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Copé et Fillon ou la stratégie du fou

par Jacques-Alain Miller

D 4 décembre 2012     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« L’UMP, ou ce qui en tiendra lieu, ressemble beaucoup à un tableau de Dali, Montres molles. On est loin du symbole viril de la Rolex d’autrefois », écrit Sollers dans sa dernière chronique du Point [1]. Depuis le début du match Fillon-Copé, le psychanalyste Jacques-Alain Miller, montre en main, nous livre quotidiennement ses réflexions sur le même site du Point. Un vrai régal où se mêlent l’humour, la profondeur, la mise en perspective historique et la leçon politique. Miller appelle ça des « constructions hypothético-déductives ». Quand JAM est bon, il est vraiment bon. Ses deux dernières chroniques sont particulièrement brillantes et drôles. Je ne résiste pas à l’envie de vous les faire partager. En vous en recommandant la lecture quotidienne pour le maintien de la forme...

Copé et Fillon ou la stratégie du fou


Le duel pour la présidence de l’UMP offre de belles leçons de manoeuvres guerrières, dignes des plus grands épisodes du genre.

Copé contre Fillon ? C’est le showdown. C’est l’épreuve de force, la confrontation finale que Hollywood a tournée mille fois, à toutes les époques et sous toutes les latitudes. À Rome, à Chicago, dans toutes les galaxies. En peaux de bêtes, en toge, en armure, en redingote, en combinaison spatiale. Le duel au lance-pierres, à l’épée, au pistolet, à la mitraillette, au laser. Toujours, sauf exception, c’est une étreinte homosexuelle. Deux hommes que tout oppose, mais que réunit un lien mystérieux. Le bien et le mal, c’est la lutte finale. L’apocalypse est portative, d’Armageddon à O.K. Corral. L’amour est en lutte contre la haine, mais les deux sont inséparables, comme le jour et la nuit, comme la main gauche et la main droite (voir ci-dessous la parabole fameuse de Robert Mitchum dans La nuit du chasseur).


Savoir ignorer

Dimanche soir à l’UMP, la montagne a bougé ! Au moins a-t-elle tremblé sur sa base. C’était beaucoup, car le Copé Style exige que l’on "cadavérise", que l’on "minéralise" sa position, de façon à devenir le roc, le réel, d’une situation éminemment mouvante. À cette fin, il fallait que Copé se déshumanise, se fasse sourd à tous les arguments, brave toute vraisemblance. Contrairement à ce qu’on s’obstine à soutenir, ce n’est pas une affaire de psychologie, mais de pure stratégie. Prendre la posture de "celui qui n’entend pas raison" est un grand avantage dans une affaire, et il conduit souvent à ce que l’on vous donne ce que vous réclamez. Nul ne l’a mieux démontré en acte, et dans la grande politique, que de Gaulle. Afficher son irrationalité en face du "bon sens" est une position bien souvent gagnante. La théorie de cette "stratégie du fou" a été faite par le Pr Thomas Schelling dans un ouvrage qui fait date, The Strategy of Conflict, en 1960.

Tout le monde peut comprendre cet apologue paru en 2005 dans le Washington Post et que nous traduisons ici tant les analogies avec la situation à l’UMP apparaissent évidentes : "Vous êtes au bord d’un précipice, enchaîné par la cheville à quelqu’un d’autre. Vous serez tous les deux libérés, et l’un se verra remettre une forte somme dès que l’autre acceptera par avance de renoncer à la recevoir. Comment allez-vous convaincre l’autre type de déclarer forfait, alors que la seule menace à votre disposition, c’est de le pousser dans le gouffre, ce qui vous supprimerait tous les deux ensemble ? Réponse : vous vous approchez toujours davantage du bord du gouffre. Il s’agit de persuader l’autre que vous êtes capable de faire quelque chose de parfaitement irrationnel : le précipiter dans le vide, et vous avec. Tout ce que vous avez à faire, c’est de le convaincre que vous êtes, plus que lui, prêt à prendre le risque de tomber accidentellement de la falaise. Si vous arrivez à ça, vous gagnez." L’auteur de cette fable est Michael Kinsley, l’un des esprits les plus acérés de la presse de gauche, ancien étudiant de Schelling.


