Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Dostoïesvski : Portes dans le multivers de Julia Kristeva
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Dostoïesvski : Portes dans le multivers de Julia Kristeva

Critique + extrait du livre autour de "L’Idiot"

D 9 mars 2020     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Critique

Mots de passe. L’essayiste, psychanalyste et écrivaine signe un « Dostoïevski » dans la collection « Les auteurs de ma vie ». Point d’entrée idéal pour retracer, en quatre mots, une existence et un cheminement intellectuel.

Par Zoé Courtois
Le Monde, 07 mars 2020


L’essayiste, psychanalyste et romancière Julia Kristeva, à Paris, en 2018. Florence
JPEG - 13 ko
le livre sur amazon.fr

« Dostoïevski », de Julia Kristeva, Buchet-Chastel, « Les auteurs de ma vie », 250 p., 14€.

Lorsque les éditions Buchet-Chastel lui ont proposé d’écrire un Dostoïevski, Julia Kristeva en a eu le tournis. Car la collection « Les auteurs de ma vie » (ex- « Les pages immortelles »), qui accueille des textes où de grands écrivains contemporains saluent d’illustres aînés, compte notamment un Virgile par Giono (1947), un Marx par Trotsky, et un Montaigne par Gide (tous deux publiés en1939) – les deux premiers ont été réédités respectivement en2016 et 2019. Impressionnée par ces prestigieux prédécesseurs, la philologue, psychanalyste et romancière semblait pourtant destinée à se livrer à l’exercice, tant elle a profondément fouillé la manière dont les affects de lecteur travaillent l’écriture et la pensée d’un auteur. Ainsi, c’est elle qui, dans les années 1960, a proposé la première définition théorique de l’« intertextualité » – ce rapport d’innutrition entre les textes qui se trouve au cœur même de la collection où elle publie aujourd’hui.

Intellectuelle française mondialement reconnue, Julia Kristeva est née en1941 en Bulgarie, pays qu’elle a quitté en1966 pour la France. En2018, la publication de documents bulgares lui a valu l’accusation d’avoir été recrutée au début des années 1970 pour renseigner les services d’espionnage de son pays de naissance sur les milieux culturels et la gauche française. Voilà deux ans qu’elle dément fermement ces informations. « Agent » n’est donc pas l’un des quatre termes autour desquels tenter de synthétiser avec elle le « multivers », comme elle le dit, de Julia Kristeva, fait de littérature, de linguistique, de philosophie et de psychanalyse.

Sous-sol

Entrons dans ce « multivers » par le bas. Comme dans ce Dostoïevski, au fil duquel elle creuse six décennies de souvenirs de lectures sédimentés. Un travail minutieux de fouille pour trouver ce qui l’émeut tant chez « saint Dosto », en commençant par les fondations, ou plutôt le « sous-sol ». « Le sous-sol, précise Julia Kristeva au « Monde des livres », c’est un mot que j’utilise beaucoup parce qu’il vient du texte de Dostoïevski Les Carnets du sous-sol. En russe, on dit “podpol’e”, et cela renvoie, dans certaines constructions modernes, à tout ce qui est clandestin et hors la loi. » Mais chez cet écrivain, explique-t-elle, cela se réfère surtout au bagne dans lequel il fut emprisonné entre 1848 et 1853. Ce n’est qu’une fois revenu et au prix d’une longue « évolution », précise la psychanalyste, que Dostoïevski comprit : la noirceur infernale des criminels qui l’avait tant horrifié était inhérente à la condition humaine et non le fait de marginaux. Ainsi naquirent les « démons » et les « possédés » de son œuvre.

