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Gombrowicz : vingt ans après. Entretien avec Philippe Sollers

Suivi de Correspondance Gombrowicz – Dominique de Roux

D 12 juin 2018     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Witold Gombrowicz est mort à Vence le 24 juillet 1969. Vingt ans après, un livre collectif est publié sous la direction, notamment de Manuel Carcasonne, qui conduit l’entretien avec Philippe Sollers, extrait de ce livre, publié chez Christian Bourgeois, en 1989 et objet de la première partie de cet article.
Dans une deuxième partie, nous avons ajouté quelques lettres échangées avec Dominique de Roux, directeur des Cahiers de l’Herne qui ont consacré à Witold Gombrowicz un cahier monographique en 1971.

- I - VIVE GOMBROWICZ ! VIVE L’ATHÉISME !

Entretien avec Philippe Sollers

Il y a un relatif désastre de la publication de Gombrowicz en français. Il faudrait s’interroger sur cette mauvaise situation de lisibilité de son œuvre. Je ne méconnais pas les efforts qui ont été faits ici et là pour l’édition de Gombrowicz. Je note simplement que ses livres sont dispersés, difficiles d’accès. Le problème du rassemblement d’une œuvre de quelqu’un comme Gombrowicz est absolument essentiel.

Vous voulez rendre Gombrowicz au public !

Oui, Monsieur. Je veux le donner au public, au plus grand nombre de gens possible. En tout cas, il faudrait éviter qu’il y ait - cela est détestable pour tous les écrivains - un gombrowiczisme latent, un club de gens qui se parlent de Gombrowicz entre eux.

On dit souvent que Gombrowicz est un écrivain pour écrivains.

C’est absurde. Je crois que c’est un des très grands moralistes du XXe siècle, que, par rapport à lui, beaucoup d’écrivains sont très surévalués, et qu’il est, lui, complètement sous-évalué. Ce livre que j’ai entre les mains et qui s’appelle Contre les poètes [1] est un modèle, un mélange extrêmement révélateur d’un certain nombre de couches de ce qui peut nous intéresser le plus.

Il s ’agit d’un livre sur la polémique.

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Toute l’œuvre de Gombrowicz est polémique. Je suis content d’avoir mis cet inédit [2] dans le numéro de l’Infini sur Voltaire, parce que s’il y a quelqu’un qui est absolument d’essence voltairienne, c’est bien Gombrowicz. J’en suis convaincu chaque fois que j’ouvre un de ses livres ou quand je lis une lettre de lui. C’est toujours la même inspiration voltairienne, c’est-à-dire tout remettre en cause, en fonction de ce qu’on découvre comme étant les grimaces ou les attitudes culturelles, les préjugés, les différents sommeils acquis, etc. Ce sont des veilles permanentes. Pour que Gombrowicz soit connu, il faudra - comme il l’a dit lui-même - se débarrasser de Gombrowicz. Il faut en finir avec Gombrowicz pour que Gombrowicz existe enfin. Il le dit lui-même : « Je pense aussi à de nouvelles sortes de banqueroutes et de défaites pour détruire ce que j’ai fait. Mais trouverai-je la force et la persévérance nécessaires ? Je suis en partie un objet terminé, en partie une bombe dont le mécanisme d’horlogerie fait encore tic-tac. » Le Sur Dante est admirable pour les raisons que je vais essayer de vous dire. D’abord la réaction d’Ungaretti à ce texte est une merveille de comique. La réaction violente d’Ungaretti. Le pamphlet sur Dante s’inscrit dans toute la polémique contre les poètes, contre la poésie. Contre la poésie, c’est-à-dire contre cette attitude de dévotion acquise, spontanée, hypnotique, contre la religion, en quelque sorte. Voilà un auteur qui se signale à nous d’emblée comme étant farouchement, férocement, constamment antireligieux. La religion, ce n’est pas seulement telle ou telle religion déterminée, mais une attitude par rapport à la vie et à la culture. Le Dante est écrit en 1966 pour Kultura, il a été publié en français en 1968. Cela me touche beaucoup personnellement, parce que 66 est le moment où j’ai écrit moi-même un petit essai qui s’appelle « Dante et la traversée de l’écriture » et qui se trouve dans l’Ecriture et l’Expérience des limites  [3]. Gombrowicz s’approprie la question même de Dante. Il se demande comment on pourrait écrire certains vers supplémentaires. Il trouve que la question de l’enfer est mal posée. Et donc tout de suite, c’est un problème de style. On voit un écrivain en train de récrire un texte du passé et dire « on pourrait ajouter ceci ou cela ». Au lieu de dire simplement « par moi l’on va chez la race perdue », il ajoute « race increvable » et, par cet « increvable », il amène tout un problème physique et métaphysique nouveau qui serait comme une nouvelle définition de l’enfer. L’enfer n’est pas un ordre statique, mais quelque chose de beaucoup plus mouvementé, de beaucoup plus inquiétant qui aurait trait au ratage. Quelque chose comme une perversion intrinsèque ouvrant sur la douleur.

