4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Tribune des lecteurs / Tribune libre » Fukushima dix ans après : Les artistes regardent le désastre
  • > Tribune des lecteurs / Tribune libre
Fukushima dix ans après : Les artistes regardent le désastre

"Dans l’œil du désastre. Créer avec Fukushima" (Michaël Ferrier)

D 15 mars 2021     A par Viktor Kirtov - Michaël Ferrier - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


15/03/2021 Ajout entretien Michaël Ferrier avec Muriel Steinmetz : "La catastrophe a bouleversé le monde de l’art japonais"

Nous republions l’article « Dans l’œil du désastre, Créer avec Fukushima ». dans lequel Michaël Ferrier nous annonçait la parution prochaine de cet ouvrage qu’il a dirigé - c’est l’objet de la partie II du présent article. (publication initiale 21/01/2021)

Nous avons ajouté une partie I, sous un triple regard artistique ou comment transformer un désastre en art :


- Fukushima : photographier les radiations invisibles (avec une vidéo)
- Dix ans après, dans les ondes de Fukushima
- Et le magnifique entretien illustré de Fabien Ribéry avec Michaël Ferrier, intitulé : « L’art au temps de Fukushima par Michaël Ferrier écrivain »

PARTIE I

Fukushima : photographier les radiations invisibles (avec une vidéo)

Par Camille Renard

France Culture, 11/03/2021

Dix ans après la triple catastrophe de Fukushima, comment les artistes se sont emparés de l’événement ? Les photographes notamment ont inventé des façons singulières de représenter les radiations, pourtant invisibles, insaisissables. Voici comment.

Après la triple catastrophe de 2011 : séisme, tsunami et explosions dans la centrale nucléaire, la le`pre radioactive de Fukushima a cre´é des dommages à la fois irre´versibles et invisibles. Comme à Tchernobyl, des photographes tentent pourtant de révéler ces “’images manquantes” de la catastrophe, sans pour autant céder à une photo compassionnelle, bavarde ou pittoresque. Michaël Ferrier, romancier, essayiste, professeur d’esthétique au Japon, a dirigé un livre réalisé avec des artistes de cette "génération Fukushima" :Dans l’œil du désastre - créer avec Fukushima (éditions Thierry Marchaisse, février 2021) : "Il y a un vrai défi, puisque comme vous le savez, les radiations, la contamination radioactive n’est pas visible. Elle est invisible, intangible, on ne peut pas la voir, la toucher, la sentir. Les photographes japonais ont été tout de suite confrontés à cette impossibilité de montrer la radiation."

À RÉÉCOUTER

Dix ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, les artistes japonais en pleine ébullition

Arai Takashi : renouer avec des pratiques anciennes

Pour échapper à ces pièges photographiques, plusieurs artistes ont renoué parfois avec techniques ancestrales. Par exemple, le photographe Takashi Araiutilise le daguerréotype pour mener une enquête photographique sur les victimes des radiations dans le monde. En utilisant cette technique ancienne, il parvient à montrer un progrès paradoxal qui déraille. Michaël Ferrier : "D’un côté on a cette merveille technologique du nucléaire qui soi-disant qui apparaît comme une espèce de monstre désossé, rafistolé : bouts de scotch, tuyaux, fuites d’eau… et puis de l’autre côté, vous avez le daguerréotype, presque l’ancêtre de la photographie, qui vous fait des images d’une clarté, d’une beauté, avec des couleurs extraordinairement précises, des lignes, des arêtes… Ce qui est moderne, c’est le daguerréotype. Et le nucléaire apparaît comme une espèce de vieillerie complètement périmée. C’est extraordinaire comme effet, c’est assez ironique. Et en même temps, c’est beau je trouve. Et donc il reconstitue comme ça une espèce de mémoire des victimes de l’atome, des ratés de la saga atomique qu’on présente souvent comme une grande geste héroïque."