Fillon fait du judo

Songeons à cet épisode bien connu de l’Odyssée qui a inspiré à un autre esprit acéré, le Pr Jon Elster, des réflexions astucieuses fondées sur la rational choice theory (Ulysses and the Sirens, 1979 ; Ulysses Unbound, 2000) : "Ulysse fit couler de la cire dans les oreilles de ses marins pour qu’ils ne puissent pas entendre les Sirènes, tandis que lui-même se faisait attacher au mât du navire pour pouvoir jouir de leur chant sans se précipiter vers elles malgré la tentation." La journée de dimanche a mis en évidence le maillon faible de cette stratégie : il faut tenir les siens, c’est-à-dire les obliger à ne faire qu’un avec vous. Ulysse avait un équipage, Copé aussi. Il semble que certains marins avaient les oreilles imparfaitement scellées, et qu’ils aient pu écouter des Sirènes dont le chant véhiculait toutes les séductions de la "voix de la raison".

Mais s’il y avait des Sirènes pour parler à l’oreille des marins, c’est que déjà le marais avait glissé du côté de Fillon. Le marais, dans une communauté, c’est le choeur antique. Il va, il vient, il va de l’un à l’autre, il zigzague, il se lamente, il jubile, il est éperdu. Il y a quelques jours, le marais à l’UMP était prêt de céder à Copé, si c’était là le prix à payer pour sauver la maison. Problème de Fillon : comment inverser le courant ? Il se bricole une arme de dissuasion, évoque les tribunaux, met en joue l’UMP. Certes, son groupe n’est qu’un croupion, dont la détermination, au moins au départ, se révèle incertaine. Mais justement, c’est bien parce que ce n’est pas grand-chose que Fillon est crédible quand il se dit prêt à le sacrifier pour obtenir le renoncement de Copé à la présidence, tandis qu’il en coûterait beaucoup plus à Copé de sacrifier sa présidence pour obtenir le renoncement de Fillon à sa dissidence. Pour dire bref, Fillon fait à Copé une prise de judo.


Le rétiaire et le mirmillon

Fillon a transformé sa faiblesse en force, et la force de son adversaire en faiblesse. Il lui fallait pour cela faire preuve d’un sens exquis de la mesure : consolider son groupe, oui, mais pas trop. Ne pas le dissoudre, car il n’aurait plus rien eu entre les mains, mais ne pas le durcir non plus, au risque de paraître scissionniste, ce qui aurait rebuté le marais. Copé était obligé de jouer brutal, alors que Fillon pouvait jouer finement une main plus faible. Par une vaste manoeuvre d’enveloppement, il a créé pour Copé une situation intenable et contraint celui-ci à réviser sa stratégie, ce qui veut dire dans ce cas en changer. Dans le jeu "pierre-ciseaux-papier", les ciseaux se cassent sur la pierre, mais le papier l’emporte sur la pierre, précisément en l’enveloppant. Dans les jeux du cirque chez les Romains, on aimait opposer deux gladiateurs à l’armement hétérogène : le rétiaire, sans casque ni bouclier, doté d’un trident et surtout d’un filet où prendre l’autre, le mirmillon, lourdement harnaché.

Dimanche soir, cette dissymétrie favorisait Fillon. Copé a dû lâcher du lest. Il peinait à dissimuler sa reculade. Mais le jeu n’est aucunement stabilisé. Au point où nous en sommes, Fillon devrait renoncer à son groupe avant que Copé ne quitte la présidence pour la remettre en jeu. Or, ce groupe fait toute la force de Fillon. Et lui devrait payer cash en le dispersant, tandis que Copé ne payerait qu’à terme.


Le renoncement du général San Martín

Comment réduire l’écart ? Par la médiation de Nicolas Sarkozy ? Selon les informations exclusives du Point, un traité de paix serait signé mardi sous son égide. Ce pourrait n’être qu’une rumeur dissuasive, lancée par "l’entourage". Sarkozy pourrait-il être un arbitre impartial ? Un arbitre est dit impartial quand ses intérêts propres ne sont pas engagés. Est-ce le cas ? En clair, s’il intervenait, ce serait pour désarmer Fillon. À cette fin, il lui faudrait tordre le bras de Copé pour qu’il en paye le prix. Si Juppé était là lui aussi, cela vaudrait dire qu’on a besoin de lui pour que, de son côté, il torde celui de Fillon. Double extorsion. Mieux vaut se demander : où sera placé le curseur ? Une élection tardive favoriserait Copé, resté aux manettes. Une élection rapide avantagerait Fillon, qui avance à mesure que l’autre recule. L’essentiel pour chacun est surtout qu’en cas de rupture des pourparlers la faute retombe sur l’autre. Nous n’en sommes pas encore au Te Deum.

