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Bernard Sichère, L’Être et le Divin... et la crise

D 21 mars 2009     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Le philosophe Bernard Sichère qui a publié il y a quelques mois un livre important dans la collection L’infini, L’Être et le Divin, était invité à livrer son "regard" sur la crise actuelle le vendredi 20 mars 2009 à 12h50 sur France Culture (7’40).

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L’Être et le Divin

La métaphysique comme pensée-oubli de l’être est en route depuis longtemps.
Elle a pris désormais le visage d’une volonté d’appropriation furieuse et planétaire de toute ressource qui, occidentale en son principe, a depuis longtemps franchi les frontières du national et de l’étatique. Ce qui se joue dans ce mouvement apparemment irrésistible qui ravage notre Terre est à la fois l’effacement de l’être lui-même et la mise en retrait du divin : le nihilisme triomphe désormais, dans la figure de l’impériale domination technique comme dans son envers symétrique, la Terreur de l’obscurantisme fanatique.
Il faut donc relire l’histoire de la métaphysique "comme histoire de l’être", il faut reprendre la très ancienne parole de l’être qui parle depuis la Grèce, reprendre dans le même temps la vérité qui a parlé dans les trois révélations du Dieu unique : telle est la tâche qui nous revient et vers laquelle nous guident Heidegger et Hölderlin, Rûzbehân Baqlî Shîrâzî ou Franz Rosenzweig, penseurs, poètes, initiés.
Du moins si nous voulons être de nouveau ceux que le divin salue, non les errants d’une Terre que ne bénit aucun Ciel.

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Bernard Sichère parle, par ailleurs, de son dernier livre avec Stéphane Zagdanski sur paroles des jours.
Voir aussi : L’oeuvre, la Chose, le divin et le sacré.

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Sichère monte en chaire

Métaphysique. Un plaidoyer pour le retour du divin.

Certes, il ne faut pas « prononcer le nom de Dieu en vain ». Il arrive pourtant qu’on s’écrie « oh ! mon Dieu » ou « nom de Dieu ! », si on a peur, si on s’étonne, ou si on se donne un coup de marteau sur les doigts. Mais que dit-on en disant, sans trop réfléchir : « Seul un Dieu peut encore nous sauver » ? Eh bien, que devant un danger trop grand, une situation inextricable, la propagation du mal, l’omniprésence de la barbarie, la folie des hommes, les hommes, constatant leur impuissance, s’en remettent à une « puissance supérieure ». L’homme ne peut rien, Dieu peut tout : on voit qu’en acceptant ou en refusant cette proposition — du bout de l’âme ou de tout son coeur — il est possible d’arriver à un éloge ou à une critique de la religion, de l’athéisme, de l’humanisme, etc. Mais lorsque cette même phrase est prononcée [1] par un philosophe tel que Martin Heidegger, quel sens peut-elle revêtir ? De quel Dieu s’agit-il ? Celui dont Nietzsche proclame la mort ? Celui dont Hölderlin dit qu’il est « proche et difficile à saisir » ? Et de quoi doit-il sauver ? De sa propre absence et du délaissement des hommes ? Du désert de sens dans lequel le désir de maîtrise technicienne a laissé le monde ?

Rage. Dans un de ses précédents ouvrages, intitulé justement Seul un dieu peut encore nous sauver (Desclée de Brouwer, 2002), Bernard Sichère avait fait de cette déclaration « énigmatique » la clé de tout le « parcours de pensée » de Heidegger. Dans l’Etre et le Divin, qui vient de paraître, le philosophe et romancier, traducteur d’Aristote, auteur d’études consacrées à Shakespeare, Merleau-Ponty, Lacan ou Bataille, approfondit la question, et l’inscrit dans une méditation sur le « retrait du divin », sur l’urgence de l’accueillir à nouveau en « notre monde », devenu « le non-monde de la très nihiliste Volonté de puissance », qui est en train de se briser « sur l’impasse de sa propre rage », pendant que « Dieu attend en retrait et l’homme meurt ».

Sichère tente de penser le lien entre l’« histoire de la métaphysique comme histoire de l’être », le « danger auquel nous sommes aujourd’hui exposés », la « dimension de salut et la venue du Dieu et du divin ».

Sur le constat du danger que court aujourd’hui le monde, réduit en un état catastrophique par la volonté planétaire d’arraisonnement et de domination, il est possible de s’entendre. Plus difficile est accepter d’attendre ou de favoriser « la venue du Dieu », si on juge encore en raison que l’homme est le problème mais aussi la solution. Tout en tournant le dos, comme le fait Sichère lui-même, à la « forme explicitement terrorisante du fanatisme religieux », on peut ne pas vouloir moquer, comme il le fait aussi, « la forme apparemment policée et démocratique de la bien-pensance laïque », et être heureux de compter parmi « les errants d’une terre que ne bénit aucun Ciel ». Mais qu’on n’imagine pas l’Etre et le Divin, certes ancré à la « révélation chrétienne », comme un exposé des « raisons de la foi ». Le livre est de philosophie, exigeant, dur dans ses attaques (contre les « humanismes à la petite semaine, de gauche ou de droite », les « crispations religieuses locales », les sciences humaines et les anthropologies qu’elles fournissent, oublieuses du rapport homme/être, les lectures partisanes du « Heidegger nazi » etc.), et parcourt mille chemins escarpés pour montrer comment, tout au long de l’histoire de la métaphysique, a oeuvré, de manière « latérale, souterraine, hétérogène », une histoire du divin, qui « s’est donnée dans les trois révélations hébraïque, chrétienne, muhammadienne », et qui contient une vérité dans laquelle il en va de « notre être » et de « notre salut ».

Poésie. Au plus près de Heidegger et de Hölderlin, Sichère s’en réfère aussi à Franz Rosenzweig et à quelques lumières de la mystique musulmane, dont Rûzbehân Baqlî Shîrâzî, car, à ses yeux, pointant le rivage où le « dire philosophique » s’échoue, la « prise en garde vitale » de cette vérité demande d’en passer par la parole du poète. Seule la poésie peut encore nous sauver ? Oui, si elle « s’actualise dans la poétique du divin et de sa célébration », et si le divin ne désigne rien d’autre (Platon l’avait déjà conçu de la sorte) « que ce qui vient se donner à nous dans l’éclat de sa présence, ce qui paraît dans toute sa brillance au sein de ce qui change et décline ». Pour Bernard Sichère, il n’est pas d ?autre solution, ou salvation, que cette pensée autre, cette pensée de l’absolument Autre, ou « pensée de haute mer », seule capable d’éviter Charybde et Scylla : d’un côté, la « référence au monde matériel comme monde immanent de l’auto-affirmation de l’homme sans divin, donc au non-monde », de l’autre le « dévoiement de la révélation en croisade fanatique, prétendant faire advenir la loi de Dieu par la force des armes et la propagation du crime ».

Roger Maggiori, Libération du 31/12/2008.


[1Entretien télévisé de 1966, publié par Der Spiegel en 1976, à l’occasion de la mort du philosophe.


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