« Très bonne initiative cet abécédaire Sollers.
J’ai hâte de savoir ce que vous prioriserez à la lettre S… ? »
Yannick Gomez
Auteur de Sollers, le musicien de la vie


"S" comme Sollers

Au questionnement de Yannick Gomez, voici une réponse en forme de déclinaison de la lettre "S", comme Sollers, et tous les noms commençant par la sifflante "S" qui me sont venus à l’esprit, en rapport avec Sollers. Ainsi, se dessine, progressivement, comme une esquisse de portrait pointilliste :
"S" comme Sollers, comme Sollus, comme Solitude, comme Sexe, Sensualité, comme Sagan, comme Soeurs, comme Sophie, comme Sérénissime, comme Séducteur, comme Suicide, comme Shizoïde, comme Singulier, comme Stupéfiants, comme Sartre, comme Spinoza, comme Stendhal, comme Sain-Simon, comme Shakespeare, comme Schuhl, comme Sixtine, comme Salut, comme Salute, comme Science, comme Sollersie, comme Sublime, comme Spirale, comme Surréalisme, comme Samouraïs, comme Shitao, comme Suzon, comme Salzbourg, comme Scarlatti, comme Sacré, Spirituel, comme Seuil, comme Style, comme Sprezzatura, comme Sévigné, comme Savigneau, comme Siècle, "S" comme Pluriel.
"S" comme Sollers, bien sûr
(en missile Sol-Air pour défendre Kiev)
comme Sollus
(cf. la genèse de son nom de plume « Sollers », né Joyaux, maintes fois évoquée)
La version Sollers du latin archaïque sollus (tout entier), sollus + ars (tout entier art), est la version consacrée dans sa "biographie officielle" par Gérard de Cortanze : "Sollers ou la volonté de bonheur" (2001).
Plus ICI
comme Solitude, (Une curieuse solitude)
Le comble de la misère :
ne pouvoir être seul.
Philippe Sollers, Une curieuse solitude (1958)
C’est son premmier livre, il est salué à sa sortie avec enthousiasme par François Mauriac (« Un monstre sacré est né ») et par Louis Aragon, il contient déjà en germe toute la métaphysique de la solitude sollersienne :
J’ai rarement été aussi seul. Mais j’aime ça. Et de plus en plus.
Studio, en première page
La grande force de Sollers aura été de faire croire qu’il était partout alors qu’il n’était nulle part ailleurs que dans son cabinet de travail, seul face à ses livres et à son encre. Sa solitude était sa seule véritable patrie.
Josyane Savigneau (Le Monde)

La solitude chez Sollers : un paradoxe fondateur
Pour un homme qui a passé plus de cinquante ans sur les plateaux de télévision, dans les salles de rédaction et au centre du « tout-Paris », la solitude n’est pas un isolement subi, mais un art de la souveraineté et de la clandestinité.

La solitude comme refus de la promiscuité sociale
Dans Une curieuse solitude, le jeune narrateur vit une passion clandestine avec une femme plus âgée (Concha). La solitude n’y est pas le manque des autres, mais le moyen de préserver l’intensité du sentiment et de la pensée contre le bruit du monde.
La solitude n’est pas un isolement, c’est un refuge où la pensée reprend ses droits face à la comédie sociale. »
Un vrai roman : Mémoires (2007),

La « Clandestinité » et le masque
Pour Sollers, la vraie solitude ne consiste pas à vivre en ermite au fond des bois, mais à pratiquer la solitude au milieu de la foule en « joueur clandestin » :
La solitude devient une posture stratégique : porter un masque médiatique pour protéger son vrai travail d’écrivain (qu’il accomplissait tôt le matin, dans le silence de son bureau ou face à la lagune de Venise).
Je suis un clandestin qui se montre beaucoup. Rien n’est plus secret que ce qui est étalé au grand jour. —
Portrait du joueur (1984)

La solitude habitée : la société des esprits
Chez Sollers, la solitude n’est jamais vide. Être seul, c’est ouvrir la porte à la « grande société des esprits » (Pascal, Dante, Casanova, Céline, Joyce, Bach, Mozart…). Quand Sollers s’isole à l’île de Ré ou à Venise pour écrire, il est en réalité en conversation permanente avec la Bibliothèque universelle.
La vraie solitude est une fête habitée. Vous êtes seul dans une pièce avec Mozart ou Saint-Simon, et soudain le siècle s’efface. Vous n’êtes plus seul, vous êtes enfin en bonne compagnie.
Dictionnaire amoureux de Venise (2004.)
comme Sexe, Sensualité , (comme Eugénia, "E.S.M.")
En exergue d’Une curieuse solitude : « A ESM » …Eugénia.
Dans le roman, qu’elle a largement inspiré, elle est nommée Concha. Elle est espagnole, réfugiée politique, employée de maison chez les Joyaux, et a sa chambre dans la maison. Elle a 30 ans et le jeune Philippe 15. Un puits de sensualité dans lequel il aime plonger. Il apprend vite. Il est doué. « Qu’est-ce que nous avons joui ! » dira-t-il plus tard.
la femme fondamentale, le souvenir sexuel principal (...). Elle lui indique, de façon extrêmement nette (...) que sa boussole insistante, directe, précise, discrète sera à jamais le sexe. Elle modèle une certaine image de la femme : généreuse et perverse, transmettrice magnifique d’expériences ; souvent étrangère, porteuse de dissemblance
Gérard de Cortanze Philippe Sollers, ou la tentation du bonheur (2001)

Extrait de Dialogue Gérard de Cortanze -Sollers sur E.S.M. :
…En fait, la rencontre est immédiate.
« - C’est l’éblouissement, tout de suite ?
- Oui, c’est bizarre. Il s’est souvent produit de tels événements dans mon existence. Peut-être s’agit-il tout simplement de savoir capter les choses, d’être à l’écoute. […].
- Vous sentez, chez elle, la même attirance soudaine ?
- Oui, sans le moindre doute. Je ne vais pas entrer dans la mythologie du coup de foudre, mais c’est exactement ça ! »

