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Guillaume Basquin, (L)ivre de papier

D 19 octobre 2016     C 1 messages Version imprimable de cette Brève Version imprimable   


De la trace comme amon­cel­le­ment de béances


Pour son livre Guillaume Bas­quin a repris non seule­ment l’esprit du Para­dis de Sol­lers mais jusqu’à sa police gra­phique pour faire le lit d’un long fleuve non tran­quille. Ce qui pour­rait sem­bler sur­charge est de fait un long cri déroulé en tes­si­tures au sein des oppo­si­tions (enten­dons : contra­dic­tions vitales) : le feu et le froid, le sombre et le clair, la cou­leur et son contraire, le dur et le mou, l’ordre et la matière. Celle-ci qui contre­dit l’ordre pour le construire autre­ment à proxi­mité du chaos.
Bas­quin avance sans cesse en aller et retours pour pas­ser de la satu­ra­tion de cette matière ver­bale à son état gazeux afin de com­prendre com­ment « ça » (se) passe et ne passe pas. D’où ce fleuve-chiffrage pour faire par­ler le silence et en ôter l’épaisseur. Le tout pour qu’apparaisse un man­teau de bour­lingue aux nom­breuses aspé­ri­tés. L’auteur refuse de pro­cé­der à la taille sur mesure. Demeurent le grain, des veines, les défauts, les sur­prises pour mon­trer ce que d’autres auteurs prennent pour l’éternité mais qui n’est pas fixe. Si bien que le livre avance par luttes inces­santes, intes­tines. Il y a les équi­libres, leurs pertes, les oppo­si­tions, leurs réductions.

Un tel chant invite à la par­ti­ci­pa­tion au cos­mos et se divise en deux : « chaos­mos » d’un côté, désir de lui don­ner une logique de l’autre. Mais la célé­bra­tion reste volon­tai­re­ment hir­sute. Sou­dain, il n’existe plus d’intervalles dans la cohorte d’ombres. Pas de panique pour­tant. Quelque chose se passe, du domaine de l’ascension qui pousse les lignes du passé au futur, de la mère au (re)père. Il en va d’une seule lignée dérou­lée dans l’urgence (contrô­lée) et de la bou­li­mie créa­trice.
L’auteur se et nous met pro­gres­si­ve­ment en état d’urgence par cette pul­sion d’une force don­née comme presque incons­ciente et irré­pres­sible. Elle éclate dans l’épaisseur du texte et son entê­te­ment sous-cutané irré­vo­cable propre à bal­bu­tier de l’essentiel butiné au quotidien.

Il est donc ques­tion de marche for­cée, d’ascension. Mais l’auteur n’oublie pas pour autant de pui­ser là où l’émotion la plus tel­lu­rique char­rie ses laves. Ordre, désordre, chaos, équi­libre (lourd de ses désirs incons­cients), loi du genre (humain) obéissent sans obéir à d’autres injonc­tions que celles de l’instinct même lorsqu’il sort de la bête pour atteindre l’ “âmina­lité”. Ce qui chez Bas­quin reste tou­jours de l’ordre de la pré­sen­ta­tion flirte avec le presque tout. Il ouvre des béances par effet de satu­ra­tion mais aussi de frac­tures.
Demeure per­pé­tuel­le­ment le jeu de l’entassement. Le vide lui-même est amon­cel­le­ment de traces. La trace est amon­cel­le­ment de béances.

jean-paul gavard-perret, elitteraire.com

La vie amoureuse et cachée de Guillaume Basquin : entretien avec l’auteur

Dans le long fleuve du (L)ivre de papier de Bas­quin, le temps s’approche, se sai­sit, dis­pa­raît, se polit au cœur d’une entre­prise d’amoncellements par­fois com­pul­sifs et par­fois en réten­tion. Une manière sans doute de nous faire sor­tir de la cloche de verre sous laquelle de petites figu­rines de terre qu’on nomme êtres humains sont emmu­rées. Le monde voit sou­dain le jour non par effet de trans­pa­rence mais en entrant dans les “ter­riers” du monde pour mettre à nu jusqu’aux rhi­zomes non réper­to­riés dont le livre devient l’herbier.

