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Stupéfiante Cécile Guilbert et Ecrits sous drogue de Sollers

D 23 novembre 2020     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Alors que Cécile Guilbert vient d’être honorée du Prix de la Critique de l’Académie française pour son essai « Roue libre » - un recueil de ses chroniques dans le journal La Croix, où elle capturait les travers et les beautés de notre époque -, il y a un an déjà, elle publiait un énorme pavé « Ecrits stupéfiants », 1400 pages, aux éditions Robert Laffont dans la collection « Bouquins » :

« Cette anthologie revisite l’histoire littéraire à travers un prisme spécifique : la prise de substances
Cécile Guilbert

« Une impressionnante anthologie recensant 220 textes d’auteurs qui ont goûté, décrit, se sont inspirés ou perdus dans les psychotropes, à la recherche du fameux « dérèglement des sens » rimbaldien. [1]

PARTIE 1 : Cécile Guilbert dans Ecrits stupéfiants


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La Genèse d’Ecrits stupéfiants

« A 14 ans, Cécile Guilbert se défonçait à l’éther et savait qu’elle voulait devenir écrivain. Les deux passions n’ont pas immédiatement été liées, mais au fil des « soubresauts de [son] existence », elles s’entremêleront et s’alimenteront.

L’aboutissement de ces parcours, littéraire autant que narcotique, est Ecrits stupéfiants. Drogues littérature d’Homère à WillSelf.. [2].

Ci-après Extrait d’un entretien de Cécile Guilbert avec Arnaud Jamin,
Diacritik,
17 septembre 2019

Je crois savoir que le processus pour aboutir à la sortie d’« Écrits Stupéfiants » a été long. Dans l’introduction, vous expliquez avoir commencé ce projet dans une frénésie il y a dix ans en 2010, l’avoir « mis aux arrêts » ensuite jusqu’à ressentir un violent dégoût en 2015-2016. On suppose que des négociations sur les droits de certains auteurs ont été des freins et le texte final implique assurément une ardente application. Comment est née l’idée d’un ouvrage anthologique ? L’entreprise doit-elle beaucoup à son caractère inédit ? Et maintenant que l’ouvrage est là, est-ce qu’il ressemble à ce que vous désiriez au départ ?

Jean-Luc Barré, éditeur chez Robert Laffont, m’ayant un jour demandé si j’avais une idée de livre pour la collection “Bouquins” qu’il dirige, j’ai aussitôt répondu en proposant cette anthologie sur les écrivains et la drogue car il me semblait depuis toujours que le sujet était à la fois évident et inédit. Certes, il existait des anthologies de textes sur le cannabis, la cocaïne ou des drogues diverses, mais aucune et dans aucune langue étrangère sur l’ensemble des substances ayant donné lieu à des livres tous genres confondus des origines à nos jours. J’avoue que c’est un sujet qui me tenait à cœur pour des raisons personnelles tenant à ma découverte concomitante de la littérature et des grands livres sur la drogue comme Les paradis artificiels de Baudelaire ou Le Festin nu, à ma vocation d’écrire et à mes débuts de consommation de stupéfiants vers 13-14 ans comme je le raconte dans l’avant-propos.

Un tel projet est par nature un work in progress étalé sur de longues années. Car outre les aléas de l’existence et la nécessité de s’aérer un peu en écrivant d’autres livres entre temps sous peine de saturation, il y a ce que l’on sait, ce que l‘on croit savoir et ce que l’on ne sait pas encore. Il y a des bibliographies à consulter, des livres centraux ou annexes à chercher, à trouver, à lire ou à relire. Et puis, hormis les décisions à prendre sur le choix des auteurs et des textes, se pose la question de la composition, du classement, de l’articulation du volume. Comment éviter les redites d’une introduction à l’autre quand un auteur fait l’objet de plusieurs entrées ? Comment faciliter la recherche d’informations pour le lecteur dont je n’imagine pas qu’il lira le volume d’un bout à l’autre mais picorera ce qui l’intéresse ? A cet égard, la composition de la table des matières, des intertitres des textes introductifs et de l’index est tout aussi décisive que le choix des extraits.

Naturellement, la question des droits qui implique pour l’éditeur de longues, fastidieuses et coûteuses négociations se pose d’emblée avec son cortège de choix drastiques et de coupes nécessaires. Car les drogues ayant entraîné l’écriture de nombreux livres dans la seconde moitié du XXe siècle, la plupart ne sont pas encore tombés dans le domaine public. Il y a également le revival récent de drogues anciennes (je pense notamment au protoxyde d’azote) ou récemment inventées (songeons respectivement aux psychédéliques comme le LSD et la mescaline très en vogue à partir des années 50, mais aussi aux amphétamines et à l’ecstasy) au sujet desquelles aucun texte n’est libre de droits – d’où leur nombre et leur longueur plus restreints.

Si je regrette, pour des raisons de coûts et de limite physique à l’objet livre lui-même, de ne pas avoir pu inclure certains textes de Bernanos sur la morphine, de Claude Pélieu et Gabriel Pomerand sur le LSD, d’Anna Kavan et d’Ann Marlowe sur l’héroïne, de Marcia Moore sur la kétamine, des extraits de The Amphetamine Manifesto d’Harvey Cohen et quelques autres comme Marin Amis, je les évoque dans les textes génériques sur les drogues et en donne des citations, ce qui fait qu’Écrits stupéfiants me semble pour un bon bout de temps l’ouvrage de référence auquel je pensais et que je désirais qu’il soit.

[…]

Comme je l’explique dans un texte liminaire du livre, le classement par familles de stupéfiants m’a paru le plus pertinent pour plusieurs raisons. D’abord son intérêt pédagogique car beaucoup de lecteurs sont ignorants des différences de nature et d’effet qui existent entre les différentes substances psychotropes (d’où ce terme générique “la drogue” à bannir absolument !). Ensuite pour sa mise en relief des drogues littéraires “reines” et des genres littéraires spécifiques qui leur sont associés.

Stupéfiante Cécile Guilbert : l’avant-propos du livre


13 novembre 2015, en route vers une fête quai de Jemmapes, une heure pile avant les premières rafales entendues du balcon... (photo @nicolasguilbertpari
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Ecrits stupéfiants ne le sont pas seulement par les substances et leurs effets dans les textes des écrivains sélectionnés, mais aussi par l’avant-propos autobiographique de Cécile Guilbert qui, à lui seul, vaut le détour et nous vous le présentons ici, in extenso :

AVANT-PROPOS
Cécile Guilbert : Des livres aux drogues et à l’abstinence
en passant par l’Inde et autres ivresses
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En tant qu’essayiste, j’ai toujours aimé écrire les livres que j’avais envie de lire. Bien que je n’ai pas à proprement parler écrit mais plutôt composé ce volume, il ne fait pas exception au désir que j’avais de le voir rejoindre ma bibliothèque et c’est sans doute pourquoi j’en ai eu l’idée. Que semblable anthologie n’existât pas me semblait depuis toujours incompréhensible si l’ on pense à l’immense intérêt de son sujet : les drogues, mais surtout la littérature et l’imaginaire des drogues - à savoir la somme d’expériences individuelles relatives à l’absorption de substances psychotropes enregistrées depuis que l’espèce humaine peuple la terre. À la vaste et sempiternelle question posée à travers les âges que ce livre réactive presque à chaque page - pourquoi se drogue-t-on ? - on verra que les réponses sont innombrables mais que les individus le font non pas pour étouffer les demandes de leur conscience ou la voix de leur raison, comme le croyait ce plat moraliste de Léon Tolstoï, mais pour s’augmenter : en sensations, en connaissance, en puissance. Mais aussi par douleur et chagrin, curiosité ou goût du fruit défendu, tout autant que pour s’éprouver autre et autrement qu’à l’ordinaire et s’ouvrir ainsi à une forme différente de conscience et de pensée, ni cognitive ni discursive. Mais tout bien réfléchi, « les stupéfiants se passent de justification », comme l’écrit Jacques Rigaut, qui, comme chacun sait, écrivit très peu parce qu’il préférait boire et se droguer.