Plus tard, quand elle en vint à commencer sa psychanalyse, il apparut à Julia Kristeva que le « sous-sol » dostoïevskien était un autre nom pour le « ça » de Freud. Reste, pour la théoricienne de la littérature qu’elle est également, une question qui ne trouve toujours pas de réponse : « Pourquoi, mais pourquoi la critique psychanalytique des œuvres littéraires est-elle si décriée en France ? L’œuvre d’un géant comme Dostoïevski y appelle avec tant de force ! »

Dialogue

Parmi les lectures sédimentées que traverse le livre, il y en eut une plus féconde que les autres, qui suivit la découverte de l’ouvrage de Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski (Seuil, 1970). L’écrivain et critique russe repérait chez l’auteur des Frères Karamazov une logique profonde : celle du « dialogue ». Le mot fait événement pour Julia Kristeva, alors étudiante en philologie et littérature comparée. Elle quitte la Bulgarie pour la France, emportant pour tout bagage son exemplaire du Bakhtine « et 5dollars ». Dans un coin de sa tête, il y a l’idée qui donnera naissance à la notion d’intertextualité dans son premier livre, Sémeiotiké. Recherche sur une sémanalyse (Seuil, 1969) : appliquer l’analyse du dialogisme bakhtinien à l’échelle du texte lui-même. Autrement dit : considérer que l’on ne peut écrire ou lire un texte sans les textes avec lesquels il dialogue, même très indirectement.

Elle prend encore l’exemple de Dostoïevski. « Ses romans répondent au roman européen, qui lui-même répond à la satire ménippéenne, qu’on peut définir comme la forme littéraire de l’incertitude, parce qu’on y entend en même temps l’énoncé et son autre. » Dans cette forme utilisée dans l’Antiquité par Lucien de Samosate et dont on trouve des résurgences dans toute la littérature moderne, on n’affirme une chose que pour immédiatement engager le lecteur à examiner son contraire. Se trouve alors mis en abyme, « dans les textes », le dialogue qui a lieu « entre les textes ». Et ce dialogue omniprésent et perpétuel (« qui n’est pas un moyen, mais “le” but », écrit Kristeva en conclusion de sa préface) est le lieu où réside la beauté de l’œuvre littéraire.

Trace

Lui revient souvent ce rêve où elle est « une lettre, c’est-à-dire une trace dans un ordre de l’écriture ». Une image qui prend source dans ses souvenirs de l’ancienne fête nationale bulgare de l’alphabet, célébrée le 24mai. « Il y avait dans le communisme un certain enthousiasme pour les saints Cyril et Méthode, inventeurs du cyrillique. L’on disait que la Bulgarie n’avait survécu à l’occupation ottomane que grâce à sa langue et à sa littérature : à son alphabet, donc. » Lors des parades de ces carnavals, outre « des couronnes de pivoines qui ceignaient leurs fronts et de légères chemises blanches sur leurs corps jeunes », les enfants portaient des costumes de lettres d’alphabet. « Nous composions et recomposions ainsi des mots et des phrases. Rien n’était écrit définitivement, et c’était – presque – une invitation à penser autrement. »

Cette conception-là du langage (vif, mutant dans l’espace même de la phrase et en enregistrant tous les états), la linguiste l’avait retrouvée chez Dostoïevski. Et elle l’a faite sienne dans ses travaux. Dans ce livre – c’est étonnant de la part d’une universitaire si célébrée –, la professeure émérite à Paris-VII-Diderot ne se montre pas en érudite formée, mais en lectrice toujours occupée à se former. Parmi les certitudes d’autrefois aujourd’hui rectifiées sans qu’en soit effacée, précisément, la « trace », il y a celle-ci : « J’ai naguère pensé que Dostoïevski était un mélancolique qui cultivait la douleur. » Contresens, dit-elle aujourd’hui : « Quand on le lit dans la traduction d’André Marcowicz (ce qu’il faut recommander aux francophones), on entend combien il n’a vaincu le bagne et l’épilepsie que par la jouissance et l’ivresse heureuse du verbe. »

Incarnation

Théoricienne, Julia Kristeva, évidemment. Mais pas trop. Prenez à nouveau l’auteur de L’Idiot, qu’elle fréquente depuis ses 15ans – lorsque son père lui en a interdit la lecture, forme d’incitation très sûre. « Il m’a fallu ces quatre dernières années de lecture et d’écriture pour déceler enfin chez lui le corps épileptique et souffrant de sa langue, qui traduit magnifiquement la bataille pour la vie. » Le style du romancier traduirait donc son corps, analyse qui permet d’appréhender différemment le rapport d’influence entre Dostoïevski et Freud. « C’est, disons, Dostoïevski précurseur de Freud, ce qui va à l’encontre de ce que l’on a toujours pensé de leur relation », note-t-elle sans fausse modestie, Mais cette lecture offre surtout un exemple de ce qu’elle nomme la « chair des mots ».

