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Inédit : Marcel Proust, Les Soixante-quinze feuillets

et autres manuscrits inédits (parution le 1er avril)

D 1er avril 2021     A par Albert Gauvin - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Édition de Nathalie Mauriac. Préface de Jean-Yves Tadié
Collection Blanche, Gallimard
Parution : 01-04-2021

Graal proustien, les « soixante-quinze feuillets » de très grand format étaient devenus légendaires. La seule trace qui en existait était l’allusion qu’y faisait Bernard de Fallois, en 1954, dans la préface du Contre Sainte-Beuve. En 1962, ils n’avaient pas rejoint la Bibliothèque nationale avec le reste des manuscrits de l’auteur de Swann. Leur réapparition en 2018 à la mort de Bernard de Fallois, après plus d’un demi-siècle de vaines recherches, est un coup de tonnerre.
Car les insaisissables « soixante-quinze feuillets » de 1908 sont une pièce essentielle du puzzle. Bien antérieurs au Contre Sainte-Beuve, ils ne font pas que nous livrer la plus ancienne version d’À la recherche du temps perdu. Par les clés de lecture que l’écrivain y a comme oubliées, ils donnent accès à la crypte proustienne primitive. « Un livre est un grand cimetière où sur la plupart des tombes on ne peut plus lire les noms effacés », lit-on dans Le Temps retrouvé  : mais ici, le temps n’a pas encore effacé tous les noms.

Feuilletez le livre

LA PRÉFACE

LE MOMENT SACRÉ

Les voici donc, ces soixante-quinze feuillets si longtemps cachés, si longtemps attendus et devenus légendaires ! Michelet a regretté, dans Le Peuple, que le génie ait effacé les traces de la genèse de sa création : « Rarement ils gardent la série des ébauches qui l’ont préparée [1]. » L’historien cherche à saisir le moment unique de la conception, quel fut le « moment sacré » où la grande œuvre jaillit pour la première fois. Ici nous approchons de ce « moment sacré ». Un grand mérite de ces pages du livre futur est d’être les premières qui aient été écrites, bien que ce soit les dernières qui nous soient parvenues. Au moment où les éditeurs de la Pléiade et les chercheurs de l’ITEM-CNRS s’efforçaient de mettre en place l’histoire du texte proustien à travers ses strates matérielles, ses traces successives, il leur manquait cette première étape. Comme les archéologues recherchent une petite église mérovingienne ou romane sous la cathédrale gothique.

Le premier éditeur de Jean Santeuil et de Contre Sainte-Beuve en avait signalé l’existence. Il se référait à la liste de « pages écrites » que Proust avait dressée dans le premier des carnets qu’il utilisa en 1908, notamment pour esquisser des débuts de récit, liste qui ne recouvre pas exactement le contenu de ces feuillets. Elle ne décrivait qu’une étape. Nous sommes en effet à la fin de 1907 ou au premier semestre de 1908. Proust n’a plus abordé le genre romanesque depuis 1899, lorsqu’il a abandonné définitivement Jean Santeuil. Il a alors traversé un désert. Seules, deux traductions de Ruskin et leur préface l’occupent jusqu’en 1905. Après la mort de sa mère, une année blanche, ou noire (bien que son ami René Peter affirme, dans Une saison avec Marcel Proust, l’avoir vu écrire sans cesse à Versailles, à l’automne 1906), où paraissent cependant sa traduction de Sésame et les lys et un article sur Les Pierres de Venise, de Ruskin. Venise, « cimetière de bonheur », que nous retrouvons dans ces feuillets [2].

