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République ou Révolution ?

Miller versus Miller

D 16 mars 2017     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



J’ai signé le 14 mars, dès que j’en eus pris connaissance, l’Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen. C’est une prise de position minimale qui me semblait à la fois évidente et urgente. La gauche socialiste est divisée, coupée en « deux gauches irréconciliables » (et même plus si l’on inclut Mélenchon) selon la formule de l’ancien Premier ministre Vals qui y est pour beaucoup ; la droite républicaine vacille, emportée par les affaires, la perte de ses repères (républicains, précisément) : le digne, mais amer, renoncement d’un Alain Juppé est le dernier symptôme de son impuissance. Les candidats issus des « primaires » (je n’ai pas voté) sont lâchés, plus ou moins ouvertement, par ceux-là mêmes qui avaient juré soutenir celui qui l’emporterait. La parole donnée est vite reprise, donc dévaluée (signe des temps). La déliquescence saute aux yeux du moins averti des observateurs. Les familles sont déchirées. Le masochisme, ici suicidaire, semble devenu la maladie commune. Et, pendant ce temps-là, comme on disait dans les films muets, le Front National de Marine Le Pen, prospère, reprenant sans vergogne de nombreux thèmes républicains (laïcité, services publics, patriotisme, etc). Est-ce un hasard ? Non. Faut-il prendre le phénomène au sérieux ? Mais oui ! Pendant trois décennies, l’un des mots-clés du discours politique, peu à peu vidé de tout contenu, a été celui de « réforme » (« il faut réformer », « la France ne veut pas se réformer », etc) ; après la vogue du mot « rupture » (Sarkozy, Fillon), un autre mot redevient à la mode, celui de « révolution ». Il y a la « révolution citoyenne », version Mélenchon, mais il y a aussi la « Révolution » version Macron (c’est le titre osé de son essai-programme) [1]. Le parti d’extrême-droite, prudent, n’utilise pas encore le terme. Pourtant, ne voit-on pas que c’est d’une « révolution nationale », nouvelle mouture, dont rêvent ses représentants ? Dans ce contexte, le psychanalyste Jacques-Alain Miller, revenu de ses illusions de jeunesse (à la différence de son frère, Gérard, vous le verrez plus loin), pointe, à gauche, « le narcissisme de la cause perdue [2] » (on pourrait aussi dire « le narcissisme de la gauche perdue ») et s’écrie : « La vérité est que, République ou Révolution, il faut choisir. La contradiction est antagoniste [3] ». Aux soi-disant "révolutionnaires" d’aujourd’hui, il semble dire comme Lacan, l’Impromptu de Vincennes, aux gauchistes de naguère : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un Maître. Vous l’aurez. » (et, avec le FN, ce sera une Maîtresse, voire deux). Dans Contre-attaque, Sollers, plus réservé, c’est le moins que l’on puisse dire, sur ce qu’il advient aux idéaux républicains (« c’est la religion politique telle qu’elle est formulée dans ses principes et son incantation permanente — liberté, égalité, fraternité, laïcité, sororité et mourir dans la dignité — qui sonne creux. [...] Ce qui est en cause, je le répète, c’est précisément l’oubli de la Révolution française, c’est-à-dire l’impossibilité de s’y référer en tant que fracture fondamentale », p. 188-189), rappelait à qui se référait le titre de son livre (p. 157) : au mouvement « Contre-attaque », animé par Bataille et Breton, au milieu des années trente, et dont on sait la « radicalité » (« Contre-attaque » en appelait à l’« union de lutte des intellectuels révolutionnaires »). Plus sagement (?), mais toujours en se référant à l’avant-guerre, Miller (Jacques-Alain) évoque le « Comité de Vigilance antifasciste des Intellectuels » (fondé en 1934) et au Front populaire [4]. Il en appelle à un « Front Uni », sans préciser toutefois qui il unirait (les Hommes de bonne volonté ? Il en faut. Mais est-ce que cela suffit ?), ni nous dire... pour qui voter pour faire barrage au FN (l’Appel susmentionné appelle à voter pour n’importe quel candidat sauf Le Pen). Mais — ce dernier point — est-ce bien la question suprême ? JAM nous dit aussi : « je suis pour alerter le pays sur la menace que représenterait pour tous l’accession au pouvoir de Marine Le Pen et du courant d’idées dont elle procède, qu’elle incarne et dissimule à la fois. Puisque les politiciens s’avèrent défaillants sur ce point, c’est aux différents secteurs de la société civile de se mettre en mouvement ». Pour chacun, l’état d’urgence est là.