Donc, une liaison s’engage. Elle va durer deux ans, intense, riche. Ce sont immédiatement les jeux, les poursuites. « Pas un arbre contre lequel on ne se soit serrés, embrassés ; pas de buisson où on ne se soit cachés ; pas un bout de pré sur lequel on ne se soit caressés et roulés. Tout était lent, bleuté, sans raison. Elle avait vingt-huit ans, moi quinze » (Studio).
[...]
Ce fut un magnifique entraînement à l’art de la discrétion, a coutume de préciser Philippe Sollers, et aux choses très concrètes du sexe. « On est là, sur le grand perron, en face du marronnier, je touche ses cuisses sous sa robe de toile, elle touche mon sexe, on ne parle pas, elle a l’air absent, visage offert à la nuit » (Studio), mais aussi : « Elle m’entraîne le soir dans l’impasse elle me branle debout au bout du couloir elle s’arrange pour être à genoux en face de moi et plus haut que moi je vois mouiller sa culotte blanche » (Paradis).
[...]
E.S.M. détermine chez l’adolescent un goût certain pour les filles, mais surtout pour les femmes plus âgées, initiatrices.
[...]
On peut avancer que le personnage d’E.S.M. traverse toute l’oeuvre de Philippe Sollers. Trace ineffaçable. Resurgissant, dans Studio, sous les traits de Maria, « comme aux jours de fêtes », ou dans ceux d’Asunci6n, dans Portrait du Joueur, « ombre qui passe et repasse rapidement devant la porte-fenêtre ». « Encore aujourd’hui je ne peux voir une femme en deuil sans la revoir, elle brune et sombre, avec dans les yeux tout l’éclat de l’impertinence et de la gaieté », reconnaît Philippe Sollers dans Une curieuse solitude.
« Elle était très en noir, oui ...
- Aujourd’hui encore, lorsque vous voyez une femme en deuil ...
- Oui ... Elle est forcément présente, comme l’est toute ma jeunesse.
Présente comme est liée toute exploration précoce qui a coïncidé avec les moyens que je pouvais avoir comme corps à ce moment-là. Il m’a semblé, dès lors, posséder une avance considérable sur les gens de mon âge.
- Mais elle était l’initiatrice ?
- Elle avait beaucoup voyagé. Elle était de science précise. Mais c’est moi qui veux, qui fais tout basculer. »
Alors, oui, E.S.M. est toujours là, « comme toute la jeunesse », rajustant son corsage en remontant des caves avec les bouteilles prévues. C’est elle, c’est bien elle, la petite serveuse philippine, et Olivia, et Viola, et Rosalinda, et Maria, et Martha, et Marina, et Cordelia, et Cressida, et Helena, et Desmona, et Cecilia, et Cleopatra, et Clara, toutes hispaniques, muy bien, bueno, a las ocho y media, si ud quiere ... y Concha, sexo de la mujer ...
[...]
- Un intérêt certain pour les étrangères ?
- D’emblée. Depuis toujours. Ça se concrétise avec E.S.M. Allez voir de l’autre côté ce qui se passe ! Pas seulement de l’autre côté du sexe, mais de l’autre côté de la langue elle-même. Là encore, on retombe sur des questions évidentes de musicalité. Qu’est-ce que ça veut dire ? Rebondir d’un mot sur l’autre, passer à des expressions nouvelles, apprendre l’argot sexuel de l’autre langue. Ça rebondit sur la littérature, sur la perception, sur la plastique. E.S.M., c’est la langue en liberté, la parole libertaire. »
[...]
VOIR ICI
E.S.M., ne tire de la vie aucune morale, ne veut pas partager, renvoie chacun à soi et pour soi. Son seul désir est sans doute de rappeler que la liberté n’est jamais acquise, qu’elle va et vient, qu’elle est rare. E.S.M.est une vraie libertaire libertine, qui pense que la jouissance est un mode majeur de connaissance. Voilà ce qu’elle apprend au jeune Philippe Joyaux dans les bois de bambous de la propriété familiale, dans les couloirs obscurs, les greniers, les fourrés, dans la fraîcheur des caves à vin. Sans le savoir, elle lui parle de Casanova et de Mozart, de la liberté contre la mort, de l’érotisme en tant qu’acte purement intérieur, mais brûlant de lui-même. Sans le comprendre, elle le met en relation directe avec une autre source de plaisir. Le XVIIIe siècle est présent dans l’érotisme mais aussi dans la ville même où Philippe Joyaux passe son enfance : Bordeaux...
comme Sagan
Sollers et Sagan sont de la même génération – Sollers est son cadet d’un an – et tous deux sont issus d’un milieu bourgeois.
En 1954, quatre ans avant Sollers, Françoise Sagan avait fait aussi une entrée remarquée (même plus remarquée) dans l’édition française avec Bonjour tristesse .
Quand le livre paraît, Françoise Quoirez a alors 18 ans. Gros succès d’édition. Son livre lui donne un nom : ce sera Françoise Sagan. Neuf ans seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, elle incarnait une forme d’existentialisme, de liberté sexuelle et de rejet des conventions qui anticipaient mai 1968 et la rapprochaient de Sollers. Mais, au calendrier de la sexualité, par rapport aux tabous de l’époque, elle apparaît beaucoup plus transgressive que Sollers.
Tous deux ont été adoubés par Mauriac.
Deux ans plus tard, Françoise Sagan publiait « Un certain sourire » (1956). De son côté, Sollers publie « Une curieuse solitude » en 1958.
Comment ne pas voir dans ce titre un écho de celui de Françoise Sagan, « Un certain sourire » ?
Mimétisme d’une époque, d’une génération, d’un milieu ? Mais ont-ils partagé quelque chose ?
En 2024, à l’occasion du 70ème anniversaire de la publication de Bonjour tristesse nous avons consacré un article dédié aux figures de Sagan-et Sollers : leurs points communs, leurs différences, leur rencontre ratée racontée par Sollers. C’est ICI.