Arai Takashi, "Here and There - Tomorrow’s Islands", Onahama, 26 avril 2011• Crédits :Arai Takashi


Minato Chihiro : rater ses photos

Le célèbre photographe virtuose Minato, reconnu dans le monde entier, défend, lui, une idée surprenante face à Fukushima. Michaël Ferrier : "Il dit : ’Il faut rater. Il faut rater la photographie.’Alors c’est une phrase étonnante parce que tout le monde connaît les photos de Minato, c’est pas quelqu’un qui rate ses photographies. Et il me répond :’Mais c’est pour voir la limite que nous avons de la visualisation. Il dit aujourd’hui nous sommes tellement habitués avec le numérique à tout visualiser, à tout prendre en photo. Pour filmer, pour voir, pour comprendre ce qui se passe en ce moment à Fukushima, Minato nous dit il faut rater. Evidemment, c’est une photo qu’on peut dire ratée, puisqu’il n’y a pas grand chose à voir sur cette photographie. Mais en même temps, elle est extraordinairement révélatrice. Par cette photo très simple, un peu banale, Minato nous montre que c’est le dosimètre aujourd’hui qui a pris la place centrale. Et j’appelle ça ’les ratages splendides’ de Minato Chihiro. Et c’est pour ça que c’est un grand photographe. Il peut faire de très très belles photographies. Mais il fait surtout des photographies très très justes et très révélatrices."


Minato Chihiro, Iitate, 2011•

Au risque d’être eux-mêmes irradiés, deux artistes français en résidence au Japon, Marc Pallain et Hélène Lucien, ont, eux, cherché à représenter la radioactivité en utilisant des plaques médicales, laissées plusieurs jours dans des lieux proches de la centrale.

Se confronter à la censure

Les images de la radioactivité sont d’autant plus difficiles à montrer qu’elles sont aussi invisibilisées par les pouvoirs publics et les institutions. Michaël Ferrier : "Tous ces artistes, absolument tous nous disent qu’il y a de la censure dès qu’on aborde le sujet de Fukushima. Des multiplicités de censures. C’est-à-dire des petits interdits ici et là, ou alors là il faut changer quelque chose, là il ne faut pas prononcer un mot. Si c’est l’Etat qui organise, la censure est plus forte. Ce qui est très efficace aussi parce qu’il aboutit à une auto-censure. Pour contourner ce problème, beaucoup d’artistes ont tout simplement changé de mode de financement - participatif, ouself funding, ougreen funding -de mode de diffusion de leur œuvre et de mode d’exposition. Fukushima a impacté le monde de l’art japonais non seulement pour la thématique, les sujets, mais aussi pour le fonctionnement même de ce monde de l’art."

Ces mutations du marché accompagnent le basculement d’une scène artistique moins basée sur le “kawaï”, la “cute culture” et ses produits dérivés, vers un engagement plus politisé. Michael Ferrier : "Fukushima a provoqué un ras le bol par rapport à une espèce de vision de l’art, passez-moi l’expression, un art un peu cucul la praline. Ça apparaissait un peu dérisoire tout d’un coup devant l’ampleur du problème, devant les territoires contaminés, devant les réfugiés du nucléaire, devant, encore aujourd’hui, dix ans après, toutes ces tonnes d’eau contaminée, dont on ne sait pas quoi faire. Et donc qu’est-ce qu’on va faire, on va sans doute les remettre dans l’océan. Donc là, il y a vraiment eu quelque chose qui s’est cassé. Et les artistes ont pris ce problème à bras le corps. Et leurs œuvres ont posé ces questions-là. Il n’y a pas eu simplement un tremblement de terre, il y a eu vraiment un tremblement des valeurs. Donc Fukushima a permis de regarder à l’intérieur de chacun et en même temps a permis de regarder le monde aussi. Qu’est-ce que nous avons fait de ce monde ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Notre rapport au vivant, notre rapport aux animaux, notre rapport aux arbres. C’est beaucoup moins ludique que l’art d’avant Fukushima."

Crédit Fukushima : photographier les radiations invisibles (franceculture.fr)

Dix ans après, dans les ondes de Fukushima

« À quoi bon des poètes en temps de détresse ? », se demande Hölderlin. Des artistes, photographes, dramaturges, cinéastes japonais et français répondent à cette question qui a ressurgi après la catastrophe du 11 mars 2011, à Fukushima.

Par Aurélie Julia

Revue des deux Mondes, MAR 9, 2021

Fukushima, littéralement ?fuku, « bonheur, fortune » et ?shima, « île », soit « île du bonheur ou de la fortune ». Souvenez-vous,c’était il y a dix ans. Le 11 mars 2011, à 14h46, un séisme d’une magnitude encore jamais enregistrée à l’époque secoue le Japon pendant deux minutes ; le chaos est indescriptible.Vers 16 heures, un tsunami ravage les côtes nord-est. Des vagues pouvant atteindre 40 mètres balayent arbres, voitures, immeubles. Il ne reste rien sinon des épaves. Le 12 mars, à 17h47, un réacteur nucléaire explose à Fukushima ; le 13 mars une deuxième explosion se produit, puis une troisième le 14 mars. Des particules radioactives commencent à s’échapper dans les airs, sans bruit et sans odeur. C’est le début d’une contamination tragique que rien ni personne ne peut contenir.