Entre­tien

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?
L’idée d’un bon café. Avec du pain grillé. Si c’est jour d’école, ce sont mes enfants qui me tirent du lit.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?
J’ai beau­coup rêvé au et en cinéma – qui est l’enfance de l’art, comme l’on sait, et aussi monde de la nuit et des ombres, pro­pice aux rêves – ; et puis l’industrie du cinéma a rendu les armes devant la télé-vision, qui est le monde du trop-de-jour ; aussi ai-je cessé d’y aller, et de rêver d’histoires de spectres. Main­te­nant, je suis ren­tré tota­le­ment dans le monde de la lit­té­ra­ture, ce monde « sérieux », celui des adultes.

A quoi avez-vous renoncé ?
À aller au cinéma : je n’y crois plus… (Sauf au cinéma dit « expé­ri­men­tal », dans l’underground.)

D’où venez-vous ?
Je viens d’hier, où j’étais dif­fé­rent d’aujourd’hui, et j’espère bien dis­tinct de celui que je serai demain.

Qu’avez-vous reçu en dot ?
Rien.

Un petit plai­sir – quo­ti­dien ou non ?
Un verre de vin, quo­ti­dien. C’est un minimum…

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains ?
J’ai com­mencé à écrire très tard (après 40 ans) ; mais j’ai énor­mé­ment lu et vu des mil­liers et des mil­liers d’œuvres d’art ; cela me per­met, je crois, de bien connaître ce qui a déjà été fait, et ce qui reste encore à faire, et aussi d’envisager l’écriture plus comme un « art » que comme une « his­toire » à racon­ter. La plu­part des gens de lettres ne lisent pas assez ; ils tombent alors dans de ces clichés…

Com­ment définiriez-vous votre approche de la lit­té­ra­ture ?
Deux choses prin­ci­pales à dire. 1/ C’est mon oreille interne qui guide tous mes choix en lit­té­ra­ture. Si mon tym­pan est excité, alors il y a de grandes chances pour qu’un auteur me plaise. Rien ne m’ennuie plus que l’écriture plate et le style neutre, soit une bonne part de suc­cès de librai­rie d’aujourd’hui… 2/ Quand j’ai décou­vert l’écriture inter­tex­tuelle, essen­tiel­le­ment avec les écri­vains de « Tel Quel », cela m’a par­ti­cu­liè­re­ment réjoui ; cela m’a beau­coup fait pen­ser au mon­tage ciné­ma­to­gra­phique : tu colles un pho­to­gramme à un autre, dif­fé­rent, et là, de cette col­li­sion, appa­raît une étin­celle de sens – c’est très jouis­sif pour l’esprit. Aussi suis-je devenu très sen­sible aux écri­tures de mon­tage. En géné­ral, je me fiche des his­toires… vieilles anec­dotes… Mais il y a des excep­tions, bien sûr : tout Sade…

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?
L’image des deux amants aux corps nus et recou­verts de cendre d’ « Hiro­shima mon amour », vu à la télé­vi­sion très jeune. Ce jour-là, j’ai com­pris que ce que disaient les adultes de ce film (« c’est ennuyeux, etc. ») était très bête, très faux.

Et votre pre­mière lec­ture ?
La pre­mière qui me bou­le­versa tota­le­ment fut « Les souf­frances du jeune Wer­ther », de Goethe. Je tra­ver­sais alors une phase de grosse déprime, à cause d’un amour malheu­reux et contra­rié (comme le jeune Goethe, soit dit en pas­sant) ; plu­sieurs amis me conseillèrent alors de lire ce livre… et de ne pas faire comme le héros du livre (se sui­ci­der à cause de la souf­france amou­reuse). J’ai suivi ces deux conseils. Et je suis encore là…

