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L’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur Boucq vont couvrir le procès de l’attentat de Charlie Hebdo pour l’hebdomadaire

D 28 août 2020     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


par Aude Lorriaux
vingtminutes.fr, le 28/08/20

I - MISE EN ABYME

« Un écrivain verra des choses qu’un journaliste ne verra pas », confie le rédacteur en chef de « Charlie Hebdo », Gérard Biard, qui a confié la couverture du procès à l’écrivain Yannick Haenel, ainsi qu’au dessinateur Boucq


La couverture de « Charlie Hebdo », une semaine après l’attentat. —Xavier Francolon/SIPA

- A partir du 2septembre s’ouvre le procès des complices de l’attentat contre l’hebdomadaireCharlie Hebdo, en janvier2015.

- Comment l’hebdomadaire va couvrir ce procès ? En confiant son suivi à deux personnalités extérieures, maisqui y écrivent régulièrement, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur Boucq.

- « Je sens que je peux recueillir quelque chose pour aider à la compréhension de cette énigme folle : pourquoi un tel massacre, le massacre des innocents ? », confie l’écrivain Yannick Haenel à 20 Minutes.

C’est un évènement extraordinaire, impensable pour une rédaction :à partir du 2septembre, le journal Charlie Hebdo s’apprête à vivre le procès des attentats qui ont coûté la vie à huit membres de sa rédaction en janvier 2015. A la fois comme partie civile, puisque plusieurs membres seront à la barre, mais aussi comme média, qui va, comme tous les autres médias, rendre compte de ce moment judiciaire, si important pour le pays. Mais comment couvrir un tel événement, quand on est à la fois, de fait, juge et partie ?

Le directeur de la rédaction, Riss, a trouvé la parade:demander à deux collaborateurs extérieurs, qui n’étaient pas là au moment de l’attentat,l’écrivain Yannick Haenelet le dessinateur Boucq, de rendre compte, chaque jour, de cette épreuve. Une solution dans la tradition à « Charlie », comme on l’appelle, puisqu’on y conviait régulièrement des dessinateurs pour rendre compte des procès. « Riss avait couvert le procès Merah, rappelle Gérard Biard, le rédacteur en chef de l’hebdo. Le dessinateur a un regard particulier que n’aura pas un journaliste, c’est du reportage autrement. »

Créer un pas de côté, un décalage

Yannick Haenel est l’auteur de sept romans, et d’autant d’essais et de récits. Il est entré à Charlie Hebdo à la toute fin janvier2015, à un moment où le journal cherchait à recruter pour remplacer son équipe décimée. Contacté par l’écrivaine Marie Darrieussecq, il dit oui tout de suite, à un moment où beaucoup d’autres préfèrent décliner. Depuis cinq ans, il écrit très régulièrement pour l’hebdo:des chroniques culturelles, des analyses politiques au sens large, mais aussi parfois des reportages.

« Un écrivain verra des choses qu’un journaliste ne verra pas. Un tas de grands reporters étaient d’abord et aussi des écrivains », explique Gérard Biard. « Yannick saura faire ce que Gébé [ancien dessinateur de Charlie Hebdo, mort en 2004] appelait le "pas de côté" », pronostique le rédacteur en chef. « Je ne suis pas chroniqueur judiciaire ni même journaliste et je crois que c’est pour cela qu’ils m’ont choisi, pour qu’il y ait ce décalage », confirmel’intéressé.

Dimension métaphysique familière aux écrivains

Yannick Haenel s’empresse de dire qu’il n’est pas « le porte-parole deCharlie Hebdo » mais plutôt « quelqu’un avec eux, qui pourrait entendre une autre profondeur ». Mais quelle est cette chose que l’écrivain voit, que le journaliste ne voit pas ? Confrontée à cette question, la parole de l’écrivain, conscient de sa mission, se fait plus profonde :

« Le langage est là pour construire. Je sens que je peux recueillir quelque chose pour aider à la compréhension de cette énigme folle:pourquoi un tel massacre, le massacre des innocents ?Il y a une dimension physique et métaphysique qui, je crois, est familière aux écrivains. »