En 1907, un extraordinaire article où il explique sa conception du complexe d’Œdipe, « Sentiments filiaux d’un parricide », un autre sur la « mort d’une grand’mère », des « Impressions de route en automobile », c’est-à-dire des pages où la pensée théorique se combine avec le récit autobiographique, et quelques notes de lecture. Autant de thèmes qui se retrouveront dans l’œuvre future, mais qui n’auraient pas suffi à eux seuls à imposer le nom de leur auteur. Soudain, à la fin de 1907 ou au début de 1908, les portes de la création romanesque se rouvrent. Des routes en éventail, abandonnées avant d’être suivies jusqu’au bout. Les idées, les thèmes sont venus et repartis, comme après la visite d’étranges fantômes.
Car Proust devra s’y prendre encore au moins à deux fois avant d’écrire non pas même À la recherche du temps perdu, mais « Combray », ses deux côtés et un séjour au bord de la mer, et attendre beaucoup plus longtemps encore pour raconter un voyage à Venise. Qu’y avait-il dans ces soixante-quinze feuillets, de si bien pour qu’il les écrive, de si mal pour qu’il les abandonne ? Comme ces programmes informatiques qui se détruisent eux-mêmes à peine utilisés ? Est-ce la forme fragmentaire, qui lui rappelle encore trop les pages des Plaisirs et les Jours ? L’intrigue, qui ne peut être que l’histoire d’une vocation, est-elle trouvée ? Que raconter, en effet ? Quels souvenirs ? L’histoire de quels personnages ? Celle d’un frère, qui disparaîtra ? de la vie familiale dans une maison de campagne, située non à Illiers mais à Auteuil ? des deux côtés de son sol mental ? de nobles provinciaux ou parisiens ? de jeunes filles au bord de la mer ? Où est l’amour ? Où sont Sodome et Gomorrhe ? Et surtout, où est la mémoire involontaire ? À ces questions, Nathalie Mauriac répond dans sa notice. Car le roman n’existera vraiment que lorsque Proust aura fait de la mémoire involontaire non seulement un événement psychologique capital mais le principe organisateur du récit, c’est-à-dire le jour où il a imaginé d’écrire que tout Combray était sorti d’une tasse de thé.
Proust a lui-même décrit ces scènes où on délaisse un spectacle, un visage, une impression qui auraient pu et dû être approfondis : les clochers de Martinville, les trois arbres d’Hudimesnil, la laitière de Balbec. Dans sa vie, il a abandonné des êtres aimés comme des textes, Reynaldo Hahn pour commencer, Henri Rochat pour finir, éternelles esquisses, éternels brouillons, d’un homme digne d’être aimé et jamais rencontré. Présenter des inédits, c’est raconter l’histoire d’un abandon, d’un roman abandonné, comme la Femme abandonnée de Balzac, comme la Passante de Baudelaire. Une intelligence et un cœur étonnamment agités habitent Proust, il est le Chérubin ou le Don Juan de la page écrite.
Il en deviendra la Pénélope. Présenter des inédits, c’est aussi raconter l’histoire de résurrections successives. Écartées, défaites et refaites, de nuit, de jour, ces pages reviendront. Ce retour est une reprise et un dépassement, une Erlebnis. Ce que Proust n’avait pas fait pour Jean Santeuil et ce qui demandera du temps et beaucoup de tentatives avortées pour Du côté de chez Swann. Ces feuillets n’ont d’ailleurs pas de titre. Certains romanciers commencent par un titre et écrivent leur livre ensuite ; Balzac, par exemple, a laissé des listes de titres pour des livres non encore écrits. Or le titre est un facteur d’unité, un moteur, un idéal, avant d’être une raison de gloire. Pas de titre et le livre ne se fait pas, n’est qu’une ombre, un pantin disloqué. Vous n’y reconnaîtrez pas, dirait Horace, les membres dispersés d’Orphée, Disjecti membra poetae [3].

Le sentiment de « déjà-lu » est très injuste : il est dû au fait que ce qui est lu en dernier a été écrit en premier. Le paradoxe de l’amateur d’inédits est là : il recherche ce que justement l’auteur a rejeté, il admire ce qui a été raturé, ôté, refait, parce que c’est différent. La différence redevient la nouveauté, un nouveau Proust, qui est le plus ancien. On espère y trouver un secret, le secret même de l’œuvre, l’image dans le tapis, les papiers d’Aspern. Le miracle des manuscrits est qu’ils permettent ce retour à l’enfance, impossible dans la vraie vie. Il n’y a que dans les œuvres d’art, et notamment au cinéma, justement, qu’un enfant puisse apparaître en flash-back, après l’adulte qu’il est devenu. Retournons l’image bien connue, suivant laquelle nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants. Le géant s’est juché sur les épaules d’un nain, qui était lui-même.
Le flot intarissable des souvenirs d’enfance et du deuil n’est pas encore maîtrisé, il coule sans s’interrompre. La raison en est simple : ce mono- logue sans fin est celui de la confession, de l’autobiographie, non du roman. C’est cela que Proust commence au terme de 1907. Ce qui l’atteste, c’est un phénomène capital : l’auteur utilise les vrais prénoms de la famille. La grand-mère s’appelle Adèle (Berncastell-Weil), la mère Jeanne (Weil-Proust), le narrateur Marcel. La grand-mère, la mère, c’est toujours lorsqu’il parle d’elles que Proust est le plus émouvant. L’expression de la souffrance enfantine, si différente de celle des adultes, derrière le baiser trop rapide ou refusé, derrière ou en dessous, en prend un caractère presque insupportable ; car bien des enfants se seraient contentés de savoir leurs parents présents, non loin d’eux, dans le jardin ou la salle à manger. Les pages sur le bord de mer témoignent d’un désir éperdu d’être reconnu, tout comme celles sur l’aristocratie. Qu’est-il arrivé au petit Marcel, quelle injustice ou quel coup du destin pour qu’il souffre autant ?
Un petit enfant pleure à Auteuil. Cette blessure à vif, la littérature la masquera progressivement, dans Contre Sainte-Beuve, puis dans les états successifs de Du côté de chez Swann. L’étude magistrale de Nathalie Mauriac Dyer montre les progrès de la création, depuis ces feuillets jusqu’à leurs prolongements, et comme leurs tentacules, dans les cahiers suivants. Les voici qui s’entassent pour cacher une blessure sous le poids des pages. Les involutions de la longue phrase masquent la plainte. Après ce début d’autobiographie, Proust a recours à l’essai critique. Après l’essai, toujours insatisfait, il commence son roman. Après la dernière phrase de ces soixante-quinze feuillets (ou soixante-seize) et l’écriture des pastiches jaillira l’idée du Contre Sainte-Beuve, ou plutôt, de la conversation avec Maman sur Sainte-Beuve. Ce moyen de ressusciter la mère est aussi un moyen de s’en séparer. Ce n’est que lorsqu’il y sera parvenu que Proust pourra véritablement commencer son roman.

C’est le recours à la technique du roman qui donnera au monologue proustien une forme, des limites, des procédés, une densité, une pudeur aussi, qu’il n’avait pas encore en ce début de 1908. En revanche, nous avons l’impression de mieux comprendre l’œuvre et nous sentons qu’on nous explique tout ce qui était caché. Dans le texte final, nous en aurions voulu davantage. Ici, nous savons tout et éprouvons le sentiment d’une sorte d’impudeur. Mais le génie se nourrit des sacrifices que le talent ne fait pas. Un petit enfant pleure à Combray, et il en sort un chef-d’œuvre.

