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Orwell, cet anarchiste conservateur

D 27 octobre 2008     A par Albert Gauvin - C 6 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Admettons qu’aujourd’hui quatre-vingt dix pour cent des gens (des Lejean) pensent comme ça :

« Comme chacun sait, il est temps de refonder le capitalisme. Ces milliards qui partent en fumée ont fait long feu. Le capitalisme financier était une simple perversion du système, et les parachutes dorés, les paradis fiscaux, doivent être repeints dans l’urgence. Tout doit changer au plus vite pour que tout continue d’une autre façon. Vous êtes comme moi : vous étiez parti pour gagner plus en travaillant plus, mais il faut maintenant sauver les banques, donc vous travaillerez plus pour renflouer plus. Et ne me parlez pas d’abattre le capitalisme, il est indestructible par définition. Ça n’empêchera pas (mais ils sont prévus au programme) quelques illuminés de prétendre qu’il faut réinventer et purifier le communisme, ce précieux allié du capitalisme d’autrefois. »

Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD du 26 octobre 2008

Admettons.
N’est-il pas temps de relire Orwell ? L’occasion nous est donnée avec le coup de projecteur récent sur son oeuvre et des publications nouvelles, la dernière en date étant celle de ses « Chroniques 1943-1947 » publiées chez Agone sous le titre « A ma guise ».
Que penserait George Orwell aujourd’hui de l’avenir du capitalisme "libéral" [1] ? De la droite ? De la gauche ? De l’avenir de "l’hypothèse communiste" [2] ? Quel regard, lui qui se voulait socialiste, jetterait-il sur la déliquescence du "socialisme" (français entre autres [3]) ? De quelle oreille ironique entendrait-il la langue de bois (ou de caoutchouc) qui a envahi le discours politique mais aussi les médias, les journaux, les blogs, la "littérature" elle-même (ne parlons pas de la "poésie") ?

La réponse n’est sans doute pas difficile à imaginer.

Et pourtant, après Orwell, avec lui, dans son sillage, la réflexion critique continue. Des pensées nouvelles existent. Occasion pour nous de donner aussi un autre coup de projecteur sur les écrits de Jean-Claude Michéa, subtil analyste de l’oeuvre d’Orwell, critique acerbe de la société libérale d’aujourd’hui et de sa servitude volontaire, et qui peut écrire : « Ce que l’époque n’admet pas, c’est que l’on puisse être à la fois un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles ».


Juste Orwell

par Philippe Sollers

De l’auteur visionnaire de « 1984 », qui ne pratiquait pas la langue de bois idéologique, on a fait seulement un anticommuniste. Rien de plus faux. C’était un esprit toujours critique, donc de gauche. Démonstration.

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Tout revient peut-être à une question très simple, mais essentielle : acceptez-vous les assassinats ? C’est la position de George Orwell, après sa guerre d’Espagne, devant la démission presque générale des intellectuels face au totalitarisme. Il a vu, il a compris, il est revenu, il va passer son temps à essayer de réveiller des somnambules serviles. Il y a ceux qui acceptent très bien les assassinats, et même qui en redemandent, ceux qui regardent ailleurs lorsqu’on leur en parle, ceux, enfin, « qui s’arrangent toujours pour ne pas être là quand on appuie sur la détente ». « J’ai vu des hommes assassinés. Pour moi, l’assassinat doit être évité. C’est aussi l’opinion des gens ordinaires. Les Hitler et les Staline trouvent l’assassinat nécessaire, mais ils ne se glorifient pas de leur cruauté et ne disent pas « assassiner », mais « liquider », « éliminer », ou tout autre euphémisme. » Ce qui se passe est très nouveau et peut durer beaucoup plus longtemps que prévu. Orwell est le premier à comprendre que le fascisme n’est pas, comme toute la gauche le répète à l’époque, un cancer du capitalisme avancé, mais une sinistre perversion du socialisme. Le pacte stalino-nazi lui donne, sur ce point, tellement raison que nous pouvons aujourd’hui nous étonner encore de sa solitude. Simon Leys a bien décrit comment l’auteur de « la Ferme des animaux » et de «  1984 » en est venu à éprouver une véritable horreur de la politique : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai connu depuis du fonctionnement des partis de gauche, m’a fait prendre la politique en horreur. » L’opinion courante est de croire qu’Orwell était finalement un pur et simple anticommuniste. Mais pas du tout : son expérience auprès du prolétariat anglais, c’est-à-dire au contact de ce qu’il appelle « la décence », devrait nous ouvrir les yeux. L’année 1984 est derrière nous, le règne total de Big Brother ne s’est pas réalisé, mais qui sait ? Il est peut-être à l’oeuvre sous une autre forme. Orwell a été, et est resté de gauche, et c’est ce qui le rend irrécupérable. Il agaçait ses amis, par exemple Cyril Connolly : « Il ne pouvait pas se moucher sans moraliser sur les conditions de travail dans l’industrie des mouchoirs. » On ne pense pas assez à l’industrie des mouchoirs.