Par ailleurs, si l’on s’avise que « la drogue » ( expression générique employée ici par facilité mais à bannir tant les substances psychotropes sont de nature et d’effets divers) est un phénomène d’ordre universel, un invariant anthropologique majeur ayant fait historiquement l’objet d’usages sacrés, rituels et thérapeutiques qui ont toujours précédé leur usage récréatif ou festif, et que, mieux encore, « la drogue » représente un « fait social total [3] » fort complexe puisqu’elle « se trouve associée tout à la fois au bon et au mauvais, à l’interdit et au prescrit, à la liberté et à la dépendance, au religieux et au profane, à la vie et à la mort, à l’acte gratuit et à l’exploitation économique [4] », convenons qu’il était nécessaire qu’un jour quelqu’un se dévoue pour recueillir le maximum de preuves tirées de cette immense archive.

Mais d’autres motifs que l’intérêt intellectuel de ce vaste sujet passionnant ont contribué à me jeter dans l’aventure vécue de cette entreprise déraisonnable. En l’occurrence mon histoire personnelle et mon goût de l’étude, tous deux marqués par les drogues et les livres. Car de même que je n’aurais jamais songé à écrire si d’excellents bouquins merveilleux, bouleversants, étonnants ne m’étaient tombés entre les mains durant l’adolescence, jamais je n’aurais été attirée par les stupéfiants si je n’avais lu au même âge certains textes tout aussi merveilleux, bouleversants, étonnants les concernant.

Pour aller vite, c’est ainsi (et fort banal) que Baudelaire et Burroughs ont donné corps circa 1977, en pleine explosion punk, à mes deux vocations précoces de jeune droguée et d’écrivain en herbe. Une simultanéité encouragée par la croyance naïve et très répandue que la défonce allait entraîner l’écriture de pages sublimes qui en retour la justifieraient. Ô cruelle illusion... partagée par beaucoup et que l’expérience dissipe toujours dès lors que l’on sait vraiment lire. Car s’il va de soi que la découverte de ses propres états modifiés de conscience peut pousser à l’autoanalyse, voire à la réflexion mystique et métaphysique quand on se rêve écrivain (moi, c’étaient plutôt la révolte et une certaine tendance à l’autodestruction qui m’animaient), l’influence directe de la drogue ne saurait conférer talent ou génie d’expression à qui n’en possède déjà : CQFD à travers ces Écrits stupéfiants qui le prouvent amplement et dont m’ont persuadée depuis longtemps certains fragments retrouvés dans un vieux cahier, à l’époque où je m’essayais à la poésie en prose dans la droite ligne du Spleen de Paris ...

Datant de mes seize ans, cette littérature d’imitation dérive en partie des joints que je fume sans trop m’en faire car la mollesse fainéante et rêveuse qu’ils provoquent, ce décalage ouaté gommant les aspérités du réel sont alors déculpabilisés d’emblée par leur innocuité supposée, un peu comme la cocaïne aux débuts de la carrière de Freud. Bien que [l’ « appel du 18 joint »- >139] 1978 réclamant la dépénalisation du cannabis m’échappe complètement à ce moment-là, il faut croire que flottait dans l’air un parfum de liberté, un Zeitgeist que l’adolescente que j’étais humait alors sans trop se poser de questions, roulant ses pétards devant le portail du bahut ou entre deux cours, multipliant les fumettes chez des copains, dans les boums ou en cachette à la maison, faisant alors brûler moult bâtonnets d’encens pour dissiper la fameuse odeur âcre et musquée.

Cependant, alors que je m’oblige à creuser ma mémoire pour rétablir la chronologie de mes premières expériences de ce que les décadents fin de siècle appelaient encore des « poisons UH », je m’aperçois que je galèje en prétendant que mes premières expériences concernèrent, comme (presque) tout le monde, la marijuana et le haschisch. Car en vérité, tout commença vers treize ans avec l’éther, lequel n’est pas à proprement une drogue ni un alcool mais un agent d’ébriété, si facile d’usage et si singulier d’effet que j’en prends la « mauvaise habitude » sans m’en apercevoir. Après tout, ces flacons ne sont-ils pas, comme jadis ceux de laudanum, en vente libre pour trois fois rien et tranquillement rangés dans la pharmacie familiale ? Jusqu’au jour où, quelques mois plus tard, alors que j’étais chez ma grand-mère pour des petites vacances, alertée par l’odeur de mon haleine ou de mon halo, elle me convoqua dans le salon pour me passer un savon mémorable qui commençait - je ne l’oublierai jamais - par ces éructations : « Éthéromane, maintenant ! il ne manquait plus que ça ! » Ce qui me renvoya en miroir l’image d’une certaine dépravation mais ne m’empêcha nullement de continuer d’en respirer de manière occasionnelle jusqu’à l’âge de dix-sept ans, comme parfois du trichlo, du gaz hilarant et autres solvants chers aux poètes du Grand Jeu.

Avec l’éther, je n’ai pas seulement découvert cette glaciation des nerfs et ce blanc toboggan d’oubli par lesquels l’esprit décolle de sa lourde enveloppe corporelle pour planer ailleurs - ciel ou enfer, qu’importe - mais, en même temps que ceux liés au sexe, les ravissements spéciaux et étrangement différenciés que produit le plaisir lorsqu’il est solitaire. Par la suite, s’il m’arrivera au cours de mon existence de consommer souvent des drogues à deux ou à plusieurs, je conserverai toujours le goût d’en prendre seule afin de mieux me concentrer sur ma jouissance ou l’observation curieuse de mon « état ». Car c’est également seule que j’aime lire, écrire, écouter de la musique et jouer du piano, instrument intensivement pratiqué de six à dix-sept ans par la sage jeune fille que je n’étais pas ...