En attendant, Copé et Fillon se parlent. L’un des deux va-t-il mystérieusement renoncer, comme le général San Martín le fit au bénéfice de Bolívar à leur entrevue de Guayaquil, restée dans les annales de l’Amérique latine ? Elle inspira à Jorge Luis Borges un conte, que l’on trouve dans le recueil Le rapport de Brodie (Oeuvres complètes, tome II, La Pléiade, Gallimard, réimpr. 2010). Une lecture pour ce 3 décembre, même s’il est douteux — n’est-ce pas ? — que Copé ni Fillon modèlent leur conduite sur celle des deux nobles Latino-Américains. Mais que de belles leçons de stratégie à étudier dans le jeu des Français !

Jacques-Alain Miller, 3 décembre 2012, lepoint.fr.

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Guy Debord : "selon la révélatrice acception nouvelle d’un vieux mot argotique, le cadre est en même temps le plouc." (phrase détournée)

UMP : de l’ultimatum au soupir

1 - Fillon est dans la seringue. Dissoudre son groupe, c’est perdre son arme de dissuasion. Ne pas le faire, c’est diviser la famille, être l’agresseur, risquer de perdre le marais.

2 - Copé joue la rupture : a) en reculant, il démontre sa bonne volonté ; b) en émettant des propositions inacceptables, il pousse Fillon dehors.

3 - Si Fillon désarme, il est nu, Copé le piétinera. Le choix le moins pire pour lui est donc de garder coûte que coûte son groupe. C’est tout bénéfice pour Copé, qui du même coup a une chance de récupérer le marais.

4 - Donc, en définitive, les intérêts stratégiques des deux parties convergent. Les deux jouent la rupture. Ils se préparent à entériner la division de l’UMP.

5 - Il y a un troisième joueur. C’est le marais. Il veut l’unité. Mais il n’a pas de consistance. C’est une cohue. Elle est tirée à hue et à dia entre les deux protagonistes. Chacun le prend à témoin de sa bonne volonté, en rejetant la faute sur l’autre.

6 - Qu’en est-il du facteur Sarkozy ? Réfléchissons. Entravé par des liens multiples, Nicolas Sarkozy ne donne pas voix et consistance au troisième joueur. Il ne lui serait pas permis, par exemple, de convoquer une conférence de presse pour tancer ou foudroyer Copé et Fillon. Éditorialiste au Monde, Françoise Fressoz fait état de la distribution des votes des militants UMP en faveur des "motions" pour juger que "l’UMP reste entièrement sous l’emprise idéologique de Nicolas Sarkozy". La notion d’emprise idéologique est loin d’être claire et mesurable, mais, même si le fait allégué était avéré, il n’aurait pas d’incidence directe sur la compétition en cours. Celle-ci, en effet, ne se déroule pas au niveau des militants dans leur ensemble, mais au niveau des élus et cadres du parti, qui sont son avant-garde. Nul besoin d’un spectrogramme de la voix de Nicolas Sarkozy, voire des audiogrammes de ses auditeurs, pour penser que la voix de l’ancien président ne leur parvient que brouillée. Donc, si le facteur Sarkozy constitue sans doute un paramètre important de la situation, son impact n’en est pas moins non évaluable. Bref, on donne sa langue au chat. Nous ne sommes certainement pas les seuls à nous résoudre à cette extrémité.

7 - Au point où nous en sommes, opposer en mode binaire "unité ou division" a cessé d’être opératoire. Plusieurs formes (ou stades) de division (ou de dissidence) sont à distinguer. Il y en a au moins quatre : la division larvée, la division faible, la division forte et la scission. Le stade de la division larvée a été franchi. Si le groupe parlementaire Fillon accomplit son installation officielle à l’Assemblée, ce sera une forme faible de division, acceptable par les deux parties. Il y aura division forte si la division faible se prolonge dans le temps. Il n’y aura scission accomplie qu’au cas où le groupe parlementaire dissident donnerait naissance à un parti politique distinct de l’UMP.

8 - À l’heure où nous écrivons (9 heures), l’entrée de l’UMP dans la zone de division (ou d’unité) faible nous semble la plus probable. Elle est compatible avec les choix de chacun des deux joueurs, et avec "la poursuite du dialogue". Chacun reste libre de poursuivre sa campagne afin de : consolider son camp, déconsidérer l’adversaire et gagner les faveurs du marais. Cette solution est beaucoup plus facile à concevoir et à mettre en oeuvre que l’échange "présidence contre dissidence". Elle a l’avantage de prendre en compte l’état actuel d’acrimonie réciproque entre les deux parties.