« Je suis requis »

Dans ce lieu qui est le sien, celui « que l’actualité ne comble pas », à sa place d’écrivain, mais aussi de collaborateur devenu proche des victimes, Yannick Haenel espère participer à « l’élucidation » de ce drame terrible, à sa manière, pour comprendre « pourquoi l’humain a besoin de violence ». Il se dit très « honoré » d’avoir été choisi :« Il faudra savoir écouter et trouver les mots pour les autres. Car je le fais pour eux, je suis requis. »

Un « exercice de scrupules, de délicatesse » comme le qualifie l’auteur du livreLes Renards pâleset du plus récentAdrian Ghenie:Déchaîner la peinture, qui pourrait bien se transformer en livre :« Si quelque chose a lieu comme je l’espère "d’humain trop humain" cela débordera peut-être le cadre d’articles. »


GIF II - INTERVIEW

« "Charlie Hebdo", miroir des crispations françaises » pour Yannick Haenel


Yannick Haenel en 2017 —ISA HARSIN/SIPA

par Aude Lorriaux pour 20minutes.fr
le 28/08/2020

Avez-vous le sentiment de faire, en couvrant ce procès, quelque chose de plus visiblement ou directement utile qu’en faisant de la fiction ?

Bien sûr, là en l’occurrence oui. Je pense à eux. J’aimerais faire quelque chose pour eux. Ce procès tel que je l’envisage, tel qu’il m’angoisse, j’en attends beaucoup pour Charlie Hebdo. Les gens qui vont comparaître sont des criminels ; ceux qui sont morts sont des innocents, il n’y a pas de zone grise. En revanche quelque chose doit accoucher par la parole. En un sens je pense que Riss [le directeur de la rédaction de l’hebdo] et ses amis m’ont délégué pour entendre quelque chose à leur place.

Le vrai sujet pour moi de ce qui va se passer et s’écrire c’est comment finalement depuis janvier2015 quelque chose s’est métamorphosé dans la société française. Certains disent qu’on a oublié, mais je crois que personne n’a oublié. Le monde qui est le nôtre a été généré par janvier2015 et aussi novembre2015. L’obsession sécuritaire s’est substituée au politique. Les cinq années qui se sont écoulées depuis les attentats nous ont donné du temps, est-ce que ce temps va se transformer en mots ?C’est cela dont je veux faire l’expérience. Comprendre ne voulant pas dire excuser. Comprendre de quoiCharlie Hebdoestle nompour reprendre la formule d’Alain Badiou.

Et de quoi Charlie Hebdo est-il le nom, justement ?

Ce journal je ne le lisais pas avant d’y écrire. Mais je pense qu’il envoie à la France entière le miroir grimaçant de toutes ses crispations:communautaristes, religieuses, crispations liées à l’extinction du politique… Ce sont des gens très courageux, leur nom est devenu celui d’une cristallisation de litiges, d’affrontements symboliques.

Quand on lit un article dans un quotidien on peut avoir toute l’information, mais on n’a pas une dimension qui s’ajoute et relève de ce qui se déforme dans tout évènement. De ce qui ne peut être atteint que par un humour, un humour désespéré.

Sentez-vous la rédaction sereine, inquiète, à l’approche de ce procès ?

C’est possible mais je ne les vois pas régulièrement. Je pense que cela fait depuisjanvier2015qu’ils sont tous attentifs et inquiets à tout ce qui a lieu les concernant. L’événement du procès ne fera pas que ranimer leurdouleur parce que leur douleur est là depuis toujours. Il suffit de lire le livre de Riss [Une minute quarante-neuf secondes] pour voir à quel point cet évènement est constamment présent, à quel point il a refondé les liens entre eux et leur perception de notre époque.

Je pense que cela fait bien longtemps qu’ils attendent ce procès, qu’ils sont prêts et qu’ils endurent.

