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Le récit du « procès Charlie » par Yannick Haenel : une « plongée dans l’espèce humaine et ses abîmes »

Le Monde

D 1er février 2021     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’écrivain a réuni, dans un hors-série de « Charlie Hebdo » illustré par François Boucq, ses chroniques du procès des attentats de janvier 2015, partageant à la première personne ses tourments, ses convictions et ses doutes.


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Livre. Couvrir pour Charlie Hebdo le procès des attentats de janvier 2015 qui ont décimé sa rédaction : la mission de Yannick Haenel s’annonçait délicate, pour ne pas dire casse-gueule. Lorsqu’un an plus tôt, Riss, directeur de l’hebdomadaire satirique, lui avait proposé de tenir la plume à l’audience, l’écrivain avait immédiatement dit oui, mais il n’en avait plus dormi de la nuit.

L’auteur de Tiens ferme ta couronne (Gallimard, 2017, prix Médicis), devenu chroniqueur à Charlie Hebdo quelques semaines après la tuerie, pressentait la position intenable, scrutée de toutes parts. Comment trouver la distance pour évoquer les morts ou parler des hommes dans le box, accusés d’avoir été des rouages de l’entreprise terroriste ? Comment écrire avec le poids des survivants sur les épaules ?

« Je veux trouver les bons mots, ceux qui vont éclairer ce cauchemar, mettre de la lumière sur les visages des survivants, et plonger une bougie dans le gouffre des tueurs », écrivait Yannick Haenel, le 2 septembre au matin, à l’ouverture d’une audience qui suscitait de profonds questionnements : «  Y aura-t-il quelque chose à comprendre ? Que peut la justice face à une abomination ? L’innommable peut-il se dire quand même ? »

Un exploit éreintant

Pendant cinquante-cinq jours, entre septembre et décembre, Yannick Haenel s’est assis à la place qui lui était réservée au tribunal de Paris, il a noirci deux grands cahiers de 400 pages et vidé 21 stylos-billes. Ainsi que 16 tubes d’Efferalgan, 8 tubes de Guronsan et un nombre tenu secret de bouteilles de blanc pour tenir le coup – couvrir seul un tel procès est un exploit éreintant ; au Monde, nous étions deux. L’audience fut une « plongée dans l’espèce humaine et ses abîmes ». Le récit qu’il en fait, estime-t-il à raison, « convertit l’innommable en quelque chose comme un poème judiciaire et métaphysique ».

Le poème s’étale sur les 216 pages de ce hors-série de Charlie Hebdo qui compile la cinquantaine de chroniques publiées chaque matin sur le site de l’hebdomadaire, fruits des méditations nocturnes de l’auteur – il écrivait de 4 h 30 à 7 heures. Tous les acteurs du procès dégustaient la prose de Yannick Haenel au petit déjeuner, y compris les avocats de la défense qui l’ont cité plusieurs fois dans leurs plaidoiries – sacrée mise en abîme –, faisant de lui le narrateur officiel de l’audience.

Chronique après chronique, sans aucun autre parti pris que celui de la vie contre la mort, Yannick Haenel pose sur l’audience le regard distancié de l’écrivain

Cet ouvrage offre, pour qui ne l’a suivi que de loin, un retour exhaustif sur le procès et ses héros, les débats qui l’ont agité, les témoignages qui l’ont bouleversé. La précision de la restitution lui donne une valeur de document historique, mais sa vraie force réside ailleurs : dans la subjectivité totalement assumée du récit, dans son écriture dense et subtile, qui le placent au-delà de la chronique judiciaire et en font une œuvre littéraire.

Yannick Haenel parle à la première personne et embarque le lecteur dans ses pensées insomniaques, souvent sombres, porteuses d’une lueur parfois. Il partage les tourments, les convictions et les doutes que fait naître le procès, ses réflexions sur l’origine du mal, le rôle de la justice, l’importance du récit. C’était la première fois que Yannick Haenel mettait les pieds dans un tribunal. L’expérience des assises l’a fasciné : l’intensité, la complexité, la difficulté de juger des hommes.