9 - Caveat lector (que le lecteur fasse attention). Ceci n’est pas une prophétie, ni un conseil donné aux protagonistes, mais une construction hypothético-déductive, élaborée en cabinet (ou tour d’ivoire). C’est une grille de lecture qui se propose de faciliter le décryptage des événements de la journée. Ce mardi a été présenté comme échéance d’ultimatum. Il a été annoncé comme crucial. Il pourrait ne pas l’être plus que ça. Commencée en fanfare, l’affaire de l’ultimatum pourrait finir comme un soupir.

10 - Malraux disait : "On ne franchit pas le Rubicon pour y pêcher à la ligne." Copé et Fillon démontrent brillamment que c’est parfaitement possible — pour un temps.

Jacques-Alain Miller, 4 décembre 2012, lepoint.fr

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Un duel à trois ?

Rare dans les westerns, le duel à trois le plus célèbre figure à la fin du film de Sergio Leone, Le bon la brute et le truand [2]. La scène est connue : les trois protagonistes s’affrontent dans un cimetière, au milieu d’un cercle mortel qui n’est pas pavé que de bonnes intentions... « Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence » et je me garderai bien de dire qui, dans le western actuel, joue le rôle de qui, ou s’il faut utiliser d’autres qualificatifs pour désigner les acteurs en présence...

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[1Cf. lepoint.fr.

[2Les plus beaux duels à trois se trouvent dans Warlock (L’homme aux colts d’or) d’Edward Dmytryk (1959, avec Henry Fonda, Anthony Quinn et Richard Widmark) et, surtout, dans The Man Who Shot Liberty Valence de John Ford (1960, avec John Wayne, James Stewart et Lee Marvin). Dans Liberty Valance, John Ford montre, de manière magistrale, que le droit ne tient son pouvoir que d’un crime originel que la légende ne saurait nommer. C’est la fameuse réplique finale qui sort de la bouche du journaliste : « This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend » (« Ici, c’est l’Ouest, Monsieur. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende »).

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2 Messages

  • A.G. | 12 décembre 2012 - 13:52 1

    « Qu’est-ce qu’un événement ? » demandai-je dans mon précédent commentaire. Jacques-Alain Miller, qui s’est remis au clavier, apporte la réponse : « Qu’est-ce qu’un événement, un vrai ? C’est ce qui déjoue toute attente. Un parti politique, depuis trois semaines, se donne en spectacle. Il désole, exaspère, angoisse ses militants. Il afflige ou irrite les commentateurs les mieux disposés. Il est la risée de tout ce qui pense en France et dans le monde. Et voilà que l’électeur le récompense, le plébiscite ! »
    Cf. Jacques-Alain Miller : l’UMP à qui perd gagne !.


  • A.G. | 5 décembre 2012 - 12:21 2

    UMP : l’heure de vérité est remise à plus tard !. Jacques-Alain Miller décrypte la journée de mardi qui a accouché d’une souris entre Jean-François Copé et François Fillon... et suspend sa chronique jusqu’à ce qu’un « événement » survienne. Mais qu’est-ce qu’un « événement » ? Il ne le précise pas. De fait, le film tire en longueur. Il faudrait couper des plans. Le spectateur zappe. Le commentateur se lasse.
    Je retiens l’information importante de la journée d’hier : « 17 h 34. Information qui n’a rien à voir : "Comment connaître l’heure de sa mort ? Des chercheurs ont identifié un gène influant sur l’horloge biologique". »
    « C’est en étudiant les rythmes éveil-sommeil de sexagénaires que l’équipe du professeur Andrew Lim, de l’université de Toronto, épaulée par des chercheurs de Harvard, a découvert cette variante génétique qui permet de déterminer le moment de la mort. Vous assistez souvent au lever du jour (même en été !) ou vous êtes incapable de faire une grasse matinée ? Sachez que vous possédez un génotype AA ou AG : votre dernière heure sera sans doute avant 11 heures du matin, comme la majeure partie de l’humanité. Vous êtes un lève-tard devant l’Éternel (génotype GG) ? Vous pouvez parier que vous profiterez de votre dernière journée, avant de reposer pour l’éternité juste avant 18 heures. Tant qu’il y a de la vie... »
    J’aurais parié que j’avais initialement un « génotype AG », mais il semble bien que je penche désormais vers le « GG »... Mais quel est l’intérêt de connaître l’heure de sa mort si on n’en connaît pas le jour ?