De la même époque (j’ai alors quatorze ans) date également mon premier essai de LSD à l’occasion d’un voyage à Majorque où ma grand-mère maternelle (encore elle) m’emmène passer les vacances de Noël chez son fils et sa belle- fille qui ont décidé depuis quelques années d’y vivre avec leurs enfants, à savoir mon cousin Emmanuel, né un mois avant moi, mon quasi-jumeau, et ma cousine Valérie, de deux ans notre aînée. Marqué au fer rouge dans ma mémoire parce qu’il a commencé dans la joie pour s’achever en déchirements familiaux, ce séjour représente pour moi à la fois un éblouissement et une révélation. Le premier tient au cadre enchanteur où vit cette partie de ma famille : une ravissante finca joliment restaurée sise sur une douce colline au milieu des amandiers et des abricotiers, à quelques kilomètres de la mer, constamment baignée par la lumière hivernale et dorée de la Méditerranée. Mon oncle semble ne pas travailler (il dirige ses affaires à distance), ma tante peint des tableaux dans son petit atelier, leurs amis sont gais, cosmopolites, un joyeux mélange d’aristos bohèmes et d’artistes. Quant à la révélation, c’est celle de l’éducation « permissive » de mes cousins, bien plus rigolote que la mienne fondée sur les bonnes notes à obtenir, les horaires à respecter, toutes sortes d’interdictions larvées au sujet de la télé qu’il ne faut pas regarder, les BD qu’il ne faut pas lire, les cigarettes qu’il ne faut pas fumer, etc. À l’inverse, Emmanuel et Valérie vont et viennent comme l’air, courent la campagne en mobylette avec leurs copains, découchent quand bon leur semble, rentrent tard le soir ou tôt le matin, jamais surveillés ou si peu, jamais sermonnés par leurs parents (ce qui n’est pas vrai mais c’est l’impression que j’ai), avec, en arrière-fond, un cadre scolaire qui d’entrée de jeu ne pourra jamais lutter contre cette ambiance de vacances perpétuelles. Et puis mes cousins fument, pas mal, beaucoup même. Des clopes et des joints (là, je revois encore ma cousine dissimulant sa petite boîte à shit et son papier à rouler dans les multiples besaces qu’elle porte en bandoulière sur ses oripeaux de style « baba cool » fleurant le patchouli). Sur le moment, je n’ai pas conscience - cela viendra plus tard - des mauvaises influences reçues, des dégâts possibles du laxisme, d’une forme de détresse ou d’abandon que mes cousins éprouvent peut-être en étant si souvent livrés à eux-mêmes par leurs parents, dont j’apprendrai plus tard qu’ils possédaient du hasch et de la marijuana mal planqués dans les tiroirs de leurs tables de nuit. Non, tout ce que je constate et qui m’aveugle alors, c’est que mes cousins sont libres et moi pas ! Alors je les suis dans leurs désobéissances et leurs délires, fumant mes premières cigarettes - des Fortuna -, m’affublant des mêmes affûtiaux, faisant le mur au nez et à la barbe de ma grand-mère jusqu’à l’aube et réapparaissant deux heures plus tard au petit déjeuner, comme si de rien n’était quoique la mine assez décavée. La nuit venue et bien avancée, quand tout le monde est couché, Emmanuel et moi nous affublons de grandes capes noires et nous échappons de notre chambre assez éloignée de celles des adultes, qui donne de plain-pied dans le jardin, pour rejoindre le petit cimetière du village où nous nous époumonons à déclamer Les Chants de Maldoror sur les tombes... Et c’est ainsi que je me retrouve, je ne sais plus trop comment ni où, une belle nuit de décembre, à avaler avec lui, Valérie et quelques-uns de leurs amis plus âgés, mon premier buvard de LSD.

Qu’ éprouve-t-on ? que voit-on ? des choses merveilleuses, n’est-ce pas ? des spectacles extraordinaires ? Est-ce bien beau ? et bien terrible ? et bien dangereux ? À ces fameuses questions posées par « les ignorants aux adeptes » et qui ouvrent « Le théâtre de Séraphin » de Baudelaire, je ne peux plus répondre avec précision, n’ayant hélas pas noté sur le moment les impressions et les sensations qui pourraient aujourd’hui faire l’objet d’un compte rendu réécrit. Tout ce que j’en puis dire, c’est que l’expérience est si neuve et si forte, les altérations sensorielles si puissantes et déstabilisantes qu’il me faudra attendre une bonne douzaine d’années avant d’en renouveler l’aventure nocturne, désastreuse celle-là, à Chicago où je venais d’atterrir en compagnie d’un jeune homme qui n’avait jamais rien pris de sa vie, mais bon... revenons plutôt à la précédente. Vécue en plein air, au sein de la nature, dans un environnement calme et sécurisant au son de la chanson Hotel California des Eagles dont je réalise seulement maintenant que les paroles résumaient en partie ce que nous vivions (This coud be Heaven or this could be Hell… I had to find the passage back to the place I was before), je me rappelle avoir attendu avec impatience que « ça monte », que « ça vienne », puis d’une nuit passée comme un rêve, un très étrange songe éveillé comportant des distorsions visuelles, [des tête-à-queue verbaux, des incohérences multiples et toutes sortes de modifications de la conscience de l’espace et du temps ] qui passait au milieu des arbres et des lumignons tandis que nous étions allongés au bord d’une piscine où nul ne plongea jamais malgré la violence du « truc ». Un voyage onirique dont il était impossible de contrôler les images ou les visions flottantes toutes baignées d’ondes surprenantes et plaisantes, plutôt cocasses et nullement anxiogènes qui repassaient en boucle comme le hit des Eagles, quoique le trip fût long et que je me fusse impatientée de savoir quand ses effets se dissiperaient. Est-ce alors aux Baléares, en cette fin de l’année 1977, que j’ai fumé mes premiers joints ? Peut-être, ma mémoire peine à préciser la date car c’est plus tard que j’écrivis mes premiers textes et poèmes, qui furent souvent rédigés sous l’effet de la drogue ( comme quoi le souvenir de les avoir écrits et la mémoire de ce moment inaugural d’écriture sont infiniment plus importants que celui où j’ai été « stone » pour la première fois).

Quatre ans plus tard, alors qu’Emmanuel se tuerait dans la nuit du 29 décembre 1980 et que mes parents m’annonceraient d’abord qu’il avait eu un accident de moto (il s’était en réalité suicidé dans sa chambre dans des circonstances bizarres où je n’ai jamais su et ne saurai sans doute jamais si la drogue a joué un rôle), ce terrible malheur ne troublerait en rien (je m’en étonne aujourd’hui) ma consommation occasionnelle d’éther et de cannabis. Est-il vrai que l’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ? Emmanuel l’avait été. Tragiquement. Trop. Mais il faut croire que la vitalité et l’énergie de vivre étaient en moi si puissants que, passé l’acmé de ce grand chagrin, elles reprirent le dessus avec leur cortège de prises de risque propres, paraît-il, à cet âge - ce qui n’empêche pas d’être inconsolable.

Les lycéens qui consomment aujourd’hui, dans un contexte de banalisation totale, beaucoup plus de joints et d’alcool que nous à l’époque auront peut-être du mal à comprendre que le fameux« dérèglement » rimbaldien de tous les sens avait alors, pour beaucoup d’individus de ma génération, valeur de manifeste et de vade-mecum presque pris à la lettre. Combien en ai-je connus, ivres d’absolu, de poésie ; de révolte, enragés du désir d’éclater le conformisme de la famille et de la société dont certains allaient jusqu’à se rêver les futurs « suicidés » ? Beaucoup. Quant à moi, devenue pensionnaire dans une institution catholique non mixte suite au dérapage de mes résultats scolaires à la fin de la troisième, j’entendais bien aussi mettre en œuvre le programme de l’auteur du Bateau ivre en fumant, buvant, dormant peu, séchant systématiquement la cantine et le goûter pour m’affamer, avoir des « visions », des éclairs de pensée, des illuminations et même du génie ! Je vivais alors dans un état de prodigieuse exaltation, nerfs à vif, noircissant carnets et cahiers, m’imaginant incomprise, maudite, sublime, perdue pour toutes les causes sauf celle de l’insurrection verbale. J’en étais là, à faire tourner en bourrique les bonnes sœurs et à récolter les heures de colle quand en 1979, à l’occasion de vacances de fin d’année passées chez des amis de mes parents à Montréal, je fis de manière totalement inopinée la connaissance d’une nouvelle drogue inconnue au bataillon des Phantastica et des lnebriantia qui étaient alors les deux seules familles de stupéfiants que je connaissais un peu : la cocaïne.