Les artistes regardent le désastre

Face au déferlement d’images, ils se sentent dépourvus, incapables de faire le tri : faute de dessiller les yeux, le déluge d’informations les conduit à une forme d’aveuglement. Passé le stade de la stupeur, les questions et les doutes surgissent. De nombreuses certitudes vacillent notamment sur le statut de l’œuvre, son rôle, ses usages, ses valeurs. Alors que faire ? Pourquoi faire ? Pourquoi le faire ? Certains veulent se rendre sur les lieux du drame, au plus vite, d’autres refusent, d’autres encore souhaitent attendre. Tous ressentent une profonde colère qui, à les écouter, éveille et déploie en eux une énergie créative. Car ce sont bien leurs paroles que nous donne à entendre Dans l’œil du désastre– créer avec Fukushima.


Ohmaki Shinji, Echoes Re-Crystallization, 2012, poudre de cristal, correcteur blanc, marbre, photo : Nagare Ken, Museum of Fine Arts, Gifu Ohmaki Shinji, photo : Paul Barbera / where they create

Ohmaki Shinji, Liminal Air – Space-Time, 2015, tissu, ventilateur, lumière, photo : Shinji Ohmaki Studio Exposition Simple Forms : Contemplating Beauty, musée d’art Mori, Tokyo

L’initiative est originale et inédite : le livre rassemble, sous forme d’entretiens, les perceptions japonaises et françaises du cataclysme non pas sur le plan littéraire ou philosophique mais sur celui des arts visuels. Sont dès lors convoqués des hommes et des femmes issus du milieu de la photographie, de la sculpture, de la vidéo, de la performance, de la peinture, du cinéma et du théâtre. Cent-vingt-cinq illustrations, aussi percutantes que belles, émaillent les dialogues. Michaël Ferrier, qui impulse et chapeaute le recueil, pousse loin les réflexions. Des questionnements reviennent au fil des rencontres, tel un fil rouge : quel impact Fukushima a-t-il eu sur la vision de la société et sur la pratique artistique ? Comment représenter l’invisible, l’essence même du fléau radioactif ? Comment ne pas tomber dans les multiples écueils que sont le voyeurisme, le pathos, le sensationnel, le message idéologique qui annihilent l’art et desserrent la vérité ? Comment combattre l’indifférence et son corollaire, l’oubli ?

« Les catastrophes ont aussi “la vertu” de nous réveiller, de nous tirer de la torpeur, de nous remettre en mouvement, de nous forcer à tout repenser, tout réinventer »

Les artistes s’énervent face à la propagande politique : lorsque les médias internationaux répètent les slogans forgés par le pouvoir qui louent le calme et l’entraide du peuple nippon, des actes beaucoup moins glorieux s’exécutent. Ces mêmes voix dénoncent la censure du gouvernement qui veut effacer la mémoire du 11 mars ; elles s’opposent aux Jeux olympiques dont Fukushima doit accueillir des épreuves. Les propos le montrent : les Japonais ne sont pas les chantres de la résignation et du fatalisme ; ils pensent, se révoltent, agissent. Il suffit, pour s’en rendre compte, de lire les conversations retranscrites dans ce précieux ouvrage et de s’arrêter sur la magnifique iconographie.


Ohmaki Shinji, Liminal Air – Black Weight, 2012, photo Nagare Satoshi.

La photo en page de couverture d’Ohmaki Shinji est, en ce sens, fort éloquente. Une fillette japonaise, pieds nus sur un carrelage marron, retient une immense masse noire par la force de son cou et de ses poignets. La forme inquiétante, faite de cordes en nylon, occupe les 2/3 de l’espace lumineux. Son ampleur contraste avec la frêle silhouette rose. Au fond, des marches s’élèvent vers un inconnu obstrué par l’écrasant volume.