*

LE COMPTE-RENDU DU PROCES AU JOUR LE JOUR SUR CHARLIE NEBDO

oOo

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5 Messages

  • Viktor Kirtov | 14 septembre 2020 - 12:49 1

    JDD, le 14 septembre 2020,

    Par Renaud Revel

    Yannick Haenel et François Boucq couvrent les audiences pour le journal satirique. Au JDD, le romancier et le dessinateur racontent leur difficile mission.


    Richard Malka, l’avocat du journal Charlie Hebdo, arrive au tribunal le 2 septembre.(Sipa)

    Le premier est romancier, Prix Médicis ; le second est une figure de la BD. Depuis le 2 septembre, Yannick Haenel et François Boucq couvrent pour Charlie Hebdo le procès des attentats de janvier 2015. Quand Riss, le directeur de l’hebdomadaire, leur a proposé cette mission, ils n’ont pas hésité : "Même si on se rend compte au fil des jours de l’étendue de la tâche", démarre Yannick Haenel. Collaborateur régulier de Charlie depuis novembre 2015 - comme François Boucq -, il sort d’une sacoche deux calepins manipulés tels des incunables où il consigne avec un soin de greffier le verbatim de chaque audience. Chaque soir, Haenel rédige un billet pour le site de l’hebdo, qu’illustre son voisin dessinateur.

    La demande d’un prévenu

    Le premier jour, la première impression ? La salle d’audience d’abord : "Une pièce clinique aux lignes sèches qui met en exergue tous ceux qui s’y trouvent", décrit François Boucq. "Et dont l’épure vous renvoie, vous oblige, à l’essentiel", ajoute son compère. Comment s’attelle-t-on à un tel exercice quand on appartient à la famille Charlie ? Comment rendre compte quand la charge émotionnelle devient trop forte ? S’adressant au romancier, Riss a conseillé : "N’essaie pas d’être le chroniqueur judiciaire que tu ne seras jamais. Restitue en toute liberté ce qui se déroule sous tes yeux, avec tes mots et ta sensibilité."

    "Reste que la responsabilité est énorme vis-à-vis de l’équipe", confesse Yannick Haenel. Il s’installe chaque matin dans le carré réservé aux journalistes quand François Boucq est "aux premières loges" : face aux magistrats et à un mètre des prévenus. Au point - scène cocasse, presque absurde - que l’un d’eux, attentif à son travail, lui lance : "Non, non, pas de couleurs ! Je préfère noir et blanc. Petit, j’adorais dessiner." "On se prend à nouer une relation, à chercher l’humain derrière les regards et les expressions, derrière leur histoire", commente le dessinateur.


    Un dessin inédit de François Boucq
    ZOOM : cliquer l’image

    Puis un autre jour on perd pied… Le 7 septembre, le tribunal diffuse les images glaçantes de la scène de crime, une vidéo que Riss refuse de voir. "A ce moment-là, je ne suis plus sûr d’être lucide, écrit le romancier. J’ai vu quelque chose dont je ne sais si je dois parler […]. Je vais me donner des limites." Lesquelles ? "Ne pas en rajouter, explique l’auteur. Eviter de restituer des choses que j’ai vues ou entendues mais que je n’ai aucune légitimité à rapporter, n’ayant pas vécu ce que les rescapés de Charlie ont traversé."

    Le romancier a pleuré sur son banc quand la dessinatrice Corinne Rey - Coco - a témoigné. Puis il a éclaté de rire deux jours plus tard quand des dessins de Charb ont été projetés : "La salle riait, et après sept jours passés à détailler des horreurs et à pleurer les morts, rire nous a fait du bien à tous."

    Un ouvrage à paraître au lendemain du procès

    Durcir le trait, accentuer le coup de crayon, laisser parler sa colère ? "Jamais !" François Boucq assure, à l’inverse, prendre un soin particulier à respecter la physionomie des prévenus. S’il avoue être allé parfois dans la caricature lors du procès du Carlton, il estime avoir, ici, un "devoir de réalisme". Obligatoire dans l’enceinte du tribunal, le port du masque complique sa tâche : "Cette contrainte m’oblige à porter mon regard sur les mains, les pieds - ceux de Riss qui battent la chamade. A être attentif à tout. Aux mouvements dans la salle, aux connivences qui s’installent. J’observe et je restitue."