C’est la nuit, des gens un peu plus âgés que moi rencontrés quelques jours plus tôt dans une boutique de disques m’ont emmenée un soir dans un night-club où nous buvons des cocktails, dansons, sautons en l’air sur Highway to Hellet 1 Will Survive - c’est aussi le moment des tubes de Village People (YMCA, ln the Navy) et de l’increvable Born to Be Alive de Patrick Hernandez... Vers deux heures du matin, enhardi sans doute par la vision de la jeune délurée que j’étais (plus l’âge de Lolita mais mineure tout de même), un type inconnu de vingt-cinq ou trente ans se met à danser un long moment avec moi, à me draguer, puis au bout de quelques morceaux veut m’emmener dans sa voiture. Déjà ivre, j’accepte, le suis dans sa bagnole où nous nous installons à l’avant ; il veut m’embrasser, j’y consens, nous flirtons un peu, il voudrait bien aller plus loin, pas moi, mais il est cool et ne me force pas, n’insiste pas, nous nous mettons alors à discuter de musique comme de bons camarades. À un moment, il sort de sa poche de jeans un petit paquet - « de la coke », dit-il - et, sans me demander si j’en ai déjà pris, me propose de sniffer une ligne, ce que j’accepte sans barguigner pour ne pas faire la bégueule et par curiosité (rétrospectivement, je m’étonne de nouveau de cette confiance spontanée envers un inconnu qui aurait pu me fourguer n’importe quoi, de l’héroïne, une saloperie ou même de la cocaïne trop pure dangereuse pour le cœur, mais pense-t-on à son « système cardio-respiratoire » à cet âge ?). J’assiste alors à ces gestes que je verrai si souvent se renouveler plus tard et accomplirai moi-même dans les toilettes des boîtes de nuit, les fêtes, et même sur ma table de travail : le dépliage de la petite feuille blanche composant le paquet, la poudre blanchâtre séparée par la carte de crédit ou la lame de rasoir, le billet de banque roulé (ici un dollar canadien) fourré dans la narine pour inspirer la ligne remontée progressivement en collant au papier, le résidu recueilli au bout des doigts et passé sur les dents... L’effet est assez rapide, montée directe au cerveau, sensation de fraîcheur et d’euphorie très agréable en dépit de l’arrière-goût un peu amer dans le gosier : j’aime ça et j’aimerai toujours en prendre (même goût pour les amphétamines) pour sortir, m’amuser, aller danser au Palace ou aux Bains, et même, dans les années 1990, festoyer ou travailler toute la nuit quand il faut rendre à temps un article ou un manuscrit à un éditeur. Or cette nuit-là, à Montréal, je suis juste excitée mais n’ai toujours pas envie de coucher avec ce type qui nous refait une ligne, avec qui je continue de flirter et que je convaincs au bout d’une heure ou deux de me ramener à la maison. Là, dans ma petite chambre, tandis que mes logeurs sont profondément endormis, toujours excitée et fascinée par ce nouvel état physique qui repousse d’heure en heure celle du sommeil, je me rappelle juste avoir noirci jusqu’au milieu de la matinée des feuillets égarés depuis.

L’objet de cet avant-propos n’étant pas d’entrer dans le détail de mes expériences de drogues mais de relater l’histoire d’une curiosité précoce et d’un apprentissage progressif de leurs différents effets durant vingt-cinq ans de consommation - exceptionnelle pour certaines, plus ou moins régulière pour d’autres -, j’en viens maintenant à la période de mes études qui dura jusqu’en 1988, au cours de laquelle je fis d’autres découvertes, délaissant quelque peu l’écriture qui avait tant magnétisé mon adolescence. Car après mes débuts dans l’éther à treize ans, mon initiation au cannabis et cette expérience longtemps restée unique de LSD l’année suivante - consommations, on l’a vu, suivies d’une première prise de cocaïne à seize ans -, je découvre vers dix-neuf ans deux faits d’importance. Le premier, c’est qu’inhaler de l’héroïne est extrêmement plaisant, à mille lieues des clichés atroces sur les junkies hagards aux avant-bras ravagés par les piqûres dont les adultes et la presse nous avaient seriné la déchéance assurée, au moment de la bruyante parution des confessions de la jeune toxicomane de Berlin, Moi, Christiane F. .. , à la fin des années 1970. Bien sûr, j’avais connu, adolescente, des héroïnomanes qui avaient fait de la prison et même des overdoses, des cancres et des types paumés pour la plupart, dont les teints d’endive me dégoûtaient et m’avaient toujours dissuadée de me piquer. Mais là, après mes étincelles au lycée, mon bac frôlant la mention très bien, le brillant livret scolaire qui me permettrait d’intégrer hypokhâgne au lycée Henri IV dans un contexte tout ce qu’il y avait de bourgeois et parisien, une reniflette d’héro de temps en temps, franchement, ce n’était pas bien méchant, sans doute rien à voir avec le grand « flash » mais une sensation de détente planante accompagnée de volupté grisante dont j’arrêterai les frais quand je voudrai. Et c’est bien ce qui se produit quand je constate qu’une assuétude insidieuse et larvée s’installe peu à peu, qui passe par la préoccupation constante de l’ « approvisionnement ». Ayant commencé par en prendre une fois par semaine, de manière purement récréative avec certains amis, j’ai progressivement l’envie d’en prendre plus souvent, plusieurs fois par semaine, puis presque tous les jours, ce qui m’oblige à ne plus les « taper » mais à y dépenser une partie du peu d’argent que j’ai, et finalement quasiment tout mon pécule mensuel en ne pensant plus à rien d’autre. Au bout de quelques mois, réalisant que la dépendance physique n’est pas un vain mot mais convaincue que je suis et serai toujours plus forte que cette merde, je saute sur la proposition que me fait ma marraine de passer des vacances estivales dans le Midi pour « décrocher » - exit l’héro. Surmonter l’épreuve de ce petit sevrage a des conséquences inattendues : il achève de me persuader que je peux sans danger poursuivre mon exploration des « toxiques ». Ce qui me mène à ma seconde découverte d’ampleur : à savoir que fumer du shit, de qualité généralement médiocre à Paris (sauf exception venant d’Afghanistan), n’a rien à voir avec son ingestion sous forme de confiture ou de pâtisserie bien nommée space cookie, mode de consommation qui avait été celui du fameux Club des haschischins et de leurs homologues Beat dans le Tanger des années 1950-1970.