Au sujet de son propre rapport à la langue, Julia Kristeva assure curieusement qu’elle n’a appris le français que « très tard ». Oh, bien sûr, elle a su tôt le français lisse des dissertations, puisqu’elle fréquentait, en Bulgarie, l’Alliance française et que, avant de s’exiler, elle était déjà une spécialiste du Nouveau Roman. Néanmoins, le français de la « chair des mots », elle l’a d’abord appris en disant le quotidien quand elle commença sa psychanalyse, puis en devenant mère, par le « baby talk ». « Et cela a tout changé dans mon écriture. J’ai pu écrire des fictions, et dire la vie psychique, les sensations, les fantasmes, les rêves – sans pour autant abandonner des pages méditatives ou relevant de la culture savante. » Le corps, souffrant ou jouissant, estropié ou plein : c’est ce que cherche Julia Kristeva, inlassablement, dans la langue littéraire et la langue intime.

Critique

Arrêt sur Dostoïevski

L’art de bâtir une anthologie suppose d’en accepter le caractère forcément incomplet et essentiellement inabouti. Certes, Julia Kristeva semble, dans ce Dostoïevski, s’en être fait une raison. La philosophe et linguiste sélectionne fort docilement dans sa préface quelques-uns des thèmes de l’écrivain russe qui sont aussi les siens ; cela étant fait, elle classe les extraits retenus selon le même modèle (par exemple « Le jeu », « Le double », « Enfants » et, pour finir, « Jouissance »). Et pourtant.

Tout au long du récit de son compagnonnage de soixante années avec Dostoïevski, Julia Kristeva magnifie les mécanismes d’écriture qu’elle a théorisés sa vie durant, c’est-à-dire la polyphonie et la référence intertextuelle. Soit l’insatiable réflexion sur ce qui se tapit sous les mots. Ainsi, le règne impérial des italiques astreint le lecteur à une gymnastique intellectuelle complexe. Il lui faut lire les mots dans la phrase et puis les relire encore seuls, pour, enivré, en saisir entièrement le sens.

Se compose ainsi un ouvrage foisonnant, érudit et sensible, qui brosse avec efficacité la mutation et la migration des idées dans l’Europe dostoïevskienne de la fin du XIXesiècle, comme dans l’Europe pré et post- « rideau de fer » de Kristeva. Un récit pour partie autobiographique, pour partie théorique et pour partie poétique, qui endosse au fil des pages des airs de bilan, sans toutefois esquisser, à la réflexion, un point final.

Zoé Courtois , (Collaboratrice du "Monde des livres").


GIF Julia Kristeva dans le texte de « Dostoïevski ». Un extrait

Note de pileface (V.K.). Ce livre ne se lit pas comme un roman, sauf pour Fabrice Luchini qui ajouterait : "Dostoïvski" par Juila Kristeva, c’est du lourd ! Donc, pour lecteur averti. A vous de juger avec l’extrait qui suit si le livre vous convient. C’est une biographie intellectuelle où l’auteure revisite le parcours qui a fondé son univers théorique à travers les livres de Dostoïevski. Néanmoins, derrière la théoricienne, il y a la femme sensible qui peut apparaître cà et là : « J’ai plongé dans Dostoïevski. Eblouie, débordée, engloutie » confie Julia Kristeva.

Au début du livre, Julia Kristeva évoque (très) sobrement Tzvetan Stoyanov, son mentor, qui l’aida à découvrir Dostoïvski et plus :

« D’un rire généreux, gênant, Tzvetan Stoyanov, en chassant la confuse mélancolie de mes premières lectures, m’apprit à desceller la farce du néant dans l’être [p. 16].

