dessins de Proust, illustrant les cahiers de l’écrivain issus des acquisitions antérieures et constituant le Fonds Marcel Proust de la BnF. Notre sélection portera essentiellement sur des illustrations liées à Du côté de chez Swann, complétant ainsi la perspective ouverte par les premières pages de l’agenda inédit de 1906 qui lui est dédié. Voilà le programme du jour !


PREMIERE PARTIE : L’AGENDA DE 1906

1.1. Le contexte de son acquisition

L’agenda de Proust au dîner des mécènes

C’est lors du dîner annuel des mécènes de la BnF du 14 octobre dernier que Bruno Racine, président de la BNF, et Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BNF ont confirmé l’acquisition de cet agenda inconnu consacré à "Combray", genèse de Du côté de chez Swann.

Cette acquisition vient compléter l’immense fonds Proust du département des manuscrits de la bibliothèque. Ayant échappé jusqu’ici aux recherches, cet agenda apporte une pièce manquante au puzzle de la genèse d’A la recherche du temps perdu en prenant place juste avant les quatre carnets de notes déjà conservés dans le fonds."Aucun autre agenda de ce type ayant appartenu à Marcel Proust n’est connu à l’heure actuelle", précisait la BNF.

La plus ancienne pièce du puzzle (à ce jour)

L’agenda de 1906
ZOOM... : Cliquez l’image.

C’est un petit agenda trimestriel de 9 X 6 cm (janvier à mars 1906) réapparu l’année même du centenaire de Du côté de chez Swann, premier tome de A la Recherche du temps perdu. Sous la couverture de maroquin rouge grenat, on découvre 80 feuillets couverts de notes, listes de termes et noms propres, préfigurant dès 1906 l’univers de Swann. On tient là la matrice de La Recherche, du moins la pièce la plus ancienne du gigantesque puzzle que constitue cette oeuvre. Une pièce plus ancienne encore que les quatre carnets de l’écrivain datés de 1908 à 1917 et conservés dans le Fonds Proust de la BnF.
Pour Guillaume Fau, « c’est un vrai trésor pour les chercheurs, en particulier pour cette branche de la recherche littéraire appelée la génétique des textes ». Car traquer la genèse deLa Recherche, c’est être pris dans un roman à rebondissements. Découvrira-t-on d’autres agendas encore plus précoces ? Et que signifient les notes des 11, 12, 13 et 14 août semblant indiquer que Proust avait demandé la filature d’une jeune femme ? Est-ce bien elle qui inspirera La Prisonnière, le tome 5 de La Rechercheoù Proust traitera des affres de la jalousie et du désir de tout connaître de la personne aimée ? Gageons que le petit agenda de 1906 que Proust utilisait comme un carnet de notes et sur lequel il griffonna jusqu’en 1910« d’une écriture nerveuse, rapide, souvent presque illisible », va déplacer la foule des chercheurs. L’original est accessible en salle de lecture de la BnF « avec toutes les précautions d’usage », pour ceux qui justifient d’un travail de recherche.Il sera prochainement numérisé sur Gallica afin d’être accessible gratuitement à tous.

Crédit http://www.culturecommunication.gouv.fr/

De la découverte à l’acquisition

Voici l’histoire d’un agenda petit, mais précieux.

Premier temps, le repérage. C’est en épluchant le catalogue de vente de Christie’s, une veille qui s’avère souvent très fructueuse, que Guillaume Fau, conservateur au département des manuscrits de la BnF, repère cet agenda inédit de Proust.

Deuxième temps, l’acquisition. Chez Christie’s, la vente avait déjà eu lieu le 29 avril, et un grand libraire parisien avait acquis l’agenda 130 000 euros pour son compte. Comment donc, dans ce cas, se retrouve-t-il dans les collections de la BnF ? « Bruno Racine [président de la BnF] a pu contacter le libraire par l’entremise de Christie’s,raconte Kara Lennon Casanova, déléguée au mécénat à la BnF. ll a accepté spontanément de le revendre sans un centime de marge. C’était un beau geste de sa part. Pour l’acquérir, nous avons fait appel au mécénat ».