Jean-Yves Tadié


Feuillets de Marcel Proust.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Manuscrits inédits de Proust :
« C’est comme si on atteignait au cœur de “La Recherche” »

Directrice de recherche au CNRS, Nathalie Mauriac Dyer s’est chargée d’établir et d’annoter « les Soixante-Quinze Feuillets », rédigés en 1907 et 1908, ainsi que des manuscrits inédits (datés de 1895 à 1912), où Marcel Proust ébauche des plans d’« A la recherche du temps perdu ».

Par Jérôme Garcin

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Nathalie Mauriac Dyer
F. Mantovani / Editions Gallimard

L’OBS. Qu’avez-vous éprouvé à travailler sur ces textes inédits de Proust ?

Nathalie Mauriac Dyer. Le sentiment d’un immense et merveilleux privilège !

Avez-vous rencontré des difficultés particulières à établir cette édition ?

Presque à chaque pas, oui. A commencer par l’essentiel : l’établissement d’un texte fiable !

Pourquoi Proust a-t-il laissé de côté ces textes, dont certains sont admirables ?

Disons qu’il a laissé de côté certains éléments, trop intimes, qu’il ensuite effacés, masqués ou transposés. Mais les grandes séquences familières : le baiser du soir, les promenades des « côtés », le séjour au bord de la mer, la petite bande, les « noms nobles », Venise… sont déjà en place. Proust n’écarte que pour récrire : pour serrer d’encore plus près l’impression, la sensation, l’idée, ensuite pour tramer les différents épisodes. Si bien qu’en transparence on peut reconnaître aujourd’hui dans le texte de la « Recherche » l’empreinte des « Soixante-Quinze Feuillets ». Ils sont toujours présents.

« Tout est codé »

Avez-vous fait, en lisant ces textes, une découverte capitale ?

Tous les lecteurs la feront : on surprend Proust avant qu’il n’ait « brouillé » les chiffres du code autobiographique. C’est à la fois très émouvant et très troublant. Il y a là les prénoms de sa mère et de sa grand-mère maternelle, qui disparaîtront aussitôt après. La suite montre amplement qu’il veut parler de la judéité et de l’assimilation, mais sans impliquer sa famille : c’est pour cela qu’il inventera le personnage de Swann. On découvre avec stupéfaction que son portrait, au début d’« Un amour de Swann », c’est celui de l’oncle Louis Weil dans les « Soixante-Quinze Feuillets ». Proust n’en avait jamais parlé, il mettait plutôt en avant un autre modèle, Charles Haas. Autre mise à distance, Sodome : Proust n’a pas encore inventé M. de Charlus, son alter ego, mais on trouve dans les « Soixante-Quinze Feuillets » nombre d’allusions à son désir homosexuel. Tout est codé, j’essaie de décrypter dans les notes.

Ces « Feuillets » modifient-ils la connaissance que nous avons de la « Recherche » ?

Ce sera à chacun de le dire. Mais c’est comme si, radiographiquement, on atteignait au cœur. La place de Jeanne Proust, déjà immense, grandit encore. Ce qui m’a beaucoup frappée, c’est de voir que le côté de la mère (le drame du coucher, dans la maison natale d’Auteuil) et le côté du père (les promenades, à Illiers) sont déjà des développements étanches. Ils le resteront, sous les espèces de « Combray I » et de « Combray II ».

Il y a également, dans ce volume, d’autres textes manuscrits et inédits : quelle importance leur accordez-vous ?

Essentielle : les « Soixante-Quinze Feuillets » ne surgissent pas ex nihilo, et ont eu une longue postérité. Je les remets en contexte. C’est une porte d’entrée dans le dédale délicieux et vertigineux de la genèse de la « Recherche ». J’espère que le lecteur, au-delà de l’intérêt propre à chacun de ces brouillons, sentira l’incroyable vitalité de l’écriture proustienne.

Propos recueillis par Jérôme Garcin, Bibliobs, 11 mars 2021.

Note : Nathalie Mauriac Dyer est aussi l’arrière petite-fille de Robert Proust et la petite-fille de François Mauriac.

Proust avant Proust : voici la plus ancienne version
d’« À la recherche du temps perdu »

Jusqu’alors inédite, la première et plus ancienne version d’« À la recherche du temps perdu », véritable Graal proustien, va paraître le 1er avril. Explications et extraits en avant-première.

Par Jérôme Garcin

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Marcel Proust par Paul Nadar en 1892.

Voici enfin les prolégomènes du grand œuvre, l’aurore boréale du cycle, le canevas secret de la fresque, le chantier de la cathédrale aux sept piliers, l’annonce faite à Marcel, la recherche de la « Recherche ». Ce sont « les Soixante-Quinze Feuillets », rédigés en 1907 et 1908, ainsi que des manuscrits inédits (datés de 1895 à 1912), où Marcel Proust ébauche des pans et des plans d’« A la recherche du temps perdu ».