Black Weightpeut bien sûr être vu comme une évocation du présent et de l’avenir avec cette jeunesse qui supporte les erreurs des aînés ; l’installation peut également être comprise comme une métaphore des artistes, qui, à l’instar de la petite fille, subissent le cauchemar, et tentent de ralentir sa progression. « Les catastrophes ont aussi “la vertu” de nous réveiller, de nous tirer de la torpeur, de nous remettre en mouvement, de nous forcer à tout repenser, tout réinventer », déclare le dramaturge Yoann Moreau.

Alors « à quoi bon des poètes en temps de détresse ? » À vivre, tout simplement.

Crédit : Dix ans après, dans les ondes de Fukushima (revuedesdeuxmondes.fr)


L’art au temps de Fukushima par Michaël Ferrier, écrivain

Fabien Ribery 25 février 2021

Dans l’œil du désastre, Créer avec Fukushima est un ouvrage important, seul de ce type en Occident, réunissant des artistes de plusieurs disciplines – arts plastiques, images fixes/mobiles, théâtre – traitant de l’ensemble des événements ayant eu lieu à Fukushima le 11 mars 2011 (séisme, tsunami, catastrophe nucléaire).
Il s’agit ici de rendre visible et de questionner ce que l’écrivain appelle « une catastrophe furtive », de faire advenir un regard, interrogateur, implacable, poétique, tout en comprenant la nécessité de ne pas disjoindre le désastre nucléaire d’une organisation du monde et de nos sociétés devenue folle, dont la pandémie virale actuelle est un nouvel exemple dramatique et profondément inquiétant.
_ ?
Au moment où nous entrons dans la période du grand renfermement et des menaces tous azimuts, un tel travail d’intelligences en partage et de croyance dans la force de libération des sensibilités exprimées est plus que précieux.

Continuant avec Michaël Ferrier un entretien que nous considérons comme infini, cette conversation est une nouvelle étape dans l’approche des nécessités poétiques et éthiques d’un auteur majeur. [...]

Accéder à l’article complet

PLUS sur Les éditions Thierry Marchaisse

VOIR AUSSI article A.G.

La catastrophe a bouleversé l’art japonais

DIX ANS APRES FUKUSHIMA, DES TRACES INDELEBILES


ZOOM : cliquer l’image

Muriel Steinmetz

L’Humanité, 11 Mars 2021

Cette semaine, l’Humanité revient sur les conséquences du séisme, du tsunami et de l’accident nucléaire de 2011 au Japon. Dans ce 5e et dernier volet,Michaël Ferrier nous présente l’ouvrage Dans l’œil du désastre. Créer avec Fukushima, dans lequel des artistes nippons de toutes disciplines et d’autres, français, prennent la parole. ENTRETIEN.

Le romancier et essayiste Michaël Ferrier dirige, à l’université Chuo de Tokyo, un groupe de recherche sur les Figures de l’étranger. Après plusieurs livres, entre autres sur Fukushima, voici qu’il est le maître d’œuvre et le préfacier d’un ouvrage collectif fondamental Dans l’œil du désastre, sous-titré Créer avec Fukushima (Éditions Thierry Marchaisse, 272 pages, 29 euros).

Dans l’œil du désastre constitue-t-il une tentative de résilience à partir de l’art ?

MICHAËL FERRIER  : Pour le philosophe Hervé Couchot, Fukushima nous confronte à « une série d’apories qui mettent enquestion la possibilité d’une esthétique ». Il y a eu sidération lors de la triple catastrophe de Fukushima, ce que le photographe Thierry Girard nomme « une forme d’impuissance du regardimmédiat ». Le temps de réaction a été très court et a ouvert de nombreuses pistes pour les artistes. Je ne suis pas sûr que le terme de « résilience » convienne. Je n’ai pas entendu un artiste japonais employer ce terme. Le mot existe en japonais, mais il est surtout utilisé dans les milieux politiques, pour effacer la catastrophe ou dissimuler ses effets, bien réels aujourd’hui encore, en alignant la société sur un rebond strictement économique, sans tenir· compte des souffrances et des besoins des habitants : priorité à la restauration des infrastructures, qui font rentrer de l’argent dans les caisses des entreprises, ou au grand cirque des JO, au détriment des soutiens à la population. En arrière-fond, l’idée que le désastre peut devenir un business comme un autre. Dans ce contexte, les artistes sont des empêcheurs de tourner en rond, « le clou qui dépasse », d’après le groupe Chim-Pom. Beaucoup s’impliquent dans des collaborations avec les habitants (ateliers, festivals, concerts... ) et insistent sur le fait que l’art est aussi un acte, Fujii Hikaru parle « d’organiser avec l’art un espace où les gens se rassemblent, réfléchissent ».