L’agenda a été acquis le 14 octobre lors d’un dîner de mécènes - une formule créée il y a six ans par la BnF. Le principe est simple. Une fois par an, dans l’enceinte de la BnF, a lieu un dîner dont les bénéfices permettent d’acquérir un objet de prestige. Les participants au dîner - libraires, maisons d’édition, amateurs d’art, fondations, entreprises mécènes de la BnF - achètent des places ou des tables entières pour financer l’objet qui leur a été signalé. Et l’objet, présenté pour l’occasion dans une belle vitrine, est la vedette de la soirée avant de rejoindre les collections de la bibliothèque.
Il en était ainsi le 14 octobre pour l’agenda de Proust et les 230 convives mécènes qui s’étaient émus de son sort. Kara Lennon Casanova salue l’élan des mécènes. La plus ancienne pièce du puzzle (à ce jour). C’est un petit agenda trimestriel de 9 X 6 cm (janvier à mars 1906) réapparu l’année même du centenaire deDu côté de chez Swann, premier tome de A la Recherche du temps perdu. Sous la couverture de maroquin rouge grenat, on découvre 80 feuillets couverts de notes, listes de termes et noms propres, préfigurant dès 1906 l’univers de Swann. On tient là la matrice deLa Recherche,du moins la pièce la plus ancienne du gigantesque puzzle que constitue cette oeuvre. Une pièce plus ancienne encore que les quatre carnets de l’écrivain datés de 1908 à 1917 et conservés dans le Fonds Proust de la BnF.
Pour Guillaume Fau, « c’est un vrai trésor pour les chercheurs, en particulier pour cette branche de la recherche littéraire appelée la génétique des textes ».Car traquer la genèse deLa Recherche, c’est être pris dans un roman à rebondissements. Découvrira-t-on d’autres agendas encore plus précoces ? Et que signifient les notes des 11, 12, 13 et 14 août semblant indiquer que Proust avait demandé la filature d’une jeune femme ? Est-ce bien elle qui inspirera La Prisonnière,le tome 5 deLa Rechercheoù Proust traitera des affres de la jalousie et du désir de tout connaître de la personne aimée ? Gageons que le petit agenda de 1906 que Proust utilisait comme un carnet de notes et sur lequel il griffonna jusqu’en 1910 « d’une écriture nerveuse, rapide, souvent presque illisible », va déplacer la foule des chercheurs. L’original est accessible en salle de lecture de la BnF« avec toutes les précautions d’usage »,pour ceux qui justifient d’un travail de recherche. Il sera prochainement numérisé sur Gallica afin d’être accessible gratuitement à tous.

Crédit : DDM - Direction générale des medias et des industries

1.2. Description de l’agenda

Agenda janvier-mars 1906. Kirby, Beard Co. [Entre 1908 et 1911]

In-16 (99 x 60 mm). 2 feuillets pour le calendrier, deux feuillets publicitaires "Kirby, Beard Co., Ld." contrecollés, 50 feuillets dont 17 portent des annotations autographes de Marcel Proust, 2 autres feuillets publicitaires contrecollés et répertoire resté vierge. Encre brune, crayon et crayon bleu, quelques soulignements au crayon rouge. ENRICHI DE DEUX PETITS DESSINS dont un représente une silhouette d’église. On trouve, insérés, trois feuillets volants (deux pour les calendriers 1905 et 1907 et un feuillet blanc portant des annotations autographes). Maroquin rouge, dos lisse, "1906" en lettres dorées sur le plat supérieur, tranches dorées (reliure fanée, usures du temps et taches éparses).

TRÈS PRÉCIEUX CARNET DE MARCEL PROUST, ENTIÈREMENT INÉDIT, TRUFFÉ DE NOTES EN VUE DELA RECHERCHE.

En 1908, Mme Straus offre à Marcel Proust cinq carnets oblongs de la très sélecte maison anglaise, Kirby Beard, installée à Paris rue Aubert. Quatre d’entre eux, noircis de notes, sont conservés à la Bibliothèque nationale de France. On sait combien ces "petits almanachs" le ravissaient et c’est dans cet agenda Kirby Beard qu’il poursuit et complète inlassablement la longue gestation de La Recherche.

Ces notes, remarques et phrases accumulées sont destinées à nourrir ses Cahiers et constituent "le produit de ses rêves et de ses réflexions, produit qu’il va distiller pour en extraire une oeuvre d’art" (Philip Kolb. Le Carnet de 1908. Paris : Gallimard, 1976, p. 9). On retrouve certains de ces mémentos, jetés en désordre au fil de ses pensées, dans Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleurs,Sodome et Gomorrhe et Le Temps retrouvé.

Ainsi le "chêne d’Amérique", les "marronniers et lilas de Trianon" et les "plantation[s] de Virginie" évoqués au 15 janvier sont autant d’éléments de décor qu’il égrène pour peindre le bois de Boulogne :

"Mais la beauté que faisaient désirer les sapins et les acacias du bois de Boulogne, plus troublants en cela que les marronniers et les lilas de Trianon que j’allais voir, n’était pas fixée en dehors de moi dans les souvenirs d’une époque historique [...]" (Du côté de chez Swann, La Pléiade, 1987, p. 416).

L’obscure "coagulation d’un oeuf propulsé" (18 janvier) est une métaphore dont il use pour décrire le soleil dansSodome et Gomorrhe

"[...] l’oeuf d’or du soleil, comme propulsé par la rupture d’équilibre qu’amènerait au moment de la coagulation un changement de densité, barbelé de flammes comme dans les tableaux, creva d’un bond le rideau derrière lequel on le sentait depuis un moment frémissant et prêt à entrer en scène [...]" (La Pléiade, 1988, p. 512).

Le fragment "comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène autour d’un objet sur la muraille de grandes ombres fantastiques qui viennent ensuite se replier et s’anéantir en lui" (19 janvier) est repris mot pour mot dansDu côté de chez Swann :

"Alors ces moments-là, pendant qu’elle leur faisait de l’orangeade, tout d’un coup, comme quand un réflecteur mal réglé d’abord promène autour d’un objet, sur la muraille, de grandes ombres fantastiques, qui viennent ensuite se replier et s’anéantir en lui, toutes les idées terribles et mouvantes qu’il se faisait d’Odette s’évanouissaient, rejoignaient le corps charmant que Swann avait devant lui." (La Pléiade, 1987, p. 293).