Ces textes fondateurs appartenaient à Bernard de Fallois, qui fut un tout jeune proustien avant d’être un éditeur chenu. Suzy Mante-Proust, la fille du docteur Robert Proust, frère cadet de Marcel Proust, les lui avait confiés en 1949. Fallois y faisait allusion dans la préface qu’il donna, en 1954, à l’édition posthume de « Contre Sainte-Beuve ». Depuis, la légende de ces palimpsestes n’a fait que croître. Leur réapparition coïncide avec la disparition, en 2018, de leur propriétaire. Ils ont rejoint alors la Bibliothèque nationale de France.

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Un manuscrit inédit conservé à la BnF.
(BNF/FRANCESCA MANTOVANI/EDITIONS GALLIMARD)

« Qu’y avait-il dans ces soixante-quinze feuillets de si bien pour qu’il les écrive, de si mal pour qu’il les abandonne ? », demande Jean-Yves Tadié en préambule de cette édition, remarquablement établie et annotée par Nathalie Mauriac Dyer (directrice de recherche au CNRS, elle est l’arrière-petite-fille de Robert Proust et la petite-fille de François Mauriac), qui parle ici d’une « “Recherche” en miniature ». Il y a tout ce qui annonce l’œuvre à venir, avec son cortège d’hésitations, de tentatives, de repentirs, d’ajouts, de brouillons hachurés et froissés. Il y a encore les vrais prénoms de la grand-mère Adèle, de la mère Jeanne et du narrateur Marcel. Il y a Méséglise et Guermantes, Swann, Balbec et le Grand-Hôtel. Il y a cette première phrase, sans ponctuation, du premier feuillet : « On avait rentré les précieux fauteuils d’osier sous la vérandah car il commençait à tomber quelques gouttes de pluie et mes parents après avoir lutté une seconde sur les chaises de fer étaient revenus s’asseoir à l’abri », et, comme par magie, on pénètre aussitôt dans le monde mémoriel de Proust.

D’autres textes inédits, qui précèdent pour la plupart « les Soixante-Quinze Feuillets » et proviennent également des archives de Bernard de Fallois, sont publiés dans ce précieux volume. Nous en avons retenu trois : « le Manuscrit de Belle-Ile », rédigé au crayon graphite sur papier quadrillé, « la plus ancienne version connue du baiser du soir », selon Nathalie Mauriac Dyer ; « Il y a une légende bretonne qui dit », page promise à devenir le fameux épisode de la madeleine ; et un extrait du « Cahier 65 », sur la mort et le deuil, « premier cahier de la résurrection et des rêves de la grand-mère ». Même avec les ratures, les césures, les blancs, voire les fautes, Proust est là, unique et visionnaire. J. G.

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Marcel Proust (à droite) et son frère cadet Robert en 1877.
(ALBERT HARLINGUE/ROGER-VIOLLET)

Trois manuscrits transcrits


Le Manuscrit de Belle-Ile.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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La mère de l’écrivain,
Mme Adrien Proust née Jeanne Weil.
Portrait de Paul Nadar (1904).
(PAUL NADAR/MÉDIATHÈQUE DE L’ARCHITECTURE ET DU PATRIMOINE/RMN-GP)

Il y a une légende bretonne.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Dans la maison de la tante Léonie (son portrait au mur)
à Illiers-Combray, en Eure-et-Loir.
(ROBERT KLUBA/REA)

Cahier 65.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Crédit : L’OBS

VOIR AUSSI : Marcel Proust : les "Soixante-quinze feuillets", l’ébauche autobiographique de "La Recherche", en librairie

LIRE SUR PILEFACE (sélection) :
Lectures de Proust dans le Temps
Proust intime. De nouveaux inédits
Du côté de chez Swann : L’appel au don de la BNF
Céleste Albaret et Monsieur Proust
Julia Kristeva, lectrice de Proust


[1 Le Peuple, 5e éd., p. 255.

[2Une allusion mystérieuse à sa mère figure dans une lettre du début de juin 1906 à Lucien Daudet, évoquant « quelque chose que j’ai commencé et qui n’est rien que sur elle » (M. Proust, Correspondance, VI, Plon, 1980, p. 100).

[3Horace, Satires, livre I, satire IV, v. 61.

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5 Messages

  • charles reesink | 24 juillet 2021 - 14:54 1

    bonjour de winnipeg, canada
    Impossible de etrouver la trace d’un de ces Cahiers, ou figure Monsieur tout le Monde.
    - Une ame charitable pourrait-elle me guider vers ce texte ???
    merci d’avance !


  • Albert Gauvin | 11 juillet 2021 - 01:23 2

    Nathalie Mauriac évoque Les soixante-quinze feuillets — et autres manuscrits inédits de Marcel Proust. Une réapparition imprévue qui coïncide néanmoins avec l’anniversaire des 150 ans de la naissance de Proust.


    Les “soixante-quinze feuillets”, originaux de la première version de “La Recherche” de Marcel Proust, sont conservés à la Bibliothèque nationale de France.
    Crédits : Francesca Mantovani / Editions Gallimard, 2021. ZOOM : cliquer sur l’image.

    Ils avaient disparu ou plutôt ils étaient inconnus. (...) Depuis le milieu des années 60 quand les manuscrits sont entrés à la BNF, on s’est rendu compte que dans cette masse ne figuraient pas ces Soixante-quinze feuillets donnant une version très primitive de "A la recherche du temps perdu".

    Le manuscrit est en soi un objet qui attire tous les fantasmes parce que c’est un peu une partie du corps de l’écrivain en tout cas le manuscrit autographe, il y a quelque chose du corps qui s’est déposé là, c’est un peu une relique. Quand c’est une partie de l’oeuvre, c’est comme une petite toile de maître qu’on nous aurait cachée et qui serait restée dans le secret d’un placard à l’insu de tous.


