![]() Mc Enroe, le champion que vous aimez haïr...
Philippe Sollers,
Serge Daney, Thomas A. Ravier.Federer ? Bien sûr ! Djoko ? Oui, oui. Nadal ? Pourquoi pas. Mais Mc Enroe quand même ! Serge Daney, Borg-McEnroe ou les beautés de la raison pures Thomas A. Ravier : Le scandale McEnroe Autres livres de Thomas A. Ravier Voir aussi dans les commentaires « La raquette » (Portrait du Joueur et Les Samouraïs) 1ère mise en ligne le 08-11-07. McEnroe-Borg dans FemmesFlushing meadows, septembre 1979 ![]() McEnroe (1979). « Flushing meadows... Prés coulants... Mac Enroe est encore en train de gagner virevoltant, bondissant, tenant toute l’étendue du filet... Il vient de réussir un premier service imparable... Un ace... Il faudrait écrire comme ça... La balle fulgurant sur le côté droit... Juste dans l’angle... Sur le point fuyant de l’angle... On dirait un ange du Caravage, agressif, rapide, venant renverser les cartes de la pesanteur... Le public américain le déteste... Ou fait semblant... " The champ you love to hate ", titre le Post... Le champion que vous aimez haïr... C’est-à-dire que vous aimez vraiment... Toute une devise pour l’espèce humaine... L’antifascisme réalisé... Le héros négatif dont on applaudit les fautes... Qu’on souhaite viscéralement voir perdre... Et qui gagne quand même... Il boude ; il lève les yeux au ciel ; il jette sa raquette par terre, interpelle l’arbitre, se met à genoux, grommelle, se tord de colère... Quel mime... Les grands artistes sont d’abord des mimes... Innés... Le mimétisme est la base nerveuse de tout... Au commencement est l’absorption... L’originalité radicale, contrairement à ce que pense les étriqués de tous bords, est dans le muscle impalpable du mime, sa plasticité, sa roue, son innervation, son aération... Il n’y a que lui qui comprenne le fond vide des phénomènes, la soufflure inutile de tout, l’humour fatal de toute manifestation extérieure, son erreur méritant la mort, sa qualité quand même, en excès... Enfant gâté ? Jamais trop à condition qu’il soit génial... Insupportable... " The champ you love to hate "... Un formule pour le public, c’est-à-dire tout particulièrement destiné aux femmes, aux hommes en train de devenir femmes... Au monde entier, finalement... A la vésicule biliaire universelle... A la Bile... A l’Envie... Mac Enroe a un truc glandulaire à lui : la colère déclenche un afflux d’adrénaline, ça permet de survoler la partie, de la téléviser intérieurement, de planer sur le terrain comme si c’était une rediffusion de l’espace en jeu... Les grimaces, les moues de la bouche servent simplement à faire venir le dessous sécrétif... Pauvre Borg en face... Le champion qu’on aime... Grand, droit, scrupuleux, concentré, honnête, éminemment moral... Le mari parfait... Et, justement, l’image se déplaçant vers les gradins, donne la réponse... Pourquoi Borg est en train de perdre... Depuis son mariage... Elle est là, Mariana, une Roumaine (attention aux Roumaines !), à côté de l’entraîneur de Borg visiblement excédé d’avoir à la supporter... Elle est tendue, pincée, rentrée, laide... Elle émet dix millions de kilowatts de mauvaises vibrations... Elle veut que son homme gagne, mais surtout, et c’est plus fort qu’elle, qu’il perde... Et lui, là, on sent très bien qu’il ne peut pas ne pas sentir ce train d’ondes d’inhibition... Il se se secoue un peu comme un cheval noble... Peine perdue, le flux est trop fort... Encore une balle dans le filet... L’argent... Le placement de l’argent... L’enfant à faire... Les enfants... Les maisons... Les beaux-parents... Tout... Il va finir dans la restauration de luxe, ou quelque chose comme ça... Il y est déjà... ça lui casse les pattes... Soumis... Suédois... Le champion qu’on aime... Puisqu’il n’est qu’un homme, enfin... Comme les autres... Vous voyez bien... Attendrissement des foyers, regards un peu humides des dames... Quand il battait tout le monde, le commentaire général était : " machine inhumaine ", " mécanique froide "... Va-t-il sourire ? Éprouve-t-il au moins un sentiment ? ça y est, il est humain... Il perd... On l’aime, c’est-à-dire qu’on va pouvoir l’oublier... On l’aime dans la mesure où son corps accepte de se faire oublier... Mac Enroe, lui, l’enfant gâté, l’adolescent prolongé, n’en est pas encore à la castration