Proust reprend l’image du "jeu de billes alignées", mentionné au 16 janvier, dans Du côté de chez Swann


"[...] je m’arrêtais voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les cosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu [...]" (La Pléiade, 1987, p. 119).

À ces ébauches, s’ajoutent des litanies d’annotations, où se mêlent références architecturales, culinaires, botaniques, médicales, littéraires ou historiques qui sont autant de couleurs qui viennent enrichir la "palette" de l’écrivain et illustrent son souci constant d’exactitude : "faut-il dire bougeoir au t[em]ps de St Simon", "une église qui a une coupole peut-elle avoir un clocher".

On retrouve également au fil de ces pages plusieurs des personnages de La Recherche : Vaugoubert, Saint-Loup, Bloch, Geneviève de Brabant, Golo que côtoient des noms de lieux notamment "Querqueville" (ancien nom de Balbec), "rue Lapérouse" (où habite Odette), etc.

Au feuillet du 8 janvier apparaissent les mots "adoration perpétuelle" dont on sait l’importance dans son oeuvre et sous le titre duquel il désignera longtemps ce qui deviendraLe Temps retrouvé.

Sur les feuillets des 30 et 31 mars, Proust esquisse les motifs qui lui sont chers, la ressouvenance et le temps : "Ne pas oublier phrase de violon (fugue) qui au son chaque fois me donne une réminiscence et la fin m’en rappelait une, indirecte : que de temps perdu depuis Combray. Je me les rappellerai toutes et m’en dirai le sens (et alors le complément de l’odeur du thé c’est que la vie est belle etc). Et la vie diaprée de passion les femmes différentes couleurs et avant qd je retrouve Bloch peu après m’être dit que ma grand-mère ne l’aimait pas [...] Dans ma gde péroraison (voir page prédécente) je mettrai [...] et la géométrie dans l’espace, les Swann et Juliot [premier nom de Jupien] [...] de ttes façons."

Citons enfin de curieuses notes datées des 11, 12,13 14 août (sans précision de millésime) qui occupent les feuillets des 27, 28,29 30 janvier. Elles évoquent avec force détails un itinéraire, sorte de filature dans Paris : "[...] hélant le taxi 1570 G7 [...] puis prend un fiacre la gare de l’est [...] desc[en]d ce b[oulevard] [...] / la F[emme] prend l’apéritif 20 [...] rentre seule à l’hôtel et réveil 1/4 d’heure après [...] acheter un timbre de 25 centimes et mettre une lettre à la poste [...] / costume tailleur bleu chapeau de paille noire prend taxi 587G7 Prend taxi 960-0-8 [...] 39 rue Lafayette et de là la Brasserie[...] place de la R demande des renseignements un garçon le fiacre 17.2h20". Proust, rappelle André Maurois en citant une de ses lettres à André Nahmias, berçait en effet le désir de faire suivre quelqu’un (À la recherche de Marcel Proust. Paris : 1949, pp. 140-141).

(Descriptif réalisé avec l’aide de Jean-Yves Tadié précise Christies , l’homme qui a dirigé l’édition Pléiade d’« À la recherche du temps perdu ».)

Crédit : Christies

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Marcel Proust


1.3. Le décryptage et les correspondances (suite)
dans Du côté de chez Swann

LES 4 FILS AYMON

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(Jeudi 18 janvier)
Les 4 fils Aymon
...
congélation d’un œuf propulsé
1er Président de ... ou Rennes
bâtonnier de Cherbourg
notaire de Nantes
Cette évocation des « 4 fils Aymon » est effectivement présente dans « Du côté de chez Swann ». Une simple évocation, sans développement, qui semble se suffire à elle-même dans le contexte de l’époque pour les plus cultivés ou les plus âgés, ou comme un savoir ancien oublié.
« Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de ma tante, qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n’avait pu les lui suggérer ; et l’on était obligé de se dire qu’il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les parents - comme pour les morts, les prêtres et les rois[...]
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Monument des Quatre Fils Aymon à Bogny-sur-Meuse.

Cette évocation des quatre fils Aymon, Proust l’associe à ces notations telles que « passé français très ancien, noble et mal compris » passé encore sous-jacent dans l’inconscient, même si le sens en a été oublié, pour la plupart, et probablement par ces « ouvriers d’une usine de produits chimiques » qui cotoient « de délicates sculptures »
du « miracle de saint Théophile » ou des « quatre fils Aymon » !

Qui se souvient aujourd’hui des « quatre fils Aymon » ? Mais peut-être êtes-vous médiéviste ou Belge car la légende des 4 fils Aymon et du cheval Bayard (ou Bayart) - l’orthographe a varié dans le temps, et les lieux)- est encore très vivante en Belgique et dans les Ardennes françaises. Les fils Aymon et leur monture fantastique, le cheval Bayard qu’ils chevauchaient à quatre, sont en effet indissociables. Qui étaient-ils ?
Si votre culture, érudition ou localisation vous a déjà fait rencontrer les quatre fils Aymon, vous pouvez sauter ce qui suit.

