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Giorgio Agamben, Le Royaume et le Jardin

D 28 avril 2020     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

Giorgio Agamben
Le Royaume et le Jardin

Joel Gayraud (Traducteur)

Depuis plus de deux millénaires, le paradis terrestre, le jardin planté par Dieu en Éden, a constitué pour le monde occidental le paradigme de tout bonheur possible sur la Terre. Et pourtant, depuis le début, c’est aussi le lieu d’où la nature humaine, déchue et corrompue, a été chassée pour toujours. D’un côté, tous les rêves révolutionnaires de l’humanité peuvent être vus comme une tentative inlassable de revenir en Éden, bravant les gardiens qui en interdisent l’accès, de l’autre, le Jardin reste une sorte de traumatisme originel qui condamne à l’échec toute recherche du bonheur terrestre. Dans les deux cas, le paradis est essentiellement un paradis perdu et la nature humaine quelque chose d’essentiellement défectueux. Au moyen d’une critique rigoureuse de la doctrine augustinienne du péché originel et d’une relecture passionnante du paradis de Dante, la recherche d’Agamben tente au contraire de penser le paradis terrestre non comme un passé perdu ni comme un futur à venir, mais comme la figure encore et toujours présente de la nature humaine et de la juste demeure des hommes sur la Terre. C’est donc un paradigme politique à articuler et à distinguer du Royaume millénaire, qui a fourni le modèle aux utopies de toute espèce. Si seul le Royaume peut donner accès au Jardin, seul le Jardin rend pensable le Royaume.

Politique d’Agamben

C’est un traité sur le paradis que nous livre Giorgio Agamben dans son nouveau livre Le Royaume et le Jardin, qui paraît ces jours-ci. Le paradis terrestre est le lieu où les théologiens posent le problème de la nature humaine, nous dit l’auteur de Qu’est-ce qu’un dispositif ?, un petit livre dans lequel Agamben s’emparait de ce terme que Michel Foucault a beaucoup utilisé quand, à partir des années soixante-dix, il avait commencé à s’occuper de la « gouvernementalité » ou « gouvernement des hommes ». Les dispositifs sont aujourd’hui plus envahissants que jamais et disséminent leur pouvoir dans chaque secteur de notre vie. Mais qui est l’homme moderne ? C’est un homme qui « veut », dit Agamben, tandis que l’homme ancien est un homme qui « peut ». Pour le comprendre, c’est surtout avec les théologiens qu’il faut se mesurer, à partir de Paul et Augustin que l’on retrouve aujourd’hui sur la question du pa- radis, avec aussi Anselme, avec le Dublinois du IXe siècle Jean Scot Érigène, et puis Dante, l’homme du paradis dans le couronnement de sa Divine Comédie...
On a là le style philosophique de Giorgio Agamben, celui d’un art du montage, le style d’un homme qui se définit lui-même comme un épigone, refusant le sceau de l’originalité : «  Je suis un épigone au sens propre du mot, un être qui ne s’engendre qu’à partir des autres et qui ne renie jamais cette dépendance, un être qui vit une épigénèse permanente, heureuse », dit-il dans son autobiographie en images Autoritratto nello studio (citée dans « Politique de l’exil – Giorgio Agamben et l’usage de la métaphysique », Éditions Lignes, 2019). Dans le récit de François Meyronnis, Tout autre – Une confession (Gallimard, 2012), on le voyait même aller à la rencontre du « Comité invisible », le nom sous lequel se présentent les rédacteurs de Tiqqun, qui n’est pas seulement une revue mais aussi un mouvement révolutionnaire qui rêve d’agir, qui parle même de « guerre en cours », qui désespère du citoyen inoffensif des démocraties post industrielles, le Bloom, qui exécute avec zèle tout ce qu’on lui demande de faire. Giorgio Agamben aime bien cette appellation – Bloom – qu’il trouve efficace. Mais pendant que les membres du « Comité » se proclamaient « les témoins de la vérité négative de l’homme », se souvient François Meyronnis, Giorgio Agamben gardait le visage penché vers ses spaghettis, dans le restaurant italien où tout le monde s’était attablé... Et Meyronnis de se souvenir aussi de quelques phrases de la revue Tiqqun, comme par exemple : « Rejetez également les deux côtés. N’aimez que le reste. Seul le reste sera sauvé. »
La nature humaine est précisément ce qui reste si on la sépare de la grâce, dit aujourd’hui Agamben dans son petit traité du paradis (il le dit avec Bonaventure, Pierre Lombard, Thomas et les autres). Et s’il est vrai que l’homme n’a encore jamais été au paradis, Agamben présente pourtant cette figure du paradis terrestre non comme un passé perdu ni comme un futur à venir, «  mais comme la figure encore et toujours présente de la nature humaine et de la juste demeure de l’homme sur la Terre ». Le paradis est un paradigme politique. En d’autres termes, on n’accède à la nature humaine qu’historiquement, par une politique qui n’a d’autre contenu que le paradis (dit Agamben). Dans un autre de ses grands livres, La Puissance de la pensée (Payot & Rivages, 2006), il écrivait que « la grandeur – mais aussi la misère – de la puissance humaine est qu’elle est, aussi et surtout, puissance de ne pas passer à l’acte. » Mais que reste-t-il du ne-pas-passer-à l’acte quand on passe à l’acte ? Non pas le Bloom de Tiqqun ; non pas non plus son contraire révolutionnaire ; mais le paradis d’Agamben qui est vraiment « du jardin », qui emporte avec lui tous les paysages, les parcs, les balcons, les terrasses, les bibliothèques...

Didier Pinaud, Les Lettres françaises, avril 2020.

LIRE :
Julien Coupat, Agamben et son plat de nouilles pdf
Les Lettres françaises pdf .
LIRE AUSSI :
Note de lecture : « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » (Giorgio Agamben)
Qu’est-ce que le contemporain ? Qu’est-ce qu’un dispositif ? pdf .
Le jeu de Michel Foucault


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