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La frénésie érotique de Tracey Emin au musée d’Orsay

D 23 juillet 2019     C 0 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   

« La peur d’aimer » à Orsay, vu par Tracey Emin.

du 25 juin au 29 septembre 2019

Pour la toute première fois, elle y expose sa nouvelle série de dessins de nu. Une célébration de l’amour et du désir.

Le dessin est au centre de la pratique de Tracey Emin. Pour cette première exposition dans une grande institution française, l’artiste britannique a choisi des dessins de la collection du musée d’Orsay, rarement présentés au public, et les fait converser avec ses propres œuvres.

Par Matthieu Jacquet
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Tracey Emin, “La peur d’aimer” (2018). Acrylique sur papier, 121,5 x 152 cm © The Artist / courtesy White Cube / Photo Prudence Cuming Associates, London, © Adagp, Paris, 2019
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Le dessin de nu, revu et corrigé par Tracey Emin : telle est l’affiche estivale du musée d’Orsay. Après Julian Schnabel et Glenn Ligon, la Britannique est en effet la troisième artiste contemporaine invitée par l’institution à dialoguer avec ses collections. Dans les années 90, elle devient célèbre pour son appartenance aux “Young British Artists”, qui font sensation à la galerie Saatchi avec des œuvres “chocs” caractérisées par une grande audace matérielle. À ses côtés figurent notamment Damien Hirst, Sarah Lucas et les frères Chapman. Depuis ces débuts tonitruants, Tracey Emin explore l’intime : de la tente “tableau de chasse”, sur laquelle figurent les noms de tous ses partenaires sexuels, au lit souillé par de longues semaines de dépression… ses œuvres sont l’affirmation brute et subversive de sa propre intimité féminine, dont la crudité fit plusieurs fois polémique.

Connue pour ses installations, l’artiste prolonge son goût pour la provocation dans des peintures et des dessins. Seuls ces derniers sont présents à Orsay, où elle dévoile pour la toute première fois, sa nouvelle série réalisée en 2018 et 2019. Des nus, pour la plupart féminins, réunis sous un titre explicite : The fear of loving (en français : “La peur d’aimer”). Une méditation sur l’amour et le désir, que l’artiste a choisi de faire dialoguer avec un florilège de dessins du XIXe siècle issus de la collection du musée.


Tracey Emin, “I Prayed to you” (2018). Acrylique sur papier 83.1 x 58.7 cm © Tracey Emin. Droits réservés, Courtesy White Cube, Adagp, Paris, 2019
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Dès l’entrée dans l’exposition, Tracey Emin annonce la radicalité de sa proposition en habillant le couloir entier de ses dessins. Des traits énergiques esquissés à l’acrylique dans une palette de couleurs réduite à l’essentiel : le noir profond du contour investit le blanc vierge du papier d’un contraste que vient parfois adoucir des nuances de lavis bleuté. Dans ces nus habités, les corps tantôt minces tantôt adipeux, définis par l’épaisseur des lignes acérées, se confondent avec les contours du matelas et les plis des draps.

Supports immédiats d’une émotion intense, les dessins de Tracey Emin matérialisent avec transparence la spontanéité crue de son regard..

Tracey Emin ouvre ici un véritable journal intime graphique imbibé par l’expression mélancolique du désir : adressés pour la plupart à un “tu” imaginaire, les titres des œuvres semblent en réalité cibler l’allocutaire abstrait du feu passionnel. Supports immédiats d’une émotion intense, les dessins matérialisent avec transparence la spontanéité crue du regard de l’artiste. Comme une finale déclaration de haine, I hated you – I hated you – I hated you, le plus récent de sa série, tend vers une abstraction violente où le corps se fond dans le graffiti.


Steinlen Théophile Alexandre (1859-1923), “Nu féminin allongé sur le dos”, Paris, musée d’Orsay, conservé au musée du Louvre. Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage
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Dans la deuxième salle, Tracey Emin passe d’artiste à commissaire : elle présente sa propre sélection de dessins extraits du fonds d’arts graphiques du musée. Edgar Degas, Pierre Bonnard, Constantin Guys, Paul Gauguin ou Théophile Steinlen sont autant de noms qui signent ces trésors du XIXe siècle, dont certains sont exposés au public pour la première fois. Ici, dans l’intimité de la salle de bains, de la chambre à coucher ou du boudoir, des silhouettes allongées, assises, debout, accroupies, endormies, détendues ou lascives forment un trombinoscope de la sensualité et de la féminité exaltées par la finesse des techniques du dessin.

Habitée par la frénésie de la passion dans le libre décor de la solitude, cette série de dessins chronique l’exploration d’un désir aux confins du fantasme et de la mélancolie.

Parmi les multiples femmes et couples qui composent ces tableaux se glissent aussi quelques chats, miroirs de leur indolence et de leur nudité plantureuse. Habitée par la frénésie de la passion dans le libre décor de la solitude, cette série de dessins chronique l’exploration d’un désir aux confins du fantasme et de la mélancolie : à l’envol libidineux s’y mêle la léthargie du renoncement, animant cet ensemble d’une énergie paradoxale dont les productions contemporaines de Tracey Emin se font l’écho ultime. Sans artifices ni superflu, son exposition La peur d’aimer figure avec une grande finesse une immanence pulsionnelle transcendant les époques, où la force du désir semble vibrer de sa résonance universelle.