S’agit-il de rendre l’événement intelligible ?

MICHAËL FERRIER : Même s’il en restera toujours quelque chose d’impensé, le besoin de retrouver du sens est très fort. Il se comprend aussi par rapport aux dérives d’un marché de l’art soumis à une rentabilité effrénée, où l’œuvre est devenue un produit marketing comme les autres, avec l’avantage de pouvoir être défiscalisée, titrisée, etc. Ohmaki Shinji, qui signe la couverture du livre déclare : « Avec Fukushima, j’ai tout de suite senti que nous aurions désormais à reconstruire nos propres valeurs. »

Toutes les pratiques artistiques sont abordées...

MICHAËL FERRIER : Nous avons choisi des pratiques classiques (peinture, sculpture, cinéma, photographie) ef des plus modernes : installations, performances... Nous avons inclus le théâtre, il a des choses essentielles-à dire. Le choix garde une cohérence. car il concerne les arts visuels au sens large. Il n’a pas été effectué au hasard : la catastrophe nucléaire ayant la spécificité d’être invisible (invisibilisée par la censure, que les artistes évoquent dans le livre) ; cette problématique est essentielle. Ce qui est en jeu, ce n’est pas tant la représentation d’une catastrophe spectaculaire, qui s’accorderait si bien avec les canons de notre époque en mal de sensationnalisme, que la mise en visibilité de tout ce que nous ne voyons pas.

Y a-t-il là-bas un sentiment de malédictfon ?

MICHAËL FERRIER : Fukushima n’a rien d’une malédiction. C’est le fait de décisions humaines et d’erreurs politiques, économiques, écologiques. Le désastre en apprend beaucoup sur « les errances des "sachants" ou le retour promulgué de la prépondérance économique », dit le metteur en scène Bruno Meyssat. Aucune fatalité, il faut replacer les situations dans leur contexte historique, comme le font les films de Watanabe Kenichi (Notre ami l’atome).

Notez-vous des éléments d’ordre politique ?

MICHAËL FERRIER : Politique au sens large. L’étonnant ; c’est la diversité des problèmes que la catastrophe permet de poser ou des débats qu’elle somme de rouvrir. Fukushima a bouleversé le monde de l’ art japonais, autant dans ses thématiques ( Clélia Zernik note les figures de l’ enfant ; du fantôme et de l’animal) que dans son fonctionnement. Sont revenus des modes d’intervention qui revigorent le mouvement underground des années 1960-1970 (Aida Makoto, Kota Takeuchi), et on note de nouveaux modes de financement (participatif), de diffusion, d’exposition. Les questions que pose Fukushima vont au-delà : s’y ajoute une réflexion profonde sur les discriminations (le sacrifice des campagnes pour les grandes villes), une ample réflexion sur la mémoire (comment « commémorer » un événement qui n’est pas terminé ? quel est le rôle d’un musée aujourd’hui ?) ou le rapport à la science. Fukushima permet de regarder à.l’intérieur de soi et le monde dans lequel nous vivons.(Yanagi Yukinori. Tous insistent sur le rapport au vivant (animaux, arbres, nousmêmes), si dégradé, le saccage absurde de la planète, dont Fukushima est un révélateur. Le cinéaste Suwa Nobuhiro dit : « On ne peut pas continuer comme si de rien n’était. On ne peut plus regarder le monde de la même manière. »

ENTRETIEN REALISE PAR
MURIEL STEINMETZ

*

CNEWS : La semaine de Philippe Labro :

JEUDI 11 MARS

Un « beau livre » que je vous recommande.

Anniversaire des 10 ans de Fukushima, au Japon, catastrophe nucléaire plus destructrice encore que ne le fut Tchernobyl. Il est 14h46, heure locale, quand un tsunami va provoquer la mort de 18 000 personnes et endommager la centrale nucléaire – pour une séquelle interminable de vies brisées, de nature fracassée, de révélations d’incompétence, de corruption, de négligence, de traumatismes ineffaçables, quel que soit le travail de reconstruction entamé.

