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Jaccard et Sollers sont sur un bateau

par David di Nota

D 2 juillet 2015     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jaccard et Sollers sont sur un bateau

Par David di Nota [1]
Causeur.fr
29 juin 2015

J’aurai connu deux éditeurs dans ma vie : Philippe Sollers et Roland Jaccard. Deux hommes de goût que tout oppose politiquement et littérairement. Comme chacun de ces deux éditeurs a suscité, parisianisme oblige, un camp, et que chaque camp s’exècre, tenir le cap de ma double admiration n’est pas chose facile ; mais ce qui simplifie tout, c’est qu’elle est inconditionnelle.

Hasard du calendrier érotique, chacun publie un livre sur sa compagne. Deux sexualités irréductibles à tout étiquetage clinique ou social s’exposent au grand jour, détails et humour compris. Réponse à l’obscurantisme castrateur et coupeur de tête qui prend d’assaut notre génie pour la gaudriole ? Assurément. Mieux encore, leçon de littérature appliquée.

Avec un talent frontal, mais beaucoup moins catégorique qu’il n’y paraît, Sollers et Jaccard s’appliquent à déplier leurs principes à l’épreuve du féminin, et le résultat, dû sans doute à l’intelligence peu commune du partenaire qui leur tient admirablement tête (Julia Kristeva pour l’un, Marie Céhère pour l’autre) est saisissant de précision. Hasard de la publication simultanée, une clarté pédagogique s’en dégage, donnant à chaque univers de pensée son poids, sa couleur, sa contrepartie érotique précise. Quel lecteur serait assez ingrat pour en demander plus ?

Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Julia Kristeva, Philippe Sollers, Fayard, 2015.

David di Nota

Crédit : causeur.fr/
roland-jaccard.com/


Une liaison dangereuse | Roland Jaccard | Marie... par borddeleau


Philippe di Nota, Ta femme me trompe (Gallimard), 2013.

Plaidoyer pour Philippe Sollers

Par Roland Jaccard [2]
Causeur.fr
08 juillet 2012

On peut ne pas avoir réussi à lire son roman : Femmes. On peut avoir jugé sa guerre du goût un peu convenue. On peut avoir trouvé pathétique son autopromotion systématique. On peut avoir été consterné par son lacano-maoïsme. Mais on ne peut nier que Philippe Sollers est un vrai écrivain et, de surcroît, un éditeur avisé. Il excellait dans les chroniques pétillantes d’intelligence qu’il donnait une fois par mois au Journal du Dimanche. Désormais, nous serons privés de ce plaisir rare : lire les commentaires d’un esprit impertinent sur l’actualité, comme François Mauriac l’avait fait dans L’Express ou Gabriel Matzneff dans Les Nouvelles Littéraires.

Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il ait été congédié par les nouveaux occupants de l’Élysée, mais le silence assourdissant de la presse sur ce qui, sous Sarkozy, aurait été dénoncé comme de la pure crapulerie et aurait fait de Sollers plus qu’un écrivain pour bobos : un Hugo du XXIème siècle prêt à s’exiler pour Venise. Bref, on ne peut qu’adresser une requête à ceux qui nous dirigent : rendez-nous Philippe Sollers. Son style incisif nous manque. Certes, les vrais écrivains sont toujours imprévisibles et leurs coups de griffe peuvent blesser, y compris la Première Dame de France. Est-ce une raison pour les congédier de manière aussi cavalière ? Ou considère-t-on qu’ils n’ont qu’une fonction : être les larbins du pouvoir ? Un pouvoir aujourd’hui d’autant plus étrange qu’il semble avoir pour principale ambition de plonger la France dans une douce léthargie, voire une récession mentale. Au moins Sollers nous préservait-il de cet état semi-comateux.

Roland Jaccard

Crédit : http://www.causeur.fr


BELLE COMME NINA BOURAOUI

par David di Nota

Dans le blanc de Malévitch il y a du jaune parce
que la mémoire de l’or est derrière.

Kounellis

Je suis heureux comme un malade, sincèrement ça m’obsède, ce pouls, ce flux, cette euphorie sanguine irriguant tout.
- L’espèce humaine, dit Paule, c’est ce qui me tire vers le bas. L’art, c’est ce qui me tire vers le haut.

J’ai séquestré Nadège, je ris sous Laetitia, il pleut dans l’arrière-cour.
- D’une manière générale, l’Etat, ou la Patrie, ou les Forces Coalisées Gouvernementales, c’est ce qui me tire vers le bas. Tandis que l’Ombre, la Pluie, le Regard, c’est ce qui me tire vers le haut.