  • Albert Gauvin | 7 avril 2021 - 19:22 3

    Comment la biscotte devient madeleine

    par Philippe Lançon

    Les souvenirs ne sont fiables que dans la mesure où ils sont des créations. Pour le comprendre, il suffit de lire comment Proust a transformé une biscotte en madeleine. Les éditions Gallimard ­publient Les Soixante-Quinze Feuillets, on dirait presque un titre d’Alexandre Dumas  ; autrement dit, les échantillons qui, écrits en 1908, ­annoncent l’élaboration, quelques années plus tard, d’À la ­recherche du temps perdu. Ces remarquables manuscrits, possédés depuis 1954 par l’éditeur Bernard de Fallois, ni le public ni même les universitaires n’y avaient eu accès. La mort de leur propriétaire, il y a trois ans, permet aujourd’hui de les découvrir. On y lit, entre autres surprises, une première version de la célèbre révélation du passé par la madeleine trempée dans le thé.

    Je commence par la fin. Dans les premières pages de la ­Recherche, Proust écrit comment il est possible (mais rare, mieux vaut s’appeler Proust) non pas de retrouver son passé, mais, en le retrouvant, de le recréer : « C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel). Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.  » Deux paragraphes plus haut, il a prévenu avec l’ironie pessimiste qui le caractérise : « Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les faveurs du premier. » Il est arrivé un moment, dans sa vie, où l’écrivain a eu assez conscience du second hasard pour faire en sorte que le premier soit efficace.

    Cette réflexion sur la nécessité (et la rareté) du hasard ouvre sur la fameuse madeleine trempée dans le thé, « objet matériel » qui va déclencher le processus mémoriel aboutissant au livre. Un jour d’hiver, comme il a froid après une promenade, sa mère lui propose, écrit-il, « de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord, et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi ». Une page plus loin, le souvenir remonte : « Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » Et tout Combray et son enfance apparaissent, ou, plus exactement, renaissent.

    Dans Les Soixante-Quinze Feuillets, voilà-t-il pas que le hasard déclencheur, en devenant autobiographique, change légèrement d’objet : « L’autre soir étant rentré glacé, par la neige, et ne pouvant me réchauffer, comme je m’étais mis à lire dans ma chambre, sous la lampe, ma vieille cuisinière me proposa de me faire une tasse de thé dont je ne prends jamais. Et le hasard fit qu’elle m’apporta quelques tranches de pain grillé. Je fis tremper le pain grillé dans la tasse de thé, et, au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche, et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré de l’odeur d’un goût de thé contre mon palais, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur […]. Alors je me rappelai : tous les jours quand j’étais habillé je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger. Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes – mortes pour l’intelligence – allèrent se blottir.  » L’œuvre va changer non pas l’eau en vin, mais le pain grillé et la biscotte en madeleine, et le grand-père, en tante Léonie. Pas de souvenirs sans imagination.

    Charlie Hebdo, 7 avril 2021.


  • Albert Gauvin | 2 avril 2021 - 15:16 4

    Les "75 feuillets et autres manuscrits inédits" de Proust paraissent ce jeudi 1er avril aux éditions Gallimard. Un événement littéraire pour ces manuscrits dont on soupçonnait seulement l’existence. Jean-Yves Tadié, écrivain spécialiste de Proust qui les a préfacés, nous fait part de sa grande émotion à leur lecture.

    Jean-Yves Tadié, écrivain et professeur, est l’un des grands spécialistes de Marcel Proust en France. Il a écrit la préface des Soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits qui paraissent chez Gallimard. Lorsqu’il a pour la première fois découvert ces écrits extraordinaires de Proust, qui sont rien de moins que la genèse de A la recherche du temps perdu, il a ressenti une grande émotion personnelle, qu’il nous fait partager.

    Franceinfo Culture : Vous doutiez-vous de l’existence de ces inédits de Proust ?

    Jean-Yves Tadié : Absolument, on s’attendait toujours à les voir réapparaître, et puis, après la mort de Bernard de Fallois, la personne qui les détenait, on en a disposé, et on a pu publier ce qui est la première étape d’A la recherche du temps perdu. C’est vraiment le premier jet. C’est, selon la formule de Michelet, le "moment sacré où le grand écrivain commence à écrire". En général, on ne connaît pas ce moment. Là, justement, on l’a. Après deux ans où Proust n’a plus écrit, car la mort de sa mère l’a bouleversé, brusquement il se remet à ce qui a toujours été son projet depuis sa jeunesse : celui de faire un roman.

    N’avait-il rien écrit avant ?

    Il avait essayé avant. Il avait écrit des nouvelles, Des plaisirs et des jours, il avait alors 24 ans. Il avait fait un roman de mille pages, Jean Santeuil, qu’il ne publie pas parce qu’il n’est pas satisfait et qu’il abandonne en 1899 quand il a 28 ans. Et là, nous sommes à peu près dix ans plus tard. Dix ans se sont écoulés donc, pendant lesquels il n’est toujours pas arrivé à faire son roman. Il vieillit, il a 38 ans, ce qui est beaucoup pour l’époque... Et brusquement, la source s’ouvre, et il écrit ces Soixante-quinze feuillets qui, pour les lecteurs, rappelleront le début de Du côté de chez Swann, et des personnages d’A l’ombre des jeunes filles en fleur, et même d’Albertine disparue à propos de Venise.