Nous sommes en 1983, je suis déjà à Sciences-Po, entourée d’une joyeuse bande de copains rencontrés par l’intermédiaire de mon amoureux de l’époque. Tous en fac ou étudiants rue Saint-Guillaume, issus d’excellentes familles dont nul ne songe alors à sonder les failles et les drames, tous fument, se piquent à l’occasion, certains ayant déjà essayé les champignons, le LSD et même la mescaline. Avant d’entamer notre année d’étude, nous décidons de prendre quelques vacances début septembre et ça tombe bien, mon oncle et ma tante me proposent leur finca majorquine, ayant emménagé pour leur part dans une autre maison plus grande sur une colline des environs. Nous sommes quatre, mon amoureux et moi et deux autres amis, embarqués pour Barcelone où nous passerons trois jours avant de prendre le bateau pour Palma. En Espagne, la permissivité se poursuit après la grande movida madrilène, le shit se trouve à tous les coins de rue, le Barrio Chino où nous avons pris deux chambrettes dans une pension minable regorge de dealers. Nous faisons notre marché tous les jours, fumons dans nos chambres, sortons jusqu’au bout de la nuit, picolons pas mal, mangeons peu, les grammes s’envolent et notre fric aussi. L’avant-dernier soir, marre des pétards, nous décidons d’acheter une énorme boule de hasch que nous coupons en quatre sur le guéridon d’un café et avalons chacun avec un grand verre d’eau... La suite ? Une « fantasia » d’anthologie enquillant les descentes mentales de montagnes russes dans une explosion continue de rires hystériques, d’« hallus » en tout genre sur les enseignes, les néons, les piétons, les bagnoles... fracassés que nous sommes par le chaos, le vacarme nocturnes de cette ville en rut que nous ne connaissons pas mais explorons à travers rues et ruelles où nous errons, nous paumons, ne retrouvant plus les Ramblas, ni notre quartier et encore moins notre hôtel, les entrailles en proie aux munchies, nos têtes éclatées, délirantes, abêties, nos corps en sueur jusqu’à l’aube grise où, pour nous calmer, Antoine, le plus expert, nous convainc d’acheter à un dealer quatre comprimés de Rohypnol pour « descendre » un peu du manège, nous calmer, pouvoir enfin aller nous écrouler dans notre pension retrouvée par miracle - bonjour la drogue douce ! Ruinés, crevés, défaits, nous rejoindrons finalement Majorque où, bien ravitaillés en drogue mais le porte-monnaie à sec, nous n’aurons pas d’autre solution que le vol dans les épiceries pour nous nourrir...

J’ai un peu évoqué dans Les Républicains, roman qui revient sur mes années d’études, ainsi que dans ma préface aux œuvres complètes de Bret Easton Ellis — écrivain souvent croisé dans les boîtes de nuit quand j’habitais à New York en 1988 — la cocaïne très présente dans mon existence durant les années 1980 — je n’y reviens pas. M’amuse encore, cependant, le souvenir de mes derniers space cookies absorbés au petit déjeuner à Amsterdam où, après avoir passé le concours d’entrée de l’ENA, j’ai organisé avec une condisciple un très sérieux colloque sur les problèmes de défense européens, que nous suivons l’une et l’autre pendant trois jours dans une hilarité exceptionnelle face à un Pierre Hassner déboussolé et des membres de l’état-major français perplexes...

Plus décisive, semble-t-il, l’inflexion se produisant au début de la décennie suivante qui coïncide avec mon mariage, mes débuts littéraires dans « L’Infini » (tout un programme), une désaffection progressive pour les substances psychotropes inversement proportionnelle à ma boulimie de littérature tant j’ai le sentiment que mes études m’ont éloignée de ma vieille passion. Mon désir d’écrire allant de pair avec la volonté de me refaire l’oreille et d’élargir mon clavier verbal, lire tout Saint-Simon, tout Nabokov, tout Gadda ; relire Proust et Kafka, Chateaubriand et Sade, Breton et Genet me fait découvrir un état d’addiction pas moins intéressant, quoique de nature différente, de la dépendance physique ou psychologique associée aux stupéfiants. Et même si je fume toujours des joints, sniffe quelques lignes de temps à autre et continue de porter aux drogues « hallucinogènes » le vif intérêt qu’elles méritent (je pense toujours que leur dangerosité est si faible que leur consommation devrait faire partie des « droits de l’homme »), je ne dirai pas que j’ai fait le tour de la question, très loin de là, mais les psychoactifs m’intéressent moins et parfois m’angoissent.

Au fil des années, j’ignore pourquoi mais l’herbe sur laquelle nous mettons la main, mon mari et moi, me semble porteuse d’effets de plus en plus violents. Si j’aime toujours en fumer pour passer le temps différemment, faire l’amour, sortir défoncée dans les rues de Paris pour en briser la routine et transformer ce qui m’entoure en théâtre insolite, je ressens de plus en plus souvent, surtout au lit, une oppression thoracique, une sensation de mort imminente, des craintes incontrôlables, bref, toutes sortes d’effets très désagréables où dominent toujours l’angoisse, la peur, puis la peur d’avoir peur, l’angoisse de l’angoisse - alors à quoi bon ? C’est pourquoi j’ai raté la décennie de l’ecstasy et toutes les drogues synthétiques qui ont suivi, trop occupée par ailleurs à écrire, ramer pour gagner ma vie et voyager, notamment en Inde dont je m’aperçois qu’elle coïncide avec l’Orient de mon âme. Et tandis qu’un autre siècle s’annonce dans son cadre métaphysique à la fois décomposé et durci, que la technologie fait main basse sur les psychismes humains et que surgissent des myriades de zombies aphasiques bien décidés à s’exploser pour massacrer des milliers de leurs semblables, les années 2000 se révèlent passionnantes et terribles.

Familière depuis ma jeunesse, l’Inde représente pour une partie de ma famille une sorte de « patrie spirituelle » : ma marraine a été initiée au yoga à Madras dans les années 1970 par le maître Desikachar avant de devenir un professeur réputé et les cendres d’Emmanuel ont été dispersées dans une rivière sacrée du Kerala où ses parents et sa sœur ont reçu, depuis sa mort, l’enseignement d’un grand sage issu de la tradition de Shankara et de l’ Advaita Vedanta. Or je n’y suis moi-même jamais allée, jusqu’à ce que l’annonce du cancer du cerveau de mon oncle, retiré auprès de son maître comme un samnyâsin afin de finir ses jours dans son ashram à la fin des années 1990, m’oblige à l’y rejoindre pour lui faire mes adieux. Autre éblouissement, autre révélation... S’ensuivent plusieurs voyages avec mon mari, au Nord comme au Sud, mais surtout dans la vallée du Gange et à Calcutta. Explorations extraordinaires de Bénarès où je contemplerai des journées entières, fascinée, des ascètes à demi nus en position du lotus, couverts de cendres et ivres de bhâng devant les bûchers funéraires consumant sans interruption depuis des millénaires le grand feu d’ Agni... Éblouissements négatifs devant les sâdhu tantriques de la secte des Aghorï buvant et mangeant à même les crânes humains dans cette odeur de chair brûlée plus enivrante que tous les parfums du monde... et puis des stocks d’études, de textes, de livres, c’est-à-dire toujours plus de silence et de repos, de connaissance et de beauté à travers lesquels je ressens que mon esprit et mon corps mutent, s’affinent, s’affûtent. Il me semble que je refais, toutes proportions gardées, le même parcours que tous ceux qui ont fini par s’éclairer eux-mêmes en connexion avec l’Asie, libérés des illusions phénoménales et de l’ego. Ainsi Ginsberg : « Je ne veux plus être dominé par cet élément non humain, ni même dominé par l’obligation orale d’élargir mon champ de conscience par de telles méthodes. Je veux simplement être mon cœur, qui voulait être, et être vivant. » Mais aussi Kerouac : « Je ne veux pas être un héros ivre de la génération souffrant partout avec chacun - Je veux être un saint tranquille vivant dans une cabane en pleine méditation solitaire de l’esprit universel. » Moi aussi désormais, je veux certaines choses et n’en veux plus d’autres, même si la « volonté » est précisément ce dont j’aspire métaphysiquement à me défaire au profit d’une patiente et calme endurance au monde d’où participe cette remarque de Michaux que je fais mienne : « Les livres, spécialement les livres de et sur l’Inde que j’avais étalés à ma portée, sont devenus substance, substance et révélation ; et sans y songer, ma main sans moi rendant hommage à la drogue qui nous a transformés, s’adressant à elle comme à un être spirituel écrit : "Ô Toi ! Toi qui rafraîchis les Védas ... " »