On n’est de gauche que si on critique sans cesse le langage de la gauche [4]. Le langage, tout est là, et c’est la grande obsession d’Orwell, qui ne se réduit pas à la novlangue de « 1984 ». La littérature se trouve en première ligne, elle sent juste, elle perçoit le but incessant du pouvoir : mécaniser l’expression, remodeler le passé, détruire la pensée, qui en elle-même est un « crime ». « Vous croyez que notre travail est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. » L’écrivain est la bête noire du totalitarisme ouvert ou larvé. Il a trop de mots à sa disposition, trop de points de vue différents, trop de nuances, il va commettre le « crime de pensée », c’est sûr. Orwell donne l’exemple suivant : un écrivain talentueux peut être un ennemi politique, on peut être autorisé, et encore, à le traiter comme tel. En revanche, « le péché mortel est de dire que, comme il est un ennemi politique, c’est un mauvais écrivain ». Et d’ajouter : « Si quelqu’un me dit que la chose n’arrive jamais, je lui réponds simplement : Consultez les pages littéraires de la presse de gauche. » Cela vaut évidemment pour la presse « de droite », mais on voit qu’Orwell pense que cela ne devrait pas être le cas du côté de ses sympathies. Autre exemple : il écrit un jour une chronique sur les fleurs et, dans la chronique suivante, explique qu’il ne reviendra pas sur ce sujet, parce qu’une dame indignée a écrit au directeur de la publication pour lui dire que les fleurs étaient « bourgeoises ». On croit rêver.


Sartre dans L’Humanité, 14 juillet 1954. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Staline, assassin de la gauche ? Mais oui, et ce meurtre médité et prémédité, plus ou moins accepté, puis refoulé, dans le monde entier, n’a pas fini de hanter l’histoire. Le premier titre envisagé par Orwell pour « 1984 » était « le Dernier Homme en Europe ». Inutile de dire que, mort en 1950, il détestait Sartre, qui en était encore, en 1954, à affirmer que la liberté de critique était totale en URSS. Pourquoi cette ruée des intellectuels ou des artistes vers le totalitarisme ? Orwell l’explique très bien par un désir de revanche sur la société qui ne les reconnaît pas au même titre que les « managers », classe qui rejoint naturellement, et sans états d’âme, les dictatures. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans son excellent essai, « le désir d’être libre ne procède pas de l’insatisfaction ou du ressentiment, mais d’abord de la capacité d’affirmer et d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à des êtres, à des lieux, à des objets, à des manières de vivre » [5]. Orwell, cet anarchiste conservateur, souligne à quel point la haine du passé, dont on souhaite la destruction ou la table rase, accompagne toutes les passions négatives et, au fond, puritaines de la volonté de pouvoir : contrôle, domination, humiliation, désir de faire souffrir, etc. Le règne implacable de Big Brother, dit-il, peut triompher n’importe où, et pas nécessairement de façon brutale. Ce qu’il appelle l’« egovie » (ownlife) est considéré par la novlangue comme individualisme, excentricité. L’assujettissement du langage n’est pas seulement la langue de bois idéologique ou politique, mais une sorte de mort généralisée : « Les bruits appropriés sortent du larynx, mais le cerveau n’est pas impliqué comme il le serait s’il devait lui-même choisir les mots. » Ça parle, ça ne s’entend pas parler, et d’ailleurs presque plus personne n’écoute. On en arrive, comme ces jours-ci, à une indécence extraordinaire, qui s’étale à chaque instant partout dans le meilleur des mondes financiers. Au pays de l’indécence extraordinaire, les qualités mal notées sont donc l’amour, l’amitié, la joie de vivre, le rire, la curiosité, le courage, l’intégrité. « L’homme d’aujourd’hui ressemble assez à une guêpe coupée en deux qui continuerait à se gaver de confiture en faisant comme si la perte de son abdomen n’avait aucune espèce d’importance. »

