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Yannick Haenel, chroniques de novembre

Charlie Hebdo

D 1er décembre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Peut-on s’habituer à l’horreur  ?

Yannick Haenel

Dans l’un des très émouvants comptes rendus du procès des attentats du 13 Novembre qu’elle publie chaque jour sur le site de Charlie en alternance avec Xavier Thomann – celui du trente-troisième jour –, Lorraine Redaud, face à l’accumulation des témoignages des survivants et des parties civiles, et constatant qu’au bout d’un mois les bancs de la salle sont moins remplis, pose une question très importante, une «  question simple mais si lourde », dit-elle : «  Nous sommes-nous habitués à entendre la douleur, à écouter l’horreur  ? Peut-on s’habituer à entendre la détresse d’une mère qui a perdu sa fille  ? »

Redoutant que les médias, l’opinion publique et finalement chacun de nous en viennent à ne plus s’intéresser à ce qui ­s’exprime de fondamental dans ce procès, elle interroge la capacité de notre société à rester attentive. Y aurait-il donc une durée pour l’empa­thie  ? À partir de quelle quantité la douleur devient-elle banale  ? La réponse de Lorraine Redaud est claire : jamais. On ne s’habituera pas : s’habituer, c’est participer au crime.

Alors, pour continuer à ne pas s’habituer, lisez donc le livre d’Etty Mansour, Convoyeur de la mort (Éditions des Équateurs). Cette enquête consacrée à Salah Abdeslam, le principal inculpé des attentats du 13 Novembre – celui qui ne s’est pas fait exploser –, est une méditation sur le mal qui nous entraîne à Molenbeek, ce quartier de Bruxelles où l’islamisme recrute au grand jour.

On suit la trajectoire d’un type sans destin qui ne pense qu’au pognon, comme Amedy Coulibaly, car le vrai dieu des djihadistes, ce n’est pas Allah, qu’ils ne cessent de dévoyer, c’est l’argent. Trafiquant de drogue, un temps employé à la Société des transports inter­communaux de Bruxelles (Stib), puis braqueur foireux et candidat présomptueux au djihadisme, Salah Abdeslam est un petit monstre sans autre envergure que sa vanité, et sans autre puissance que son ressentiment. La frustration, chez lui, conduit au crime : «  La liberté qui les dégoûte est celle qui manque cruellement à leur vie », écrit très justement Etty Mansour en parlant des islamistes.

Il y a dans ce livre passionnant des entretiens avec la fiancée d’Abdeslam  ; on y lit même la lettre d’adieu (très instructive) qu’il lui a envoyée. C’est une mine d’informations sur l’embrigadement qui s’organise sous nos yeux. Regarder les ténèbres, se pencher sur la malfaisance, cela est essentiel  ; mais sans doute y a-t-il une limite à vouloir comprendre les bourreaux.

En s’exceptant par le crime, en considérant que les autres (c’est-à-dire nous) peuvent être tués, il nous oblige à nous détourner de lui. Je le dis clairement : m’intéresser à ce minable, à la fin, me répugne. Les tueurs ne sont pas mystérieux  ; seuls les innocents sont passionnants. Le vrai mystère, c’est la capacité à aimer.

Mis en ligne le 3 novembre 2021
Paru dans l’édition 1528 du 3 novembre

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Pierre Weiss, Bruxelles, 1952.

« L’imbécile pense »

Yannick Haenel

C’est le nom d’une oeuvre exposée en ce moment en plein Paris, 16, rue Caffarelli, 3e arrondissement, dans la galerie Valeria-Cetraro. Cette oeuvre, qu’on peut voir jusqu’au 27 novembre, a été faite par Pierre Weiss. Je la trouve ­géniale. Est « génial » ce qui procède de sa propre naissance : ­genius, en latin, c’est le principe (la puissance, le dieu) qui bat à vos tempes d’une manière à la fois impersonnelle et immémoriale. On entend bien la proximité entre « génie » et « engendrer », non  ? D’ailleurs, pour les Latins, l’objet « génial » par excellence était le lit – genialis lectus –, parce que c’est là que s’accomplit l’acte de la génération.