Fin 2003, j’ai fêté mes quarante ans dans une orgie de cocaïne mais c’était juste pour rire, et depuis, plus rien. Si j’ai longtemps regretté de n’avoir jamais eu l’occasion d’essayer la mescaline et me serais longtemps damnée pour fumer de l’opium [5], tant pis, c’est trop tard, je crois que je n’en ai plus envie et mourrai pucelle de ces plaisirs éprouvés par procuration en élaborant ce volume. L’heure est plutôt au repli intérieur, aux conversations choisies, à l’aventure de la liberté libre qui augmente les forces au lieu de les déliter. Quand tout est matériellement difficile et spirituellement périlleux, reste à trouver les « pas de côté » qui sauvent, comme l’amour, l’amitié ou encore la meilleure défonce du monde : un certain rapport au Temps. Pour moi, il passera par l’écriture joyeuse de L’Ecrivain le plus libre (2004) braquant ses feux sur le siècle des Lumières et celle de Warhol Spirit (2008), mettant le cap sur le taoïsme pour éclairer au crible du vide et de la vacuité l’une des personnalités les plus méconnues de notre temps et surtout en tirer la grande leçon « orientale ». Et quand viendra celui des épreuves et des douleurs (notamment l’expérience racontée en 2012 dans Réanimation et le « coup de grâce » de la mort brutale, en janvier 2014, de mon jeune frère amateur notoire de « paradis artificiels » ), j’avoue que je serai sauvée par ce pli pris dans l’approfondissement de la santé et l’équilibre de mes facultés.

Entamé sur les chapeaux de roue en 2010, interrompu deux ans plus tard par les nécessités de l’existence, sporadiquement mis aux arrêts et objet d’un violent dégoût en 2015-2016, il est peu dire que ce volume d’écrits sur les drogues représente pour moi davantage qu’une longue entreprise menée à bien. Si ses soubresauts ont été ceux de mon existence récente plusieurs fois bousculée, transmutée, retournée à travers une sorte d’initiation dispensée au plus fort de l’angoisse, sa mise au point finale coïncide avec une forme de sérénité retrouvée qui me rend heureuse. Mais après tout, ses récits ne sont-ils pas à l’image de la vie même, tout à la fois joueuse et risquée, traversée d’effrois et d’extases, illuminée par la connaissance par-delà le bien et le mal, la culpabilité et l’innocence ?

Cécile Guilbert,
Paris, octobre 2018.


GIF PARTIE 2 : Ecrits sous drogue de Sollers

Sollers figure-t-il dans cette anthologie ?

Oui, Sollers y figure avec deux textes : l’un extrait de son livre « H » et l’autre, en conclusion pour dénoncer les méfaits de ces substances, l’évocation d’un mauvais trip dans Medium.

"H"

Au chapitre CANNABIS, p. 865 on y trouve la section : Philippe Sollers (né en 1936)

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« Les drogues produisent un effet d’accélération, permettent des associations d’idées et de mots plus rapides, lèvent des inhibitions, favorisent l’apparition du comique », a confié Philippe Sollers, qui n’a jamais fait mystère d’avoir écrit « avant, pendant ou après des expériences d’états hallucinatoires - et même sous amphétamines.

Ecoutez ici, Sollers, parler des drogues et de « H ». C’était dans l’émission « A Voix Nue » du 20/01/2017

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S’il a tâté plusieurs fois du LSD et de la cocaïne, les préférences de ce signataire de l’« Appel du 18 joint » (1976) vont au haschisch afghan et à la marijuana, découverts dans les années 1960 et régulièrement consommés jusque dans les années 1980. Des accélérateurs de perception dont trois romans révèlent l’empreinte : Lois (1972), H (1973), où apparaît l’écriture « percurrente » (substitution de la scansion à la ponctuation) qui culminera dans Paradis ( 1981) et Paradis Il ( 1986). Jamais démenti, l’intérêt de Sollers pour les modificateurs de conscience non létaux s’est également manifesté dans Médium (2014), roman où il est question d’une substance mystérieuse nommée « la dose ».

Voici l’extrait de‘’H’’ qui suit, proposé par Cécile Guilbert. Pour ma part, suis toujours resté allergique à cette écriture de la période expérimentale de Sollers, à cette écriture « percurrente » (substitution de la scansion à la ponctuation). Même si Sollers dans des performances de lecture voix haute de Paradis a montré que ces textes peuvent être dits avec talent. Dits par un virtuose, oui, mais lus par le plus grand nombre avec facilité et plaisir, non, - du moins je ne fais pas partie des zélateurs qui trouvent ça génial (l’absence de ponctuation).
Pourquoi se priver des aides à la lecture que sont la ponctuation, les majuscules, le découpage en phrases et paragraphes avec ses retours à la ligne, ces blancs, ces interlignes, qui participent du sens mais aussi de l’esthétique du texte ? Cette écriture sans ponctuation relève pour moi de l’amputation du corps du texte. On peut vivre amputé - et même accomplir des prouesses -, mais c’est tellement mieux de ne pas être amputé !

On sait aussi qu’il est bien des chefs d’œuvre dont la lecture est difficile !

Mais quand en plus l’écriture sans ponctuation se double de l’amputation du sens - sous l’effet du hash, ou autre substance -, écriture débridée, complètement désinhibée de toute contrainte où les associations d’idées et de mots se font dans l’incohérence la plus totale, je jette l’éponge. C’est pourtant ce que vous pouvez découvrir dans l’extrait de H sélectionné par Cécile Guilbert. A dessein, dans une anthologie sur la drogue. Ma première réaction a été de ne pas publier cet extrait. Mais peut-être suis-je un poil trop cartésien pour apprécier ce niveau de "comique" né de la drogue, qui me semble plus adéquat pour la « poubellication » plutôt que la publication pour reprendre le mot de Lacan ?. Sollers est un fidèle de Lacan, envers et contre tout ; un des seuls à le soutenir quand il était honni de tous., (ce qui est à porter à son crédit).
Quant à mon opinion sur cet extrait, elle n’engage que moi. Libre à vous de penser autrement, c’est pourquoi j’ai finalement choisi de le publier, in extenso. A vous donc de vous faire votre propre opinion, en découvrant l’extrait de « H » proposé, illustration des « tête-à-queue verbaux, des incohérences multiples et toutes sortes de modifications de la conscience de l’espace et du temps » que notent les spécialistes des effets de ces substances.

Pour une vue moins sélective, et moins partielle du livre, un lien vous est proposé en fin d‘extrait.