L’impressionnante biographie de Bernard Crick [6] montre à quel point Orwell était attentif à la moindre proximité, aux choses les plus simples, celles qui, précisément, sont le plus menacées. Rien de religieux chez lui (bien qu’il ait tenu à un enterrement anglican). Il sait que vient un temps antinaturel où tout ce qui est ancien et, en somme, tout ce qui est beau va devenir extraordinairement suspect. Il ne prophétise pas, il avertit. Il n’est pas désespéré, il a confiance. Les hommes sont capables du pire, mais aussi du meilleur. Son grand livre est une satire, dit-il, une sorte d’exorcisme. Il reproche à Swift sa négativité radicale, mais comment vivre dans une société où « la nouvelle aristocratie est composée pour la plus grande part de bureaucrates, de savants, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicités, de sociologues, d’enseignants et de politiciens professionnels » ? Il faut écouter Orwell dans ses bouleversants carnets d’hôpital. Après tout, il est mort à 47 ans, comme Camus, et il aurait eu beaucoup d’autres choses à nous dire.


George Orwell.
Né au Bengale en 1903, mort à Londres en 1950, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, a publié notamment « la Ferme des animaux » (1945) et « 1984 » (1949), dans lequel il invente le concept de Big Brother.

Paru le 29 septembre : « A ma guise. Chroniques 1943-1947 », par George Orwell, Agone, 288 p., 26 euros.

Philippe Sollers, « Orwell : à gauche toute ! », Le Nouvel Observateur du 11-09-08.

*


« le livre de Jean-Claude Michéa sur George Orwell doit vous être indispensable »

Philippe Sollers, Journal du mois, le JDD, septembre 2008.

George Orwell ou le souffle de la révolte

Cet automne, essais, inédits et rééditions permettent au lecteur français de mesurer enfin l’importance de l’œuvre de George Orwell, auteur certes célèbre de deux romans majeurs, 1984 et La Ferme des animaux, mais dont on sait peut-être moins qu’il fut le plus grand penseur politique du XXe siècle.

Dans Orwell, anarchiste tory, son premier essai paru en 1995 qui ressort ces jours-ci aux Editions Climats, le philosophe Jean-Claude Michéa ironise sur cette non-pensée contemporaine qui « n’a aucune difficulté à célébrer en Orwell le défenseur de la liberté et des droits de l’homme, non parfois, d’ailleurs, sans quelque condescendance. Elle peut, de même, accepter sans problème qu’il soit demeuré un socialiste radical ; car, après tout, ce sont là des mots qui, de nos jours, n’engagent à rien de précis. Elle lui aurait même sans doute pardonné d’être un écrivain "conservateur" , car c’est parfois décoratif et, de toute façon, c’est toujours un épouvantail commode pour la formation des jeunes consommateurs. Mais ce qui est inadmissible, c’est qu’Orwell soit tout cela simultanément et qu’il le soit de façon cohérente. Ce que l’époque n’admet pas, c’est que l’on puisse être à la fois un ennemi décidé de l’oppression totalitaire, un homme qui veut changer la vie sans pour autant faire du passé table rase et par-dessus tout un ami fidèle des travailleurs et des humbles ».