Portrait de Françoise Sagan réalisé par Jacques Rouchon en 1958 à la demande d’un journal américain. Cette photographie fît la couverture de l’édition américaine de "Bonjour Tristesse". A ; d. Philippe Sollers au caf é, aussi photographié par Jacques Roubion (probablement en 1958, année de la publication d’"Une curieuse solitude".
ZOOM : cliquer l’image
comme Soeurs (deux sœurs qui épousent deux frères Joyaux)
Et ils vivent, à Talence, près de Bordeaux :
…dans deux maisons symétriquement accolées [avec] cette caractéristique de mêler plusieurs univers : domestiques, familiaux, professionnels et industriels. A la fois en son cœur et à l’écart, un « parc », le « très grand jardin » […], le parc [qui] traversera son œuvre. […]
Tout cela à proximité de châteaux : La Tour Haut-Brion, celui du Prince Noir… »
Dominique Brouttelande
dans un article sur pileface consacré à Talence, ce lieu d’enfance et de jeunesse de la mémoire familiale de Sollers
Initialement publié sur pileface sous le titre « Ta lance », en septembre 2014 , puis repris par Sollers dans L’Infini n°130, (Hiver, 2015), sous le titre « Enfance d’un écrivain français ».
comme Sophie, bien sûr (avec ou sans Sade).
Cf. Les lettres de Sophie ou le jeu érotique dans Portrait du joueur.
comme Sérénissime
« Veni etiam », reviens encore
Eloge de Venise prononcé pour la consécration du doge sérénissime Luigi Mocenigo en 1570 :
« Qui la voit une fois s’en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus, ou s’il la quitte c’est pour bientôt la retrouver, et s’il ne la retrouve, il se désole de ne point la revoir. De ce désir d’y retourner qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent elle prit le nom de « Venetia », comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière : « Veni etiam », reviens encore. »
Le doge Luigi Grotto Cieco d’Hadria, le 23 août 1570.
A Venise, on y vient, on y revient, comme Ulysse à Ithaque.

- Tête de gondole
- Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com
Un peu plus sur Venise
Dictionnaire amoureux de Venise,
Venise, le pôle magnétique de mon existence,
Le lieu et la formule,
La chambre aux trois fenêtres de La Calcina
etc.
Dans sa vie parallèle avec Dominique Rolin, dans ses dits et écrits, sur pileface,... _ Venise est omniprésente.
comme Séducteur
« J’avais le « suffrage à vue » dira-t-il volontiers.
Sollers emprunte la formule à Giacomo Casanova, qu’il cite et commente régulièrement notamment dans son essai Casanova l’admirable, 1998).
Dans ses Mémoires (Histoire de ma vie), Casanova écrit au sujet de sa vieillesse et de la perte de son pouvoir d’attraction immédiat :
[...] sans vouloir penser que je commençais à n’être plus jeune, et que le suffrage à vue, que j’avais tant possédé, commençait à me manquer.
Pour Casanova, « le suffrage à vue » désigne le fait d’emporter immédiatement l’adhésion, la sympathie ou le désir d’une femme par la seule présence physique et le simple fait d’être vu, avant même d’avoir à parler ou séduire plus longuement.
Fasciné par le libertinage, le XVIIIᵉ siècle et la figure de Casanova, Philippe Sollers a repris à son compte cette formule.
comme Suicide (la tentation du)
Sur le thème du suicide et de sa « tentation », on retrouve dans les écrits de Sollers et les commentaires de son œuvre plusieurs occurrences :
Dans ses propres œuvres et romans
Passion fixe (2000)
Sollers évacue la tentation romantique ou dramatique du suicide en affirmant son attachement vitaliste (laregledujeu.org)
Pistolet en main, envie de suicide, envie de sauter dans le fleuve... Jamais. Sollers aime la vie
Séance de tir, ( au début des "Voyageurs du Temps" )
Illustration : benoit.monneret@gmail.com

Plus loin dans le même ouvrage Passion fixe , il analyse le rapport au corps et au suicide :
Deux erreurs à ne pas faire : aimer ou détester son corps. Y être accroché, ou vouloir le supprimer. Narcissisme et haine de soi, argent et suicide ; même substance.
• Dans sa première nouvelle Le Défi (1957)
À travers la voix de son personnage/narrateur confronté à la disparition de Claire, la mort et le renoncement y sont évoqués sous la forme d’une « suprême tentation ».
Dans ses préfaces et écrits critiques
• Présentation pour Jean-Marie Rouart (Ils ont choisi la nuit, 1985)
Sollers a rédigé un texte d’introduction/présentation pour l’essai de Jean-Marie Rouart consacré aux écrivains suicidés (Ils ont choisi la nuit). Ce texte traite précisément du phénomène et de la tentation du suicide.
. Chez la critique littéraire
Dans une critique de Trésor d’amour (revue La Règle du Jeu), le critique Gilles Collard observe :
Tous les romans de Sollers, depuis Femmes, au moins, commencent sur une impasse. Le narrateur cale, bloque, freine, parfois jusqu’à la tentation du suicide.
laregledujeu.org
comme Shizoïde, (réformé pour terrain shizoïde aigu)

Il s’agit du diagnostic officiel retenu pour sa réforme militaire lors de la guerre d’Algérie en 1962.
Illustration de benit.monneret@gmail.com