J’ai reçu un « beau livre » – le terme utilisé dans le monde de l’édition pour les albums illustrés de grand format – que je vous recommande : Dans l’œil du désastre : créer avec Fukushima (éd. Thierry Marchaisse). Il est signé du talentueux romancier et essayiste Michaël Ferrier. Une trentaine d’artistes vivants, certains de réputation mondiale, disent ce que l’événement a changé dans leur art et leur vie.

PARTIE II

[...] je sors le 18 février un livre collectif sous ma direction, intitulé Dans l’œil du désastre : créer avec Fukushima, aux éditions Thierry Marchaisse. C’est un « beau livre », comme on dit dans le milieu de l’édition (format 20 x 22cm, au lieu du format essai 14 x 20,5 cm), mais aussi, je l’espère, dans un sens plus général : 125 illustrations, papier couché mat donnant un très beau rendu, impression non pas numérique mais offset… Les éditions Thierry Marchaisse ont fait un travail magnifique. Surtout, une trentaine d’artistes vivants, certains de réputation mondiale, qui disent tout ce que l’événement nommé « Fukushima » a changé pour eux, dans leur art et dans leur vie. Le livre ne prétend pas à l’exhaustivité, mais il n’y a à ma connaissance pas d’équivalent à l’heure actuelle, même en langue anglaise ou japonaise, pour découvrir les artistes de la « génération Fukushima ». Je vous mets en pièce jointe une présentation et la couverture pour que vous puissiez vous faire une idée.

Et puis deux autres livres à venir… dont je vous parlerai plus tard.

En attendant, une belle année à vous, en spirale !

Michaël Ferrier

*

• Le 11 mars 2011, Il y a bientôt dix ans, un tremblement de terre et un tsunami engendraient la plus grave catastrophe nucléaire du XXIe siècle à la centrale de Fukushima, au Japon.

• Les travaux de décontamination sont loin encore d’être finis. L’extraction des combustibles qui gisent au fond des réacteurs 1, 2 et 3 n’a pas encore commencé et Tepco, qui exploitait la centrale, prévoit d’en voir le bout entre 2040 et 2050… Au mieux.

• Autre casse-tête : la gestion des eaux contaminées, notamment celles envoyées en permanence dans les installations pour refroidir le cœur des réacteurs endommagés. Elles sont ensuite stockées dans des cuves, qui devraient arriver à saturation en 2022.

*

« Il existe, au cœur des pires cyclones, une zone de vents calmes et de temps éclatant, troublée occasionnellement par quelques rafales, mais où il n’y a pas de précipitations et où le ciel bleu est visible à travers le voile radieux des nuages. Phénomène singulier : on l’appelle l’œil du cyclone. Les artistes sont l’œil du cyclone. Vents violents, pluies torrentielles, vagues dévastatrices se déchaînent tout autour : ils restent calmes dans la tourmente et font apparaître, au centre de la circulation cyclonique, une zone provisoire de discernement et d’émerveillement, d’autant plus délicate qu’elle est fragile, d’autant plus précieuse qu’elle est précaire. » Michaël Ferrier

Les entretiens et l’iconographie réunis ici forment un corpus exceptionnel. Pour la première fois des artistes japonais de la « génération Fukushima » dialoguent avec des artistes français. Ils disent ce qu’a changé pour eux la catastrophe du I I mars 2011, aussi bien dans leur pratique artistique que, de manière plus large, dans leur façon d’être au monde ou de le concevoir.
MICHAËL FERRIER est écrivain et professeur à l’université Chuo (Tokyo), directeur du groupe de recherches Figures de l’Etranger. Depuis Fukushima, récit d’un désastre (Gallimard, 2012, prix Edouard-Glissant), il n’a cessé de réfléchir à cette catastrophe et à ses implications culturelles, politiques et artistiques.

AVEC LA PARTICIPATION DE : Hervé Couchot, Amandine Davre, Elise Domenach, Bénédicte Gorrillot et Clélia Zernik.