    Il a beaucoup tâtonné ?

    Et puis, après avoir fait ça, il s’arrête à nouveau. Il tombe en panne, encore. A ce moment, il se lance alors dans un projet qui va avorter, qu’on a appelé Contre Sainte-Beuve, un mélange d’essai et de conversations avec sa mère. Et c’est dans un troisième essai, un an après celui où il a écrit ces feuillets, que, en somme, l’écluse se rouvre, et que de nouveau il commence son roman et là, il ne s’arrêtera plus jusqu’à sa mort, c’est-à-dire pendant quatorze ans.


    L’écrivain et spécialiste de Marcel Proust Jean-Yves Tadié.
    (DESPATIN & GOBELI / OPALE). ZOOM : cliquer sur l’image.

    Ces feuillets sont très beaux ! Tout le monde s’en serait contenté ! Et en même temps, lui, il n’est jamais content
    Jean-Yves Tadié

    Qu’avez vous ressenti quand vous avez découvert ces "Soixante-quinze feuillets" ?

    D’abord, il y a une grande émotion personnelle : on a trouvé la source de quelque chose qu’on n’avait pas. C’est un peu comme quand vous cherchez la source du Nil ou la source de la Seine, de la Loire, vous êtes ému de ce petit ruisseau qui coule du rocher et qui va donner tout à fait autre chose, d’immense. C’est un peu le même sentiment. En plus, ce qui est très marqué dans ces pages, c’est le caractère autobiographique. Il s’agit vraiment presque de ses mémoires, de ses souvenirs d’enfance. C’est sa grand-mère, sa tante, son oncle, qui portent leurs vrais prénoms par exemple, et sa mère s’appelle Jeanne, comme Jeanne Proust. Ce caractère biographique sous-jacent, bien sûr on pouvait le soupçonner, mais là il éclate. Et au contraire, plus tard, le travail du romancier va consister à masquer ce caractère entièrement personnel, qui d’ailleurs n’a pas dû le satisfaire puisque justement il se dit un jour : ce n’est pas un roman. Et il va recommencer.

    Ce qui est extraordinaire, d’ailleurs, c’est cette passion et cet esprit critique parce que ces feuillets sont très beaux ! Tout le monde s’en serait contenté ! Et en même temps, lui, il n’est jamais content. Il faut toujours qu’il aille plus loin, plus profond, vers quelque chose à la fois de plus riche sur le plan du sens, et la recherche des lois psychologiques, poétiques sur le plan des métaphores, des images qui fusent chez lui au fil du temps.

    A travers ces "Soixante-quinze feuillets", avez-vous eu l’impression d’être une sorte d’archéologue littéraire ?

    Oui, c’est comme quand on cherche l’origine d’une église, où sous la crypte, on découvre les fondations d’un monument mérovingien par exemple, pour employer une image proustienne d’ailleurs... C’est tout à fait le sentiment que nous avons eu à quelques uns, dont Nathalie Mauriac qui a fait l’édition. C’est ce sentiment de l’origine de tout, or c’est bien cela l’archéologie : la recherche de l’origine, qui reste très mystérieuse chez les grands artistes. Pourquoi ça plutôt qu’autre chose ? Pourquoi eux plutôt que d’autres ? Là on a une sorte de réponse... On est face au processus créatif dans sa nudité, sa pureté.

    Y a-t-il des choses qui vous ont surpris ou vous doutiez-vous de ce que vous alliez découvrir ?

    En fait, tout est repris. De même que Proust gardait tous ses papiers, il garde toutes ses idées, tous ses souvenirs, mais simplement il les étoffe, il les amplifie, il les développe. Sa présence, dès l’origine, montre bien l’importance notamment de la cellule familiale mais enfin, la plupart des gens ont la chance d’avoir eu une famille, il n’est pas le seul. Donc c’est une histoire très simple. C’est un petit enfant qui pleure, c’est un enfant malheureux, c’est un enfant solitaire, c’est tous ces sentiments qu’il partage devant nos yeux et on voit qu’à l’origine de cette oeuvre gigantesque, ces cinq cent personnages, il y a un enfant malheureux... Il voulait vraiment faire un roman, il se disait homme de lettres : c’est la profession qu’il donnait. Il n’a jamais voulu être autre chose, dès l’enfance certainement, et en tout cas dès l’adolescence.

    Ce qu’il voulait, c’était raconter une histoire ?

    Il met longtemps avant de trouver son sujet. Il n’échappe pas à lui-même. Jean Santeuil, c’est aussi un personnage qui lui ressemble. Si vous lisez ses poèmes et nouvelles de jeunesse, il est aussi beaucoup question de lui-même. Donc le grand problème pour lui, va être d’échapper à lui-même. Tant d’écrivains sont étouffés par leur "moi"... Lui qui dit "je" tout le temps, au contraire, va créer un monde avec 500 personnages, avec tous les thèmes possibles, parce que des livres paraissent sans cesse sur un thème différent chez Proust... C’est aussi un roman superbe sur l’art, sur la musique, sur la peinture, sur la mort, sur le sens de la vie, et bien sûr sur la mémoire. Alors cette mémoire, il ne l’a pas encore trouvée véritablement, il ne sait pas que l’épisode de la madeleine sera le ressort de tout. C’est-à-dire la mémoire involontaire, le fait que tout le passé remonte d’un coup pour être raconté.