Ce que nous ne dit pas la pudique Julia Kristeva, c’est que Tzvetan qui allait devenir un intellectuel très en vue dans son pays, bien que de onze ans son aîné avait été séduit par sa très brillante étudiante et une idylle était née. Il était son boy friend officiel quand en décembre 1965, Julia 24 ans débarque à Paris avec une bourse accordée par le gouvernement français – (le temps de de Gaulle et de sa vision d’une Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural)– pour y développer une thèse sur la littérature française.

Tzvetan Stoyanov est Dan dans Les Samouraïs de Julia Kristeva.

C’est dans « AT THE RISK OF THINKING, An Intellectual Biography of
Julia Kristeva » par l’américaine Alice Jardine, qui paraît simultanément avec le livre de Julia Kristeva, que nous en apprenons plus sur les relations Kristeva/Stoyanov :

Kristeva ne laisse pas beaucoup de place à Stoyanov, ni dans Les Samouraïs ni dans Je me voyage : Mémoires. Mais les universitaires et chercheurs sur Kristeva écrivent souvent sur lui, non seulement en raison de l’influence qu’il a eue sur elle personnellement, mais aussi en raison des similitudes frappantes entre eux. Ils ont partagé un moment de l’histoire bulgare où la culture littéraire et artistique était considérée comme l’un des atouts les plus importants de l’humanité, et aucun d’entre eux n’a jamais perdu sa foi dans la culture au sens large. Comme le dit Marie Vrinat à propos de Stoyanov : "Il voyait dans la culture une force unificatrice, la plus haute expression possible de l’essence cosmopolite de l’humanité, le remède le plus efficace contre l’aliénation et l’hostilité humaines". (traduction avec l’aide de Deepl)

L’EXTRAIT :

DOSTOÏEVSKI

Le corps au cœur du langage

Un grand escalier et une gare se confondent, le présent et le passé se chevauchent ; Mychkine et Rogojine ; Aglaïa et Nastassia Filippovna ; Nastassia, Mychkine et Rogojine et d’autres... se prêtent des émotions et des comportements (L’Idiot, 1869). Les personnages perdent leurs contours, identités poreuses, en fuite, contaminées Amours, haines et jalousies s’interpénètrent, fusionnent ou se rejettent. Échanges de regards, voix et gestes forment des « espaces s avant l’espace, des réceptacles d’indices avant la mise en mots et en phrases, grammaire et logique. L ’Idiot est un roman sur l’irrésistible puissance-impuissance des idées.

JPEG - 75.7 ko
Une page du manuscrit de L’Idiot illustrée par Dostoïevski.

Ou bien les « idées  » s’allongent et s’essoufflent, ajustements dubitatifs, et suspendent le jugement en allusions, esquisses et précautions, pour mieux aimanter l’entre-deux  : ni vérité, ni mensonge, profusion de « sans doute » « peut-être », « quelque chose », « Je ne sais quoi », « Je ne sais trop quoi », « 
il ne savait trop quoi »,
« pour une raison ou pour une autre », « 
pour telle ou telle raison »
que Dostoïevski affectionne. Pour arriver enfin à cette apothéose de l’incertitude : cela semblait comme parfaitement certain, peut-être », L’Homme ridicule (1877), qui prend le relais de l’homme méchant » et de L’Idiot, sait bien qu’« être moi-même est une plaisanterie », Il ne se suicide pas pour autant. Parce qu’il fait le rêve - une hallucination ? - qu’il est possible de transmettre le « désir », cette « image vivante » de l’impossible et de l’irréalisable. Désir de l’innommable. Et le plaisantin accomplit son « prêche », en faisant trembler les mots, la syntaxe et la logique.

JPEG - 38.3 ko
le livre sur amazon.fr

Ou bien les absurdités et incongruités de votre rêve  » s’intriquent avec « votre raison » », pourvu qu’elle soit « concentrée à l’extrême » et « rusée », de telle sorte qu’elles entrent dans la réalité complètement et vous font sourire en plein rêve à une idée cette fois bien réelle » (L’idiot). Qu’est-ce que « l’idée réelle » (mysl’ déïstvitelnaïa), ou plutôt l’idéation en acte (mysl’ deïstvié)  ?