La frustration et la souffrance

Chronique après chronique, sans aucun autre parti pris que celui de la vie contre la mort, Yannick Haenel pose sur l’audience le regard distancié de l’écrivain, capable d’empathie envers les accusés, qui cherche à comprendre. On voit grandir la frustration de ne pas obtenir toutes les réponses, et la souffrance d’être confronté à tant de violence, de stupidité, de mensonges. Parfois, l’écrivain aurait préféré ne pas avoir à supporter tout ça. « Mais il y a les morts, il y a les survivants, et eux, je ne veux pas les oublier : alors je vais au procès chaque jour écouter le pire, et j’écris. »

Chaque jour, sauf un. Le 22 octobre 2020, peu après l’assassinat de Samuel Paty, l’écrivain a craqué : « L’épuisement, l’horreur de la décapitation, le discernement qui faiblit, la saturation des ténèbres qui essaient de vaincre notre esprit, et cette épaisseur qui nous enveloppe quand il y a trop de crimes et plus assez de lumière ; tout cela s’est jeté soudain sur moi.  »

« Empêcher que la mort ait le dernier mot »

Absent ce jour-là, Yannick Haenel a quand même rédigé une brève chronique. Elle contient quelques-unes des plus belles lignes de l’ouvrage, qui disent la nécessité d’écrire : « Lorsque nous rentrons chez nous, le soir, la fatigue prend le dessus et répand dans notre sommeil ces eaux noires que l’esprit a absorbées au contact du mal. Ecrire ce texte, chaque nuit, c’est se dresser contre une telle crue ; c’est lui opposer la lumière des mots qu’on transmet. » « Raconter, dit-il encore, c’est empêcher que la mort ait le dernier mot.  »

Le dessin raconte autant que le verbe. Ce hors-série est aussi un formidable récit graphique signé François Boucq, qui a mis en images tout ce que Yannick Haenel n’a pas mis en mots. Pas un accusé, pas un magistrat, pas un avocat, pas un témoin n’ont échappé à son crayon, la galerie de portraits est étourdissante. Boucq saisit les attitudes mieux que quiconque : la rage de Fabrice Nicolino, Coco accroupie à la barre, mains sur la tête, comme elle l’avait été devant les frères Kouachi, les gesticulations du principal accusé, Ali Riza Polat, le poing serré de Richard Malka… Les centaines de dessins de Boucq, en attendant que l’enregistrement vidéo de l’audience ne soit rendu public, en 2070, sont le meilleur moyen de voir le procès des attentats de janvier 2015.

« Janvier 2015, le procès », de Yannick Haenel et François Boucq, Les Echappés-Editions Charlie Hebdo, 216 pages, 22 euros.

Henri Seckel, Le Monde, 1er février 2020.

Henri Seckel, « Peut-on encore croire en la justice antiterroriste ? » : le procès des attentats de janvier 2015 approche du verdict

Yannick Haenel : Les vivants, les morts et la vérité 1. (Janvier 2015, Le Procès)

Extrait :

« J’ai longtemps pensé qu’un écrivain n’avait rien à faire dans un tribunal ; à mes yeux, la littérature et la loi sont antagonistes. La loi, je la redoutais, elle m’aveuglait, comme dans la parabole de Kafka : en franchir la porte relevait de l’interdit, j’assimilais son pouvoir à celui de la sanction. Juger, punir : ces deux actes me répugnent. La loi est censée nous protéger ; mais au contraire je me suis toujours instinctivement protégé de la loi. Ainsi n’étais-je même jamais entré dans un tribunal. Quand Riss, le directeur de Charlie Hebdo, m’a proposé de passer deux mois et demi de ma vie à rendre compte du procès des attentats, j’ai compris que l’occasion m’était donnée de rompre mon propre tabou. La littérature est le contraire de la loi, mais elle doit en affronter la lumière aveuglante ; je me suis dit : c’est le moment de franchir la porte. Et puis, comme je travaillais depuis 2015 à Charlie Hebdo comme chroniqueur sans m’être jamais vraiment engagé à leurs côtés, j’ai pensé que j’allais enfin accomplir ce travail de chroniqueur, réaliser pleinement cette décision de rejoindre Charlie, faire coïncider la place très flottante, évasive, ambiguë que j’occupais dans ce journal avec ce que je suis : un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ne pense pas à travers des opinions, encore moins à travers l’actualité, mais dont la pensée est littérature. On m’avait engagé juste après les attentats, et il aura donc fallu cinq ans pour que je comprenne le sens de cet engagement : c’était, depuis le début, et sans que rien n’en soit dit, pour qu’un jour je me retourne sur les attentats et y confronte mon écriture. Tout s’est passé comme si je n’étais à Charlie que pour faire un jour cette expérience, et pour que l’écriture dont je suis le porteur soit destinée à rendre compte du procès des attentats.

Alors j’ai arrêté d’écrire le roman sur lequel je travaille depuis trois ans ; j’ai bloqué toute proposition, tout désir, tout voyage, et je me suis entièrement consacré, nuit et jour, du 2 septembre au 16 décembre, à ce procès. »

Les chroniques de Yannick Haenel dans Charlie Hebdo


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