Quelles musiques écoutez-vous ?
Quand j’ai décou­vert le cla­ve­cin (Bach, mais aussi Scar­latti) et la musique baroque (Rameau, Pur­cell, etc.), je n’ai plus jamais pu écou­ter de la musique dite « Rock » ou « Pop » ; c’était beau­coup trop lent pour moi. Le Hard Rock, c’est incroya­ble­ment lent, en fait, pour l’esprit. En revanche, j’admets tota­le­ment (c’est-à-dire que j’en écoute beau­coup) presque tout le jazz, disons jusqu’à Ornette Cole­man et Anthony Brax­ton. Ensuite, j’ai décroché…

Quel est le livre que vous aimez relire ?
« Ulysses » (avec un « s », en anglais) de James Joyce. C’est inouï tout ce qu’il y a dedans ! Toutes ses inven­tions ver­bales et sonores, comme dans « Sin­bad the Sai­lor and Tin­bad the Tai­lor etc. » : c’est abso­lu­ment intra­dui­sible en fran­çais ! Et c’est très bien comme ça : lit­té­ra­ture pour happy few…

Quel film vous fait pleu­rer ?
« Au hasard Bal­tha­zar » de Robert Bres­son, quand on voit l’âne héros du film abandonné de tous dans les mon­tagnes pyré­néennes ; on com­prend alors qu’il accomplit tota­le­ment le des­tin d’un Jésus-Christ…

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?
Je ne méprise pas cette pous­sière qui me constitue…

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?
J’ai écrit un nombre assez élevé de lettres à tout un tas d’artistes et d’écrivains (la plu­part res­tées sans réponse…) ; je ne me sou­viens pas m’être inter­dit d’en écrire une à qui que ce soit.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?
New York. Pour son éner­gie, qui semble inépui­sable. Pour sa glo­rieuse his­toire artis­tique au 20e siècle. Et parce que je n’y habite pas. Si j’y habi­tais, je pense que Paris devien­drait ma ville mythique par excellence…

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?
Tous ceux qui pra­tiquent une écri­ture de mon­tage ou un art du col­lage : Rauschenberg, Jean-Jacques Schuhl, Phi­lippe Sol­lers, Jacques Hen­ric, Jean-Luc Godard, Jonas Mekas, Dziga Ver­tov, etc.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?
Qu’un ami m’envoie un chèque de 21,50 € pour que je lui offre en retour mon (L)ivre de papier (éd. Tin­bad), le livre le plus dif­fi­cile du monde à vendre, semblerait-il…

Que défendez-vous ?
1/ Tous les per­dants magni­fiques : Sade, Rim­baud, Manet, van Gogh, Léon Bloy, James Joyce, Pes­soa, Kafka, etc. Dans le Temps, on voit trop bien que tous ces per­dants du pré­sent ont triom­phé dans le futur – et ce phé­no­mène s’accélérera de plus en plus. C’est tout le sens d’un livre que nous publions ces jours-ci chez Tin­bad, Le rire triom­phant des per­dants, de Cyril Huot. 2/ Tout ce qui est imprimé.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas” ?
Je n’ai pas lu Lacan dans le texte. Cette phrase laisse sous-entendre que l’amour com­plice et heu­reux entre un homme et une femme n’existerait pas. C’est la vieille com­plainte roman­tique. Je pré­fère la posi­tion joyeuse d’un Sol­lers : vivons amou­reux et cachés, sans rien dire à per­sonne. Et tant pis pour les enne­mis de l’amour heu­reux et guéri !…

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“
« Yes I will Yes. » Il faut dire « oui » le plus sou­vent ; seul le « oui » va de l’avant, il est immense ; quand le « non », lui, est palin­drome : il fait du sur­place ; même à l’envers, il est tou­jours un « non ».

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?
Com­bien d’exemplaires de (L)ivre de papier avez-vous vendus ?

Pré­sen­ta­tion et entre­tien réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 30 octobre 2016.

LIRE AUSSI : Les Cahiers de Tinbad, Littérature/Art, N°1 et 2 - entretien avec Guillaume Basquin


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