SOMMAIRE

PRÉFACE

8 Les artistes sont l’œil du cyclone. Michaël Ferrier

PAROLES D’ARTISTES

16 Le clou qui dépasse. Entretien avec ChimTPom (Clélia Zernik)

26 Danser sur un volcan. Entretien avec Aida Makoto (Clélia Zernik)

36 Le tremblement des valeurs. Entretien avec Ohmaki Shinji (Clélia Zernik)

50 Éloge de la cellule. Entretien avec Nawa Kôhei (Clélia Zernik)

60 Du monde flottant au monde tremblant. Entretien avec Sawaragi Noi (Clélia Zernik)

70 L ’art peut sauver le monde. Entretien avec Kawakubo Yoi (Amandine Davre, Michaël Ferrier)

88 Le daguerréotype : une ancienne technique et un nouveau langage. Entretiens avec Arai Takashi (Amandine Davre, Michaël Ferrier)

104 Fukushima : notre histoire. Entretien avec Fujii Hikaru (Clélia Zernik)

1 12 Le doigt pointé sur Fukushima. Entretien avec Kota Takeuchi (Michaël Ferrier, Clélia Zernik)

1 24 Dans l’œil de Godzilla. Entretien avec Yanagi Yukinori (Clélia Zernik)

PAROLES DE PHOTOGRAPHES

1 38 Donner à voir Fukushima. Table ronde avec Thierry Girard, Hélène Lucien, Minato Chihiro et

Marc Pallain (avec la participation de l’artiste Marie Drouet). Modérateur : Michaël Ferrier

PAROLES DE CINÉASTES

1 68 Filmer Fukushima. Table ronde avec Michaël Ferrier, Claude-Julie Parisot, Gil Rabier et Watanabe Kenichi. Modérateur : David Collin

1 84 Filmer ce qu ’on ne peut pas filmer. Entretien avec Suwa Nobuhiro (Elise Domenach)

FUKUSHIMA AU THÉÂTRE : PAROLES DE DRAMATURGES

1 94 Théâtre politique est une tautologie. Entretien avec Brigitte Mounier (Michaël Ferrier)

204 Kassandra Fukushima : la solution mythologique ? Entretien avec Jacques Kraemer (Bénédicte Gorrillot)

216 Tisser des filets sur le vide. Entretien avec Yoann Moreau (Michaël Ferrier)

226 20 mSv : les lieux meurent comme les hommes. Entretien avec Bruno Meyssat (Michaël Ferrier)

POSTFACE

238 L’inesthétique. Hervé Couchot

ANNEXES

248 Notes

264 Présentation des participants

269 Origine des textes et des images hors-texte

270 Remerciements

Editions THIERRY MARCHAISSE
http://www.editions-marchaisse.fr

*

Michaël Ferrier sur pileface

*

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


1 Messages

  • Viktor Kirtov | 15 mars 2021 - 16:55 1

    ARTE , 12 mars 2021

    Il y a dix ans, le 11 mars 2011, un séisme d’une ampleur inédite secoue le Japon et provoque un énorme tsunami qui va toucher la centrale de Fukushima Daiichi. C’est le démarrage d’une des plus grandes catastrophes nucléaires de l’histoire. Retour sur le déroulement de cet évènement sans précédent et ses conséquences, une décennie plus tard.

    S’appuyant sur des simulations scientifiques et sur les témoignages d’ingénieurs présents dans la salle de contrôle au moment du drame, ce documentaire retrace l’enchaînement des évènements qui ont mené à l’explosion du réacteur de la centrale atomique de Fukushima le 11 mars 2011. En retraçant chronologiquement chacun des événements qui ont conduit au désastre – le tremblement de terre, suivi, une heure après, par le tsunami, qui entraîne une première panne de courant, puis une deuxième, qui paralyse le système de refroidissement du réacteur, causant la fonte de celui-ci et l’explosion d’hydrogène –, le film soulève d’importantes questions techniques.

    Comment et pourquoi, après le tsunami, une panne complète de courant a-t-elle pu se produire au sein du réacteur de Fukushima ? Dans quelle mesure les travailleurs de la centrale ont-ils été informés des dommages causés aux installations ? Étaient-ils vraiment préparés à faire face à une telle situation ? La décision des responsables de la centrale de lâcher de la vapeur radioactive dans l’atmosphère était-elle inéluctable ? La vulnérabilité des réacteurs Pour répondre à ces questions, la chaîne NHK a recueilli les témoignages des ingénieurs de la centrale qui étaient présents dans la salle de contrôle au moment de l’accident. Grâce à ces interviews et à des scènes reconstituées, le documentaire révèle un système de sécurité défaillant, le manque de préparation des équipes et, surtout, la vulnérabilité des réacteurs nucléaires.
    Documentaire de Steve Burns (Japon, 2012, 48mn)