Jacques-Alain Miller.

A gauche, le narcissisme de la cause perdue

Ainsi l’on se moque de ceux qui se mobilisent aux prochaines échéances électorales contre le FN. La réponse de Jacques-Alain Miller.

Je vois le FN assez proche d’une victoire électorale pour qu’il soit justifié à mes yeux de penser à la formation d’un « front uni ». Suis-je alarmiste ? Le fait est que les candidats, résignés à la présence de MLP au second tour, disputent entre eux à qui gagnera le droit de concourir avec elle. Mais qui saura mettre au pilori, sur la place publique, la vraie nature de Marine et sa meute ?

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A peine avais-je collé hier soir sur mon blog de Mediapart le récent « Appel des psychanalystes » contre Marine Le Pen, que m’était signalé le texte d’une personne que je n’ai pas l’avantage de connaître, Mme Diane Scott, autre membre du Club. Placé sur son blog à elle, son texte commente, ou plutôt prend à partie, l’Appel des 32 psychanalystes et à la fois ma tribune parue dimanche dernier dans la Matinale du journal Le Monde, sous le titre Les ruses du Diable [voir plus bas].
Mme Scott écrit : « La lutte contre le FN est l’alibi moral du maintien de choix électoraux qui seraient identiques sans cette soi-disant contrainte créée par l’extrême-droite ». J’admets volontiers que cette proposition est souvent exacte. Néanmoins, faut-il pour autant récuser l’ébauche de tout front uni, certes circonstanciel et destiné à rester éphémère, contre une menace mortelle et immédiate ? Ne vaudrait-il pas mieux, à un mois des élections, suspendre les ressentiments et les revendications qui opposent entre eux, disons, les antifascistes, ou les non fascistes, d’aujourd’hui ? Dois-je rappeler qu’il y avait aux débuts de la France libre des maurrassiens comme des gens de gauche (et peut-être davantage des premiers que des seconds, n’est-ce pas ?). Plus tard, en 1943, Aragon pouvait lancer son fameux « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas ».
L’auteure me renvoie sur un ton comminatoire à mon « sommeil de classe ». Doit-on en conclure qu’elle prône une réédition en 2017 de la stratégie « classe contre classe », qui fut celle de l’Internationale communiste dans les années 20, et qui inspira à Aragon, toujours lui, un autre de ses vers célèbres, ne sentant pas, lui, la rose ni le réséda : « Feu sur les ours savants de la social-démocratie » ?
Il me suffira de rappeler que l’accentuation de la menace fasciste amena le PCF à une position toute différente en 1934. Fondé la même année, le Comité de Vigilance antifasciste des Intellectuels invitait les « Travailleurs unis » à passer outre aux divergences : « nous venons déclarer à tous les travailleurs, nos camarades, notre résolution de lutter avec eux pour sauver contre une dictature fasciste ce que le peuple a conquis de droits et de libertés publiques. » L’issue du revirement communiste fut en 1936 le Front Populaire. NB : ma citation du Comité de Vigilance est empruntée au site lesmaterialistes.com.