Les quatre fils Aymon sont issus des chansons de geste que racontaient trouvères et troubadours. Ils sont connus grâce aux nombreux textes qui les retranscrivent. Le plus ancien est une version française (dont fait partie la Chanson de Renaut de Montauban), datée du milieu du XIIIe siècle, ou même avant, selon l’université de Gand [1]
Du Côté de Chez Swann (I) : Combray


La légende des 4 fils Aymon (Vidéo). Cliquer l’image pour démarrer.

Un siècle plus tard, des versions en prose de l’histoire des quatre fils Aymon commencent à apparaître. L’histoire a trait au problème de la féodalité dans le haut moyen âge, à l’époque de Charlemagne.
Du XVIIe siècle au XIXe siècle, des versions imprimées populaires de cette histoire se mettent à circuler, parfois avec de grandes divergences par rapport aux textes médiévaux originaux. Joseph Bédier fait remarquer en 1929 qu’« il n’y a pas dans la littérature populaire de livre plus populaire que Renaut de Montauban » [2]

Les quatre frères ont fait l’objet de nombreuses représentations, généralement avec le cheval Bayard. Le succès de cette iconographie représentant les quatre frères sur le dos du même cheval semble avoir joué un rôle déterminant dans la diffusion et la longévité des aventures de Renaud. La plus ancienne figure sur un tombeau au Portugal, daté de la première moitié du XIIe siècle.

Une des statues équestres du Cheval Bayard et des 4 fils Aymon à Grembergen (Belgique)
ZOOM... : Cliquez l’image.

La plus récente a été érigée en 2005 sur le site de Grembergen, une section de la ville belge de Termonde située en Flandre orientale. Et le légendaire Cheval Bayard et ses quatre cavaliers survit dans le folklore local, à l’ommegang (le défilé) de Termonde (classé Unesco) où il réapparait tous les dix ans. Sa dernière apparition date du 30 mai 2010. La prochaine aura lieu en 2020.

Le Cheval Bayard et les 4 frères Aymon dans la mémoire collective à l’Ommegang (le Carnaval) 2013 de Mechelen (Belgique), une survivance qui remonte au XVème siècle
ZOOM... : Cliquez l’image.

Crédit : wikipedia.org

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LA PETITE PHRASE DE VIOLON - LA SONATE DE VINTEUIL

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Ne pas oublier phrase de violon
...chaque fois me donne une réminiscence
... : que de temps perdu depuis Combray
...
Bloch
G d mère ne l’aimait pas
La petite phrase de violon, cinq notes qui reviennent en leitmotiv dans La Recherche, Raphaël Enthoven y a consacré une évocation remarquable sur France Culture, le 13 janvier 2013, dans son émission « Le gai savoir ». Nous allons en suivre le fil avec des lectures de Valérie Lang .

Introduction

« Le fait est que, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, la Recherche du temps perdu est hantée du début à la fin par une « petite phrase » musicale, cinq notes qui, de Swann au Narrateur, composent, rassemblent, incarnent, expriment et attisent la totalité de leurs sentiments... à quoi tient ce génie ? Cette puissance inouïe ? Ce privilège de la musique ? Quelle place occupe Vinteuil dans la composition de La Recherche du Temps perdu ? Comment la musique parvient-elle, mieux que le langage, à garantir l’éternité des sensations ? »
Raphaël Enthoven

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EXTRAIT 1 : La promeneuse

Mais ils se turent ; sous l’agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là - et comme dans un pays de montagne, derrière l’immobilité apparente et vertigineuse d’une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la forme minuscule d’une promeneuse - la petite phrase venait d’apparaître, lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent, incessant et sonore. Et Swann en son cœur, s’adressa à elle comme à une confidente de son amour.
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EXTRAIT 2 : - Une œuvre musicale exécutée au piano et au violon.

L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualitématérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie - il ne savait lui-même - qui passait et lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines.

[...] D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet, mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom.
Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann

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EXTRAIT 3 : La petite phrase de Vinteuil : « l’air national de l’amour de Swann et Odette »