Lola se maquille.
- Qu’est-ce que je suis laide.
- Tu trouves que je n’aurais pas dû faire ça, c’est ça, tu trouves que je n’aurais pas dû faire ça.
- Faire quoi ?
- L’appeler.
- Coucher avec son père, c’est laid, dit Lola.

Je bascule en arrière.
- Ça dépend.
- Toi, dit Paule en s’étirant, tout le monde sait très bien que tu es un affreux pervers.

Lola grimpe sur le rebord de la console.
- Et puis je ne sais pas, moi, mais caresser les poils d’un torse que votre mère connaît par cœur...
- Delphine n’a pas de mère ! Sa mère s’est barrée aux Etats-Unis ! Sa mère n’existe plus !
- Donc la question ne se pose pas.
- Non, dit Nadège.
- Delphine, qu’est-ce que tu en penses ?

Delphine sur le balcon écoute en balançant ses cheveux dans le vide le couinement d’un chien dont la patte écrasée gît sous les vélos,
- Je ne pense rien.

Nadège m’embrasse.
- Ciao.

Je file aux toilettes, Paule dans la salle de bains, et les trois filles comme un sac de billes éclaté aux quatre coins du salon. Tout le monde descend en catastrophe dans l’escalier.
- La voiture.
- Eh bien ?
- Comment est-ce qu’on va faire ? Je te signale qu’on est six.
- T’occupe.
- Andiamo.

Immédiatement les filles se penchent de chaque côté des vitres.
- Si vous vous imaginez l’Etat, gueule aussitôt Paule (tout en avalant du vent) sous la forme d’une Méga-Institution au service du bien commun, vous vous trompez complètement. L’Etat n’est rien d’autre (parole recouverte par la pluie) et par là d’une forme démocratique de l’oppression, d’une légitimisation populaire de la servitude.

Lola fait éclater l’allume-cigarette.

- C’est ridicule ce truc. Ça marche jamais. C’est fait pour qu’on crame.
- Je vous signale que cette Mini n’est pas à moi.
- A qui alors ?
- J’en sais rien. Je l’ai volée.
- Par conséquent qu’est-ce que ça fout ?
- C’est pas un raisonnement ! Je vais la rendre !

Alors Nadège :
- Taisez-vous ! On arrive !

Et de fait tout le monde se concentre quasi spontanément aux seuls premiers piliers de la splendeur à venir que déploie Rivoli dans l’avenue de son or adouci. - C’est quand même incroyable.
- Pourquoi ?
- J’ai toujours eu le trac.
- Moi aussi.

Puis Delphine murmure :

- Non mais regardez-moi ça ...

Alors la Place de la Concorde nous reçoit dans un fouillis de réverbères au picotement opale dans la nuit immense, d’un blanc timide que répartit l’asphalte (bruit d’abord des pavés) par petites touffes tremblantes, constamment décalées, décentrées, rejetées dans une profusion scintillante, fines tiges noires à l’extrémité desquelles s’agitent, sous l’œil concave, bleu sombre, impuissant de la nuit, des petits battements de cils d’une légèreté diamantine, qu’adoucit parfois une brume satinée, celle de la pluie toujours adorable sérielle, venant coiffer d’une auréole amollie le chatoiement parisien des feux autour desquels tourne notre Mini, suivant le rythme ovale d’un vertige inverti, dans l’entêtement d’une espèce de naufrage, naufrage génial en vérité qui nous tient tous collés, penchés, plaqués du même côté, faces tournées vers la gauche en direction de l’Obélisque dont nous lissons le charme à force de tournoiements, comme une énorme vis dont nous nous enfonçons le spiralé contour directement dans le crâne, avec des consentements d’une allégresse, d’un masochisme, d’un mal de mer absolu, jamais une seule fois redouté, au contraire, toujours excessivement voulu, suivant les exigences inconscientes d’une forme de tourisme alarmant, dont l’effet extérieur consiste à dépasser les voitures dans la plus pure tradition du mépris des feux rouges, suivant l’excitation la plus criminelle, enfantine, rebondie qui soit, parce que, pour nous, être ici, c’est la moindre des choses, parce que, pour nous, danser, c’est la moindre des choses, parce que le monde entier voudrait être à notre place, évidemment là sous le charme et sous la rotation Concorde, place, autant l’écrire, que nous ne céderons jamais, dont le monde entier nous envie l’affriolante inconscience et la désarmante inutilité, dont la Chine, dont l’Allemagne, dont l’Union, la pauvre, Soviétique, nous jalouse le moindre pavé, avec des bavements explicites ou des rires secs de touristes japonais, aux cliquetis Canon, Fuji, Konika, parfaitement impuissants, parfaitement redondants, dans un gâchis de pellicules qui est en somme, de quelque côté qu’on s’attroupe, toujours le propre du néant, mais dont l’incessante concentration aura fini par aboutir au pire des contresens possible en déjetant les parisiens eux-mêmes du cœur palpitant de leur ville, grisant parodiquement les uns, jetant sur tous les autres, sur tous ces Parisiens dont on attendrait volontiers autre chose que le délaissement des plus beaux standards de la ville aux pires orchestrations qui soient, le voile d’une formidable indifférence, le voile d’une détestable fainéantise à venir caresser ici, en propre, une ville qui leur appartient, mais dont ils ignorent jusqu’à la forme et le mouvement d’ensemble, dont ils seraient incapables de vous chanter l’air - les trois premières notes - abrutis qu’ils sont tous, stupidifiés qu’ils sont tous, crétins et tartes qu’ils sont tous à vouloir être français et non parisien, ce qui constituera toujours, me semble-t-il, le propre de la bêtise et le comble du mauvais goût.
- Moi si j’étais un écrivain, dit Lola, je me servirais de la Place de la Concorde comme d’une poétique.