    François Boucq
    ZOOM : cliquer l’image

    Ainsi a-t-il compté une à une les douilles qui jonchent la scène de crime. Photographié intérieurement chaque détail, ainsi que les dépouilles de Cabu, Charb, Wolinski et des autres, qu’il dessine ensuite. "Je fixe la réalité pour être sûr de ce que j’ai vu sur ces images." Pudeur et retenue : certains de ces croquis, qu’il conserve, ne seront pas publiés. L’un d’eux, extrait des vidéos projetées, a pour sujet le corps de Charb fauché par les balles. Il l’a montré à Riss, qui garde un souvenir chirurgical de la scène. Au point qu’il indique au dessinateur que la position du corps de son ami n’est pas celle dont il a le souvenir : que celui-ci a dû être déplacé par les enquêteurs. François Boucq se dit ébranlé par tant de réminiscences.

    Que restera-t-il de ces écrits croquis ? Le romancier et le dessinateur se sont attelés à un ouvrage à paraître au lendemain du procès aux éditions L’Echappée, une maison du groupe Charlie Hebdo. "Un devoir de mémoire", achève Yannick Haenel. Et une affaire de famille.

    oOo


  • Viktor Kirtov | 8 septembre 2020 - 13:13 2


    François Boucq · Yannick Haenel · Mis en ligne le 8 septembre 2020

    La projection d’images de la scène de crime contre Charlie Hebdo a ouvert aujourd’hui un abîme dans le procès.


    C’est de plus en plus difficile de rendre compte de ce procès. D’abord il y a les masques, encore et toujours ces fichus masques qui entravent la parole et qui, dans un lieu qui lui est dédié, pourrait presque sembler une censure. Le président de la cour revient d’emblée sur la dérogation qui avait été accordée par le bâtonnier de Paris aux avocats et aux accusés, lesquels avaient pu jusqu’ici, s’ils le souhaitaient, parler à visage découvert. Désormais, le masque redevient obligatoire, ce qui fait dire à maître Coutant-Peyre, toujours aux aguets pour tenter de déborder le procès par un zèle revendicatif dont elle est coutumière, que les avocats sont « muselés ».

    Ce n’est pourtant pas un masque qui va tomber sur nous, mais un grand écran blanc qui, derrière la cour, descend du plafond de la salle. Ainsi recouvre-t-il ce symbole de la justice accroché au mur qu’est la balance, dont il escamote la moitié. Cette occultation est bien sûr involontaire, mais on ne peut m’empêcher, n’ayant plus qu’un plateau, de se demander de quel côté elle penche.

    […]

    Puis on visionne la vidéo de surveillance de l’entrée, elle est en noir et blanc, le surgissement des frères Kouachi est si brutal que nous sommes plusieurs à reculer sur notre banc. Ils poussent Coco au bout de leurs kalachnikovs, on voit son visage dévasté. Ils tirent sur Simon Fieschi, assis à son bureau, et qui heureusement en réchappera. Puis c’est la tête cagoulée de l’un des deux Kouachi qui occupe l’écran : il fait le guet dans l’entrée en attendant l’autre. Le massacre a duré une minute quarante-neuf secondes, nous nous souvenons tous de ce chiffre parce que Riss a intitulé ainsi son extraordinaire livre. Mais il me semble que nous n’arrêtons plus d’attendre, l’oeil fixé sur la tête de Saïd Kouachi, sur le vide de cette pièce enfumée par les tirs, sur le monde qui en quelques secondes a pris la couleur sinistre d’un noir et blanc impersonnel. Et puis voici que l’autre Kouachi revient, il lève une main au ciel, ils ouvrent la porte, disparaissent. Tout est noir et blanc, il n’y a plus que le crime, et nous.

    Je ne sais plus, ce matin de septembre 2020, ce que ce « nous » désigne. Je sens bien que la douleur ne doit pas demeurer seule, et que l’universalité des souffrances fonde et refonde et ne cesse de faire renaître l’humanité. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse en être toujours capable. Ce matin, c’est trop.