Ainsi, toute lecture qui réduirait l’oeuvre orwellienne à la simple critique du phénomène totalitaire et passerait sous silence le magnifique souffle de révolte face à l’injustice sociale qui l’anime relève de la plus pure falsification. Mais cette révolte-là ne peut en aucun cas être confondue avec le conformisme idéologique et le goût du pouvoir qui firent de nombre d’écrivains et de penseurs les chiens de garde de systèmes inhumains : elle plonge au contraire ses racines dans un terreau d’expériences fondatrices — enquête auprès des ouvriers de Wigan, guerre civile espagnole - au cours desquelles Orwell découvre le rôle capital que jouent encore dans le quotidien des hommes ordinaires les vertus de solidarité, d’honnêteté et de camaraderie, et qu’il nomme la common decency.

Dans ce qui reste encore aujourd’hui la meilleure biographie de l’auteur de La Ferme des animaux, Bernard Crick précise d’ailleurs au sujet de la guerre d’Espagne :

« En fait, Orwell croyait au socialisme auparavant, comme le prouve Le Quai de Wigan et des critiques écrites à cette époque. Mais il n’y croyait pas “vraiment” ; c’était une affaire intellectuelle et de la compassion morale pour la souffrance d’autrui. En Catalogne, il en fit lui-même l’expérience. Il avait cessé d’être condescendant, il avait plongé dans la camaraderie. »

Il revient à Michéa d’avoir été le premier à souligner la place centrale qu’occupe dans l’œuvre et la pensée d’Orwell la common decency, « ce jeu d’échanges subtil et compliqué qui fonde à la fois nos relations bienveillantes à autrui, notre respect de la nature et, d’une manière générale, notre sens intuitif de ce qui est dû à chacun », « ce sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas ».

A sa suite, et dans le droit fil de la formidable réflexion qu’il mène depuis des années sur le quotidien et ses manifestations, le philosophe Bruce Bégout s’essaie et réussit à conceptualiser ce qui ne l’est que difficilement, cette décence ordinaire ressortissant « à un sentiment spontané de bonté qui est, à la fois, la capacité affective de ressentir dans sa chair le juste et l’injuste et une inclination naturelle à faire le bien ».

Spontanée et naturelle, cette vertu se voit pourtant assignée par Orwell une fonction éminemment politique : « Il existe en effet dans la vie des gens ordinaires des qualités primordiales (désintérêt, solidarité, dégoût pour la domination) pour toute institution politique de la vie en commun » (Bégout).

En ce qu’elle est le strict contraire de l’idéologie, la décence ordinaire est le terreau affectif et psychologique où doit s’enraciner toute pensée qui prétend contribuer à l’égalité et à l’émancipation des hommes car « il y a dans la pratique de la décence populaire une manière de respecter les autres qui devrait permettre l’épanouissement d’une action politique libérée de toute volonté de domination ».

Proche des anarchistes par la méfiance instinctive qu’il a de toute volonté de puissance, Orwell ne s’en réfère pas moins à un conservatisme intelligent et responsable qui l’éloignent des messianismes annonciateurs d’immenses désastres :

« Chez Orwell [...], l’affirmation socialiste a toujours pour complément théorique un refus clair et décidé de toutes les variantes du déterminisme, d’économisme et, d’une façon plus radicale, de toute référence métaphysique à un “sens de l’histoire” dans lequel il suffirait de s’inscrire pour légitimer la totalité de ses actes." » (Michéa)

Mais cet attachement au réel et cette valorisation des actes et sentiments les plus ordinaires ne sont en aucun cas les signes d’un mépris pour l’intelligence et d’un sentimentalisme naïf :

« A la différence des bons sentiments, nés de la culpabilité ou du repentir, la décence ordinaire exprime une vie affective réellement ancrée dans une pratique sociale quotidienne. Elle ne relève pas tant de sentiments, variables et changeants, que d’une humeur vitale, une et même. C’est pourquoi elle s’apparente à une tonalité affective et éthique fondamentale. » (Bégout)