Eh bien figurez-vous que L’imbécile pense, cette oeuvre géniale de Pierre Weiss, est d’abord un lit : un matelas de cuir, sur lequel repose une grosse boule dont la tige pendouille. La tête de cette boule, faite de cuir, de mousse et de papier mâché, repose sur un oreiller en forme de pierre (en bois ou en métal, je ne sais plus).

La boule, qui ressemble à une poire – une poire à lavement –, est donc allongée sur son lit de cuir. Quand vous entrez dans la galerie, elle est là, au sol : on dirait qu’elle prend toute la place. Sa présence ironique – son Dasein, si vous permettez – vous oblige à vous demander ce qu’elle vous veut. Les objets que j’aime sont toujours en trop dans l’espace, non pas qu’ils soient encombrants, mais ils ridi­culisent l’idée même de place. L’art, n’est-ce pas ce qui nous ridiculise, nous autres piteux humains qui avons toujours mal quelque part  ?

L’imbécile pense, lui, n’a mal nulle part. Il n’est le symbole de rien, il n’exprime rien d’autre que son titre. Quand j’ai vu l’exposition (où d’autres oeuvres, vous verrez, lui font cortège et la questionnent), Pierre Weiss m’a dit : « Cette pièce est tout entière dans son titre, elle ne fait qu’accompagner le titre. » Il a ajouté : « C’est une phrase. »

Je ne suis pas en train de créer un mystère : L’imbécile pense, dont le titre devrait faire travailler le psychanalyste idiot qui fait des blagues en chacun de nous, sera bientôt un mythe, comme l’urinoir de Duchamp, comme la gidouille du père Ubu. C’est une oeuvre très sérieuse qui rit, elle est grosse et maigre, elle n’a pas de complexes à laisser pendre sa tige ainsi (je vous en laisse découvrir le noeud).

Alors, la question n’est pas : à quoi pense l’imbécile  ? Car si l’imbécile pense, peut-être est-il le seul (à penser). La question est donc : qu’est-ce que la pensée  ? Ou plutôt qui en est capable  ? Qui pense  ? N’est-ce pas l’imbécile en nous  ? Ce qui s’allonge, si dur, si mou, ce qui pend, comme le sujet se résorbant dans l’objet, ce qui vous échappe du sens qui croit toujours y être, c’est ça, non  ? Essayez donc de penser pour voir si vous n’allez pas, comme le ­génial Imbécile de Pierre Weiss, vous changer en votre propre objet.

Mis en ligne le 10 novembre 2021
Paru dans l’édition 1529 du 10 novembre

Terrible jaune enjoué

Yannick Haenel

Qu’est-ce qui vous est soudain donné, en un éclair jaune et bleu, au détour d’une sale journée froide, par un début d’après-midi de novembre dégoulinant de pluie à Paris  ? Vous n’en pouvez plus de ces phrases mortes partout, à la radio, sur les murs, dans les journaux, tous ces politiciens qui nous vendent leur camelote, tout ce toc somnambulique, aseptisé, secrètement rageur, toutes ces déclarations puritaines et folles, celles et ceux qui se croient continuellement offensé(e)s, ceux qui proposent de fermer les frontières, celles qui ne veulent plus se mêler aux hommes, ceux qui ne veulent plus se mêler aux étrangers, aux étrangères. Vous ne supportez plus cette mélasse de rancune qui noie les bouches et intoxique à petits coups sournois une planète qui jouit de sa platitude.

Vous trouvez refuge au Centre Pompidou et, tout en haut, après être passé dans les tubes (la ville grimpant alors dans le ciel), vous entrez dans la peinture.

C’est la rétrospective Baselitz. Georg Baselitz, peintre allemand, né à Deutschbaselitz en 1938. C’est du jaune, du noir, du bleu de ciel italien, du mauve qui s’allonge sur le noir, des illuminations de fond d’or où des silhouettes vous apparaissent. Ce sont des couples suspendus dans l’espace turbulent avec la tête en bas, des oreilles grosses comme la boule-planète, des forêts remplies d’aigles maldororiens, d’enfants perdus et de vieux cauchemars germaniques.

C’est – alors que vous courez d’une salle à l’autre, cœur battant, souffle coupé – une femme qui devient de l’espace, entre le blanc, le noir et le brun chocolat (et alors, vous entrez dans une compression d’éclairs qui libèrent ses volumes intérieurs, vous êtes accueilli par le retrait explosif de la peinture). C’est encore, dans l’obscurité du rouge, la matière même de ce rouge qui se décale et vous rapproche de corps qui vous attendent au fond de la peinture. Ce n’est pas rassurant, ça ne propose rien, surtout aucune sagesse : juste de la matière, un surcroît de matière soulevée qui crève la couche démoniaque sous laquelle les vies humaines étouffent.