    Comment faire ?? Comment dire ?? Face à la scène de crime, la pensée se trouble, la raison s’évanouit. Personne, parmi nous, ne peut trouver décemment un abri en soi-même pour se soustraire à cette horreur.

    À partir de quel moment la précision devient-elle obscène ?? Je ne veux pas décrire les corps des victimes. Je les ai désormais dans les yeux, et j’ignore comment je pourrai les oublier. D’ailleurs le faut-il ?? Une rescapée du massacre me disait ce matin qu’elle était venue au tribunal pour voir, mais qu’elle ne savait pas ce qu’elle attendait (son avocat, je crois, l’a persuadée de sortir avant la diffusion de la vidéo).

    Les survivants, les familles des victimes décident : personne ne sait ce qu’il veut endurer (ou alors chacun sait trop bien). Quant à nous, qui sommes requis par ce procès, et qui cherchons à mettre des mots sur ce qui ne doit pas s’effacer, nous voici dans la nécessité — je pense que cette nécessité est belle sans trop savoir ce qu’est cette beauté — de nous demander si la vérité ne serait pas de regarder la mort en face. Cette expression est inexacte, car ce n’est pas la mort que nous regardons, contrairement aux victimes, qui l’ont vue, contrairement aux rescapés, qui l’ont encore dans les yeux ? ; ce n’est pas la mort, mais des morts, et plus précisément l’image des morts.


    Et nous affrontons une chose qui est si grande qu’elle nous fait perdre la raison. Écrivant ce texte, je ne sais pas tout à fait ce que je fais, mais ma fébrilité me fait espérer que ces phrases trouvent la hauteur d’esprit qui accueille les justes pensées, qu’elles s’ouvrent comme une arche pour recueillir ce qui ne meurt pas, même quand on parle des morts. Et les morts ne meurent pas tant que nous parlons d’eux : ils vivent à l’intérieur de notre parole, ils sont là, pour toujours — pas dans un film, mais dans nos cœurs.
    […]

    L’intgrale ICI

    LE COMPTE-RENDU DU PROCES DES ATTENTATS, AU JOUR LE JOUR, SUR CHARLIE NEBDO


  • Viktor Kirtov | 5 septembre 2020 - 10:25 3

    Yannick Haenel · François Boucq · Mis en ligne le 5 septembre 2020

    Trafics en tout genre, pognon et "services rendus" à un ami, les parcours de vie des principaux accusés.


    Christophe Raumel par François Boucq

    On ne comprend pas encore tout ce qu’ils ont fait, mais on découvre peu à peu qu’ils se connaissaient. Ils viennent de Grigny, dans l’Essonne, de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, ou de Gilly, près de Charleroi, en Belgique. Ils ont des casiers judiciaires chargés, trafics de stupéfiants, escroqueries, extorsions, violences aggravées, recels d’armes ? ; mais les charges qui pèsent désormais sur les dix détenus (plus un, présent sur le banc des accusés, mais libre, et trois autres en fuite) sont bien plus graves encore : « Participation à une association de malfaiteurs terroriste criminelle », et pour certains d’entre eux « port, transport d’armes ou acquisition, détention et cession d’armes en relation avec une entreprise terroriste ».

    À la demande du président de la cour, qui veut connaître leurs « parcours de vie », ils se racontent avec un mélange de repentance, de forfanterie et d’agressivité ? ; ils passent de l’auto-apitoiement sur eux-mêmes à la colère la plus débridée ? ; ils s’efforcent de faire bonne figure et en même temps ils justifient leurs pires travers ? ; ils minimisent leurs forfaits et en même temps s’auto-absolvent des pires trafics avec une indulgence presque puérile, qualifiant leurs propres délits de simples « bêtises », et donnant de leurs crimes les plus ténébreux des versions parfois si saugrenues qu’ils font de ces hommes englués dans la criminalité des Pieds Nickelés qui se cherchent des excuses.

    LA SUITE sur Charlie Hebdo ICI


  • Viktor Kirtov | 4 septembre 2020 - 10:32 4

    ENTRETIEN. L’équipe de « Charlie Hebdo » a chargé le dessinateur Boucq d’illustrer le procès des attentats des 7,8 et 9janvier 2015. Une expérience unique.