L’extrait de H :

[...] c’est ce bon platon qu’en s’rait halluciné s’il venait faire une balade de notre côté autrement que dans les dissertations de philo ou plus sourds effets de manchette le conseil des sages frémit en retrait et alors plutôt la défonce le cheval la blanche plutôt la croche elle-même et le garçon fille saupoudré d’herbe drrrrrring va te faire sonner l’étincelle reste cool sur ton tabouret flippé sec sniffé et ça y est le vaste et l’eau qui suinte les mots disent difficilement ce qu’ils ont pour fin de nier dix films par seconde ça fait monter le savoir caché que personne n’enseignera jamais et pour cause tu creuses ta tombe avec ta queue sous le bleu du convoi horizon brouillé et il y a au-dessus leur vague la grande vieille vague oubli de la terre promise fairest isle all isles excelling seat of pleasure and love allume le tube apprends à patienter en néon l’endroit est finalement très comparable à un mur graffité de chiottes où chacun se fait son fiat lux se colle au rocher et c’est vrai de la bibliothèque comme de l’usine t’as partout les traces de la solide immense main d’empoignade qui barre l’humanité sur terre sur mer dans les airs ça n’est pas pour rien que les plus malins ont prêché ce truc de démiurge l’univers entier sous la loi de l’enculeur magistral même s’il y a cette conception plus profonde de la combinaison tourbillon fortuite même si tu couvres le tout par l’évolution mais on sait ce qui attend les parfaits d’ailleurs marqués de comiques bûchers allumettes flambées et cqfd dommage en un sens qu’on ne brûle plus aujourd’hui les mecs de ce genre la guerre se passe dans la chimie c’est schnouf contre schnouf au plus près du système nervure filaments sans rêves écho du brutal et là t’as droit au rien ne naît d’aucune manière bien que naissant de toutes parts ça te fait une belle jambe en plein dans ses fourmis rouges tu peux aussi te rappeler que ceux qui admettent le devenir de la pensée ressemblent à ceux qui voient un pas dans le ciel tiens asseyons-nous là un instant sous les sapins noirs protégeant la mousse quelle belle journée comme ça s’emboîte taches sur taches ce qu’on voit est parfois tout près de ce qu’on écoute limit of the diaphane why in diaphane adiaphane if you can put your five fingers through if it is a gate if not a door shut your eyes and see c’est curieux ces coïncidences on dirait qu’il y a des trous dans le scénario peut-être-même dans chaque globule embrasse-moi doucement que je sente l’autre et son sens fibreux son creux sous la langue sa nourriture d’air son appel de sein détourné hors cible au fond c’est comme si on était conduit heure par heure par ce chiffon rouge recouvrant 1’ épée et ça bouge et ça se défile et on y va bravement parmi les clameurs aristote aurait dû assister à ça l’introduire dans son de caelo flusht entasse crâne sur crâne voilà comment nous sommes ici près de la terre fraîchement creusée

VOIR AUSSI

imagine que je me coupe une boucle de cheveux que je la dépose là sur ce tertre imagine que nous répétions tous les anciens gestes libations invocations rituel marqué pour tresser le vide avant de passer à l’action s’enfonçant depuis le futur attends attends c’est le moment de reprendre ça de façon plus large [...]

Evocation d’un mauvais trip par Philippe Sollers, dans Medium

À rebours des récentes fictions françaises de Mathieu Lindon, Marina de Van ou Kevin Orr, exclusivement centrées sur la réalité de l’addiction au détriment de toute l’ancienne problématique récréative, hédoniste et cognitive liée à l’imaginaire littéraire des stupéfiants, Philippe Sollers, familier du haschisch et des amphétamines, imagine dans Médium (2014) une mystérieuse substance dont le narrateur fait grand et bon usage à Venise. Dispensatrice de sensations intenses, possédant la faculté d’élargir la conscience et la connaissance, dépourvue d’effet létal et de tout caractère addictif, bref, « antiproduit » par excellence car puissante arme de « contre-folie », « la dose » qui se rapproche du soma et du népenthès serait-elle la drogue idéale ?

« Quand je viens de Paris, je prends le dernier vol d’ Air France, le vendredi soir à 21 h30, arrivée à Marco Polo à 23 heures. Avec un motoscafo à toute allure, je suis chez moi peu avant minuit. Tout le quartier dort, pas un bruit. Je repars le lundi en fin de matinée, j’ai mes rendez-vous à Paris dans l’après-midi.

Ce week-end va rester mémorable. J’ai pris, le samedi matin, une dose trop forte, et je me suis vite retrouvé en état de désagrégation violente. Là, le corps ne sait plus où il est, il a juste une perception de lit et de chambre, mais le lit flotte, la chambre est ouverte à tous les vents, elle devient, comme le cerveau bousculé, sans limites. Drôle de truc, d’avoir un cerveau cosmique, et de ne plus savoir qui l’on est. Vous êtes en pleine hémorragie de mémoire, comme un mourant dans sa vision panoramique des moindres détails de son existence, mais aussi au-delà, flot des générations, bloc d’humanité animale, prolifération d’atomes, collisions de particules dont vous n’avez pas la moindre représentation. Les « coups de mémoire ». eux, se présentent comme des sphères autonomes, planètes délirantes fonçant vers l’avalement des trous noirs. Vous êtes un trou noir dans un univers à cordes.

Oui, à cordes, comme des milliards de violons jouant chacun une partition différente. La souffrance est énorme, vous respirez quand même (mais rien ne le prouve dans une sorte de coma lucide. Au bout de deux ou trois heures vous retrouvez un bras, une main, puis une jambe, et, selon toute probabilité, un visage.


[1Luc Vinogradoff et Romain Geoffroy, Le Monde. du 21 novembre 2019

[2Luc Vinogradoff et Romain Geoffroy, Le Monde. du 21 novembre 2019

[3Michel Perrin, Autrement, n° 106, avril 1989.

[4Ibid.

[5Signe de ma précoce fascination pour les paradis artificiels orientaux, Je seul opium auquel je me sois adonnée est le capiteux parfum d’Yves Saint Laurent lancé fin 1977, qui a longtemps fait mes délices par sa « surdose » de mandarine, de jasmin et d’épices fracassées sur fond de musc et de patchouli. Je revois, inspiré des inrô - ces étuis portés par les samouraïs à leur ceinture -, son flacon rectangulaire gainé de plastique safran, son oculus laissant apercevoir son jus ambré et sa délicieuse pampille de passementerie orange... Plus tard, j’apprendrais que les feuillages de bambou doré de son emballage ont été inspirés au couturier par ses visions sous LSD !

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2 Messages

  • Viktor Kirtov | 12 décembre 2020 - 10:20 1

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    L’ecrivaine et journaliste Cécile Guilbert, à Paris, le 25 novembre. Photo Jérôme Bonnet pour Libération
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    L’essayiste et chroniqueuse, spécialiste de Saint-Simon, Sade ou Warhol, prend à revers une époque au moralisme aussi dolent que venimeux.