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Il voudrait récrire Dante.

Absolument. En se mettant, en transmettant la forme, en récrivant Dante - c’est un problème qui, encore une fois, me touche beaucoup.

Par exemple, je me le suis posé en écrivant Paradis, où Dante est constamment repris sous une forme parfois dérisoire, comique, parodique. Il y a là quelque chose qui résiste, on peut s’arc-bouter, on peut mettre en question la construction théologico-spatiale de Dante, la reprendre, pousser, faire qu’elle craque : ce qui est un acte de respect extrême pour ce texte qui a été méconnu pendant des siècles. Ce texte revient, mais à une autre place, autrement, dans une physique nouvelle de la perception. Je suis très frappé de la réponse de Gombrowicz à la question de la mort dans un entretien. La mort n’est rien, dit-il, la question c’est la douleur (la rage de dents). En relisant ces propos de Gombrowicz, il se trouvait que j’écoutais le Quintette en ré mineur 1790 de Mozart où je me suis dit soudain que toute la dernière partie n’était que de la douleur pure. Une superposition légère de spasmes avec, en même temps, un détachement complet, la douleur sans la souffrance. L’idée qui bouleverse Gombrowicz, c’est qu’il pourrait y avoir, en somme, une jouissance qui jouirait au-delà de la douleur. La construction de la Divine Comédie est en effet une monstruosité. Il y a quelque part en haut, là-bas dans le paradis, dans la lumière, dans le mouvement, dans la musique, des substances qui jouiraient de l’étage inférieur où les damnés souffrent. C’est une idée extraordinairement monstrueuse. D’où son intérêt.

C’est aussi l’idée d’éternité qui choque.

En tout cas, Gombrowicz semble choqué. Je pense que là on touche les limites de son non-sadisme.

C’est-à-dire ?

Je pense que l’idée comme quoi il pourrait jouir de la douleur d’autrui ou de la sienne propre ne se présente pas. Sans quoi, il aurait en quelque sorte trouvé à ce moment-là, dans son texte sur Dante, la clé très scandaleuse, très subversive, qui aurait consisté à dire que Dante était le premier grand texte sadique que nous possédions, la première représentation d’une jouissance de la douleur. Je crois que pour critiquer le religieux jusqu’au bout, on peut aller jusqu’à dire que cela peut être extrêmement plaisant de faire souffrir les hommes - ou du moins de l’imaginer !

Gombrowicz n’entre-t-il pas là dans une forme d’humanisme ?

Je pense qu’il a joué avec cela. C’est un écrivain très tactique, très stratégique. Il sait sur qui s’appuyer à un certain moment, ou à certains autres. En tout cas, il hésite à envisager cette voie qui est celle, tout simplement, de l’érotisme voulu pour lui-même. En revanche, cela donne ce texte magnifique sur Dante où on le voit tout à coup se rebeller, s’effrayer de cette représentation de l’enfer statique.

Ce qui l’effraie aussi, au passage, c’est la littérature de l’époque.
Auriez-vous édité Gombrowicz à
Tel Quel ?

Sollers sur Dante

1965 : [long article de Sollers dans Tel Quel N°23] Dante et la traversée de l’écriture. Sollers nous a dit de faire attention aux dates.
- 1965 ?
- Vous ne voyez pas ? C’est le 700ème anniversaire de la naissance de Dante en 1265.