La genèse de l’épisode
En 1962, rappelé sous les drapeaux pendant la guerre d’Algérie, Philippe Sollers (alors âgé de 25 ans) refuse d’être envoyé au front et entame une grève de la faim, se retrouvant hospitalisé dans un hôpital militaire
Pour sortir de cette situation, il bénéficie d’une intervention auprès d’André Malraux (alors ministre de la Culture). Grâce à cet appui institutionnel et littéraire, le corps médical militaire libère le jeune écrivain sous le motif médical de convenance : « terrain schizoïde aigu ».
Après avoir été réformé de l’armée grâce à l’intervention du ministre de la Culture, Philippe Sollers lui a adressé une lettre de remerciements. Malraux, qui venait de perdre tragiquement ses deux fils (Gauthier et Vincent) dans un accident de voiture en 1961, lui répondit sur une carte de deuil avec cette formule devenue célèbre :
C’est moi qui vous remercie, Monsieur, d’avoir pu au moins une fois rendre l’univers moins bête.
comme Singulier
On qualifie souvent Philippe Sollers de « singulier » — ou de tenant d’une « singularité absolue » — parce qu’il s’est construit délibérément à contre-courant des postures intellectuelles de son époque.
Rencontres singulières amours singulières — tout cela est réaffirmé sans cesse dans « Agent secret » :
Encore une fois, ce qui compte, ce sont les rencontres de singularités. Elles sont radicalement inabsorbables par le tissu social officiel. Tout ça se passe dans une profonde clandestinité. Sans clandestinité, rien. »
Cf. « Portrait d’un électron libre »
Sa singularité tient au fait qu’il n’a jamais cherché à faire masse ni à appartenir à une école définitive. Elle se déploie à travers trois axes :

Le choix de la clandestinité au milieu du bruit
Alors qu’il était une figure ultra-médiatisée (plateaux télévisés, presse, événements littéraires), Sollers qualifiait sa véritable vie de « clandestine », cachée sous la comédie du monde :
J’ai une vie sociale à éclipses, une vie officielle d’éditeur discret, et une vie souterraine plutôt intense. En gros 1/4 de visible, 3/4 en plongée. Comme personne ne lit plus grand-chose, je suis donc jugé sur 1/4, et encore de façon erronée
Entretiens / Un vrai roman
Il revendique une forme de retraite au sein même du tumulte : être présent physiquement à Paris, mais spirituellement ailleurs (à Venise, dans l’île de Ré, ou dans la fréquentation des grands écrits du passé).

La « Théorie des Exceptions » contre la masse
Contre l’esprit de troupeau, le conformisme de groupe ou l’égalitarisme médiatique, Sollers a opposé ce qu’il a théorisé sous le nom de « Théorie des Exceptions » : l’idée qu’à chaque époque, la pensée et l’art ne sont sauvés que par un très petit nombre d’individus dissidents (Rimbaud, Nietzsche, Joyce, Casanova, Céline).
« On reconnaît aussi l’allure et la cadence de Rimbaud [...] : "Donc tu te dégages des humains suffrages, des communs élans !" [...] Se dégager des humains suffrages ? Des communs élans ? Et enfin : voler selon... Être un oiseau hors la loi ».
— Agent secret (2021)
« La vraie vie est rapide, légère, clandestine ».
— Trésor d’amour (2011)
L’impertinence comme art de vivre
Sa singularité tient aussi à sa capacité d’assumer sans complexe ses goûts obscurs ou impopulaires pour l’époque : lire la Bible en théologien éclairé tout en célébrant le libertinage, relire le XVIIIᵉ siècle en plein règne du structuralisme, ou prôner le bonheur personnel quand la mode littéraire était au désespoir existentiel.
Commencez tout de suite : vous êtes le garçon imprévu, rêveur, dissipé, renfermé, exubérant, "terrible", énigmatique. Aucune punition ne vous fait peur. Ils vont dans le mur, vous sautez par-dessus le mur. La vie est courte, vous décidez d’en avoir plusieurs.
— Un vrai roman (2007)
En somme, Sollers est singulier parce qu’il est resté un individu irréductible. Il a incarné la figure du « joueur solitaire » qui traverse son siècle en observant la comédie humaine de haut, sans jamais se laisser emprisonner par la gravité ni par le conformisme ambiant.
Oui, singulier !.
comme Stupéfiants
L’utilisation de psychotropes par Philippe Sollers durant les années 1970 — la période d’écriture de ses deux grands textes expérimentaux sans aucune ponctuation, H (1973) et Paradis (1981) est un point biographique qu’il a lui-même publiquement commenté.

La substance : le Captagon
Au cours des années 1970, Sollers a consommé régulièrement du Captagon (fénetylline), un puissant stimulant amphétaminique alors délivré en pharmacie sur ordonnance.
Dans un entretien accordé au magazine Technikart (décembre 2015), il s’est expliqué en détail sur cet usage :
Le démarrage foudroyant qui est sa caractéristique essentielle, vous en trouvez trace dans les deux livres où j’ai supprimé la ponctuation pour aller plus vite : H (1973) et Paradis [...]. Oui, j’ai gagné des heures grâce à cette formule chimique [...] pour écrire un peu plus rapidement.
Il précise l’avoir utilisé, avec l’aide d’un « médecin complice », pour supprimer le temps de mise en route de l’écriture (gagner environ deux heures d’embrayage mental) et maintenir un niveau de concentration maximal. Il a fini par arrêter lorsqu’il a jugé les effets de contre-coup (« la descente ») trop pénibles, qui a aussi coïncidé avec un retour à la ponctuation classique dans Femmes (1983).

Le rôle du produit dans sa démarche littéraire
Pour Sollers, la consommation de ce stimulant n’était ni une dépendance destructive ni un divertissement festif, mais un outil de travail performatif :
• Un "moteur" de vitesse et de rythme : H et Paradis reposent sur un flux verbal ininterrompu, sans points ni virgules, cherchant à restituer un continuum sonore et une accélération de la pensée. Le stimulant chimique servait à soutenir l’endurance physique et le souffle nécessaires à cette performance syntaxique.
• La comparaison avec le sport de haut niveau : Il comparait souvent l’acte d’écrire ces textes d’avant-garde à un exercice physique d’une extrême exigence : « L’écriture est un sport de très haut niveau, si on le pratique vraiment ».