- A qui le dis-tu. ,.

Descendue Paule zigzague, lentement, au milieu de la Place, en défiant les voitures avec des autorités de somnambulique.
- Mais elle va se faire écraser cette imbécile.

Eblouis nous la suivons qui poursuit son slalom dans un concert de klaxons et d’appels de phares.
- David, quoi, fais quelque chose.
- Qu’est-ce que tu veux que je fasse, je vais me faire écraser, c’est tout ce que je vais faire.
- Moi j’y vais.
- Lola non !!

En quinze secondes c’est pire.

Le corps de Lola n’est plus que vaine trépidation pour échapper à la mort subit, et celui de Paule envoûtement vers un point non encore défini accélérant de ma ni re presque tragique le phénomène d’accordéon afférent aux pare-chocs.
- Tu vois, chez Paule, ce qui m’impressionne (dit Laetitia les jambes croisées tapie au fond de la voiture) c’est qu’elle n’a strictement aucun sens de la communauté.
- Mais non. C’est une chic fille. Ce qu’il y a c’est qu’elle est un peu angoissée parce qu’elle va bientôt soutenir sa thèse de Droit à la Sorbonne.
- Tu parles.

Delphine me fixe.
- Au fait David. Tu ne serais pas un peu amoureux d’elle ?
- Moi ? Mais pas du tout. Tu sais très bien que je vous aime toutes, sans distinction de race.

De l’autre côté du pare-brise les évitements de Lola donnent lieu à quelque chose qui s’apparente, du point de vue des sursauts, à une friture désespérée, tandis que ceux de Paule, en multipliant les sinuosités d’une complexité digitale, lace entre les voitures un louvoiement dont on ne voit pas très bien le bout.

D’un autre côté je te comprends.
- Tu me comprends ? Et qu’est-ce que tu comprends ?
- C’est la plus belle.

Subitement Lola ramène Paule. Et par la peau des fesses.

T’es devenue complètement folle !
- Ben quoi, j’ai voulu m’amuser.
- T’amuser ! gueule Lola, T’amuser ! On est pas là pour s’Amuser ! Tu crois peut-être qu’on a que ça à Faire, te courir Après, trembler derrière toi avec tes façons suicidaires de traverser les Rues, Craindre pour ta vie, te Talonner à l’infini ! Il va quand même falloir que tu cesses d’être égoïste, ma petite Paule, que tu te calmes et que tu te déshabitues à prendre le monde pour ton valet d’écurie.

Paule, je peux peut-être en profiter pour dire qu’elle est née place Saint-Sulpice, qu’elle n’est jamais sortie de Paris, qu’elle aime lire, boire, s’habiller, qu’elle mène une existence banale et qu’elle mesure un mètre quatre-vingts.

Enfin, banale.