A son entrée [celle de Swann], tandis que Mme Verdurin montrant des roses qu’il avait envoyées le matin lui disait : « Je vous gronde » et lui indiquait une place à côté d’Odette, le pianiste jouait pour eux deux, la petite phrase de Vinteuil qui était comme l’air national de leur amour. Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et comme dans ces tableaux de Pieter De Hooch, qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde. Elle passait à plis simples et immortels, distribuant çà et là les dons de sa grâce, avec le même ineffable sourire ; mais Swann y croyait distinguer maintenant du désenchantement. Elle semblait connaître la vanité de ce bonheur dont elle montrait la voie. Dans sa grâce légère, elle avait quelque chose d’accompli, comme le détachement qui succède au regret. Mais peu lui importait, il la considérait moins en elle-même, - en ce qu’elle pouvait exprimer pour un musicien qui ignorait l’existence et de lui et d’Odette quand il l’avait composée, et pour tous ceux qui l’entendraient dans des siècles - , que comme un gage, un souvenir de son amour qui, même pour les Verdurin que pour le petit pianiste, faisait penser à Odette en même temps qu’à lui, les unissait ; c’était au point que, comme Odette, par caprice, l’en avait prié, il avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière, dont il continua à ne connaître que ce passage. « Qu’avez-vous besoin du reste ? lui avait-elle dit. C’est çanotremorceau. » Et même, souffrant de songer, au moment où elle passait si proche et pourtant à l’infini, que tandis qu’elle s’adressait à eux, elle ne les connaissait pas, il regrettait presque qu’elle eût une signification, une beauté intrinsèque et fixe, étrangère à eux, comme en des bijoux donnés, ou même en des lettres écrites par une femme aimée, nous en voulons à l’eau de la gemme, et aux mots du langage, de ne pas être faits uniquement de l’essence d’une liaison passagère et d’un être particulier.

Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la jeune ouvrière avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois la petite phrase jouée par le pianiste, Swann s’apercevait qu’il était bientôt l’heure qu’Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu’à la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière l’Arc de Triomphe. Et c’était peut-être à cause de cela, pour ne pas lui demander toutes les faveurs, qu’il sacrifiait le plaisir moins nécessaire pour lui de la voir plus tôt, d’arriver chez les Verdurin avec elle, à l’exercice de ce droit qu’elle lui reconnaissait de partir ensemble et auquel il attachait plus de prix, parce que, grâce à cela, il avait l’impression que personne ne la voyait, ne se mettait entre eux, ne l’empêchait d’être encore avec lui, après qu’il l’avait quittée.
Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann

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EXTRAIT 4 : La petite phrase jouée par Odette

Odette jouait fort mal, mais la vision la plus belle qui nous reste d’une œuvre est souvent celle qui s’éleva, au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette. Il sentait bien que cet amour, c’était quelque chose qui ne correspondait à rien d’extérieur, de constatable par d’autres que lui ? ; il se rendait compte que les qualités d’Odette ne justifiaient pas qu’il attachât tant de prix aux moments passés auprès d’elle. Et souvent, quand c’était l’intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d’intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir. De sorte que ces parties de l’âme de Swann où la petite phrase avait effacé le souci des intérêts matériels, les considérations humaines et valables pour tous, elle les avait laissées vacantes et en blanc, et il était libre d’y inscrire le nom d’Odette.
Du Côté de Chez Swann (II) : Un amour de Swann
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EXTRAIT 5 : Dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs »

Parfois avant d’aller s’habiller, Mme Swann [3] se mettait au piano. [...] Ce fut un de ces jours-là qu’il lui arriva de me jouer la partie de la Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant aimée. Mais souvent on n’entend rien, si c’est une musique un peu compliquée qu’on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus tard on m’eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la connaître parfaitement. Aussi n’a-t-on pas tort de dire « entendre pour la première fois ».

[...] Seulement je n’avais encore, jusqu’à ce jour, rien entendu de cette Sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire qu’un nom qu’on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne trouve que du néant, un néant d’où une heure plus tard, sans qu’on y pense, s’élanceront d’elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes d’abord vainement sollicitées.

[...] De là, la mélancolie qui s’attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate de Vinteuil se découvrit à moi, déjà entraîné par l’habitude hors des prises de ma sensibilité, ce que j’avais distingué, préféré tout d’abord, commençait à m’échapper, à me fuir. Pour n’avoir pu aimer qu’en des temps successifs tout ce que m’apportait cette Sonate, je ne la possédai jamais tout entière : elle ressemblait à la vie.
À l’ombre des jeunes filles en fleurs (I) : Autour de Mme Swann

Crédit extraits audio : France Culture
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BLOCH

Camarade d’école du narrateur, bourgeois juif parisien ; il déplaît aux parents et grand-parents du narrateur ("grand mère ne l’aimait pas" a t-il noté dans l’agenda de 1906 - voir folio ci-dessus) ; parle dans un jargon néo-homérique affecté ; à Combray, évoque pour la première fois l’écrivain Bergotte au narrateur.
« J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration, Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour laNuit d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette et m’avait dit : « Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre brute. »

« Bloch ne fut pas réinvité à la maison. Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous, c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe - même son ami Swann était d’origine juive - s’il n’avait trouvé que ce n’était pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand j’amenais un nouvel ami, il était bien rare qu’il ne fredonnât pas : « Ô Dieu de nos Pères » dela Juiveou bien « Israël romps la chaîne », ne chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.

« Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt :

- Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc ? est-ce qu’il a plu ? Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent.

Il n’en avait tiré que cette réponse :

- Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.

- Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père quand Bloch fut parti. Comment ! il ne peut même pas me dire le temps qu’il fait ! Mais il n’y a rien de plus intéressant ! C’est un imbécile.

Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le déjeuner comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes.

- Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me connaît pas ; ou bien alors il est fou.

Et enfin il avait mécontenté tout le monde parce que, étant venu déjeuner une heure et demie en retard et couvert de boue, au lieu de s’excuser, il avait dit :

- Je ne me laisse jamais influencer par les perturbations de l’atmosphère ni par les divisions conventionnelles du temps. Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie.