La filiation littéraire revendiquée
En abordant ce sujet, Sollers s’est volontairement inscrit dans une longue tradition littéraire française et internationale où la substance chimique interroge la création :
• Charles Baudelaire et Les Paradis artificiels (haschisch et opium).
• Arthur Rimbaud et le « dérèglement de tous les sens » ou la « Matinée d’ivresse » (« Nous avons foi au poison... »).
• Jean-Paul Sartre, qui recourait aux amphétamines (Corydrane) pour maintenir le rythme d’écriture de la Critique de la raison dialectique.
Pour Sollers, l’expérimentation des états de conscience ou de vitesse modifiés par la chimie faisait partie de la panoplie légitime de l’écrivain explorateur.
comme Sartre
Figure majeure de la vie intellectuelle française, il appartient à la génération d’avant. En tant que jeune représentant de l’avant-garde montante, Sollers se doit de s’opposer à Sartre : ils incarnaient deux visions opposées de la littérature et de la responsabilité de l’écrivain au XXᵉ siècle, mais, il existera une estime réciproque entre eux. Les deux hommes se sont rencontrés, et Sollers en a été touché.

La rencontre physique : Le Val-de-Grâce (1962)
Les deux hommes se sont bien rencontrés en tête-à-tête, et dans des circonstances tout à fait singulières.
En janvier 1962, alors en plein service militaire durant la guerre d’Algérie, Sollers refuse d’être envoyé au front et entame une grève de la faim. Il est interné à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris. Sartre, mis au courant de la situation du jeune chef de file de la revue Tel Quel, décide de lui rendre visite dans sa chambre d’hôpital.
Sollers en garde un souvenir marquant qu’il a raconté à plusieurs reprises (notamment dans ses Mémoires / Un vrai roman en 2007) :
Sartre est venu me voir au Val-de-Grâce. Il est arrivé avec son grand pardessus, son œil torve br ces militaires." C’était d’une gentillesse et d’une simplicité désarmantes. —
Philippe Sollers, Un vrai roman (2007)

Qu’avaient-ils à se dire ?
Sartre voyait dans le jeune Sollers l’un des esprits les plus brillants de la nouvelle génération littéraire. Ils ont discuté du refus de la guerre d’Algérie, de la liberté de l’écrivain face à l’État et aux institutions, mais aussi de philosophie et de la revue Tel Quel. Bien que Sartre prônât la littérature engagée, il admirait l’intransigeance et la vivacité d’esprit du jeune homme.
Malgré leurs divergences théoriques, Sollers et Sartre partageaient deux points communs essentiels :
La littérature comme absolu :
Tous deux plaçaient l’écriture et le langage au-dessus de tout. Sartre écrivait dans Les Mots qu’il s’était construit par les livres ; Sollers a fait de même en s’inventant un nom (Sollus + Ars).
L’écriture à grande vitesse sous stimulants :
Comme nous l’avons évoqué pour Sollers et le Captagon, Sartre écrivait Critique de la raison dialectique sous l’effet de fortes doses de Corydrane (un mélange d’amphétamines et d’aspirine). Sollers a souvent salué cette performance physique et intellectuelle sartrienne :
Sartre écrivant la Critique sous Corydrane à toute vitesse, c’est une performance d’athlète. C’est l’incarnation de la pensée en mouvement.
Philippe Sollers, La Fête à Venise

Engagement sartrien contre Avant-Garde sollersienne
C’est sur le rôle de la littérature que le schisme entre les deux hommes a été le plus profond au cours des années 1960 et 1970.
Pour Sartre, la littérature est engagée, le texte est un outil, une arme. Primat du contenu moral et politique. L’écrivain doit s’engager. r Sollers défend une avant-garde pour qui le texte est d’abord une musique, un rythme. Primat de la forme et du langage. L’écrivain est un clandestin.
Sollers et l’équipe de Tel Quel (Barthes, Derrida, Kristeva) reprochaient à Sartre de sacrifier la forme littéraire au profit du message politique.
Sartre a commis l’erreur tragique de croire que les mots étaient des passe-partout pour la politique. Il n’a pas compris que la révolution véritable se fait dans et par le langage, pas dans les mots d’ordre.
Philippe Sollers, Théorie des exceptions
Sollers admirait le Sartre critique littéraire (ses essais sur Genet, Baudelaire ou Flaubert) et l’autobiographe (Les Mots), mais il jugeait ses romans (Les Chemins de la liberté) trop classiques et lourds d’intentions philosophiques.
Les historiens des idées ont souvent analysé la transition des années 1960 comme le passage du « règne de Sartre » au « règne de Tel Quel / Sollers :
Sollers aura été le plus brillant des anti-sartriens tout en étant, par bien des côtés, le seul véritable héritier de la posture sartrienne : celle du magistère intellectuel, de l’écrivain total qui occupe le devant de la scène et dicte le goût de son époque.
Bernard-Henri Lévy (dans Le Siècle de Sartre)
Roland Barthes (dans Sollers écrivain)
Barthes note que la rupture opérée par Sollers par rapport à l’engagement sartrien a permis de libérer le texte littéraire de la culpabilité politique, pour lui rendre sa dimension de plaisir et de jeu intellectuel.
comme Spinoza
Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle.
Exergue La Fête à Venise
SPINOZA
J’ai passé mon été avec L’Ethique de Spinoza, c’est du latin admirable, que dieu soit comme la nature, ça lui a causé des ennuis, son excommunication qui est d’une sauvagerie invraisemblable,[…]. C’était charmant, j’avais les mouettes, et je lisais Spinoza, vous voyez, le paradis, et la dernière phrase c’est : « Tout ce qui est remarquable est difficile autant que rare ».
dans un entretien avec Philippe Chauché (2017)
.

La béatitude et la joie comme puissance d’agir
Spinoza est le seul philosophe qui ne parle pas de la mort, mais de la vie. Il montre que la haine est une faiblesse et que la joie est la véritable augmentation de notre puissance d’agir. Tout le reste est bavardage. »
La Fête à Venise (1991)
Dans L’Éthique, Spinoza écrit :
Un homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie.
Spinoza,L’Ethique
Sollers a fait de cette maxime une règle de conduite littéraire et personnelle.