« Une fausse peur »

J’entends bien que Diane Scott se moque et de moi et des gens comme moi, qui voudrions mobiliser aux prochaines échéances électorales contre le FN. A ses yeux, nous sommes de toute évidence alarmistes et pétochards. Elle n’est pas seule à le penser. On est bien forcé de s’interroger sur soi-même quand on lit les propos de notre cher Claude Lanzmann, trésor national, dans Paris-Match, le 5 mars dernier : « C’est une fausse peur que se font les Français. Cela ne peut pas se produire dans un pays institutionnalisé comme le nôtre. »
Sur ce point, I beg to differ. Je me risque à contredire « un voyant dans le siècle ». Que les sondages en soient maintenant à créditer Marine Le Pen de 40% au second tour, me paraît une donnée en elle-même alarmante. En face d’elle, un Fillon perdra une bonne partie de la gauche, qui se réfugiera dans l’abstention, et Macron (ou Mélenchon, ou Hamon, pour ceux qui le croient possible) une bonne partie de la droite, qui passera au FN, tandis que bien des gens de gauche refuseront leur vote à l’héritier de Hollande. Je ne vois pas pour l’instant de barrage à Le Pen, ou il est poreux. Alors, oui, il se pourrait que le ventre ait cessé d’être fécond, qu’il ait été stérilisé par le « pays institutionnalisé » (qu’est-ce que ça veut dire, ça, exactement ?). Mais si l’on n’était pas loin de la perte des eaux ? La France ne s’ennuie pas, elle me semble grosse d’un malheur.
Bref, j’envie la sérénité de Lanzmann quand je pense à ce que serait l’appareil d’Etat aux mains du FN. Je ne parle pas de son programme, ni de ses promesses, ni des faux-semblants qu’il a multipliés, ni des jeux entre Marion et Florian, frais prénoms de pastorale. Je parle d’une sale clique irrévocablement xénophobe, antirépublicaine et antidémocratique, prête à mettre la main sur les commandes des ministères de la Justice, de l’Intérieur, et de la Défense.

Plutôt vaincue

Peut-être ai-je trop d’imagination. Ou pas assez, mais trop de mauvaises lectures sur les conséquences de la venue au pouvoir, par la voie des urnes, de partis autoritaires. Est-ce le fait d’être juif ? Lanzmann, lui, est tranquille comme Baptiste. Il se peut que, tout simplement, je me trompe d’époque. « C’est fini, tout ça, mon vieux, et non seulement le pire n’est pas toujours sûr, mais il est tout bonnement devenu impossible, comme l’a montré le récent triomphe d’Hillary — Bon, d’accord, dis-je, si vous êtes bien sûr que la bête est désormais domestiquée, est devenue un animal d’appartement comme le léopard dans "Bringing up Baby", alors que chacun roupille de son "sommeil de classe". »
Diane Scott, qui se présente comme « psychanalyste en formation », ce qui veut sans doute dire qu’elle est en analyse, termine sa diatribe sur une profession de foi : « Pour ma part, je préfère être vaincue que dupe. »
Autrement dit : « Je serais fidèle à mes convictions fût-ce au prix de la défaite ». La posture est noble.
Noble au point que ce qui ici s’avoue en clair n’est pas autre chose que ce que Lacan nommait, à propos de nul autre que le vicomte de Chateaubriand, « le narcissisme de la cause perdue ».

Paris, le 16 mars 2017, La Règle du jeu [5].

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Querelle fratricide ? Dispute politique.

Le 8 mars à 12h32, j’ai reçu ce mail de Gérard Miller :

« Bonjour à tous,
Ci-joint la tribune que j’ai écrite et que le Monde publie aujourd’hui.
Bien cordialement.
G. M. »

Voici le tract, fort bien argumenté.

Est-il encore permis de voter à gauche quand on est de gauche ?

par Gérard Miller


Tracts lors d’un meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Brest, le 28 février.
JEAN CLAUDE COUTAUSSE / FRENCH-POLITICS POUR LE MONDE.

Co-réalisateur, avec Anaïs Feuillette, du documentaire Jean-Luc Mélenchon, l’homme qui avance à contre-courant, diffusé en janvier sur France 3, Gérard Miller regrette les ralliements de plusieurs figures de la gauche à la candidature d’Emmanuel Macron. Il appelle à ne pas laisser les stratagèmes et la tactique remplacer les convictions et la politique.

