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Michel Serres – La Fontaine : Une rencontre par-delà le temps

Publication posthume. En librairie, le 2 juin 2021

D 2 juin 2021     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Toute sa vie, Michel Serres a lu et médité La Fontaine. Sa propre œuvre est émaillée, et souvent soutenue, par la lecture inlassable des Fables. Le philosophe projetait de leur consacrer un grand ouvrage qu’il n’a pas eu le temps d’achever avant sa mort, en 2019. Le livre paraît cette semaine de façon posthume, composé à partir des nombreuses notes et chapitres trouvés dans son ordinateur.


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© Éditions Le Pommier

Le La Fontaine de Michel Serres constitue l’hommage le plus original que l’on puisse rendre au génial écrivain dont on fête cet été le 400e anniversaire. Car le philosophe installe le fabuliste « avant les Anciens et après les Modernes », dans le Grand Récit du vivant. Les Fables témoignent de ce dont nos corps se souviennent : que tous, nous « sommes, vivons et pensons […] plus proches des bêtes que des hommes ».

Précédé de « Jean de La Fontaine, Michel Serres et le palimpseste des Fables » par Jean-Charles Darmon

Auteurs

Membre de l’Académie française, philosophe et historien des sciences, Michel Serres (1930-2019) est l’auteur de plus de 80 livres qui ont marqué notre époque, notamment Le Tiers-Instruit, Le Contrat naturel ou Petite Poucette.

Jean-Charles Darmon a rédigé l’avant-propos du livre et publié de nombreux travaux consacrés aux relations entre littérature, philosophie et morale à l’âge classique. Il est notamment l’auteur de Philosophies de la fable. Poésie et pensée dans l’œuvre de La Fontaine (Hermann). Il est professeur de littérature française à l’École normale supérieure de Paris.

Voici deux des fables présentées par Catherine Portevin de Philosophie Magazine :


“Les Compagnons d’Ulysse” : l’homme, une bête parmi les bêtes
“Le Lion et le Rat” : une fable cosmique

“Les Compagnons d’Ulysse” : l’homme, une bête parmi les bêtes

Une,fable où des humains changés en bête refusent de reprendre leur forme originelle.


“Ulysse et Circé”, fresque de Pellegrino Tibaldi (ou Tibaldo) dit Il Pellegrini (1530-1596), peinte vers 1554. Palazzo Poggi Bologne © Ravenna/Leemage
ZOOM : cliquer l’image

Michel Serres lit dans les Fables le Grand Récit de l’hominisation, qu’il résume ainsi : comment les bêtes sont-elles devenues des humains ? S’il est un plan général des Fables de La Fontaine, c’est celui-ci : elles « décrivent et prévoient l’évolution » Dès lors, si les animaux parlent chez La Fontaine, ce n’est pas tant par un anthropomorphisme naïf et désuet, mais parce qu’ils sont les témoins de ce que furent les hommes avant qu’ils n’acquièrent la parole : des bêtes parmi les bêtes.

“Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou ; chacun crève de sa propre bête”
Michel Serres

MaisLes Compagnons d’Ulysse, qui ouvre le dernier livre du fablier de La Fontaine, inverse le mouvement.LesFablescommencent par des animaux sauvages (fourmi, cigale…) pour finir par des hommes… mais par des hommes qui préfèrent rester Lion, Ours, Loup… et qui forment le bestiaire des fables précédentes : « Nous redescendons à l’aise l’arbre des espèces d’où nous émergeâmes difficilement, note Serres. Qui a chance de naître homme meurt souvent insecte sec ou pieuvre grippe-sou ; chacun crève de sa propre bête. » Les Compagnons d’Ulysse est la « fable-souche » de ce programme inversé, et le constat pessimiste et amer d’un « échec de la métamorphose ».

Car, l’hominisation a un coût exorbitants’il s’agit de s’élever au-dessus de l’instinct d’une seule espèce pour les embrasser toutes. Même si « l’homme est un loup pour l’homme », il n’est jamais que cela et peut toujours faire mentir cet adage deThomas Hobbes. Car si chacun peut porter en soi l’avarice de la Fourmi, la ruse du Renard, la vantardise du Corbeau, la cruauté du Loup ou la « dominance sanglante » du Lion, l’humain, dit Serres, est l’espèce « déspécialisée » : « nous ne jouissons pas d’une griffe qui déchire ni d’une pince qui serre, mais d’une main qui sert à tout en ne servant de rien tant qu’elle n’a rien appris[…]. Quel travail que l’entendement, quel repos que l’instinct ! ». D’où, « l’aspiration à redevenir stable, dans le trou de l’instinct, le puits de l’animalité[…]. Voilà donc l’aspiration au totémisme ou aux fétiches, voilà l’inspiration première et tout humaine des Fables ».

