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Cycle Nabe-Sollers, Decouningue

Journal intime 4 - Kamikaze

D 8 juin 2006     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Suite de l’exploration de la relation Nabe-Sollers. Ici un épisode centré sur une émission d’Apostrophes animée par Bernard Pivot avec Jean-Edern Hallier et Philippe Sollers pour invités. Pivot dans ses basses eaux à travers les lunettes de Nabe et la prunelle de Sollers.

Vendredi 13 mai 1988. - Casser du verre blanc un vendredi 13, ça veut dire quoi ? C’est ce qui m’arrive à la librairie Épigramme où je vais installer ma vitrine et mes tableaux. Le mardi 17 mai à partir de 18 h 30 Marc-Édouard Nabe (Nab sans « e » pour Le Monde qui n’a plus que la coquille pour afficher son hostilité lorsqu’une pub lui est tout de même payée) dédicacera Le Bonheur et ses autres ouvrages, dit le carton. Le très gentil personnel m’aide à accrocher mes portraits d’écrivains et de jazzmen dans la boutique. En apportant tout le bordel à la Bastille, plusieurs sous-verre ont morflé. Je calme difficilement ma colère.

Le soir, Apostrophes avec Jean-Édern et Sollers ensemble sur le plateau !
Entourés par une équipe de beaufs recouverte tous les quarts d’heure par la sauce admirative de Pivot. Les intellos parisiens n’étaient là que pour être humiliés devant les spécialistes de boustifaille et de pinards. « Sollers ! Prenez-en de la graine ! Pour commenter Lacan ou Joyce vous êtes fort, mais pour le bourgogne, zéro ! » Faire-valoir piteux des fils du peuple sains et concrets, Hallier et surtout Sollers ont été sans cesse toisés par le maîtrecoq de cérémonie. Le principe des « livres du mois » (j’en connais le danger) où tout est mélangé (littérature et recettes gourmandes du Bas Périgord) dessert les écrivains. À un moment, n’y tenant plus, Jean-Édern s’est écrié : « Ce n’est plus Apostrophes, c’est Bonjour la France ! » Il fallait voir comment Pivot a mal pris cet élitisme légitime venu du fin fond du c ?ur pourri de ce vieux bandit de la plume. Hallier, en putain prudente, a vite rebroussé chemin. Son numéro a été ensuite, sur son livre, assez mauvais : il y avait des rires moches dans la salle. « Je mets mes oreilles sur le ventre d’une femme, c’est le téléphone de l’âme ... » Camé au dernier degré, il a énoncé une telle série de lieux communs que son argumentation assez juste
sur son passage « à l’ennemi » (l’édition du show-biz) pour mieux démontrer la ringardise du petit milieu littéraire imbu de lui-même est tombée à l’eau. Pivot a poussé la dérision jusqu’à diffuser dans son émission le clip qu’Édern a tourné pour vanter ses Carnets impudiques... Premier clip d’écrivain, payé par Michel Lafon, façon pub de pâtée pour chiens, avec Hallier disant son texte : du haut ridicule. Il essuie les plâtres, parce que si c’était bien fait, à la Rita Mitsouko ou filmé par un Luc Besson ou un Leos Carax, un clip pour un livre pourrait en effet bouleverser le Landernul. Mais ça, pas un esprit honnête pour l’admettre. Pivot, ambigu comme toujours, a servi Hallier en voulant le ridiculiser. La surenchère dans le grotesque réussit toujours à Jean-Édern. Sollers, après tout mieux traité par un psy plouc traducteur de Freud pour qui « le fiasco est l’honneur de l’homme » et qui a souligné la valeur des textes de Sollers depuis Lois, était le moins à l’aise de tous. Aucune complicité subversive n’est apparue entre les deux compères de La Cloporterie des sous-Kafka ... Chacun avait peur de l’autre et surtout Sollers d’Hallier. Ça l’a mis en retrait, obligé de le complimenter sur ses Carnets de façon trop visible et de calmer son hystérique Celte cyclope cocaïné s’agitant à sa gauche.

Pivot, lui, avait une dent contre l’Infiniste, l’infantilisant presque, sans respect. Il lui demande : « Vous n’avez pas peur, en citant si souvent Villon, qu’on se dise : " Sollers, c’est moins bien que Villon " ? » L’étonnement muet de Sollers était assez éloquent. Devant la perfidie à la bonne franquette de certaines questions de Pivot, il n’y a qu’une chose à dire : «  ? !!! ... » C’est facile après de« vanter » le travail de Sollers ! Préface au New York de Morand ! À des "photos licencieuses du XIX" ! À un catalogue de De Kooning ! Pivot prononce « Découningue », Sollers le reprend, le Lyonnais tient bon contre le Bordelais : « On peut dire Découningue ! »...


Kamikaze
Journal intime 4
Editions du Rocher, 2000, P2631-2632



6 jours plus tard

Jeudi 19 mai 1988. - Sollers. D’abord je lui donne un texte assez long sur Lautréamont que je ne veux plus voir traîner dans mon tiroir : il sera bien mieux dans L’Infini. Ensuite, je veux savoir quelles sont les dispositions d’Antoine Gallimard à mon égard.

- Excellentes ... C’est fait ... Il n’a rien contre ... Petits Touts sur presque rien (sic !) pour octobre ... Vous le rencontrerez au moment de signer le contrat.
Tout cela m’a l’air bien trop facile. On verra ... Très lutin Sollers aujourd’hui : je lui dis ce que j’ai pensé de son dernier Apostrophes, il me confirme qu’il avait peur des réactions de Jean-Édern et qu’à chaque émission, il va de consternation en consternation devant « la vulgarité malveillante » de Pivot. Il fait toujours ça à ceux qu’il admire. Je connais. « Il nous aime en plus, Marc-Édouard, soyez-en sûr, il nous aime ! » Sollers est persuadé qu’il touche des dessous-de-table pour s’attarder si longtemps sur tout ce qu’il y a dessus : vins, mets, franchouilleries boustifaillesques ... On parle un peu des journalistes. « Le journalisme n’est pas un métier, c’est une langue : ils parlent le journalisme. » Il me montre ensuite très fièrement l’article qu’il a publié aujourd’hui dans Le Monde à l’apologie d’André Breton, et m’offre son petit dernier : Les Folies françaises.

p.2642

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