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LES TAPISSERIES DE L’EGLISE DE COMBRAY

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...parties basses de la tapisserie
(dans l’Eglise de Combray)
Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre Église ! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. [...]

Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (la tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour ; le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.
Du Côté de Chez Swann (I) : Combray

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NOMS : MME DE GAUCOURT

Les noms de Chaussecourt/Chaussseville n’ont pas été retenus dans La Recherche, par contre on y trouve La marquise de Chaussegros qui croit avoir connu le narrateur en Ecosse. Il y a aussi M et Mme de Chaussepierre !
Pas retenus non plus Lerancourt ni Gaudricourt.
Par contre, Mme de Gaucourt a trouvé sa place dans La Recherche.
Sœur de M. de Cambremer. Elle souffre d’étouffements dûs à l’asthme comme le narrateur.
« Mais « ils ne vous viennent pas plus rarement avec l’âge ? » me demanda-t-il, en continuant à parler des étouffements. Je lui dis que non. « Ah ! si ma sœur en a sensiblement moins qu’autrefois », me dit-il, d’un ton de contradiction comme si cela ne pouvait pas être autrement pour moi que pour sa sœur, et comme si l’âge était un de ces remèdes dont il n’admettait pas, quand ils avaient fait du bien à Mme de Gaucourt, qu’ils ne me fussent pas salutaires. »
Le Temps Retrouvé
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À la recherche du temps perdu :

Du côté de chez Swann, Grasset, 1913
Partie 1 : Combray
Partie 2 : Un amour de Swann
Partie 3 : Noms de pays : le nom

À l’ombre des jeunes filles en fleurs, NRF, 1918, prix Goncourt
Partie 1 : Autour de Mme Swann
Partie 2 : Noms de pays : le pays

Le Côté de Guermantes I et II, NRF, 1921-1922
Sodome et Gomorrhe I et II, NRF, 1922-1923
La Prisonnière, NRF, 1923
Albertine disparue (La Fugitive), 1925
Le Temps retrouvé, NRF, 1927

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DEUXIEME PARTIE
L’OEIL DE PROUST PAR PH. SOLLERS - DESSINS

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« Portrait de Réjane par Manet »
Dessin destiné à Reynaldo Hahn, 1906. Réjane est l’une des grandes inspiratrices de la Berma ; son hôtel particulier, où il résida du 30 juin au 1er octobre 1919, lui servit de cadre pour décrire son personnage à la fin de sa vie. Si Réjane et la Berma se confondent, elles se côtoient aussi dans Le Temps retrouvé, où Proust compare le « succès énorme » de Réjane au déclin de la Berma à qui l’on voulut" la même profusion de gloire et [qu’on] força à des tournées où on était obligé de la piquer à la morphine ... ».

Quatrième de couverture

La main de Proust écrit sans cesse. Elle court sur le papier, les scènes et les portraits s’organisent, et, de temps en temps, une figure passe à travers les lignes, résiste, habite la feuille, se détache, vient faire tache comme un insecte qui refuserait de se laisser épingler et tuer. C’est un fantôme qui n’a pas encore été réduit, une apparition comme dans une séance de spiritisme, une grimace, une silhouette, un clin d’oeil. Qui visite les Enfers doit s’attendre à la levée des spectres. Quand Proust, étonné de sa propre audace, lève la tête de ses " Paperoles ", de son rouleau biblique en cours de rotation continue, il dessine parfois dans la marge ou en plein dans la rédaction. Dessin ? Non, griffonnage, gribouillage, esquisse de mots contradictoires à trouver, plutôt. Pendant qu’il s’interrompt ainsi un moment pour laisser glisser sur le mur de sa page, comme une projection de lanterne magique, un " personnage ", il pense à autre chose, à la formule verbale qui va absorber cette émanation, la replonger dans le flux de son énorme roman. Il s’agit d’un appel, d’un graffiti, d’une caricature, comme s’il voulait à ce moment-là ancrer sa vision. Vision perçante et cruelle. " PHILIPPE SOLLERS Sur ses lettres, ses manuscrits ou ses carnets, Proust a beaucoup dessiné. Dans la marge, sur des pages blanches ou au milieu d’un texte, on découvre ses croquis, parfois esquissés d’un trait rapide, parfois plus travaillés. Réunis ici pour la première fois dans leur quasi-totalité, ces dessins offrent un éclairage subtil et inattendu sur l’ensemble de l’oeuvre. Le livre sur amazon.fr
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Sollers parlait de son livre chez Ardisson le 20 novembre 1999. (durée : 1’44" — Archives A.G.)
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Feuilletez le livre

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Dessin figurant dans un brouillon de Du côté de chez Swann, « Noms de pays : le nom », (Pléiade, I, p. 963- 966, « Le rayon de soleil comme promesse de bonheur"). En 1950, Bernard de Fallais reproduisit ce portrait dans la première édition du Balzac de Monsieur de Guermantes. Du duc de Guermantes, il semble en effet posséder tous les traits, et Proust évoquera dans La Recherche « les reflets enjoués de son monocle, le rire de sa dentition, la blancheur de son œillet ou de son plastro n plissé, écartant pour faire place à leur lumière ses sourcils, ses lèvres, son frac ». 1908-1909, Cahier 1, fol. 10 r° (Naf 16641).