L’idée réelle est la substance, l’élément de l’érotisme selon Dostoïevski. Ne la cherchez pas dans le corps, sexe, zones érogènes, aires cérébrales, neurotransmetteurs et autres mises en scène organiques, susceptibles de marchandisation dans nos palais de cristal où deux fois deux font quatre , aujourd’hui financiarisés et globalisés. À peine évoquée, vaguement sous-entendue et pourtant omniprésente, il ne reste de la poussée sexuelle que « la force extraordinaire de l’impression » ( vpetchiatlénié, de petchat, sceau, empreinte, trace »), la pointe psychique qui imprègne cette sorte de pensée devenue « réelle » ... à force de greffes insensées. En conséquence de quoi cette pensée, l’a-pensée, possède la qualité d’appartenir à votre vie : à « quelque chose qui a toujours existé dans votre cœur » •, une « impression forte », « joyeuse ou douloureuse », le rêve disant « quelque chose de neuf, de prophétique ».

Parce qu’il se déploie entre les plis du langage, l’érotisme chez Dostoïevski n’ignore pas le corps, mais le dissémine, s’en saisit et en fait des pré-formes que !’écrivain recompose dans la polyphonie de ses parlêtres qui agitent leurs masques.

Le corps n’est pas vraiment s oublié » par Dostoïevski, comme il peut le laisser croire. Il est vrai que l’image du corps, portraits et détails physiques manquent souvent aux personnages essentiels de ses romans, à peine esquissés ou au contraire fortement silhouettés, qui se font submerger par la voix des idées. Car un érotisme sans organes désobjectalise l’homme dostoïevskien. Il compose avec le vide par le truchement des rencontres-surprises, invraisemblables seuils, solitudes glacées, fusions et ruptures. Progressions aléatoires et homostasies chaotiques, il ne tisse pas de Toiles ni même de rhizomes, et encore moins de réseaux sociaux. Terrifié par l’interdit de l’inceste, il se dilue dans la confusion des sexes ; guette l’explosion du féminin en soi hors de soi ; s’épuise en indifférence ; se consume en criminel ou en joueur.

Ainsi, le narrateur du Joueur (1866), Alexis Ivanovitch, le jeune précepteur des enfants du général Zagorianski, ne devient joueur que pour plaire à la fille de son employeur. Qui ne répond à ses élans qu’en lui ordonnant de miser pour elle au casino. Subissant et fouillant les spirales de cette passion torturante, le joueur et l’écrivain ne font qu’un, plaie avide et humiliée, emportée dans une « jouissance à nulle autre pareille, sinon à celle du fouet, quand il vous claque dans le dos, qu’il vous déchire la chair ».

Jouissance de jouer et/ou d’écrire les multiples stations de ce chemin de croix, ces sensations extrêmes qui lui font « tirer la langue » : « faire la nique au destin », calculer les « lubies du hasard ». Gagner pour perdre, et recommencer. S’étourdir, oublier, s’oublier, sans pensée, rien que la vertigineuse excitation du gain, puissance indue. Plus cuisante, plus étourdissante encore est la perte, le zéro qui scande d’une extase négative l’attente à l’infini de la chance. « L’argent est tout »... Dostoïevski a été addict au jeu pendant des années, épuisant la dot de sa femme, ses droits d’auteur, la patience de ses amis.

Un matin, le 16 avril 1871, il erre « par des rues inconnues de Wiesbaden, à la recherche d’une église russe, quand les pas du destin le mènent au saint des saints, auprès d’un Dieu innommable qui le fait se sentir régénéré moralement » et dont il attend la bénédiction » : « Une douche froide », écrit-il. Aurait-il entendu en ce lieu inopiné le dernier Job l’appeler du fond du Livre ? L’homme bagnard et sa piètre version en joueur enfin réconciliés avec Yahvé, comme Job par Elihou ? Ni coupable, ni innocent, répudiant transgressions et mortifications ? Il jure qu’il jouera une dernière fois, et Anna Gregoria, sa femme, confirme dans ses Souvenirs qu’il a tenu parole.