Banale si l’on veut appeler banale cette allégresse qui ne l’a jamais fait dormir, depuis qu’elle a douze ans, plus de cinq heures par nuit, tentée qu’elle est par le monde extérieur, piquée pour ainsi dire par son démon grimaçant (bals, boîtes, boums), fascinée par ce qu’on pourrait appeler l’éternel reggae des cadavres (cousins, famille, patrie), plusieurs fois séduite par l’euphorie masculine (mais toujours vierge), trop gaie pour avoir des complexes (aucun fantasme, aucun petit ami : rien). C’est le moment de rappeler que le coït ne veut strictement rien dire, ou plutôt que le coït en tant que manifestation des organes seuls, ne veut’ strictement rien dire, puisqu’on peut être, comme elle, heureuse de fond en comble, sans n’avoir encore jamais toucher à ça, pire : faire dans le libertinage absolu sans rien attendre de cette partie-là du corps, sans rien attendre, comme elle dit, spécialement, des organes en soi, enfin dans la très exacte mesure où l’enthousiasme lui tient lieu de sexualité, chose que les hommes, naturellement, ne peuvent pas comprendre, pour autant qu’on a jamais vu un homme faire autre chose que de se planter, avec obnubilation, là-dessus, persuadés qu’ils sont tous d’avoir atteint le comble de la performance en ramenant le bonheur à une question de baise, ou plus exactement, d’aptitude à la baise, ce qui confère toujours à la « première fois » son côté brevet, et, par suite, à l’activité sexuelle son côté podium, dont le ridicule ne semble pas les frapper, au contraire, pour lequel l’éventualité d’une remise des prix les maintient tous absolument sautillants, sur le bord des touches, prêts à intervenir dans une partie qui non seulement les dépasse, mais également les dépossède, au bout du compte, du vrai ballon sexuel, sous l’œil désespéré des Médias, du Machisme, de la Pub, des forces planificatrices, et, de façon générale, du manque total d’Imagination.
- Qu’est-ce qu’on fait ?
- On s’en va.

Je roule.
- David.
- Quoi ?
- Depuis combien de temps tu nous connais ?
- Ma chère enfant pour faire partie du petit noyau, du petit groupe, du petit clan, il faut au moins se fréquenter depuis l’enfance.

Alors Nadège avec ses dix-huit ans :
- C’est vrai... Ça nous rajeunit pas.

Je gare la voiture derrière l’Ambassade des Etats-Unis.

Je guette l’ombre de Paule qui se rabat dans l’allée dite, symptomatiquement, Marcel Proust, où, jusqu’à très tard dans la nuit, il est encore possible de serrer contre soi l’odeur conjuguée des tulipes et des magnolias de Soulange.

Lola s’énerve.
- Paule ! Reste avec nous !

Delphine me prend par le coude.
- C’est marrant : j’aurais juré que ça faisait plus longtemps que ça.
- T’es drôle, depuis l’enfance ça suffit pas ?

Laetitia vient me murmurer par-derrière :
- Et naturellement c’est moi que tu as toujours préférée. Je me retourne.
- Comment tu sais ?

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Nina Bouraoui est une écrivaine française née en 1967 à Rennes, d’un père algérien – originaire de Jijel le pays des Kotama – et d’une mère bretonne.
Prix du Livre Inter pour La Voyeuse interdite (1991) et prix Renaudot pour Mes Mauvaises pensées, (2007). Dans Transfuge n° 39, avril 2010, Nina Bouraoui évoque son passé, son oeuvre, ses influences, à l’occasion de la parution de Nos baisers sont des adieux (2010). Une variation sur le désir, dans une écriture charnelle et poétique.

Nadège éclate de rire.
- Parce que ça se voit.

C’est vrai, je dis, je te trouve BELLE, BELLE, BELLE comme Nina Bouraoui.
- Qui c’est ?
- L’écrivain dont je suis amoureux.
- Ah bon ?
- Oui.
- Et tu la connais comment ?
- Je ne la connais pas.

Paule nous rattrape en sautillant :
- Mais alors c’est un amour tragique !
- Absolument tragique.

Tout le monde s’assied sur le premier banc. Silence.
- Et qu’est-ce qu’elle a écrit ?
- Un premier roman sur la ville d’Alger. Et c’est comment là-bas ?
- Les femmes sont malheureuses.

Silence.

La nuit nous berce.

Nadège fixe une étoile.
- C’est pas comme ici.

David di Nota
L’INFINI N° 35, automne 1991

Sollers éditeur : David di Nota dans la collection L’INFINI


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oOo

[1 David di Nota est écrivain. Dernier ouvrage paru : "Ta femme me trompe" (Gallimard, 2013).

[2 Roland Jaccard né le 22 Septembre_1941 à Lausanne est un écrivain, journaliste, critique littéraire, essayiste et éditeur suisse.

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