Le corps et l’esprit : contre le dualisme
Pour Sollers, libertin de l’esprit et du corps, Spinoza est le penseur fondamental de l’unité du corps et de l’esprit (le monisme). Contre le dualisme cartésien ou le puritain religieux qui sépare l’âme de la chair, Spinoza affirme que ce que peut le corps, l’esprit le peut aussi.
Sollers cite régulièrement la célèbre proposition de l’Éthique (Livre III) :
On ne sait pas ce que peut un corps.
Spinoza (cité par Sollers dans divers entretiens et écrits)
Sollers commente dans Passion fixe :
Spinoza a tout compris : la pensée est un état du corps, la sexualité est un état de la pensée. Dès que vous séparez les deux, vous tombez dans la névrose ou dans l’idéologie.
Passion fixe (2000)

L’éternité au présent : Sub specie aeternitatis
L’un des concepts spinozistes qui a le plus hanté Sollers est la vision des choses « sous l’aspect de l’éternité » (sub specie aeternitatis). Pour Sollers, l’éternité n’est pas un « après-la-mort » céleste, mais une qualité de perception de l’instant présent grâce à l’art, la lecture, la musique et l’amour.
Dans Trésor d’amour (2011) et dans ses écrits sur Venise, il associe la lumière vénitienne et la musique de Bach ou de Vivaldi à l’expérience spinoziste du temps :
Sentir et éprouver que nous sommes éternels. C’est la phrase clé de Spinoza. Pas demain, pas hier : maintenant. Vous écoutez une cantate de Bach au bord du Grand Canal, et vous y êtes.
Dictionnaire amoureux de Venise (2004)
Cet ancrage spinoziste est aussi souligné par Bernard Henri Lévy et Josyane Savigneau :
Il y a chez Sollers un spinozisme de combat. Face aux prophètes de malheur et aux professionnels de la tragédie, il oppose la gaieté de la raison et le souverain bien de l’esprit.
Bernard-Henri Lévy (chronique du Point
La grande affaire de Sollers, sous ses airs de joueur, a toujours été une quête d’éternité très exigeante. Un spinozisme appliqué, où le bonheur n’est pas une chance, mais une vertu et une discipline.
Josyane Savigneau (Le Monde)
comme Stendhal
Dans « Trésor d’amour » [1] de Sollers, l’un des personnages principaux n’est rien moins que Stendhal, l’auteur de « De l’amour ».
En guise d’épitaphe

milanese
visse, scrisse, amò
quest’anima
adorava
Cimarosa, Mozart e Shakespeare
morì di anni... »
Cette épitaphe écrite en milanais est extraite du manuscrit Souvenirs d’égotisme. (1820) . Il est alors à Milan.
Milan
Il a vécu, écrit, aimé
Cette âme
aimait
Cimarosa, Mozart et Shakespeare
Mort en l’année...
L’épitaphe fait fi des données de l’état civil au profit des préférences de l’égotiste : la ville natale occultée par la ville d’adoption ; l’italianisation fantaisiste du prénom... ; le mot "amor" tronqué, sans doute inspiré de la prononciation milanaise. L’année de décès se termine avec des points de suspension.
« De l’amour » : Extrait
Début du Chapitre XI
Une fois la cristallisation commencée,
l’on jouit avec délices de chaque
nouvelle beauté que l’on découvre
dans ce qu’on aime.
Mais qu’est-ce que la beauté ? C’est
une nouvelle aptitude à vous donner du
plaisir.


Dans son roman Trésor d’amour (2011) — livre qui est un hommage explicite au traité De l’amour/i> de Stendhal, Sollers écrit :
Entre le français et l’italien, il y a une longue et bizarre histoire. Elle ne demande, avec Stendhal, qu’à s’approfondir.
Philippe Sollers, Trésor d’amour
Art de vivre, traité sur l’amour, hommage à Stendhal, manuel de guerre du goût, Trésor d’Amour est tout cela et plus que tout cela [...]. L’écrivain est un maître du temps. Et du rythme qui est, selon Stendhal, accord entre les pensées, les tournures et les sons. »
Philippe Rolland (Le Magazine Littéraire)
Venise, Milan) considérée comme le territoire de la liberté sensuelle, par opposition à la lourdeur ou au conformisme parisien.
Sollers reprend la fameuse dédicace stendhalienne « To the Happy Few » (Aux quelques rares heureux) pour désigner sa communauté de lecteurs et d’esprits libres capables de saisir l’ironie et le bonheur clandestin.

Dans sa Théorie des exceptions, Sollers place Stendhal au sommet du roman moderne aux côtés de Casanova :
Stendhal est le seul romancier français qui ait compris que le roman devait être plus vif que la vie, plus clair que les journaux, et plus secret qu’une conspiration.
Philippe Sollers, Théorie des exceptions

L’art de la guerre littéraire et du masque
Stendhal signait sous des dizaines de pseudonymes (Henry Beyle, Bombet, Stendhal...), usait de codes, dissimulait ses manuscrits et jouait au clandestin politique. Sollers a vu chez l’auteur de La Chartreuse de Parme la matrice du « joueur » littéraire.
Stendhal écrit pour ne pas être lu par ses contemporains imbéciles. Il écrit pour 1880, 1900, 2000. C’est le maître de la stratégie clandestine. Il sait que le vrai roman est une opération de guerre menée avec la plus grande politesse.
Philippe Sollers, La Fête à Venise / Écrits sur le roman
Il y a une filiation stendhalienne de la seconde partie de la carrière de Sollers (à partir du roman Femmes en 1983) soulignée par Josyane Savigneau (Le Monde) et Tiphaine Samoyault (La Quinzaine littéraire) :
Sollers a fini par ressembler au Stendhal des Mémoires d’un touriste ou de Souvenirs d’égotisme : un observateur ironique des mœurs de son temps, dictant son texte à la volée, au galop d’une calèche imaginaire.
Josyane Savigneau (Le Monde)
L’infinie liberté qui émane de ces livres tient à la vitesse avec laquelle on s’y déplace dans le temps [...]. On y retrouve l’allégresse stendhalienne : cette façon de sauter d’une idée à une vision sans jamais s’apesantir. »
Tiphaine Samoyault (La Quinzaine littéraire)
comme Saint-Simon (Charles de Rouvroy marquis de)
On peut se souvenir que Sollers :
- a reçu le Prix Saint-Simon pour Un vrai roman-Mémoires. C’était le 6 septembre 2008 à La Ferté-Vidame
-a préfacé une édition des Mémoires de Saint-Simon (Ramsay, 1979). Voir « Quand Saint-Simon cognait sur Versailles ».
comme Shakespeare (William)
Shakespeare n’est pas comique comme le sera Molière (insurpassable sur ce point), mais divinement fou. Féerie noire (Macbeth). Féerie blanche (Le Songe d’une nuit d’été). Un homme qui tient le coup face à l’acrimonie féminine, ça ne se rencontre pas tous les jours, mais c’est encore plus impressionnant s’il s’agit de la reine des fées, Titania,
Philippe Sollers. « Quel grand malade, ce Shakespeare ! »(Nouvel Observateur du 24 octobre 2013)