Dante ne quittera plus Sollers.

Certainement. C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés. J’ai moi-même ressenti ce poids médiéval, scolastique, de tout ce qui s’est passé autour du structuralisme, et aussi autour de Tel Quel Voyez Sur Dante.

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En 1966, j’ai fait un petit essai sur Dante, ensuite j’entame Paradis sous une forme très frénétique, très parodique, ensuite j’écris, il n’y a pas si longtemps, il y a deux ans, le Cœur absolu, et dans ce roman, la question sur Dante se pose à nouveau et, cette fois-ci, en clair, sous une forme entièrement comique. Il s’agit de savoir comment la Divine Comédie pourrait être adaptée à la télévision japonaise. Cela donne des pages et des pages du roman où l’on atteint, je pense, une absurdité de situation assez forte. Cela veut dire que j’ai mis moi-même beaucoup de temps à surmonter un certain nombre de révérences et de références. L’essai de Gombrowicz m’intéresse beaucoup parce qu’il est sur la voie d’une liberté d’action par rapport aux monuments de la culture : être complètement libre par rapport à ce qui peut être le plus sacré, le plus bouleversant. Quand il écrit à une amie polonaise qui lui cite du Nietzsche ou du Thomas Mann, il lui répond : « C’est moi, c’est moi qui parle. Il ne s’agit que de moi. » Par exemple, en ce moment, je ne vous parle pas de Gombrowicz, je vous parle uniquement de moi parce qu’il n’y a que moi qui m’intéresse, ce qui est très gombrowiczien.

L’attitude de Gombrowicz vis-à-vis de Dante n’est peut-être pas, après tout, celle d’un intellectuel qui médite sur un texte à démolir ou à contourner. Est-ce la stratégie d’un écrivain exilé qui devait survivre et se battre contre toute forme de culture écrasante et imposante ?

Quand Bondy va le voir, il lui dit : « Bon, l’existentialisme, c’était vous, puis le Nouveau Roman c’est de vous, puis 68, vous avez parlé de la jeunesse, c’est votre thème, l’immaturité, situez-vous par rapport à ça, vous allez bien dire quelque chose ? » Gombrowicz lui répond : « Oui, n’oubliez surtout pas de mentionner l’espèce de grandeur qui m’entoure, comme si vous rencontriez Frédéric Nietzsche en Engadine. » Je pense que c’est un propos qui est sûrement apparu à Bondy comme une plaisanterie, mais c’est un propos sérieux, extrêmement sérieux, fondamental, je dirais. Or, à ce moment-là, si Bondy s’était dit : « Mince, merde, je suis en face de Nietzsche », je ne sais pas comment il aurait continué son entretien. C’est la recherche de la nudité, comme il dit, en trouvant une forme, la forme-élément contre la forme conventionnelle, la forme préalable. Ôter le vêtement. C’est moi, c’est moi seul. Cela, c’est très scandaleux. Ce n’est pas un égotisme, mais un principe créateur. Je ne vais pas essayer de ressaisir qui je suis dans mon passé, les anecdotes de ma vie ou de mon enfance. Pas du tout. Le « moi » se voit défini comme une pure force de rejet du vêtement.

Comment articuler ce culte du « moi » et la forme d’humanisme dont on a parlé tout à l’heure  ?

L’humanisme de Gombrowicz veut un homme à qui la forme revient, à qui les formes sont subordonnées. C’est le contraire du prêchi-prêcha sur l’homme abstrait lui-même aliéné à ses propres représentations de l’homme, à ses droits supposés, et les commémorant. L’ambition est extrême. C’est donc un homme qui ne serait jamais subordonné à quoi que ce soit, qui n’aurait aucune dévotion extérieure à lui (même pas son image), et qui serait là dans un jaillissement incessant.

Avez-vous vu l’émission que Polac lui a consacrée ?

Non, jamais.

Elle commence par la négation : je n’aime pas Balzac, etc.