Le début

PROUST n’est pas doué pour le dessin ni la peinture. Il en souffre. Il n’est pas doué non plus pour la musique. C’est un de ses tourments. Il se verrait bien en sculpteur et en architecte, mais les grandes cathédrales sont déjà construites, le passé est le passé, impossible de faire mieux, il faudrait trouver autre chose. Par moments, il se résignerait, dit-il (mais nous ne sommes pas obligés de le croire), à n’être que couturier dans le tourbillon des apparences. Écrivain ? Vous n’y pensez pas, il n’y arrivera jamais, et d’ailleurs toute La Recherche nous raconte comment le narrateur pense, presque jusqu’à la fin, qu’il ne pourra pas commencer son œuvre. Ruse géniale pour une œuvre géniale qui est à la fois architecture, sculpture, dessin, peinture, théâtre et musique. Le Temps perdu, c’est la séparation artificielle des formes. Le Temps retrouvé, leur accord ressuscité.

La main de Proust écrit sans cesse. Son cerveau extralucide utilise un corps de plus en plus fatigué qui est devenu une graphie vivante. Ce corps s’est beaucoup renseigné, senti, éprouvé. Il s’est observé en train de dormir, de se réveiller, de rêver, de respirer (et pour cause), de lire, de regarder, d’écouter, d’aimer. De la mondanité la plus stricte au bordel, de la guerre des sexes à l’enfer de la jalousie, des salons au voyeurisme embusqué, ce voyageur sur la terre est un espion qui travaille pour son propre compte, ce compte étant en définitive celui de la vérité. Il faut aller vite, les jours sont comptés, l’expérimentateur a fait une découverte capitale, elle touche à l’essence du temps et de la mémoire qui n’est pas du tout ce qu’on croit ni ce qu’on dit.
[...]
La main court sur le papier (belle écriture ferme et flexible, sismographique), les scènes et les portraits s’organisent, et, de temps en temps, une figure passe à travers les lignes, résiste, habite la feuille, se détache, vient faire tache comme un insecte qui refuserait de se laisser épingler et tuer. C’est un fantôme qui n’a pas encore été réduit, une apparition comme dans une séance de spiritisme, une grimace, une silhouette, un clin d’ œil. Qui visite les Enfers doit s’attendre à la levée des spectres. Quand Proust, étonné de sa propre audace, lève la tête de ses « paperoles », de son rouleau biblique en cours de rotation continue, il dessine parfois dans la marge ou en plein dans la rédaction. Dessin ? Non, griffonnage, gribouillage, esquisse de mots contradictoires à trouver, plutôt. Le style de Proust, en cela plus cubiste qu’impressionniste, consiste à coller et couler ensemble des éléments hétérogènes, des angles de perception distincts. Exemple : « Le tintement rebondissant, ferrugineux, intarissable, criard et frais de la petite sonnette. » Voilà, c’était Combray. Pendant qu’il s’interrompt ainsi un moment pour laisser glisser sur le mur de sa page, comme une projection de lanterne magique, un « personnage », il pense à autre chose, à la formule verbale qui va absorber cette émanation, la replonger dans le flux de son énorme roman. Il s’agit d’un appel, d’un graffiti, d’une caricature, comme s’il voulait à ce moment-là ancrer sa vision. Vision perçante et cruelle. Les illusions d’optique sont là pour être analysées, scannées, de la même façon que les voix, au lieu, comme au cinéma, d’être synchronisées sur l’image, doivent être décomposées en accents, hauteurs, intonations, mélodies génétiques, aveux détournés, non-dits. Mon œuvre, dit Proust, est une offensive, une fatigue, une règle, une église, un régime, un obstacle, une amitié, un enfant, un monde. Tout doit lui être soumis.

Collage verbal à partir d’un œil intérieur externe qui voit de partout à la fois ? Regardez Charlus : « La houppette de ses cheveux gris, son œil dont le sourcil était relevé par le monocle et qui souriait, sa boutonnière en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles d’un triangle convulsif et frappant. »

Gilberte : « Ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui. »

La duchesse de Guermantes : « Une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante de soie mauve, lisse et brillante, et un petit bouton au coin du nez. »

Charlus, encore : « Il cambrait sa taille d’un air de bravade, pinçait les lèvres, relevait ses moustaches et dans son regard ajustait quelque chose d’indifférent, de dur, de presqu’insultant. » Mais tout de suite après : « Le regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour de soi les cils qu’il écarte de sa rondeur béate, le regard dévot et confit qu’ont certains hypocrites, le regard fat qu’ont certains sots. »

Les sœurs Bloch : « À la fois trop habillées et à demi nues, l’air languissant, hardi, fastueux et souillon. »

Rachel : « Sur ce visage si vrai tout à l’heure, je ne distinguais plus que des protubérances, des taches, des fondrières. » (Proust précise : comme si, en se rapprochant du visage, on arrivait sur la lune : de loin déesse poétique, de près cratères et poussière.)