Adossée à l’économie de l’icône orthodoxe, qui n’utilise l’image et ses figures que pour y inscrire une empreinte, une entaille ou une infiltration et invite à communier avec l’invisible, utérin ou mortel, - l’écriture de Dostoïevski distille cet iconisme byzantin dans le figurisme occidental. Des éclats corporels épars, que le romancier attribue à ses personnages, essaiment leurs traces iconiques dans la polyphonie textuelle. Ainsi Stepane Trofimovich, qui vénère, comme Dostoïevski, la Madone Sixtine, croit à l’Être suprême ; il est addict à l’alcool et aux cartes, et se distingue par son rire vulgaire, son incontinence en larmes et ses crises de colérine (diarrhées aiguës). Le narrateur se plaît à relever le comique de ses expressions, où le corps refoulé ne franchit le langage que dans le sens figuré de celles-ci que s’autorise le professeur en retraite. Mychkine (L’Idiot, 1869), en revanche, est totalement privé de corps, mais l’insaisissable paysage dans lequel il évolue - le climat de Saint Pétersbourg où le prince est ballotté, bousculé, insulté, frappé - laisse percevoir l’émiettement halluciné de l’idiot épileptique, avant même que le lecteur apprenne sa maladie.

Qu’ils soient oubliés, minorés ou outrageusement caricaturés, le corps ainsi que toute « figurabilité (d’objet, paysage, comportement... ) se voient avant de se faire sentir, entendre et sonder dans le tourbillon des langages. Presque tous les locuteurs de la polyphonie dostoïevskienne se « tordent les bras », deviennent « tout rouges » , « poussent des cris », « s’affaissent sur les divans » , pâlissent brusquement « blancs/blanches comme un linge », « tressaillent » et « convulsent », Au fur et à mesure que l’interpénétration dialogique, leur médium princeps, se construit entre « corps » et « sens », « chair » et « idées » . Inépuisables, insolvables organisations - désorganisations des altérités.

Car l’idée réelle, l’idée agissante ne produit son érotisme que parce qu’elle est écrite... comme « du bout des doigts ». Non par dégoût, qui l’accompagne pourtant souvent, mais en se laissant traîner, presque une inélégance. Avec ce vague dostoïevskien frôlant la mort, et cependant un vague vivant (tel le geste pictural de Cy Twombly, selon Roland Barthes), qui « semble être en lévitation ». L’érotisme de l’écriture « n’habite plus nulle part », le corps et le figurisme sont tous les deux - érotisme et écriture - « absolument de trop »,

Dostoëvski par Julia Ktisteva, (pp 39-44)


Portfolio

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


1 Messages

  • Viktor Kirtov | 21 juin 2020 - 17:55 1

    Par : Catherine Fruchon-Toussaint

    RFI : 19/06/2020


    Julia Kristeva (juin 2020). © RFI/Catherine Fruchon-Toussaint

    Julia Kristeva, née en Bulgarie, travaille et vit en France depuis 1966. Elle est écrivain, psychanalyste, professeur. Honorée et récompensée dans le monde entier, son oeuvre est composée d’une trentaine de titres, essais et romans. Dans son nouveau livre "Dostoïevski" (Les auteurs de ma vie, Buchet-Chastel), elle rend hommage au géant russe.


    <b Couverture de l’essai de Julia Kristeva ©Buchet-Chastel

    Les yeux rivés sur L’Idiot, mon père m’en déconseillait sévèrement la lecture : ’’Destructeur, démoniaque et collant, trop c’est trop, tu n’aimeras pas du tout, laisse tomber !’’ Il rêvait de me voir quitter ’’l’intestin de l’enfer’’, désignant ainsi notre Bulgarie natale. Pour réaliser ce projet désespéré, je n’avais rien de mieux à faire que de développer mon goût inné pour la clarté et la liberté, en français, cela va sans dire, puisqu’il m’avait fait découvrir la langue de La Fontaine et de Voltaire. Évidemment, comme d’habitude, j’ai désobéi aux consignes paternelles et j’ai plongé dans Dostoïevski. Éblouie, débordée, engloutie. (éditions Buchet-Chastel)

    Julia Kristeva

    Crédit : www.rfi.fr/