Ce sont des paroles dites en situation, et, après tout, il pourrait tout à fait dire le contraire. Encore une fois, c’est la technique qui consiste à dire : je situe ce que je vais dire à un niveau où même ce que vous respectez le plus dans vos têtes va être relativisé, que ce soit Balzac, Dante ou Shakespeare. C’est très proche de la technique des Poésies d’Isidore Ducasse. « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes » (première phrase de Poésies), et « Presque personne n’aime les vers et le monde des vers est fictif et faux » (première phrase de Contre les poètes), c’est très proche. Le fait de comparer la poésie à une messe à laquelle tout le monde assiste en état d’hypnose tout en s’en foutant, décrit le besoin de mythe et d’adoration. Nous avons là le XIXe siècle et aussi l’utilisation à vomir de la poésie dans les pays totalitaires, quand les poètes deviennent les prêtres du nouvel ordre social. Il s’agit donc de redéfinir la raison « impunément sifflée », comme disait encore Lautréamont. Pas l’activité rationaliste au sens étroit, mais une raison critique permanente. Quand Gombrowicz raconte qu’il s’est amusé avec des gens qui étaient censés aimer un poète en leur présentant des vers entrecoupés, un montage sans queue ni tête, sans susciter la moindre gêne ; ou quand il dit que lorsque quelqu’un déclare que la poésie de Valéry l’enchante, mieux vaut ne pas trop le presser d’indiscrètes questions, il dit vrai. Il propose de vérifier chaque proposition que tient quelqu’un sur la culture : tout le faux se dépose là.

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N’y a-t-il pas un danger d’enfermement dans cette entreprise de démolition dont les moyens ne sont pas du tout les mêmes que ceux utilisés par quelqu’un comme Bloy, par exemple ?

Bloy veut l’authenticité, Gombrowicz non. Ce qu’il cherche - comme Wittgenstein - en un sens, c’est cet état libre par rapport à la rhétorique, c’est-à-dire un état de totale disponibilité par rapport à toute formulation. Je n’ai pas trouvé, dans toute l’œuvre de Gombrowicz, une seule apologie de « l’authenticité », sauf en tant qu’elle serait la vérification constante de l’artificiel.

Par exemple l’apologie de la fille de ferme, ou des graffitis dans les toilettes. Trop authentiques pour être honnêtes.

Je pense que ces éléments sont destinés à déstabiliser éventuellement toute pseudo-authenticité qui, en réalité, n’est qu’artifice. On peut se servir de produits « bas » ou apparemment « naturels » pour montrer l’artificiel de la culture. Ce sont ces éléments bas, irréductibles, qui résistent à cette mise en religion poétique, qui semble être décidément le grand consensus planétaire. En réalité, c’est comme s’il y avait un grand culte de l’Etre Suprême Idéalisateur décrété vers la fin du XVIIIe siècle.

Vous parlez finalement de Gombrowicz comme s’il était un Palais des Glaces qui absorberait sa propre image.

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Absolument. Tant mieux. Voyons ce qui fait tic-tac. Détruisons Gombrowicz. « Il ne s’agit pas de conseiller à l’homme de dépouiller son masque quand derrière ce masque il n’a aucun visage, mais ce qu’on peut lui demander, c’est de prendre conscience de l’artifice de son état et de le confesser. Si je suis condamné à l’artifice, la seule sincérité qui me soit accessible sera de confesser que précisément je n’y ai pas accès : s’il ne m’est jamais donné d’être moi-même, la seule chose qui m’autorise à sauver ma personnalité de la catastrophe, c’est la volonté d’être authentique, mon désir opiniâtre qui va proclamer envers et contre tous que je veux être moi-même et qu’il n’y a rien d’autre qu’une révolte aussi désespérée que tragique contre la déformation. Je ne puis être moi-même et pourtant je veux l’être, et je dois l’être. » Non pas « je suis », mais : « je veux et je dois ».

A quel écrivain pourriez-vous apparier Gombrowicz ?

Voltaire. Nietzsche disait de Voltaire que c’est « le joueur de flûte de l’incroyance ». C’est pourquoi je crois que Gombrowicz est un auteur d’avenir et un auteur qui est plutôt censuré. Ce n’est pas un professeur de formes et de croyances. J’ai été très ému par le fait qu’à la fin de sa vie, il ait donné des cours de philosophie à sa femme Rita et à Dominique de Roux. Je trouve cela très étonnant.