Charlus, plus tard : « On eût dit Apollon vieilli ; mais un jus olivâtre, hépatique, semblait prêt à sortir de sa bouche mauvaise. »

Les joues d’Albertine : « Blêmes, chaudes et rouges aux pommettes, avec quelque chose d’ardent et de fané comme en ont les filles des faubourgs. » Mais aussi : « Ce petit bout de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d’une femme, cet extrait algébrique ... »

La Berma, vers la fin : « Ses artères durcies étant déjà à demi pétrifiées, on voyait de longs rubans sculpturaux parcourir les joues avec une régularité minérale. Les yeux mourants vivaient relativement, par contraste avec ce terrible masque ossifié, et brillaient faiblement comme un serpent endormi au milieu des pierres. »

Et ainsi de suite. « Le visage humain, dit Proust, est vraiment comme celui du Dieu d’une théogonie orientale, toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu’on ne voit pas à la fois. »

Les « plans différents » sont aussi bien les localisations selon les circonstances spatiales et sociales, que les changements apportés par les révélations du temps : corrosions, fissures, exposition des vices et de la bêtise, glissements vers l’animalité, emprise de la mort au travail.

[...]

Le littérateur envie le peintre, il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent, qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire, il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus, dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, etc. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et volontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que lui aussi a fait son carnet de croquis sans le savoir. »

*

Sur les Lettres à Reynaldo Hahn

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Marcel Proust et Reynaldo Hahn se rencontrèrent le 22 mai 1894. Leur amitié ne s’achèvera qu’à la mort de l’écrivain le 18 novembre 1922.
Que ce soit dans ses copies de : thèmes médiévaux, d’après l’édition de 1902 du livre d’Émile Mâle sur L’Art religieux du XIIIe siècle en France, que ce soit dans ses croque tons d’œuvres graphiques ou picturales, on perçoit un travail attentif qui oscille entre le plaisir du potache et l’émotion affective à l’égard de son destinataire - sans que Proust se fasse d’illusions sur leurs qualités artistiques ! Mais au-delà de la chronique amicale, voire amoureuse, entre Proust et Hahn, dont ces dessins se font l’écho, il faut aussi noter qu’ils prolongent l’un des traits caractéristiques de sa personnalité : le goût du pastiche, un goût qui n’est donc pas réservé à la seule littérature. S’il écrit L’Affaire Lemoine successivement à la manière de Balzac, Flaubert, Michelet ou Saint-Simon, si sa correspondance est aussi truffée de ces pastiches, il étend au dessin cette propension.
Précisément, dans les lettres à Reynaldo Hahn, il joue tour à tour les Manet, les Blanche, les Caran d’Ache ou Dethornas, nous laissant regretter les « œuvres » dont on a aujourd’hui perdu la trace, voire celles qu’il a égarées, comme il l’avoue lui-même : « Je vous ai fait trente si jolis dessins que je suis on ne peut plus fasché de les avoir perdus. Par exemple j’essayais d’imaginer ce qu’eût été une Présentation au Temple chez les divers peintres des diverses époques. Mais c’est tellement impossible à me rappeler que je suis très fasché de vous envoyer de si mauvais quand pourrait être si genstil et de fureur ma main rate tout. Car c’était très gentil ce sujet et le Giotto était même mieux etc. etc. »



[1Jacques Thomas, L’épisode ardennais de Renaud de Montauban, édition synoptique des versions rimées,vol.3, Brugge, De Tempel, 1962, faculté de philosophie et de lettres de l’université de Gand. Au fil du temps « Renaut » est devenu « Renaud », tout comme le nom du cheval « Bayart » des quatre fils Aymon est progressivement remplacé par la forme « Bayard.

[2Maurice 2008,p.197.

[3Dans la lecture de cette émission, le nom de Mme Swann est remplacée par celui d’Albertine (!)

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1 Messages

  • D. Brouttelande | 11 février 2014 - 08:34 1

    En complément de cet hiver du début 1906, on pourrait renvoyer pour l’été de cette année-là, au livre de souvenirs de René Peter Une saison avec Marcel Proust, passée à Versailles...

    RÉSUMÉ DU LIVRE
    En 1906, Marcel Proust passe l’automne et le début de l’hiver à Versailles, à l’Hôtel du Réservoir. De là, il envoie une lettre par jour à son ami René Peter, qu’il connaît depuis l’enfance. Par la suite, Marcel Proust tombe amoureux de René, qui fait semblant de ne pas s’en apercevoir. En 1947, peu avant sa mort, René Peter se souvient de ces lettres et les utilise pour rédiger un manuscrit oublié jusqu’à ce qu’il soit tout récemment retrouvé par sa petite-fille. À travers ces pages, ce sont six mois restés totalement inconnus de la vie de Proust qui nous sont dévoilés. Au-delà d’un éclairage inédit sur la vie de Proust, ce sont également des pans entiers de la vie quotidienne de la bourgeoisie parisienne au tout début du XXème siècle qui nous sont ici révélés.
    Crédit : Le Figaro