Allez voir ces grands tableaux qui défient la gravité. Regardez par exemple Les Filles d’Olmo II, cette grande huile sur toile de 1981 talochée d’enduit jaune flamme, hérissée d’un feu où deux femmes à bicyclette sortent de la représentation. Leurs cheveux sont rouges, elles ont des têtes de perroquet hilare. Les roues de bicyclette sont bleues, elles brillent en l’air, comme des soleils de cobalt, et les têtes sont en bas. Voilà, Baselitz retourne ses tableaux. Son monde est-il pour autant à l’envers  ? Pas sûr : la peinture n’a ni haut ni bas. La gravité est le contraire de la pesanteur. On fait ainsi du vélo dans le ciel, on décroche. C’est la peinture : un espace libre pour le jeu avec le temps. C’est là que je respire.

Mis en ligne le 17 novembre 2021
Paru dans l’édition 1530 du 17 novembre

Les écailles des poissons

Yannick Haenel

Une femme se réveille en sursaut dans la nuit. Elle a entendu un son effroyable, et nous aussi nous avons entendu cet énorme acouphène. Elle n’en dort plus, elle a peur qu’il revienne, en même temps elle ne fait que tendre l’oreille et attend son retour. Voici qu’elle se met à enquêter sur cet abîme qui parle en elle et lui semble venir de plus loin que son esprit. Elle rencontre un ingénieur du son à qui elle décrit ce bruit : « Une énorme boule de béton qui tombe dans un puits de métal et qui est entourée d’eau de mer ». L’ingénieur du son active une banque de données, il sélectionne des modules dans une bibliothèque de sons, et voici qu’à tâtons il parvient à reproduire le bruit qu’on a entendu, et qu’à force d’entendre on se met à reconnaître sans pouvoir le nommer, comme si l’immémorial s’exprimait désormais en nous, et que son énigme ouvrait une direction que nous allions suivre.

Je viens de vous raconter le début de Memoria, le nouveau film du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, qui, dans une petite salle de cinéma, un jour maussade de novembre, à quatorze heures, m’a littéralement transporté dans l’espace.

Il y a une géologie des sons, un feu archéologique, et en chacun de nous la mémoire d’un volcan sonore qui ne cesse d’exploser au ralenti à travers des bouffées intuitives d’amour qui nous dirigent vers une lueur en laquelle se condense le secret du monde. Un tel amour nous ouvre à cette empathie médiumnique qui, à travers le sommeil, dessine un filigrane scintillant où viennent s’implanter nos tentatives d’y voir clair. La rêverie et la science sont ici une même chose : le cinéma d’Apichtpong Weerasethakul se situe là, comme la poésie elle-même.

La femme du film, jouée par Tilda Swinton, est une « antenne ». Elle remonte, un lieu après l’autre, le fil des sources  ; et toute la splendeur cotonneuse de Memoria, aimantée par la jungle, va se condenser dans une baleine volante, je ne vous en dis pas plus.

La féérie coïncide avec notre destin, qui dépend de notre capacité d’écoute. Le monde est encore habitable : écouter l’invisible, c’est se rendre disponible au bruissement inconscient des signes qui migrent d’un corps à un autre à travers l’espace et le temps. Il n’y a pas de dieu, rien qu’une continuité d’affects qui circulent comme un poème contagieux, que nous déchiffrons en faisant l’amour et en dormant.

Quand j’écris, je suis là, penché au bord d’une rivière, j’entends le temps venir en moi. J’enquête depuis toujours sur l’étrange scintillement intérieur du temps. Il me parle, comme dans Memoria, des écailles des poissons qui sont comme des étoiles, de la pluie qui tombe soudain sur les villes tropicales, de crânes millénaires percés d’un trou qu’on exhume dans un tunnel, de frigidaires pour orchidées et de l’au-delà des pétales. L’avenir est une pile enfouie dans le temps.

Mis en ligne le 25 novembre 2021
Paru dans l’édition 1531 du 24 novembre

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