Qu’est-ce que vous n’aimez pas dans l’œuvre de Gombrowicz ?

C’est horrible à dire, mais je n’arrive pas à vraiment aimer ses romans. Ils sont peut-être mal traduits. Il faudrait que j’apprenne le polonais pour le lire.

Je voudrais vous poser une question sur la politique.

Je vous lis ceci : « Je suis un écrivain d’avant-garde, un homme moderne, athée » (très important, l’« athée » de Gombrowicz, on n’insistera jamais assez. L’athéisme est une idée d’avenir) ; « un homme moderne, athée, philosémite » : « les Juifs ont toujours été mon meilleur soutien ». « Ma littérature a toujours été combattue par la "droite" et soutenue par la "gauche". Comment pouvez-vous faire de moi un rétrograde ? » Je crois que c’est très vrai. La question serait de savoir si la littérature de Gombrowicz est encore soutenue par la gauche et attaquée par la droite.

Propos recueillis par Manuel Carcassonne.


- II - CORRESPONDANCE WITOLD GOMBROWICZ –
DOMINIQUE DE ROUX (Extrait)


Dominique de Roux avec Witold Gombrowicz à Vence, 1968. Photo : Christian Leprince.
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Note préliminaire de l’éditeur : Cette correspondance a été écrite entre avril 1967 et juillet 1969. Elle comprend trente-neuf lettres de Gombrowicz publiées pour la première fois dans la deuxième édition des Entretiens avec Dominique de Roux en 1977, et quatre-vingt-deux lettres de Dominique de Roux, inédites, dont nous publions un choix pour la première fois.

*

Les Éditions de l’Herne,
27, rue de Bourgogne, Paris,
25 juin 1967

Cher Witold Gombrowicz,

Dans le train Mistral qui me soufflait vers Paris, je relisais entièrement votre Journal comme pour mieux retenir votre tension et tous les cercles de votre sombre absolu. Car vous êtes bien le Grand Gombrowicz rougi à blanc comme tout ce qui est excessif. Et ce style calmé, cette base à la Tacite, ce terrible mouvement dans ses dessous, le regard qui fait sauter la scène, les rangs et le théâtre. Vous dire que les quelques jours près de vous m’ont ébranlé dans mes arcanes les plus secrètes, c’est bien vous dire que votre œuvre implacable, vivante dans son énergie, est une des plus fortes que j’aie ressentie. Pour notre recommencement, nous avons besoin de la cruauté. Pour éviter le chaos actualisé, nous avons besoin d’un être qui dépèce, de la dictature d’un rêve. Je pars là de la nécessité donc de vous faire connaître encore plus, vous qui avez su descendre au plus enfoui, qui avez su atteindre au plus reculé ; a cru, objectivement, avec méfiance. On parle tant de révolutions et de révolutionnaires autour de dissertations, de révolutions dans les phrases, alors que vous êtes, vous, un véritable révolutionnaire, entièrement libre et ayant payé votre liberté sereine par le silence fait sur votre œuvre, quand des épigones sont encore à la mode. Il s’ensuit que les idéologies se disloquent et que vos livres, dans ces temps fugitifs, à partir d’un terrain d’expériences, constituent autant d’arguments irréfutables : que l’homme malgré la science reste sous sa propre dépendance.

Votre spirale au milieu des situations des mots, de l’hermétisme ! J’espère que vous n’avez pas été déçu par mon côté élémentaire qui afflue quelquefois. Je serai là le 17. Je ne vous fatiguerai pas [4]. Nous prendrons le temps qu’il faut. Nous démontrerons votre intensité à notre époque. C’est là la grandeur d’une intuition qui recouvre les enseignements successifs de prétendus savants et ne livrera heureusement jamais tous ses secrets.

Mais je vous dis à très bientôt. J’écris à Nathalie Sarraute. Je vous envoie les « Secrets du Gotha ». Reste à l’écoute.

Voulez-vous transmettre à la chère Frida [5], qui VEILLE, toute mon amitié,

Fidèlement, cher Gombrowicz.