Ainsi donc, parmi d’autres hommes de gauche insoupçonnables, Patrick Braouzec, ancien député-maire communiste, "mesurant les conséquences dramatiques d’un second tour droite-extrême droite", vient d’annoncer dans le Monde daté du 8 mars, qu’il votera pour Emmanuel Macron dès le premier tour. Et ceci après avoir commencé par ces mots : "Chacun connaît mes convictions et mes engagements". Je l’avoue : les bras m’en tombent !
Jusque là, l’élection présidentielle permettait d’appliquer un principe simple, que d’aucuns avaient résumé par une formule : "Au premier tour on choisit, au second on élimine". Sous-entendu : si le candidat qu’on pense être le meilleur n’est pas qualifié au terme du premier tour, on peut éventuellement voter au second pour celui qui semble un moindre mal, mais après avoir commencé en tout cas par voter "selon ses convictions et ses engagements". Comme beaucoup à gauche, c’est ainsi que pour ma part j’ai toujours procédé, soutenant au premier tour le candidat de mon choix (Marie-Georges Buffet, Jean-Luc Mélenchon...) et votant au second pour le socialiste arrivé en tête (Ségolène Royal, François Hollande...)
Or voilà que cette conception démocratique du vote est désormais caduque pour un certain nombre d’électeurs de gauche, et qu’il leur parait nécessaire d’en soutenir une autre, supposée plus réaliste parce que fondée sur les sondages. Et tel vieux militant du PS, approuvant Braouzec, de m’expliquer sans sourciller qu’il votera lui aussi pour Emmanuel Macron qu’il n’apprécie guère, et ce pour les mêmes raisons qui l’ont conduit à voter à la primaire de droite pour Alain Juppé qu’il déteste. Dans le passé, j’avais déjà entendu brandir l’argument du "vote utile" pour justifier quelques cabrioles électorales, mais je dois dire que je n’avais jamais été confronté à l’élaboration de stratagèmes aussi tortueux !
Tout cela n’est pourtant pas un hasard. Cette confusion des esprits ne signe rien d’autre que l’actuelle victoire idéologique de la droite, qui pousse désormais des hommes et des femmes de gauche à cultiver la finasserie et le paradoxe comme les formes ultimes du pragmatisme.
J’ai par exemple sous les yeux la "lettre à Jean-Luc Mélenchon" que Raphaël Glucksmann a publiée le 4 mars sur le site de L’Obs. Elle comporte huit paragraphes et les cinq premiers sont dithyrambiques. Le leader de la France insoumise, écrit d’emblée Glucksmann, est tout bonnement "le meilleur". Et il ne mégotte pas sur les arguments pour justifier un tel éloge ! Il explique que c’est "l’enfant chéri des noces de la littérature et de l’histoire", de très loin le plus érudit de tous les candidats. Il ajoute que c’est le plus politique, au sens le plus noble du terme, "à mille lieues des arrangements d’appareils moribonds", et le "dernier héritier d’une grande et belle tradition" qui l’a fait tomber fou amoureux de la France. Et puis surtout, il rappelle que c’est celui qui a eu raison avant les autres. "Raison sur le Parti socialiste, rassemblement de notables passés en un siècle de Jaurès à Séguéla, incapables de transformer une société qui, in fine, leur convient parfaitement. Raison sur la nécessaire conversion écologique des vieux logiciels productivistes de la gauche postmarxiste. Et au delà, raison sur..." Etc, etc. Bref, il se fait le plus efficace des agents électoraux et dès lors, s’il était une conclusion logique qu’on pouvait attendre d’une telle apologie, c’était bien celle de voter des deux mains pour ledit Mélenchon !