    Manuscrit des "75 Feuillets" inédits de Proust.
    (FRANCESCA MANTOVANI @BNF-Editions Gallimard 2021). ZOOM : cliquer sur l’image.

    Dans les "Soixante-quinze feuillets", on a donc la genèse de la madeleine ?

    Oui, il y a une petite allusion : il trempe du pain rassis dans une infusion. Ce n’est pas une madeleine, et ce n’est pas du thé, d’abord. Tout ça va changer ensuite. Il trouve cette idée et il va raconter ce phénomène, et il va organiser le roman autour du phénomène. Lorsqu’il nous dit que tout Combray est sorti d’une tasse de thé, ça c’est vraiment l’organisation du roman autour de la mémoire. Dans les Soixante-quinze feuillets, les choses lui reviennent, mais pas tout encore, pas tout le roman... Naturellement, c’est un artifice aussi, on ne peut pas penser que toute La recherche du temps perdu qui fait trois mille pages est sortie d’une tasse de thé, c’est donc un artifice du romancier que de nous le dire. C’est un phénomène de création artistique qui a marqué tout le monde puisque si l’on connaît quelque chose, c’est bien cela.

    Les "Soixante-quinze feuillets", c’est cette émotion du début de tout, de l’origine, qui rend les choses très claires pour tout le monde. C’est-à-dire que tout public peut s’y retrouver, et lire ces pages avec facilité et plaisir
    Jean-Yves Tadié

    Pensez-vous que la parution des Soixante-quinze feuillets va marquer la littérature proustienne ?

    Oui sûrement, parce que c’est l’origine. Ce n’est pas forcément le plus riche, le plus beau, on ne peut pas le prétendre : chez Proust, tout est toujours mieux, à chaque édition. Chaque réflexion, chaque dernière version est plus belle, plus riche que la précédente chez lui. Il n’abîme jamais ce qu’il a fait, il le développe, il l’amplifie, il le rend plus complexe, il le rend plus conscient, il le rend plus poétique. Donc cette origine-là est peut-être moins tout cela que les dernières pages qu’il a écrites, par exemple, qui sont pour moi le plus beau, le plus extraordinaire... Mais en même temps, c’est cette émotion du début de tout, de l’origine, qui rend les choses très claires pour tout le monde. C’est-à-dire que tout public peut s’y retrouver, et lire ces pages avec facilité et plaisir.

    C’est une bonne introduction à Proust ?

    Oui c’est clair c’est une très bonne introduction. Et on voit que le monde de Proust est un monde très simple. Ce n’est pas un monde snob, ce n’est pas un monde de riches, c’est un monde simple, humain : une famille, un enfant, une soirée... La solitude, aussi ; la méchanceté, déjà , puisqu’on voit que la grand-mère est persécutée par son mari et par son beau-frère... Et c’est très touchant aussi. Dès le début, on voit que le monde de Proust est comme le nôtre : un monde cruel.

    franceinfoculture


  • Albert Gauvin | 31 mars 2021 - 11:00 5

    Littérature : « Les Soixante-quinze Feuillets », le manuscrit légendaire de Marcel Proust perdu et enfin retrouvé

    On vient de retrouver et d’éditer «  Les Soixante-quinze Feuillets  », première mouture du chef-d’œuvre de Marcel Proust. Comment ce texte légendaire et très intime a-t-il ressurgi   ? «  Vanity Fair » en détaille la genèse.

    Publié le LUNDI, 29 MARS 2021
    par Gaspard Dellhemmes


    Au centre, Marcel Proust au tennis du boulevard Bineau à Neuilly, en 1892.
    © Manuel Cohen / Aurimages / Collection Particuliere Tropmi. ZOOM : cliquer sur l’image.

    Les proustiens forment une drôle d’église secrète. Ils ont leur lieu saint, leurs grands prêtres et aussi leurs reliques sacrées, en tête desquelles les célèbres « 75 feuillets » en papier vélin, mystérieusement disparus depuis plus d’un demi-siècle : la toute première esquisse connue d’À la recherche du temps perdu, rédigée à la main par Marcel Proust en 1908, une sorte de Recherche en miniature où le narrateur se languit déjà du baiser de sa mère, mais où manquent encore des personnages-clés comme ­Albertine, Swann ou Charlus.

    Ce matin d’hiver, nous sommes au siège des éditions Gallimard pour une grande nouvelle. Nous voici dans une haute salle moulurée donnant sur un jardinet. En face, une folie XVIIIe siècle : le pavillon dit « de La Pléiade ». Nous avons rendez-vous avec Nathalie ­Mauriac. Sa voix frémit d’émotion, elle a retrouvé le graal perdu. « Sur le moment, j’ai pensé à tous les proustiens qui cherchaient ces 75 feuillets depuis plus de cinquante ans, et c’est comme s’ils étaient là autour de moi. » Elle ouvre ses deux mains vers le ciel, mimant une apparition. Elle n’est pas n’importe quelle proustienne. La petite-­fille de François Mauriac est aussi l’arrière-­petite-nièce de Marcel Proust. Elle a grandi à Paris, sur l’île Saint-Louis, « comme une souris dans un fromage » au milieu de piles de livres. Son père, Claude, écrivain et critique littéraire au Figaro, recevait toutes les nouveautés. Parfois, ­Michel Foucault passait pour dîner et s’indigner des conditions de détention des prisonniers. Les dimanches étaient réservés à la grand-mère maternelle, Suzy Mante-Proust, la fille de ­Robert Proust, le frère cadet du grand Marcel. À l’intérieur de son appartement de l’avenue Van-Dyck, donnant sur le parc Monceau, le fameux portrait par Jacques-Émile Blanche de Marcel Proust, visage en ballon de rugby et orchidée blanche à la boutonnière.