Dominique

*
* *

Vence, juillet 1967

Mon cher Dominique,
Je crains que, dans votre excitation, vous n’ayez pas assez de place pour vous promener dans le train. Je suis très touché par votre lettre. Hélas, je suis tombé de nouveau malade et je suis maintenant au lit avec de la fièvre. Je ne sais vraiment pas si cette maudite santé me permettra de commencer le travail le 17 juillet et, en général, je ne sais pas si mes forces me permettront de réaliser ce projet qui est, pour moi, si important. Mais peut-être que j’exagère à cause de ma fièvre actuelle. Dès que je me sentirai mieux, je vous écrirai un mot.

Kot Jelenski est très enthousiasmé par l’idée de préparer un numéro de L’Herne [6] sur moi. Et il m’a prié de vous dire qu’il vous contactera dès son arrivée à Paris (16 juillet). Il m’écrit que dans les Cahiers de l’Analyse (Ecole Supérieure, 15 rue d’Ulm, Paris 5e) est paru un article très intéressant sur moi, intitulé : « Optique de Gombrowicz » par François Regnault. Si vous vous procurez un exemplaire, je vous serais reconnaissant de m’en envoyer un aussi.

Mon cher, au lieu d’écrire « cher Witold Gombrowicz », écrivez tout simplement : « mon cher Gombrowicz ».

Dans ma maladie, je viens de relire votre texte sur Céline qui a vraiment du « push » et même ce qu’on appelle en musique « la grande ligne » quoique je trouve que le brio brillant de votre style chevauchant la cavalcade de Céline produit, comme qui dirait, un excès tempéramental.

Bien à vous,

WG

Ah ! les maladies !
Cher Dominique, c’est une lettre dictée à « Frida » qui vous transmet, en même temps que ces propos fiévreux et dépressifs (dans quelques jours il retrouvera la grande ligne) ses amitiés et l’espoir de vous revoir le 17.

Rita

*
* *

Vence, 16 juillet 1968

Cher Dominique,

Très bien. Faites comme vous voulez avec Dante. Je suis d’accord avec les 15%6, et même ça peut être 12%, si vous me donnez un à-valoir.

Votre préface. Très bien et, naturellement, faites toutes les corrections nécessaires dans mes textes indolents.

Vos questions. J’ai dû éliminer certaines questions que vous aviez introduites dans le chapitre sur Ferdydurke. Je préfère le laisser tel quel, comme un monologue, parce qu’il s’agit d’exposition de certaines idées. C’est plus clair. Je pense que vous n’avez rien contre cela.

Mon cher, nous, les Européens de l’Est, nous sommes des misérables. Ma nièce, Teresa Gombrowicz, fille de mon frère, a obtenu pour la première fois la permission de sortir de la Pologne. Elle est à Londres et veut me visiter. Je ne l’ai pas vue depuis trente ans. Or, le consulat français à Londres n’a pas voulu lui accorder un visa pour plus de dix jours. Est-ce que par hasard vous n’auriez pas un moyen facile pour le lui prolonger, disons, encore dix jours ? Vous qui êtes puissant ? Ne faites rien, je vous prie. Dites-moi seulement si c’est possible. Elle arrive en France le 1er août.

Votre

W.G.

*
* *

Vence, le 20 décembre 1968

Mon cher Dominique,

Ouf ! Ouf ! Je vous écris cette lettre par l’intermédiaire d’un ange gardien pas mal du tout, car, naturellement, Rita a choisi le moment propice pour s’enrhumer ; de sorte que nous sommes tous les deux « bons à rien ». Et moi, aïe, aïe... Depuis quatre semaines, je n’ai pas bougé. C’est seulement maintenant que je commence à m’asseoir sur le lit.

Mais ne croyez pas que c’est l’interview avec l’italien [7] qui m’a provoqué cette crise. Les jours suivants, après votre départ, j’ai eu, à cause d’un brusque effort beaucoup trop violent, un infarctus du myocarde et quelques crises très douloureuses. Il paraît que maintenant les choses vont bien. Et mon médecin jure que cela ne laissera aucune trace. Naturellement, il est menteur professionnel comme tous les médecins. Mais on verra.