    Par Romain Brethes

    le 03/09/2020 | Le Point.fr

    François Boucq (« Boucq »), Grand Prix du Festival d’Angoulême en 1998, n’est pas un inconnu pour les lecteurs historiques du Point, où il livra son premier dessin de presse à 19ans, en 1974. Ce dessinateur virtuose, maître de l’absurde et de la dérision, a été chargé par Charlie Hebdo de couvrir le procès historique des attentats de janvier 2015, en tandem avec l’écrivain Yannick Haenel pour les textes.

    Dès la fin du procès, Charlie Hebdo fera paraître un livre qui reflétera cette collaboration de deux mois. Alors que Yannick Haenel s’affaire sur son ordinateur, François Boucq nous dévoile les planches réalisées à l’issue de la première journée d’audience, une alternance de croquis suggestifs et d’aquarelles délicates où défilent des robes noires et des visages fermés et d’où se dégage une tension perceptible. En exclusivité, il revient pour Le Point sur un procès qui met aussi en exergue le pouvoir du dessin.

    Le Point : Quel est votre état d’esprit après cette première journée d’audience ?

    Boucq : Ma première pensée a été de me dire : cela va durer deux mois, et il va donc falloir entretenir l’intérêt pour un public qui ne suivra pas en direct le procès. Nous devrons fournir chaque jour avec Yannick [Haenel] des dessins et des textes qui seront mis en ligne sur le site de Charlie Hebdo. Un procès est par définition statique, et ce que je vais rendre au public, ce sont mes impressions de dessinateur qui seront visibles – à défaut des visages – à travers des attitudes, des pauses, des expressions, en alternant des panoramiques ou des gros plans. Le dessinateur est en contradiction avec la pensée morale qui dit qu’on ne peut pas juger sur leur mine. Le dessinateur, lui, ne juge que sur la mine. Aujourd’hui, dans le box des accusés, j’ai vu des prédateurs, des suiveurs, des types faussement contrits, du moins est-ce l’impression qu’ils dégagent et le feeling que je ressens. C’est cela que je vais essayer de rendre.

    Comment vous êtes-vous retrouvé à dessiner ce procès ?

    J’étais très ami avec Cabu. J’avais beaucoup de respect pour lui et j’admirais depuis toujours son travail. Il m’avait sollicité à plusieurs reprises pour rejoindre Charlie, mais cela ne s’était pas fait, pour diverses raisons. Nous nous étions vus avec lui et l’équipe de Charlie lors d’un festival à Arras, où se trouvait également Riss, et Cabu m’avait encore relancé. Après l’attentat, Riss a dû se souvenir de ce moment et m’a alors contacté pour intégrer la nouvelle équipe. Je ne me voyais pas dire non, malgré les réserves de mes proches. Alors j’ai pris un pseudo, que je ne vous donnerai pas ! J’y pratique une forme d’humour qui ne correspond pas nécessairement à celui de Charlie, mais avec lequel il partage, je crois, un refus de la moralisation. Quand Riss m’a demandé de me charger de la retranscription du procès, en duo avec Yannick Haenel, je n’ai pas davantage hésité, même si Riss nous a mis un peu la pression, avec son humour bien à lui, en nous disant qu’il fallait qu’on produise un « monument » !

    Nous parlons de dessinateurs abattus à la kalachnikov !

    N’avez-vous pas déjà été dans la peau d’un dessinateur judiciaire au procès du Carlton, il y a quelques années ?

    Oui, mais le Carlton, à côté, avec DSK ou Dédé la Saumure, c’était du Feydeau ou du Courteline. On nageait parfois dans le vaudeville. Là, nous sommes dans la tragédie. Il y a, bien sûr, les victimes de l’Hyper Cacher et les policiers assassinés, que je n’oublie pas, mais mon métier me place tout naturellement aux côtés de mes collègues assassinés parce qu’ils avaient eu le tort d’être des dessinateurs. Que l’on tue pour des dessins, c’est quelque chose d’inouï, d’inédit. Par le passé, Louis-Philippe avait peut-être mis des caricaturistes à l’amende, mais là nous parlons de dessinateurs abattus à la kalachnikov !