La common decency ne serait guère plus aujourd’hui qu’un slogan si George Orwell n’en avait pas fait, dans sa vie comme dans ses écrits, le principe même de son action, apportant ainsi les preuves de sa validité et de son efficacité. Engagé, Orwell le fut nécessairement, douloureusement et courageusement — ce qui justifie sans doute qu’il ait pu, dans une lettre, traité Sartre de « baudruche »...— et les chroniques qui parurent entre 1943 et 1947 dans Tribune sous le titre de A ma guise l’illustrent avec force ; à l’occasion du dixième anniversaire de ce journal, il justifiait ainsi sa participation :

« Tribune est le seul hebdomadaire existant qui fait un sérieux effort pour être à la fois progressiste et humain — c’est-à-dire associer une politique socialiste radicale, un respect pour la liberté d’expression et une attitude civilisée à l’égard de la littérature et des arts ».

Chacune des quatre-vingt chroniques que les Editions Agone ont eu la bonne idée de réunir dans leur intégralité et en un seul volume répond d’ailleurs à ce programme : s’y exprime une totale liberté de ton et de pensée, Orwell entretenant ses lecteurs des mille et un sujets dont cet esprit curieux de tout aimait à se saisir : vieux magazines d’avant-guerre et publicité pour public féminin, vertus et limites des nationalisations et défense d’Anatole France, disparition d’espèces animales et déclin de la croyance religieuse, sondages d’opinion et nationalisme écossais, il n’est pas de sujet bas s’il en est bien sûr de plus graves que d’autres.

Ces chroniques sont avant tout pour l’auteur de 1984 l’occasion de faire usage et démonstration d’une liberté de pensée qui se sait menacée ; à ceux qui le haïssent de ne point réciter le catéchisme soviétique, il rétorque :

« S’imaginer que l’être humain est un individu autonome est la pire des erreurs. La liberté individuelle dont on pense pouvoir jouir sous un régime despotique est un non-sens car nos pensées ne nous appartiennent jamais totalement. Les philosophes, écrivains, artistes et même les scientifiques n’ont pas seulement besoin d’encouragement et de gens qui les écoutent, ils ont aussi besoin de la stimulation constante d’autrui. »

Surtout, on le découvre sans cesse attentif à la langue et au style, se corrigeant soi-même d’un paragraphe l’autre, conscient que l’aliénation commence par celle des phrases, des rythmes et des mots. Aujourd’hui autant qu’hier, reste absolument nécessaire la critique orwellienne d’une modernité qui ne s’imagine plus que sous forme de technicisation, planification, surveillance, haine du passé, destruction de la nature et des formes de vie ancestrales, une modernité qui fait en même temps et pour les mêmes raisons le deuil de toute forme d’espérance et de tout souci de l’autre.

Aujourd’hui plus qu’hier, l’effort ne doit-il pas enfin porter sur la conservation, le raffermissement et l’extension des conditions qui garantissent l’existence, désormais précaire, de la décence ordinaire ?

Régis Pénalva, Le Nouvel Observateur du 07-10-08

*


« Ce triste patois »...

[George Orwell] livre bataille contre les tenants de la réaction, mais aussi contre l’intelligentsia britannique russophile au langage avili. C’est là sa grande affaire, à partir des années espagnoles. Il ne cesse de dénoncer l’ « abominable bouillie verbale » des marxistes jargonnants dont « la caractéristique principale est l’emploi systématique de métaphores toutes faites » et dresse même une liste d’expressions « passibles de la peine capitale », où l’on trouve, entre autres, l’incontournable « petit-bourgeois ».

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Orwell en 1934

« Le mouvement socialiste a bien mieux à faire que de s’embourber dans cette glu verbale, écrivait-il déjà dans Le Quai de Wigan, de se transformer en une association de matérialistes dialectiques ; ce qu’il doit être, c’est une ligue d’opprimés contre les oppresseurs. Il doit (...) écarter les libéraux à la bouche fleurie qui veulent l’écrasement du fascisme pour pouvoir continuer à toucher tranquillement leurs dividendes. » Cette hantise de la « lignification du langage », comme le dit Jean-Claude Michéa, est assurément un prisme, si ce n’est le prisme, à travers lequel l’oeuvre de George Orwell prend son sens. En témoignent les célèbres inversions langagières de La Ferme des animaux ou la novlangue de 1984, mais aussi sa critique des slogans publicitaires et de l’industrie culturelle de masse.