Et Serres de conclure, avec La Fontaine : « Combien inutile et nuisible se révèle ce verbe être dans la question “Qu’est-ce que l’homme ?“, puisque nous ne cessons d’avancer vers lui, douloureusement, et de rechuter, soudain et de volonté gaie, vers la bête. »

Crédit : Catherine Portevin,
Philosophie Magazine, 31 mai 2021

Les Compagnons d’Ulysse, de Jean de La Fontaine

Les Compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,
Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du dieu du jour,
Circé, tenait alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
D’abord ils perdent la raison ;
Quelques moments après, leur corps et leur visage
Prennent l’air et les traits d’animaux différents.
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
Les uns sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme ;
Il s’en vit de petits,exemplum, ut talpa [« par exemple, comme la taupe »].
Le seul Ulysse en échappa.
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignait à la sagesse
La mine d’un héros et le doux entretien,
Il fit tant que l’enchanteresse
Prit un autre poison peu différent du sien.
Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :
Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
D’une pareille conjoncture.
Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.
« Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
Allez le proposer de ce pas à la troupe. »
Ulysse y court, et dit : « L’empoisonneuse coupe
À son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole. »
Le Lion dit, pensant rugir :
« Je n’ai pas la tête si folle ;
Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?
J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?
Tu me rendras peut-être encor simple soldat :
Je ne veux point changer d’état. »
Ulysse du Lion court à l’Ours : « Eh ! mon frère,
Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !
—Ah ! vraiment nous y voici,
Reprit l’Ours à sa manière.
Comme me voilà fait ? Comme doit être un ours.
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.
Te déplais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse :
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
Et te dis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d’état. »
Le prince grec au Loup va proposer l’affaire ;
Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :
« Camarade, je suis confus
Qu’une jeune et belle bergère
Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t’ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :
Tu menais une honnête vie.
Quitte ces bois, et redeviens,
Au lieu de loup, homme de bien.
—En est-il ? dit le Loup. Pour moi, je n’en vois guère.
Tu t’en viens me traiter de bête carnassière :
Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas sans moi
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
Si j’étais homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage ?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que scélérat pour scélérat,
Il vaut mieux être un loup qu’un homme :
Je ne veux point changer d’état. »
Ulysse fit à tous une même semonce,
Chacun d’eux fit même réponse,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C’était leurs délices suprêmes :
Tous renonçaient au lôs[« louange »]des belles actions.
Ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions,
Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.
Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet
Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :
C’était sans doute un beau projet
Si ce choix eût été facile.
Les Compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts.
Ils ont force pareils en ce bas univers :
Gens à qui j’impose pour peine
Votre censure et votre haine.

“Le Lion et le Rat” : une fable cosmique


“Le Lion et le Rat”, extrait du livre II des “Fables” de La Fontaine, gravure de Gustave Doré (édition de 1868, détail). © Jean-Paul Dumontier/La Collection
ZOOM : cliquer l’image

À plusieurs reprises, note Michel Serres-, LaFontaine « fait descendre aux gros l’échelle des deux infinis, mises en place par Pascal » : une « grosse force, énorme et sotte » dort tandis qu’une petite, « vive, frétille et s’agite ». Comme annoncé par La Fontaine, Le Lion et le Rat est suivie de La Colombe et la Fourmi, construite sur le même canevas : la Colombe « usa de charité » en sauvant la Fourmi de la noyade, qui la sauva à son tour en piquant le talon du « Croquant » qui s’apprêtait à tuer la Colombe qu’il voyait déjà « en son pot ». Dans le même LivreII, Le Lion et le Moucheron, inspirée du fabuliste grec Ésope, propose une autre version de la rencontre entre le gros et le petit, mais cette fois, dans la guerre : le Lion chasse le Moucheron comme un « excrément de la terre », celui-ci l’attaque en retour, le rend fou, triomphe en « invisible ennemi »… avant à son tour d’être pris dans une toile d’araignée. Dans ces retournements de la puissance et de la faiblesse, « les plus à craindre sont les plus petits », conclut La Fontaine.

De nombreuses autres fables montrent la force des faibles ou l’avantage du handicap (Le Lièvre et la Tortue, Le Chêne et le Roseau« je plie mais ne romps pas »…), mais aussi la brutalité de « la raison du plus fort » (Le Loup et l’Agneau) ou la prétention des petits à se prendre pour des gros (La Grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le Bœuf–« la chétive pécore enfla si bien qu’elle creva »).

Mais Michel Serres a tôt fait de balayer les interprétations scolaires, sociales et politiques, qui replacent l’auteur dans son époque pour reconnaître le Roi Soleil dans le Lion, les nobles « sous la peau du Loup » et tous les autres, petits, faibles, grugés, mais parfois résistants et vengeurs, dans les ânes, les rats, les mouches et les agneaux. Ce qui intéresse le philosophe chez La Fontaine, c’est d’y reconnaître déjà les conditions de ce que lui-même théorisa comme « Contrat naturel » .