    Lire aussi Procès des attentats de janvier2015 : retour sur trois jours qui ont ébranlé la France

    C’est pour cette raison aussi que je tiens à faire cette couverture du procès, car c’est aussi un moyen de témoigner du pouvoir et de l’incidence du dessin, qui est quelque chose de profond, qui possède des vertus qui ébranlent.Le procès est filmé, mais j’espère que mes dessins apporteront quelque chose de différent, une autre forme de réalité. Le territoire du dessin, c’est autre chose que la littérature, la photographie ou le cinéma. Avec le dessin, on formalise le rêve que produit la littérature, avec des formes tangibles, on le crédibilise, sans en donner une forme aussi achevée qu’une image. Il y a une part laissée à l’interprétation du lecteur sur les acteurs du procès, même si, comme je l’ai dit, j’oriente nécessairement son regard en fonction de mes propres impressions. Ma réalité ne sera pas celle des chroniqueurs judiciaires.

    Pour le dessinateur que vous êtes, l’omniprésence du masque doit représenter un réel défi, non ?

    Oui, mais cela donne aussi un côté fantomatique à ce procès qui est hors norme, et dont la figuration est finalement aussi hors norme. J’ai pu saisir le visage de Me Isabelle Coutant-Peyre, l’avocate d’Ali Riza Polat, car elle a entamé les débats démasquée, ainsi que les avocats qui ont suivi, avant d’être rappelée à l’ordre par le président. En revanche, je n’ai pas pu dessiner le visage de ce dernier. Il avait brièvement abaissé son masque pour respirer, mais je n’ai pas eu le temps de le saisir. Voilà ce qu’il faut capter : un moment à part, remarquable, un haussement de sourcils, un éclair dans le regard, qui suggérera beaucoup de choses. Je pense à Daumier, lorsqu’il croquait un avocat qui dormait, il y avait de la vie dans ses dessins. Ce qui est troublant également, c’est que le masque uniformise tout, les accusés sont en miroir des victimes et de leurs proches, et de nous tous, sans même parler des policiers, dont certains sont intégralement cagoulés.

    Vous n’êtes pas dessinateur de presse, mais de bande dessinée. N’êtes-vous pas tenté de mettre en image les multiples récits qui sont offerts pendant le procès plutôt que ceux qui les racontent ?

    C’est vrai que lorsque l’on entend les premiers récits concernant les accusés, il y a des images qui me viennent immédiatement en tête, des séquences comme ces trocs d’armes qui pourraient figurer dans une bande dessinée, mais je m’en tiens aux images du procès qui ont leur propre pouvoir de suggestion et leur force de témoignage. Ce sera à Yannick Haenel de construire sa propre histoire à partir des propos qui sont tenus. Je pense que la mise en page du procès du Carlton était bien adaptée à l’exercice, car elle donnait une certaine aération au dessin et au texte. J’adorais la manière dont Cabu retranscrivait les procès dans les pages deCharlie, parfois sur deux pages, avec une économie de moyens extraordinaire.

    Vous avez perdu des amis dans les attentats. Comment conserver une distance adéquate dans le traitement du procès ?

    Je ne suis pas sûr qu’il existe une distance quelconque à observer. Tout est, encore une fois, affaire de ressenti. Là, ma main ne tremble pas. Mais cela risque d’être plus difficile quand Riss ou Véronique, la femme de Cabu, vont venir témoigner.

    Consultez notre dossier : Attentat de janvier 2015 : un procès pour l’Histoire

    Crédit : lepoint.fr


  • Albert Gauvin | 3 septembre 2020 - 12:05 5

    Procès des attentats de janvier 2015 : Le premier jour

    Compte-rendu
    Yannick Haenel · François Boucq · Mis en ligne le 3 septembre 2020

    Douleur, provocation et roman noir : c’est le premier jour du procès des attentats de janvier 2015.

    La publication est accessible à tous en cliquant ICI.