L’exposition La peur d’aimer. Orsay vu par Tracey Emin est à voir au musée d’Orsay jusqu’au 29 septembre.


Tracey Emin, “I stood and cryed” (2018) - Acrylique sur papier, 83.1 x 58.7 cm © Tracey Emin. Droits réservés, Courtesy White Cube, Adagp, Paris, 2019

Degas Edgar (1834-1917), “Femme nue, debout, de dos, tournée vers la droite”. Paris, musée d’Orsay, conservé au musée du Louvre. Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage
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Tracey Emin, You were here Again, 2018 - Acrylique sur papier, 58,7 x 83,8 cm © Tracey Emin—Droits réservés. Courtesy White Cube, Adagp, Paris, 2019
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Tracey Emin, "Femme nue étendue sur le dos", 2018 ?

Edgard Degas (1834-1917) "Femme nue, étendue sur le dos". Etude pour la figure au premier plan, à gauche de "Scène de guerre au Moyen-Âge" Paris, musée d’Orsay, conservé au musée du Louvre. Photo © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Adrien Didierjean
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Portrait de Tracey Emin
par Lisa Vignoli

Vanity Fair, 26 juin 2019

Artiste-star outre-Manche, Tracey Emin est enfin exposée à Paris

Lors de notre dernier voyage à Londres, c’est elle qui nous a accueillis à la gare de Saint-Pancras. Comme cinquante millions de voyageurs depuis plus d’un an, notre regard s’est arrêté sur le néon géant de Tracey Emin qui enveloppait tout l’espace d’un rose puissant. Six mots, écrits d’un geste délié ? :« ?I want my time with you.? »Le message – subliminal – envoyé à tous les Européens, en plein Brexit, pouvait aussi ressembler à une lettre d’amour. Comme souvent, l’artiste britannique se plaçait quelque part entre l’intime et le public, entre l’art et la vie (quotidienne, simple, crasseuse parfois). Instagrammable et instagrammée à merci (même par ceux qui ne connaissent pas l’identité de l’artiste), l’œuvre de vingt mètres de long lui a été commandée par le propriétaire de la gare et la Royal Academy. C’est qu’en Grande-Bretagne, ce pays qui s’apprête à redevenir « une petite île se situant dans la mer du Nord », selon ses propres mots, Tracey Emin est une superstar, l’une des plus grandes figures de l’art contemporain. Depuis son émergence, au début des années1990, au sein des Young British Artists (YBAs) – lancés par la galerie Saatchi, ses membres, dont Damien Hirst ou Sarah Lucas, n’ont jamais hésité à repousser leurs limites –, Tracey Emin s’est hissée au rang d’artiste ultrarespectée au Royaume-Uni. Représentante du pavillon britannique à la biennale de Venise de 2007, on l’a sollicitée pour une édition limitée des Jeux olympiques londoniens de 2012, un an après lui avoir délivré la chaire de dessin à la Royal Academy of Arts.


Tracey Emin posant devant deux de ses tableaux durant l’exposition « The Art Of Wishes » à Londres le 1er octobre 2017 © Jack Taylor/Getty Images

Pourtant, à l’autre bout de l’Eurostar – elle vit la moitié du temps dans le sud de la France –, jamais une exposition institutionnelle ne lui a encore été consacrée.


Vue de l’exposition Tracey Emin, La peur d’aimer au musée d’Orsay, Paris, 2019 © Slash-Paris, 2019

Quelques connaisseurs évoquent des rapprochements certains avec l’œuvre de Sophie Calle. Comme elle, Tracey Emin s’engage dans la lecture et la relecture d’elle-même, de son œuvre, de sa vie, de son œuvre qui n’est autre chose que sa vie. Elle aussi a mis en scène son lit (en version plus trash que Calle, jonché de préservatifs, bouteilles vides et autres substances), ses ruptures amoureuses, la mort de sa mère... « Cette absence s’explique sans doute, analyse Donatien Grau, par une sorte de distance française par rapport au phénomène anglais, même en ce qui concerne les YBAs.? » Attaché au musée d’Orsay où il invite des figures de l’art contemporain, le philosophe a tenu à lui faire intégrer le temple le temps d’une exposition. « ?Aujourd’hui – et ce n’est pas sans lien avec des mouvements tels que #MeToo –, un regard nouveau est porté sur l’œuvre de Tracey Emin. On se rend peut-être compte que cette œuvre traumatique – dans laquelle elle a mis en scène ses avortements, sa vie intime, sa nudité – n’est autre que le reflet d’une vie intense de femme.? » PourThe Fear of Loving (« La peur d’aimer »), elle est venue, plusieurs fois, se plonger dans les archives des collections du musée d’Orsay, voulant tout voir, tout explorer, afin de sélectionner, avec une originalité évidente, les dessins qui, d’Edgar Degas à Constantin Guys, se reflètent avec ceux de sa série produite pour l’exposition. Dans ce dialogue, dont elle signe aussi la scénographie, le corps, le sexe et l’être humain ne sont jamais très loin. L’humour et la provocation non plus. C’est ainsi et seulement ainsi qu’elle se voit créer. Et seulement en créant qu’elle se voit vivre.

La peur d’aimer. Orsay vu par Tracey Emin, du 25 juin au 29 septembre au musée d’Orsay

Sélection V.K.

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