Petite sélection sur pileface :
Un certain Shakespeare (1564-1616)
En quoi consiste la magie du sonnet shakespearien ?
comme Schuhl (Jean Jacques)
Sollers éditeur
On a parfois tendance à oublier que Philippe Philippe Sollers fut aussi un éditeur influent et Jean-Jacques Schuhl est sans doute sa plus belle intuition.
Le cas de Jean-Jacques Schuhl est probablement le plus emblématique.
Schuhl avait publié très jeune deux livres remarqués dans les années 1970, puis avait presque disparu du paysage littéraire pendant près de vingt-cinq ans.
Sollers ne le considère pas comme un auteur du passé mais comme un écrivain dont l’œuvre est en attente.
En 2000, il publie Ingrid Caven dans L’Infini. Le roman obtient le prix Goncourt 2000. C’est sans doute le plus grand succès éditorial de la collection.
Ce succès est révélateur de la manière de travailler de Sollers : il ne « découvre » pas un inconnu ; il parie sur un écrivain oublié, convaincu que son heure est revenue.
Après Ingrid Caven, J-J. Schuh publiera Entrée des fantômes, dont AG a fait une belle recension des critiques.
Les autres réussites éditoriales de Sollers :
Outre J-J. Schuh, parmi les écrivains qu’il a soutenus ou véritablement installés, figurent :
• Yannick Haenel, dont Sollers accompagne les débuts. Jan Karski recevra plus tard le prix Interallié.
• Philippe Forest, devenu une figure importante du roman contemporain..
• Catherine Cusset, publiée très tôt dans la collection.
• Cécile Guilbert pour les essais.
• Frédéric Berthet, dont il contribue à maintenir vivante l’œuvre après sa disparition.
• Marc Pautrel, auquel Sollers restera fidèle pendant de nombreuses années.
• Michaël Ferrier dont il publia les premiers écrits « Tokyo, petits portraits de l’aube » (2004). Ce livre, qui obtient le Prix littéraire de l’Asie, est suivi de plusieurs de ses livres dans L’Infini :
• Sympathie pour le Fantôme (2010)
• Fukushima, récit d’un désastre (2012)
• Mémoires d’outre-mer (2015)
• François, portrait d’un absent (2018)
• Notre ami l’atome (2021, avec le cinéaste Kenichi Watanabe)
Ce compagnonnage est caractéristique de la manière de travailler de Sollers. Il ne s’est pas contenté de publier un premier livre prometteur : il a accompagné une œuvre sur près de vingt ans. Ferrier est devenu l’un des auteurs emblématiques de la dernière période de L’Infini.
Sollers a également publié des auteurs plus controversés comme Gabriel Matzneff ou Marc-Édouard Nabe, choix aujourd’hui largement discutés.
comme Sixtine, (la chapelle)
Avec Michel Ange.
Sollers connaît par coeur les noms des papes depuis Pierre.
La chapelle a été construite sous la papauté de Sixte IV.
Salut (ère du Salut)
Le calendrier nietzshéen
Nietzsche, un des fils rouge de l’œuvre de Sollers qui lui a consacré un de ses romans : Une vie divine (2006)
Où suis-je ? Qui suis-je ?
Un simple passager de l’éternel retour du Salut.
Mais oui, du Salut.
Une vie divine, Quatrième de couverture.
Une vie divine : le « premier jour de l’an 1 »
C’est ici que Sollers reprend explicitement le passage final de L’Antéchrist.
Il rappelle que Nietzsche date son livre du 30 septembre 1888 et qu’il imagine cette journée comme : « le jour du Salut, premier jour de l’an 1. »
Sollers insiste longuement sur cette date. Il explique que Nietzsche ne fonde pas une religion nouvelle mais un nouveau calcul du temps. : le « faux calendrier » est celui de l’histoire chrétienne ; le nouveau calendrier est celui d’une conscience enfin délivrée de la culpabilité.
Le calendrier nietzschéen, c’est-à-dire l’idée que l’histoire devrait être recomptée à partir d’un commencement nouveau. Nietzsche écrit dans L’Antéchrist :
« Pourquoi je suis un destin. »
Et il ajoute, dans les derniers paragraphes :
« Et l’on comptera le temps à partir de ce jour. »
Cette idée d’une nouvelle ère fascine Sollers. Il est revenu à plusieurs occasions sur cette date symbolique du 30 septembre 1888, lorsque Nietzsche achève L’Antéchrist. Il rappelle souvent que Nietzsche imagine une nouvelle chronologie où ce jour deviendrait le premier de « l’ère du salut ». Sollers insiste sur le paradoxe : le « salut » n’est plus celui promis par une religion, mais celui d’une libération de l’esprit.
Quelques liens pileface :
Une Vie Divine. Qui suis-je ?
Une vie divine - Extraits
Où en sommes-nous avec le temps ?
« L’ère du Salut par Marie-Eve Lacasse »
Entretien avec Gallimard
comme Salute, (église de la)
A Venise.
comme Science, (Sollers et la)
Philippe Sollers, en « honnête homme » de son siècle s’intéresse à la science et inscrit cet intérêt dans ses livres et ses chroniques dans les journaux.
VOIR ICI
Nous avons rassemblé sur pileface un florilège « Sollers et la science » classé selon deux sous-thèmes : « Au coeur de la matière » et « Au coeur du vivant ». En final, nous laissons la parole au narrateur et une de ses héroïnes chéries : Luz la physicienne dans La Fête à Venise. Elle le vaut bien, et, bien sûr, sa présence s’imposait, ici.