Eh bien, pas du tout ! Rappelant le "sacrifice" de François Bayrou, voilà le jeune essayiste qui évoque un sortilège étrange frappant cette élection — "sortilège étrange", ce sont les termes employés par le rationaliste qu’il est. Et que veut d’après lui ledit sortilège ? Que les plus dignes des candidats renoncent à se présenter. D’où cette adresse à Mélenchon qu’on peut ainsi formuler : "Retirez-vous, Jean-Luc, puisque vous êtes le meilleur."
On en conviendra : cette dialectique est incroyable. En fait, tout repose sur une affirmation dont je vois bien qu’elle semble évidente à Raphaël Glucksmann comme à Patrick Braouzec : Mélenchon (et pas davantage Hamon, d’ailleurs) ne peut pas être élu président, alors autant qu’il oublie son programme et ses électeurs avec. A suivre un tel raisonnement, on se demanderait même pourquoi continuent de se présenter à l’élection présidentielle des candidats qui, d’après les sondages, ne sont pas assurés d’être au second tour.
Or il y a pourtant au moins une raison : c’est qu’une élection démocratique suppose la confrontation des idées, et pas la prise en compte anticipée d’un résultat aléatoire. Il n’y a rien de plus insupportable que les évidences qu’on veut nous faire gober : qu’il n’y a pas d’autre système possible que le libéralisme, pas d’autre Europe possible que celle d’Angela Merkel, et pas d’autre candidats sérieux que ceux dont les sondages nous disent qu’ils seront au second tour.
Que celui qui soutient en connaissance de cause le programme d’Emmanuel Macron vote pour lui, quoi de plus normal ? Mais au nom de quoi les électeurs potentiels de la France insoumise devraient-ils renoncer ainsi à soutenir le candidat qui leur semble justement "le meilleur" ? Au lieu de tympaniser les oreilles de Mélenchon qui poursuit son bonhomme de chemin sans rien cacher de ce qu’il est et veut, est-ce qu’il ne serait pas plus juste de commencer par demander à tous ceux qui ont accepté de participer à la primaire organisée par le Parti socialiste de soutenir Benoît Hamon sans lui tirer dans le dos ? Et je ne parle même pas de la conduite indigne de ceux qui eux aussi ont filé chez Macron, mais après avoir reproché tant et plus à Mélenchon de ne pas jouer le jeu de la primaire !
Bref, on l’aura compris, je suis résolument pour que les électeurs de gauche ne votent pas sous la pression de certitudes qui n’en sont pas. Aux Etats-Unis, les partisans d’Hillary Clinton eux aussi n’ont cessé de vanter sa stature présidentielle, reprochant à Bernie Sanders de ne pas se rendre à l’évidence. Résultat : Trump a été élu et chacun s’est alors posé la question de savoir si Sanders n’aurait pas été un bien meilleur candidat. Eh bien voilà, pour que le meilleur gagne, encore faut-il qu’il se présente et que ceux qui devraient le soutenir ne renient pas leurs "convictions et engagements". En ce qui me concerne, pas question en tout cas de laisser BVA et l’IFOP guider ma main : au premier tour, je voterai pour le candidat dont le programme convient vraiment à l’homme de gauche que je reste : Jean-Luc Mélenchon.