officielle... Pas de femme... Ou plusieurs... Ou rien... Tout pour lui seul... Vie désordonnée, rien pour les autres ; rien pour la sécurité de l’ensemble... Se montrant sur scène, dans des boîtes, avec des rockers... Et, en plus, son père qui est là, un peu tassé et féminisé, comme une mère, et qui le regarde... Père et fils... Tout le monde comprend que Mme Mac Enroe a été mangée par son fils après avoir mangé son mari... Il gagne... C’est une fable pour tous les temps... » Philippe Sollers, Femmes, 1983. Borg-McEnroe ou les beautés de la raison puresWimbledon 1980 par Serge Daney Avant de lire l’article de Serge Daney, il faut voir ou revoir ce tie break historique :
Le champion suédois a remporté samedi après-midi son cinquième titre consécutif à Wimbledon en triomphant en 3 h 53 du n° 1 américain John McEnroe. Finale idéale qui s’est construite sous les yeux des spectateurs et des téléspectateurs, les joueurs s’obligeant au fur et à mesure du match à toujours plus d’intelligence dans les coups et dans les placements. ![]() Finale épique, inoubliable. Match important. Pendant trois heures cinquante-trois minutes, Borg et McEnroe, dont c’était la première rencontre dans un finale du grand chelem, ont procuré à peu près toutes les émotions du tennis. De l’ennui à l’enthousiasme, de l’angoisse à l’admiration. On n’est pas près d’oublier le plan de McEnroe plié en deux, pleurant silencieusement après sa défaite, ni le regard égaré de Borg après sa victoire. Pendant près de quatre heures, le téléspectateur, lui aussi, a été promené d’un bout à l’autre du court mental de ses certitudes, sans cesse lobé, pris à contre-pied, surpris. Il lui est arrivé, chose rare, surtout en finale, d’assister à un match où les moments de plus grande tension ont été aussi ceux du plus beau tennis. Coïncidence miraculeuse. Les deux hommes n’ont jamais aussi bien joué que lorsqu’ils se sont retrouvés le dos au mur, comme si leur vie en dépendait, marque, on le sait, des grands champions. Ce tie-break est, je crois, l’un des grand moments du tennis depuis très longtemps [1]. Les deux hommes s’y engagèrent résolument, sans frime aucune, sans un regard pour le public. On découvrit chez McEnroe une capacité de concentration tout à fait inconnue. ![]() McEnroe : la volée de revers Etymologiquement, « tie-break » signifie « couper les liens, dénouer ». Le tie-break permet d’en finir avec un set qui menace de s’éterniser, empêche la crocodilisation du jeu et facilite la retransmission des matchs devenus plus courts. Pour toutes ces raisons, le tie-break joue sur la solidité des nerfs, donne parfois lieu à du cirque (on se souvient de la défaite de McEnroe devant McNamee à Roland Garros en quatre sets et quatre tie-breaks !), mais rarement à du très bon tennis. C’est du moins ce que je pensais avant ce tie-break là. Car ce qui fut admirable tout au long des trente-quatre points qui y furent disputés, c’est qu’on était arrivé à un moment de la rencontre où tout calcul, toute tactique étaient oubliés, passaient derrière l’émotion des joueurs et qui eux-mêmes pratiquent sans arrière-pensée et malgré la gravité du moment le plus beau tennis qui soit. On oubliait d’autant les ternes trois premiers sets où on les avait vus se neutraliser réciproquement (Borg gêné dans ses passing-shots, McEnroe dans son service-volées). Ce match est aussi un match important. Pas parce que McEnroe, comme Tanner l’année dernière, aurait pu gagner, ni parce que cette finale confirme qu’il est bien le numéro deux mondial et le seul capable de faire jeu égal avec Borg. C’est ce que beaucoup de gens, excédés par la supériorité de Borg, souhaitent. C’est compréhensible, bien qu’assez bas. On fait de McEnroe le représentant d’une jeune génération et de Borg un vieux. On a tort : il n’y a que trois ans d’écart entre les deux hommes et il serait plus juste de penser qu’ils appartiennent à la même génération et de se réjouir à l’idée que McEnroe c’est, autant que la possibilité de battre Borg, un autre tennis. Libération, 7 juillet 1980 (repris dans : Serge Daney, L’amateur de tennis , P.O.L., 1994). Note : Après cette 5ème victoire, Borg ne gagnera plus le tournoi de Wimbledon. Dès 1981, McEnroe le battra en finale. McEnroe gagnera également le tournoi en 1983 et 1984 (A.G.)