C’est ce qui conduit Jean-Claude Michéa, à la suite de Claude Lefort, à expliquer pourquoi la littérature, par essence résistante à l’idéologie, sera donc pour Orwell le moyen de décrire celle-ci et d’y résister. Mais, pour cela, il faudra que la langue anglaise, dominée par « l’anglais standard, ce triste patois qui est la langue des éditoriaux, des discours politiques et des bulletins de la BBC », se revigore par le « langage populaire » dont elle s’est coupée.

La littérature est donc l’instrument de la résistance à l’orthodoxie, d’où qu’elle vienne. [...]

Nicolas Truong, Le Monde diplomatique (sept. 1998).


Liens vers la vie et l’oeuvre de Georges Orwell :
biographie.net/George-Orwell
bibliographie avec couvertures des livres
Orwell diaries
George Orwell ou l’impossible neutralité (Essais, George Orwell)

*

[1Le terme de "libéral" , voire de "libéralisme", semble devoir faire retour aujourd’hui à gauche au moment même où, à droite, la crise aidant, on retrouve les vertus de l’Etat. C’est que la crise est aussi une crise du langage. Pour éviter toute ambiguïté sur le terme, je renvoie à la définition qu’en donne Jean-Claude Michéa dans le premier chapitre de L’empire du moindre mal : le libéralisme, dit-il, est l’idéologie moderne par excellence.

[2Alain Badiou martèle cette hypothèse.

[3On le vérifiera sans doute ça la semaine prochaine au congrès du PS à Reims.

[4Je souligne. A.G.

[5« Orwell, anarchiste tory », par Jean-Claude Michéa, Climats, 180 p., 16 euros.

[6« George Orwell, une vie », par Bernard Crick, Climats, 720 p., 26 euros.

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6 Messages

  • Albert Gauvin | 6 septembre 2020 - 19:28 1

    George Orwell
    Œuvres
    Trad. par Véronique Béghain, Marc Chénetier, Philippe Jaworski et Patrice Repusseau. Édition de Philippe Jaworski avec la collaboration de Véronique Béghain, Marc Chénetier et Patrice Repusseau

    Parution le 8 Octobre 2020
    Bibliothèque de la Pléiade, n° 651
    1664 pages, rel. Peau, 104 x 169 mm

    Ce volume contient : Dans la dèche à Paris et à Londres - En Birmanie - Wigan Pier au bout du chemin - Hommage à la Catalogne - La ferme des animaux - Mil neuf cent quatre-vingt-quatre - Croquis et essais (1931-1948).

    L’œuvre de l’écrivain britannique George Orwell, maitre de la dystopie, entrera dans la bibliothèque de la Pléiade le 8 octobre prochain. L’édition sera dirigée par le spécialiste et traducteur de littérature anglaise, Philippe Jaworski, déjà responsable des éditions de la Pléiade des textes de Philip Roth, Herman Melville, Francis Scott Fitzgerald et Jack London.

    Les deux grands classiques du romancier socialiste, 1984 (Gallimard, 1950) et La ferme des animaux (Champ libre, 1981), feront partie de la collection, accompagnés d’autres textes moins connus (Dans la dèche à Paris et à Londres, Gallimard, 1935, et Le quai de Wigan, Champ libre, 1982) ou plus franchement politiques (Hommage à la Catalogne, Gallimard, 1955, et Retour sur la guerre d’Espagne).

    Cette publication marque le 70e anniversaire de la mort de l’écrivain anti-totalitaire. Grasset a également saisi l’occasion pour acheter les droits français du roman graphique 1984 du brésilien Fido Nesti, adapté du chef d’œuvre d’Orwell. La parution mondiale est prévue pour l’automne, dans une traduction de Josée Kamoun, qui avait déjà retraduit le roman original pour Gallimard en 2018.