Le Monde du 8 mars 2017.

*

« L’électeur de gauche vote son rêve au premier tour et atterrit au second. Mais en 2017, le FN est aux portes »

Par Jacques-Alain Miller

Dans sa tribune, le psychanalyste Jacques-Alain Miller fustige ces électeurs de gauche qui commencent par voter leur rêve, et redescendent des cimes au second tour. Ce vote biface ne faisait de mal à personne, mais en 2017, le FN est aux portes du pouvoir.

[Réponse à la tribune de Gérard Miller parue dans Le Monde daté du 9 mars 2017]

TRIBUNE. Jean-Luc Mélenchon, opium des orphelins de la Révolution ? Il se rêve en Hugo Chavez : la conquête du pouvoir par les urnes, suivie de la formation d’un gouvernement acquis aux classes populaires. Mais ça ne marche qu’en Amérique latine.

Sans doute est-il réjouissant d’écouter le candidat de La France insoumise quand il dézingue les possédants et les puissants, leurs valets, les belles personnes. Guignol rossant le gendarme, impertinence, satire, dérision, je ne boude pas ces plaisirs si français. Mais des monologues drolatiques ne font pas une politique.

Ce n’est pas dire que Mélenchon n’est qu’un amuseur : il a une vraie vocation d’éducateur, et je lui fais le crédit de penser que jamais il ne flattera le pire comme fait la cheffe xénophobe.

Mais qui pourrait faire concurrence à celle-ci dans les masses ? – sinon des partis populaires dignes de ce nom, qu’ils soient d’inspiration socialiste, démocrate-chrétienne ou gaulliste. Rien de plus étranger à notre caudillo en espérance : il a dès longtemps renoncé à suivre l’exemple de Die Linke, son premier modèle. Sa « France insoumise » n’est pas un parti, mais plutôt le fan-club de son one-man-show. Comme un Macron, en somme.

Une donnée inédite

La vérité est que, République ou Révolution, il faut choisir. La contradiction est antagoniste. Ce qui la voile, c’est le concept chauve-souris de « révolution citoyenne ». C’est le couteau de Lichtenberg dont parle Freud, celui dont on remplace la lame après en avoir changé le manche.

Il y a cinq ans, les harangues de Mélenchon faisaient vibrer toute la gauche. Devenu une caricature de lui-même, il abuse de sa grande gueule, comme jadis Georges Marchais, même si la sienne est brillante et cultivée, comme le dit le jeune Glucksmann. Le bruit et la fureur cachent mal la radicalité de son impuissance.

Gérard Miller nous détaille sa routine d’électeur de gauche : il commence par voter son rêve ; il redescend des cimes pour le second tour, et se résigne à atterrir. C’est la stratégie de Mgr Dupanloup : la thèse puis l’hypothèse, qui complète la première en la démentant. Pourquoi pas ? D’habitude, ce vote biface ne fait de mal à personne. Plaisir innocent. Mais en 2017, c’est un plaisir coupable, car l’ennemi du genre humain est aux portes.

Quand c’est business as usual, oui, au premier tour on choisit, au second, on élimine. Seulement, il y a cette fois une donnée inédite : à l’heure qu’il est, Marine Le Pen figure déjà au second tour. Si François Fillon qui s’est effrité n’y est pas, une partie de la droite dite républicaine se reportera sur elle sans ciller. De plus, il est possible que la candidate du Front national (FN) soit plus haut dans les urnes que dans les sondages.

A gauche, l’opium

La « bobo chez les fachos » (Renaud Dely) s’est si bien fondue dans le paysage que presque personne ne sonne plus le tocsin à son approche. « La plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas !  » (Baudelaire).

Mais imaginez un peu l’appareil d’Etat aux mains du FN, et d’abord la police, déjà à 50 % mariniste. Avec en prime la prévisible catastrophe économique, ne voyez-vous pas comment l’Etat de droit pourrait reculer et s’étioler comme en Hongrie ou en Pologne ? Et qui est sûr que la France ne passerait pas alors sous le joug d’un Etat policier ? Tout irait très vite.

Pendant ce temps, les médias parlent d’autre chose. La gauche sauve la planète, et se goberge : cannabis pour tous, revenu universel, Parlement de la zone euro, quand ce n’est pas diktat à l’Allemagne et Assemblée constituante. L’opium, vous dis-je.

On n’hallucine pas moins à droite quand on se voit déjà rééditer l’opération Thatcher dans la France de 2017. Au centre de l’échiquier, on se presse dans l’auberge espagnole du jeune homme providentiel.

Quand la classe politique tire ainsi des plans sur la comète, le public est-il dupe ? On est comme au spectacle : savoir que c’est pour du semblant ne vous empêche pas, au contraire, d’éprouver des émotions authentiques. C’est le ressort de toute catharsis, et la matrice du fantasme : « Qu’il serait beau que… ».