    Le mystérieux «  dossier 3   »

    Comment trouver sa voie au milieu de ces immenses auteurs ? Après le bac, Nathalie Mauriac se lance dans la recherche – pour l’instant avec un « r » minuscule – et devient spécialiste de grec ancien, encore à bonne distance de la littérature française et de ses monstres sacrés. Un matin de 1986, alors qu’elle a 30 ans, son père l’appelle. Il vient de découvrir dans les archives familiales une dactylographie corrigée de ce tome de La Recherche connu alors sous le nom de La Fugitive ; elle doit venir au plus vite. « Formidable mais je suis occupée », décline-t-elle. Le soir, elle tombe sur le manuscrit dans une pochette laissée sur le bureau de son père. Elle s’assoit, parcourt le texte rempli d’ajouts et repentirs, avec ce titre écrit de la main de l’auteur : Albertine disparue. Délicatesse de la phrase, aura du manuscrit qui a voyagé de la rue Hamelin, dernière adresse de Proust jusqu’à la maison de Suzy. Un «  coup de foudre, je suis prise », se rappelle-t-elle. Première épiphanie proustienne vingt ans avant les 75 feuillets. Nathalie Mauriac édite cette nouvelle version d’Albertine dis­parue et devient chercheuse en littérature au CNRS. Une spécialiste en « génétique proustienne », comme on appelle ces fourmis vouées à déterminer les différentes strates de La Recherche.

    À la fin des années 1980, la « généticienne » entend parler de la disparition des 75 feuillets, la « crypte primitive » de La Recherche. Ils ne font pas partie des archives, le « fonds Proust » vendu par sa grand-mère à la Biblio­thèque­ nationale de France en 1962. On dit qu’ils seraient chez l’éditeur Bernard de Fallois. D’ailleurs, lui-même les décrit brièvement dans sa préface de Contre Sainte Beuve, recueil de critiques posthume paru en 1954 dans lequel il fait état d’un groupe de manuscrits « de 75 feuillets de très grand format » avec « six épisodes », qui seront « tous repris dans La Recherche ». Avant d’être le patron d’Hachette Livre, puis de monter sa propre maison qui publiera la star du polar Joël Dicker, De ­Fallois a été l’éditeur des inédits de Proust, no­tamment du roman de jeunesse Jean ­Santeuil. Considère-t-il alors que les 75 feuillets ne méritent pas d’être publiés ? Seule certitude : il ne répond pas aux sollicitations des spécialistes au sujet du texte.

    Il faut attendre sa mort en janvier 2018 pour que se produise l’impensable : au printemps, Nathalie Mauriac est sollicitée pour dresser l’inventaire de ses archives qui étaient autrefois détenues par sa grand-mère. Elle se rend dans le bureau de l’éditeur. Le texte est là, dans une banale chemise cartonnée bordeaux, recouverte de la mention « dossier 3 », pas loin du Mystérieux correspondant (éditions de Fallois), nouvelles qui paraîtront en octobre 2019. Difficile de ­saisir pourquoi l’éditeur a laissé de côté un tel trésor. Le texte est pourtant décisif pour comprendre la patiente édification des sept tomes de La Recherche.

    Ni judéité ni homosexualité

    Proust a rédigé ces 75 feuillets à presque 40 ans. Après plusieurs mois sans écrire marqués par le deuil de ses deux parents, il reprend alors goût à la vie : il tombe amoureux de son chauffeur de taxi, Alfred Agostinelli, l’un des modèles d’Albertine dans La Recherche, et écrit de longs articles dans Le Figaro. Dans ces premiers brouillons, le narrateur s’appelle Marcel, il est d’ailleurs journaliste au Figaro. La grand-mère se nomme Adèle ; la mère, Jeanne. Découverte stupéfiante : avant d’être un roman-monde, une comédie humaine aux 500 personnages, À la recherche du temps perdu était donc une auto­fiction. « Le texte des 75 feuillets est très intime, mais pas au point d’évoquer la ­judéité de la famille maternelle de Proust ou son homosexualité, analyse Nathalie Mauriac. Pour en parler, Proust devra faire le détour du romanesque, et inventer Charles Swann et M. de Charlus. »

    Ces « 75 feuillets », entreposés aujourd’hui à la BNF, sont en bon état, à peine recouverts de quelques taches grises. «  Ils donnent l’impression d’avoir été exposés à la lumière, comme si Proust les avait gardés dans sa chambre en souvenir de la naissance de son œuvre », ajoute Nathalie Mauriac. Ils sont agrémentés de quelques dessins : ici, une église ; là, un profil féminin. Une version préfacée par Jean-Yves Tadié a paru le 18 mars chez Gallimard. Dans cette mouture, il n’a pas encore inventé la madeleine ni fait de la « mémoire involontaire  » la pierre angulaire de son roman. Il lui faudra en outre des milliers d’heures de labeur avant qu’il parvienne à ce tour de force sublime : faire sortir toute son enfance d’une tasse de thé.

    Cet article est à retrouver dans le numéro 88 (Avril 2021) de Vanity Fair France.