    En janvier 2021, ce sera au tour de Sarbacane de proposer son adaptation de 1984 en roman graphique, dans une interprétation de Xavier Coste (Egon Schiele, vivre et mourir, Casterman, 2012). Le livre sera agrémenté d’un pop-up en carton qui donnera corps au monde d’Orwell.

    L’œuvre de George Orwell tombera dans le domaine public au 1er janvier prochain.

    *

    L’Orwell essayiste a écrit de très nombreux essais, la plupart parus dans la presse de l’époque. Peu cependant traitent directement de la liberté d’expression et de pensée, thèmes chers s’il en est à l’auteur de La Ferme des Animaux et de 1984. Dans ce petit texte offensif, prononcé à l’occasion d’un événement en faveur de la liberté de la presse, Orwell s’insurge contre les discussions sur le sexe des anges quand elles ne sont pas de franches louanges envers le communisme soviétique et l’URSS. Il se livre ensuite à un plaidoyer prémonitoire et lucide sur la nature du totalitarisme et ses rapports avec la liberté d’expression, les écrivains et la littérature en tant que telle - la littérature avait en effet toujours été la passion d’Orwell, qui n’écrirait 1984 que quelques années plus tard. C’est dans ce texte qu’il faut lire la défense qu’en fait Orwell, dans des termes et au moyen d’analyses qui n’ont rien perdu de leur pertinence aujourd’hui.


  • Albert Gauvin | 18 janvier 2020 - 11:32 2

    Comment George Orwell est devenu un penseur visionnaire et iconique du XXIe siècle

    Son œuvre est souvent réduite à « 1984 » et à « La Ferme des animaux ». Pourtant, ses essais et articles permettent d’éclairer notre époque, du totalitarisme chinois aux « faits alternatifs ». LIRE ICI.


  • Albert Gauvin | 9 juin 2018 - 23:19 3

    « Il y a une composante élégiaque rarement remarquée dans “1984” »

    Josée Kamoun a été la « passeuse » de Philip Roth et de Richard Ford. Pour retraduire le chef-d’œuvre d’Orwell, elle a fait le choix du présent contre le passé simple. Entretien.pdf


  • A.G. | 13 février 2017 - 11:39 4

    Cette semaine, sur France Culture, Adèle VanReth consacre une série d’émissions à George Orwell.
    Première émission George Orwell, what else ? Comment Eric Blair est-il devenu George Orwell ?, avec Jean-jacques Rosat : professeur de philosophie et éditeur.
    Deuxième émission : Apologie de la décence ordinaire, avec Bruce Bégout.
    Troisième émission : De « La ferme des animaux » à « 1984 » : les dystopies au présent, avec Raphaël Enthoven.
    Quatrième émission : Orwell journaliste : "A ma guise, chroniques 1943-1947", avec Jean-jacques Rosat.


  • A.G. | 31 août 2014 - 12:42 5

    Le philosophe Jean-Claude Michéa s’exprime pour la première fois depuis la mort de Simon Leys, l’auteur des "Habits neufs du président Mao". Il revient aussi sur l’importance à ses yeux de l’oeuvre de George Orwell dont Leys, comme lui-même, était un admirateur. Cf. Simon Leys, le fléau des idéologues. Entretien.


  • A.G. | 11 mars 2013 - 00:29 6

    De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu

    Suite logique des essais précédents (cf. par exemple, "l’Empire du moindre mal" et Orwell et la " common decency "), encore un livre qui va irriter. L’auteur ne plaira pas à la gauche de gouvernement ni à la droite libérale ; une autre droite peu scrupuleuse tentera de le récupérer (malgré les nombreuses citations d’Engels) ; l’extrême-gauche ne saura pas quoi en faire, pas plus que les revenus de tout ou les anti-politiques. Un livre roboratif que, pourtant, Guy Debord (référence essentielle, avec Orwell, de Michéa) aurait peut-être apprécié...

    Pour vous faire une idée, lisez L’avant-propos et les premières pages des {Mystère de la gauche}.