Le moment est venu de se bouger. Là, tout de suite, par priorité, je suis pour alerter le pays sur la menace que représenterait pour tous l’accession au pouvoir de Marine Le Pen et du courant d’idées dont elle procède, qu’elle incarne et dissimule à la fois. Puisque les politiciens s’avèrent défaillants sur ce point, c’est aux différents secteurs de la société civile de se mettre en mouvement. Il y a péril en la demeure, péril à lambiner.

L’univers sait l’enjeu de l’élection : la victoire ou la défaite de Marine Le Pen.

Le Monde du 12 mars 2017.

Jacques-Alain Miller est psychanalyste, ancien président de l’Association mondiale de psychanalyse. Gérard Miller et lui sont frères.

LIRE AUSSI :
LACAN QUOTIDIEN 633
LACAN QUOTIDIEN 634
LACAN QUOTIDIEN 635
et, si je puis me permettre : Éléments pour une analyse du fascisme


[1Évidemment, ces politiciens n’ont pas lu Relire la Révolution de Jean-Claude Milner, ni Mouvement ou Contre-attaque de Philippe Sollers.

[2Lacan utilise cette formule — « le narcissisme suprême de la Cause perdue — dans « Subversion du sujet et dialectique du désir » (Écrits, Seuil, 1966, p. 826), communication faite au colloque sur La dialectique organisé par Jean Wahl, en septembre 1960, à Royaumont.

[3Encore la dialectique. On reconnait dans cette dernière formule l’ancien lecteur de Mao : « Suivant le développement concret des choses et des phénomènes, certaines contradictions primitivement non antagonistes se développent en contradictions antagonistes, alors que d’autres, primitivement antagonistes, se développent en contradictions non antagonistes. » Commentant ce passage dans Sur le matérialisme, Sollers ajoute : « Ici, rappel de Lénine : "Antagonisme et contradiction ne sont pas du tout une seule et même chose..." »

[4Cette contradiction « au sein du peuple » est-elle antagoniste ? non antagoniste ?

[5Toujours sur le site de La Règle du jeu, lire : D’un désastre obscur, l’article pessimiste de BHL (où je m’étonne quand même de lire une forme à peine voilée un rappel à l’ordre des juges (via Montesquieu) et que les diverses révélations du Canard enchaîné soient rangées sous la rubrique « cancan »).

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3 Messages

  • A.G. | 25 mars 2017 - 14:23 1

    STACCATO DE L’ACTU par Jacques-Alain Miller
    Les escroqueries de François Fillon. Le rire de Sollers. La déposition du pape ! Que dira Eugénie ? La meute médiapartienne. La Schadenfreude. Le désir du muckracker. Thèses du désir décidé. Lacan Quotidien 641. A suivre.


  • A.G. | 21 mars 2017 - 22:57 2

    Sur le VSU (le vote supposé utile) par Gérard Miller
    Le FN gouverne déjà par Anaëlle Lebovits-Quenehen
    La pulsion de mort déguisée en bonne mère par Agnès Aflalo. LACAN QUOTIDIEN 438.
    La Querelle du Votutile par Jacques-Alain Miller.


  • A.G. | 21 mars 2017 - 16:59 3

    Champs magnétiques du débat présidentiel

    par Jacques-Alain Miller

    Écrit à chaud après le débat de TF1

    Je m’y mets
    Les pensées qui vont monter, je les laisserai venir pour les transcrire avec le moins de censure qu’il me sera possible. Principe de la pseudo-« écriture automatique » d’André Breton. Faire en quelque sorte Les Champs magnétiques du commentaire politique. Breton après Paulhan hier, Sollers me trouvera bien rétrograde. Il faudra que je parle aussi de lui pour qu’il me re-aime. Il dit dans son récent Contre-Attaque être 30 ou 40 ans en avance sur tout le monde. C’est possible. Mais il nous manque dans le combat d’aujourd’hui. Son titre est repris de Bataille, dont il parle toujours avec la plus grande pertinence... la suite ici.