Borg et McEnroe (1980)
Thomas A. Ravier : Le scandale McEnroe
Résumé Thomas A. Ravier. Le rebelle McEnroe
Thomas A. Ravier
Un récit qui commence par « sentimentaux s’abstenir », comme Le Scandale McEnroe , de Thomas A. Ravier ne peut être que réjouissant. A recommander pour combattre les automnes délétères, et comme cadeau de Noël à moins de 15 euros. Il ne s’agit pas de nostalgie, ni de se remémorer un certain 9 septembre 1979 - Ravier avait 9 ans - où « à New York, McEnroe, vingt ans, remporte sur un ange blond échevelé son premier titre ». Il n’est question ici que de présent, et de présence, celle d’un « amateur supérieur » inspiré, « portant pour quelques illuminés le souvenir mobile de ces jours heureux où le corps n’était pas une équation à résoudre au plus vite, un foyer numérique, une ténébreuse affaire, un calcul savant dispendieux, mais, au contraire, ce rappel de toutes nos facultés ». [...] Et la poursuite, avec Thomas A. Ravier, de la figure solaire de John McEnroe, « un mousquetaire endiablé qui emballe la narration », est un excellent antidote [au lugubre, au mortifère]. Ravier lui aussi convoque ses écrivains de prédilection, dont Rimbaud, Artaud, Nabokov, Céline, Sollers - avec notamment l’apparition de McEnroe dans Femmes - et le Morand de New York. Car il faut aimer New York - « la violence de la ville est dans son rythme », dit Morand - pour aimer McEnroe : « Il a croqué dans la pomme. La police des moeurs, prude ou provinciale, ne l’aimera jamais vraiment. » Il faut être fou de jazz - Ravier dédie son livre à Max Roach - sans doute plus encore que de rock, dont McEnroe se dit fan. Il faut enfin rechercher, toujours, ce qui contredit la lourdeur, l’hypocrisie, le « roman officiel ». Quoi de mieux alors que ce « miraculé de la verticalité émotive », que son « excentricité accentuée » pour « s’immuniser contre le travail d’uniformisation romanesque » ? Pourquoi un certain public a-t-il détesté ce « poupon délinquant exaspérant », ce gaucher volant sur le court ? Parce qu’il n’était pas, physiquement, un très bel athlète ? A cause de ses colères, de ses invectives, des insultes au public, à l’arbitre, de son doigt levé - « fuck you ! » -, de sa tête de sale gosse sorti d’une BD à la Peanuts ? Pas du tout. La vraie et seule réponse a été donnée depuis longtemps par Flaubert, en une phrase qu’on devrait passer en boucle, à la télévision, sur Internet, comme un perpétuel sous-titre vengeur : « Plus que jamais je crois à la haine inconsciente du style ». Josyane Savigneau, Extrait de Le rebelle McEnroe contre Bambi Jackson, Le Monde du 01.12.06. Tempête sur le courtTout le monde se souvient de ses colères, de ses combats homériques face à Björn Borg ou à Jimmy Connors. John McEnroe a marqué à jamais le monde du tennis avec son service volée, sa tignasse, son bandeau rouge vif. Thomas A. Ravier lui consacre aujourd’hui un petit livre, dédié au batteur de jazz Max Roach, où il brosse avec brio son air de « d’Artagnan dépenaillé et préhistorique », de « mousquetaire endiablé qui emballe la narration ». Sous sa plume, ce natif du Queens, à New York, se cabre, hurle, s’agenouille. Ravier rappelle que John McEnroe, qui ne triompha jamais sur la terre battue de Roland Garros - personne n’a oublié la fameuse finale perdue face à Ivan Lendl -, avait explosé sur le gazon de Wimbledon en 1977, en pleine vague punk. Jeune tennisman qui préférait réfléchir au jeu plutôt