Les fruits de votre fébrile activité, ma chère éminence grise aux yeux verts (vous avez lu dans le Nouvel Observateur ?), tombent autour de moi. Aujourd’hui, Richard Seaver m’a télégraphié de New York en me demandant des commentaires concernant le Mariage.

Les lettres que vous m’avez envoyées sont très intéressantes et, même, dirais-je, flatteuses. Quant à moi, j’ai reçu aussi une lettre qui est ainsi :

« Cher Witold Gombrowicz,
Les injures que vous avez lancées à la jeunesse de Mai, indiquent que l’on peut être un grand écrivain en même temps qu’un imbécile politique et un mufle. Je le regrette pour vous. Sincèrement. Signé : Daniel Guérin de l’Union des Ecrivains et du Comité d’action étudiants-écrivains. »

Je trouve donc que ça marche très bien du point de vue publicité ; quoique l’article de Madeleine Chapsal, de même que celui de Claude Mauriac, pourraient être un peu plus perspicaces. Mais pour deux partisans du NOUVEAU ROMAN FRANÇAIS, c’est très satisfaisant.

J’ai lu aussi Combat, impressionné par l’espace qu’il me consacre et très heureux de votre article. Vous me direz après, à qui il faudra envoyer quelques mots de remerciement.

Ma correspondance depuis un mois est totalement liquidée par ordre du médecin. C’est la première lettre un peu plus longue que je vous écris.

Dites, expliquez les choses à Christian Bourgois et à Pierre Belfond mais d’une façon discrète pour qu’ils ne me prennent pas pour un moribond. En général, il vaut mieux dire aux gens que j’ai eu une forte attaque d’asthme parce que tout le monde croira que je suis mort.

Dites à Belfond que l’édition est très jolie et que je lui écrirai dans quelques jours. Saluez Christian et le prince Murat, votre complice.

Mon cher, je vous embrasse très affectueusement. Et je vous remettrais à la grâce du Tout-Puissant mais je trouve que c’est vous le Tout-Puissant.

Votre

W.G.

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Dominique de Roux et Witold Gombrowicz

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Dominique de Roux est co-auteur du livre d’entretiens avec Gombrowicz intitulé Testament. Entretiens avec Dominique de Roux.

Il a aussi contribué à la naissance des textes qui composent Cours de philosophie en six heures un quart.

Il a également co-dirigé avec Constantin Jelenski le numéro monographique Gombrowicz des Cahiers de l’Herne, paru à Paris en 1971.

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VOIR AUSSI

Gombrowicz, « Un polonais exacerbé par l’histoire »

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[1Witold Gombrowicz, Contre les poètes, préface de M. Carcassonne et Ch. Guias ( éditions Complexe, 1988).

[2Witold Gombrowicz, Pampelan dans le porte-voix, ( l’Infini n° 25, printemps 1989).

[3Philippe Sollers, l’Ecriture et l’Expérience des limites (Seuil. 1971 ).

[4Les entretiens devaient être enregistrés au magnétophone. Après un essai, le 17 juillet, qui fatiguera Gombrowicz souffrant d’asthme, Dominique de Roux et Pierre Belfond accepteront que Gombrowicz les écrive. Dominique de Roux se rendra régulièrement à Vence pour préparer les questions avec Gombrowicz.

[5Rita Gombrowicz.

[6Après sa première visite à Gombrowicz, Dominique de Roux a déjà décidé de lui consacrer un numéro aux Editions de L’Herne qu’il dirigeait.

[7Piero Sanavio avait interviewé Gombrowicz, en présence de Dominique de Roux, pour la télévision suisse italienne, la veille de sa crise cardiaque le 18 novembre.

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 26 août 2018 - 15:44 1

    Nuits magnétiques (22/08/2018) — Witold Gombrowicz (1ère diffusion : 07/03/1984)

    Par Didier Cahen. Avec Jorge Lavelli, Marcelin Pleynet, Michel Bernard, Severo Sarduy, Rita Gombrowicz et Konstanty A. Jelenski — Réalisation Pamela Doussaud.

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