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    Les parallèles finissent toujours par se croiser. On entrevoyait au loin une longue silhouette brune accoudée à un bastingage de références partagées. De temps à autre s’entrelaçaient la chaîne et la trame d’affinités littéraires, philosophiques et sociétales, sans que ne se tricote aucune rencontre de chair et d’os. Les amers remarquables étaient pourtant nombreux sur lesquels chacun aurait pu échouer ses barcasses de pensée et laisser voleter ses barcarolles stylistiques en mouettes rieuses. Cécile Guilbert s’intéresse à Sade et à Nietzsche, à Debord et à Sollers, à Bret Easton Ellis et au mésestimé Jack-Alain Léger. Ces affinités nous sont communes, même si son érudition est autrement artillée et si elle est bien plus coutumière des ready-made de Warhol et des Mémoiresde Saint-Simon.

    Cette essayiste est aussi préfacière et chroniqueuse, dernièrement pour la Croix. Elle défend « l’exception contre la règle et la pensée contre la doxa ». Elle sépare le méchant homme de l’artiste grand seigneur, déteste cordialement le politiquement correct« enragé de vertuisme » ou l’écriture inclusive. Dans son dernier livre, elle déplore « une criminalisation rétroactive permanente des œuvres et des discours, une mise en joue de l’universalisme issu des Lumières au profit d’un multiculturalisme trop souvent liberticide charriant intolérance et censure ». Ajoutons qu’elle fut signataire de la « tribune Deneuve » dans l’après #MeToo, et vous conviendrez que l’accointance nous pendait au nez comme gouttes de rosée et lait caillé. Une tardive entrevue avant soldes fin de séries s’imposait. Et c’est ainsi qu’on a fini par se retrouver à arpenter une allée pavée de l’Est parisien menant à un ancien atelier en rez-de-chaussée et par aller au-devant d’une complicité plus bigarrée qu’imaginé.

    Le passé des géniteurs de Cécile Guilbert brille de ce vernis romanesque dont les raconteurs d’histoire aiment à enluminer leurs origines. Vérification faite, la réalité est assez raccord avec la légende, d’autant que Guilbert se tient à l’écart de l’autofiction doloriste comme de la truculence anecdotique et ne semble en aucune manière férue de fables et attrapes. Son père vient de l’Est de la France. Il était parachutiste, « tête brûlée, taiseux, bourlingueur, un peu voyou ».Baroudeur, le sous-officier fera carrière dans l’armée, en Afrique et ailleurs. Il sera aussi photographe, chasseur d’épaves, voyageur au long cours. Il est tout jeune quand il croise sa mère. Elle est pied-noir, appartient à la bourgeoisie intellectuelle d’Alger. La grand-mère mène ce monde très antigaulliste à la baguette et organise le rapatriement contraint dans le XVIIe arrondissement de Paris. La séparation des parents est précoce. Cécile Guilbert grandit dans un luxe de traditions fantasques. Al’adolescence, elle rejoint une pension de bonnes sœurs, meilleure manière de former des esprits retors, rétifs et avides de transgression. Le passage en internat religieux est à la bonne bourgeoisie ce que la détention provisoire pour deal est aux rappeurs des cités : un stéréotype qui renforce leur crédibilité.

    Cécile Guilbert possède deux colifichets datés qui sont des bracelets de notoriété plus que d’immunité. 1) Elle a hanté les nuits du Palace quand elle avait 20 ans, tout en faisant sa khâgne à Henri-IV. 2) Elle est apparue aux marges des promotions de Sciences-PoPariscirca86 où l’on croisait Copé, Montebourg, Chirac (Claude), Beigbeder, Pujadas, Roumanoff, Fouks ,etc. Cela lui donne du chien générationnel, même si elle est plutôt devenue chat de gouttière dorée et coucou de litière empruntée. Elle a fréquenté les cabinets ministériels en y trempant un demi-orteil, quand aux dernières présidentielles elle se désole d’avoir voté Mélenchon, jurant mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus.

    Elle a acquis une réputation littéraire certaine, sans glaner des succès publics mirifiques. Elle est reconnue sans être connue, ce qui est idéal pour vivre en paix. Elle possède une capacité impériale à imposer ses desiderata de polygraphe exigeante, « à la limite de la maniaquerie », grommelle le monde de l’édition. Son mari artiste fut son sponsor à ses débuts, même si elle appartient désormais à l’écurie Samuelson, maquignon des lettres convoité qui compte dans son cheptel Houellebecq, Despentes, Carrère,etc.

    Un ami et voisin de bureau la décrivait « duchesse baroque au visage lisse et osseux » (Philippe Lançon dans le Libération du 29août 2012). Il ajoutait : « Elle n’affiche aucun lys de fausse modestie, aucune syntaxe à profil bas. » Il y a effectivement chez Cécile Guilbert un dandysme rouge et noir assez assuré de son effet. Ce jour d’automne, un col roulé sombre rehausse encore sa silhouette. Le teint a la pâleur des intérieurs et elle porte le carmin de Carmen aux lèvres. Parisienne initiée, elle a toujours été au fait du système de la mode, célébrant parfaitement Alaïa, McQueen, Lagerfeld et autres récents exfiltrés du surfilage.

    Jeune, elle s’est livrée au dérèglement raisonné de tous les sens. De 13 à 20ans, elle est passée des drogues douces aux dures, sans hésiter sur la posologie, se désolant presque d’avoir méconnu mescaline, opium ou ecstasy. A40, elle a abandonné cannabis et cocaïne. Passé 50, elle a écrasé ses dernières cigarettes. Désormais, elle revendique une forme d’« ascèse »et se félicite d’avoir « la joie au cœur sans adjuvant ».Dormeuse au long cours, elle préférerait vieillir « en bonne santé ».Mais elle sourit en coin devant le transhumanisme, affirmant : « C’est l’horizon tragique de la vie qui la rend bouleversante. »

    Elle n’est pas du genre à baisser la mantille sur sa cohorte de deuils. Suicides, overdoses, maladies émaillent ses souvenirs, habitent ses pensées et ont peut-être déterminé son refus de se reproduire. Si elle n’a pas la foi, elle s’intéresse à la théologie et aux quêtes spirituelles. Cette pratiquante du yoga le plus pur s’est rendue en Inde, a croisé un sage dans le Kerala. Et étonne en disant : « C’est dans cet ashram que j’irai finir si mon mari meurt. » Elle part loin sur des chemins qu’on ne se résout pas à emprunter à sa suite. Et, au lieu d’admirer le portrait du saint homme en sari qui trône dans le cabinet de curiosités qui est aussi son bureau-bibliothèque, on préfère s’attarder sur des marqueurs d’un matérialisme hédoniste qui survivent sur les rayonnages. Tel un exemplaire de l’Eloge du crime, libelle méconnu de Marx. Ou une affichette « Votez Sade »,à l’électoralisme cinglant.

    Luc Le Vaillant

    Libération , 10 décembre 2020

    *

    29 novembre 1963 Naissance à Pau.
    1990 Mariage.
    2008 Prix Médicis essai pourWahrol Spirit (Grasset).
    2017 Les Républicains (Grasset).
    Septembre 2020 Enroue libre (Flammarion).


  • Viktor Kirtov | 1er décembre 2020 - 18:53 2

    Monde Diplomatique, Décembre 2020

    L’énorme travail d’anthologie de Cécile Guilbert — vingt ans de recherches — nous entraîne dans un voyage hallucinant où l’on voit le plaisir que les drogues peuvent procurer, mais aussi les dépendances et les dépressions qu’elles provoquent, à travers des centaines de textes souvent rares et savamment contextualisés....

    L’intégrale ICI (pdf)