que de s’entraîner, le gaucher allait rapidement imposer sa rage, sa vitesse, sa force de frappe. « McEnroe est un paresseux, un paresseux inspiré, ardent, convaincu, tout ce qu’on veut : il ne se complique pas, il ne participe pas. Il ne se laisse convaincre que si cela l’enchante », écrit judicieusement Ravier. Doué pour la formule qui claque comme un smash, ce dernier étaye son propos en citant Nabokov, Nietzsche, ou le critique de cinéma Serge Daney, mais aussi, à tout bout de champ, son maître et éditeur Philippe Sollers. Le scandale McEnroe tient à la fois de l’essai, de l’ode ou de l’éloge. Qu’il est bon d’entendre à nouveau parler de cette éternelle victime d’une injustice, le doigt tendu vers un juge fautif, dont le leitmotiv était d’aller vers l’avant, toujours vers l’avant ! Alexandre Fillon, Lire, décembre 2006. ColèresJohn Mcenroe en colère par mercury231982 A consulter McEnroe sur wikipedia Autres livres de Thomas A. RavierLes aubes sont navrantes
C’est un roman d’apprentissage très singulier, ce quatrième livre de Thomas A. Ravier, Les aubes sont navrantes . Dans un style qui sait mêler élégance et violence, qui a la rapidité des déambulations nocturnes du jeune narrateur dans Paris, Thomas Ravier entraîne un lecteur conquis aux côtés de porteurs de bombes d’un genre particulier, les tagueurs. Ceux qui ont lu, voilà deux ans, dans la NRF (n° 567, Gallimard), un texte de Ravier sur le rap, « Booba ou le démon des images », connaissent son goût pour les « rapprochements qui n’ont pas lieu d’être et, immédiatement, une apparition, vénéneuse, rétinienne, brusque, brutale, impossible à se retirer de la tête : quelque chose a été vu ». Il ne s’agit pas ici de parler cette « langue du bitume », mais de l’inscrire. Et avant tout de signer, d’apposer son nom, sa marque, sur les murs, les rames de métro, les monuments même. Pas vraiment pour saccager, détruire, comme le croient ceux qui voient dans les tagueurs des « monstres ». Mais pour dévorer la ville. « Il s’agit d’un duel », dit l’auteur dans un « avertissement ». « Un duel avec Paris. Dans l’allégresse. » Tous les amoureux de cette ville ne peuvent que se sentir complices du narrateur, même si ses virées nocturnes ne sont pour eux qu’un rêve, à jamais inaccompli : « C’est la nuit, vous ne faites pas tellement d’efforts, vos membres ne réclament rien, n’exigent rien ; et c’est comme ça que, à la manière d’un nageur emporté par le courant, on se retrouve à l’autre bout de la ville, sans avoir seulement le sentiment de la marche, la notion claire de son propre déplacement. » On suit le jeune héros de ces Aubes... avec passion. Ces cagoulés porteurs de bombes, d’aérosols aux mille couleurs, forment une société secrète, avec ses intrépides, ses inconscients, ses timides. Un peu d’amitié, de sexe. Beaucoup de rivalités. Leurs étranges nuits finissent parfois au poste de police. Voire en prison. Mais, au fond, le narrateur n’est pas vraiment des leurs. Son activité de tagueur n’est qu’un passage, et la métaphore de son vrai destin : « Lorsqu’on est devenu cette étrangeté (j’écris tagueur mais je pense écrivain), les surprises sont permanentes, les brasiers multiples, les exagérations naturelles. » [...] Josyane Savigneau, extrait de Des destinées étranges, très peu sentimentales, Le Monde du 21.10.05.
L’analyse de Marc Pautrel, 2007. [1] C’est moi qui souligne. A.G. |
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