“La Fontaine voit, avec la tradition, ce que les philosophes, avec Hegel, ignorent”
Michel Serres

Selon lui, La Fontaine ne décrit pas du tout une morale de l’entraide, à peine une conduite naturelle, puisqu’il oppose l’extrêmement grand à l’extrêmement petit dans des animaux qui, dans la nature, sont indifférents l’un à l’autre, si indifférents qu’il ne saurait être question de contrat entre eux. « Quelqu’un aurait-il jamais cru qu’un lion d’un rat eût affaire ? », écrit Michel Serres, en enchaînant sa propre fable : « Quelqu’un aurait-il jamais cru que l’homme au microbe eût affaire,/ que le pain au levain eût affaire,/que le vin aux ferments eût affaire, / que la bombe atomique à un signal eût affaire, […] / et cependant le signal, un jour, dicte sa conduite à la puissance,/ ou la délivre du filet mortel où elle se trouve prise. »

C’est ainsi que Michel Serres subvertit la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel en remettant dans la rivalité la question de l’échelle : « Hegel a-t-il jamais tenté de penser l’opposition entre raisin et diastase ou entre roi et virus ? » La Fontaine« voit, avec la tradition, ce que les philosophes, avec Hegel, ignorent ».

Quant à Serres, philosophe des sciences, il voit aussi la découverte, depuis Pasteur, de ces vivants « plus petits », archéobactéries ou monocellulaires, sans lesquels il n’y a ni monde ni vie. Et repère aussi ces « plus petits »d ans l’inerte de la matière, dans l’atome, les particules, les sons et les signes, les chiffres et les lettres  : « Il y a du nano dans toute l’échelle des êtres. »

C’est ainsi qu’avec Michel Serres, Le Lion et le Ratdevient une fable cosmique.

Crédi t : Catherine Portevin,
Philosophie Magazine, 1er juin 2021

Le Lion et le Rat

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde.
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d’un Lion,
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux en cette occasion
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu’au sortir des forêts,
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
Sire Rat accourut ; et fit tant par ses dents,
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

VOIR AUSSI : Les Fables de La Fontaine en Pléiade


Jean de la Fontaine, fidèle et rebelle

Etincelant « Jean de la Fontaine, fidèle et rebelle » diffusé le 19 avril 2007 (France 5). Un documentaire inédit, spirituel, tourné sur le film « Jean de La Fontaine, le défi », pendant le tournage avec Laurant Deutsch et Philippe Torreton. En contrepoint, les commentaires de trois amoureux de La Fontaine : Eric Orsena, Philippe Sollers, Marc Fumaroli : Un festival pour l’esprit.

Extraits video

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1 Messages

  • Annwn | 4 juin 2021 - 04:09 1

    « L’histoire des fables doit être la tradition allégorique de l’objet le plus intéressant qui ait existé pour le genre humain », écrit Charles Joseph de Graves dans « La République des Champs Élysées ».
    Toutes les traditions de l’antiquité, qu’on a appelées « des Fables », reposent sur les lois de la Nature, toutes traduisent un phénomène réel, observé au commencement de l’évolution humaine, mais dont la signification s’est perdue à travers le temps.
    On n’invente pas des dogmes aussi anciens, aussi répandus, aussi durables dans l’esprit de l’humanité, sans que le fait sur lequel ces croyances reposent se soit imposé par sa Vérité à la raison universelle.
    Origine de la Fable :
    Dans le LIEN ci-dessous, nous montrons des siècles de luttes du prêtre contre la Femme. Les grands Livres sacrés avaient jeté un tel éclat sur l’esprit féminin que cela avait fait naître un sentiment de jalousie terrible contre les grandes Déesses qui en étaient les auteurs. Une caste sacerdotale va s’en emparer, les altérer, les masculiniser ou les détruire. C’est l’origine du mensonge religieux que nous allons voir se dérouler. C’est toute l’histoire que l’on a cherché à nous cacher derrière la Fable.
    Ce sont les premiers pontifes de la Religion, ainsi transformée, qui prirent le nom de « Hermès », mot qui signifie « cacher ». Le Prêtre cacha, c’est-à-dire voila ce que la Prêtresse avait dévoilé. Il revoila, et c’est de ce mot que, par antithèse, on fit révéler. Les Hermès cachèrent la vérité sous des paraboles et des allégories : c’est ce qu’on appela la « Fable ».
    Mais cette histoire faite par l’homme ne fut jamais considérée comme la réalité.
    L’histoire de la Grèce, telle qu’on nous la présente, est un ramassis de fables absurdes. Elle a été faite, dans les temps de réaction, avec la justification de ceux qui étaient accusés, avec les fausses interprétations des esprits dévoyés par les orgies dionysiaques, et surtout par l’incompréhension de la science des Mystères.
    Comme les rites étaient cachés, sous le voile de l’allégorie, tous les hommes ne les comprenaient pas, les plus intelligents seulement en saisissaient le sens secret, quant aux autres, ils y voyaient des allusions à des choses sexuelles concernant la physiologie féminine, et, obéissant à l’instinct d’imitation qui est dans l’homme, ils cherchaient à mettre en eux la psychologie de la Déesse tant glorifiée. Et, ainsi, le sens caché se perdit, à cause surtout du secret qu’on en faisait.
    Aussi, la fable, c’est l’histoire primitive mal comprise et mal expliquée.

    Voir en ligne : BLOG