Ses domaines de prédilection : la physique fondamentale et la biologie régissant l’homme, en somme les lois de la matière de l’infiniment petit au cosmos et les lois du vivant.
=> La rubrique « Sollers et la science » sur pileface
comme Sollersie, (de Nathan Devers)
D’où nous vient cette impression d’entrer en « sollersie » quand nous lisons Sollers ?
Les hypothèses de l’écrivain Nathan Devers
comme Sublime, ( Ph. S., : l’art du sublime par Aliocha Wald Lasowski)
« Le sublime ne se décrit pas il se capte. Voilà l’ambition de ce livre » nous dit Arthur Chevalier, son collègue du Magazine Littéraire. Aliocha Wald Lasowski s’est lancé, là, dans une aventure très ambitieuse. Pour s’en donner les moyens, il a lu tout Sollers, a rencontré l’écrivain plusieurs fois. Le résultat est là, « subtilement distillé » dans les 190 pages de ce livre. Festival d’érudition sollersienne.
La suite ICI
Spirale, ( Sollers en) de Zagdanski)
Un essai de Stéphane Zagdanski que Sollers avait trouvé « magnifique ».

Et pileface a adopté le logo spirale pour sa symbolique en liaison avec une certaine idée de l’infini, et son rapport avec le nombre d’or.


D’autres variations :



Ordre de la Grande GIDOUILLE

Une forme d’approche de l’infini (Début de Paradis 2)

Interdiction d’infini. Dessin de benoit.monneret@gmail.com
Illiustrateur bénévole de pileface
comme Surréalisme
Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas, cessent d’être perçus contradictoirement. Or c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point ."
Extrait du Deuxième Manifeste du surréalisme, (1930)

Dans ce Manifeste qui commence par rappeller les grands " principes" du surréalisme :
« faire reconnaître le caractère factice des vieilles antinomies. »
Sollers se nourrira tant de ces principes que cette forme de pensée, de parole et d’
écriture paradoxale. Une constante chez lui, une seconde nature.
Pourtant, Sollers se méfie des étiquettes en « isme » : « Anarchisme, cubisme, surréalisme, communisme… »
Tous ces "ismes" ont finalement l’air d’avoir été fabriqués pour cacher la naissance de nouveaux noms.
déclare-t-il dans Femmes
L’enjeu n’est donc pas, chez lui, de revendiquer une appartenance, mais de préserver une puissance d’invention irréductible aux classifications. Pourtant, l’esprit surréaliste irrigue profondément son œuvre. Non comme une doctrine, mais comme une manière d’habiter le langage : liberté des associations, refus des conformismes, primauté du désir, attention portée à l’inconscient, au hasard, à la poésie du réel.
Sollers n’a cessé de rappeler que le surréalisme demeure une force de contestation. Commentant le célèbre slogan de Mai 68, « Soyez réalistes, demandez l’impossible », il le qualifie de « plus beau slogan de Mai 68, le plus profond, le plus explicitement surréaliste », ajoutant qu’« il n’a pas une ride ». Cette remarque révèle moins une nostalgie des avant-gardes qu’une fidélité à une exigence de liberté, qui traverse toute son œuvre critique, dans La Guerre du goût comme dans Éloge de l’infini. Chez Sollers, le surréalisme n’est jamais un patrimoine à conserver : il est une expérience du langage, une façon de résister à la répétition du monde et d’inventer, contre toutes les orthodoxies, une autre manière de penser, de voir et d’écrire.
Cette conception explique pourquoi Breton, Rimbaud, Lautréamont, Joyce ou Bataille ne sont jamais, chez Sollers, de simples références érudites : ils constituent une communauté d’esprits libres, toujours susceptibles de relancer le présent de la littérature. Interroger le surréalisme chez Sollers revient ainsi moins à rechercher des influences qu’à comprendre comment une même énergie de subversion et de création continue de circuler dans une œuvre qui fait de la liberté du langage son principe le plus constant.

« aimé des fées »
Une dédicace d’André Breton, que Sollers est néanmoins fier de montrer à Vincent Joss, lors d’un entretien sur France Inter lé 23 février 2007
L’ extrait sonore :

« voici la dédicace dont je suis le plus fier :
"A Philippe Sollers,
aimé des fées(*).
André Breton" »

- Crédit : http://www.philippesollers.net

Quelques évocations du surréalisme sur pileface
Samouraïs (Les)
Il s’agit d’un roman à clés, aisément déchiffrables et très autobiographique, de Julia Kristeva, l’épouse de Philippe Sellers. Le livre es publié en 1990 et s’inscrit en réponse directe et en miroir critique à Femmes (1983) de Sollers.
Tous deux sont des romans à clef peignant le même décor : la grande scène intellectuelle parisienne des années 1960 à 1980 (le groupe Tel Quel, la French Theory, Mai 68, le voyage en Chine). Sous des noms d’emprunt se croisent les mêmes figures :
Olga est Julia,
Armand Bréhal : Roland Barthes
Hervé Sinteuil : Philippe Sollers
Hervé de Montlaur : Philippe Joyaux
Lauzun : Jacques Lacan
…
Shitao (ou le moine Citrouille-Amère)
C’est un sujet bien couvert sur pileface par A.G. et nous allons lui emprunter quelques extraits et aussi vous donner tous les liens pour accéder à l’intégrale des textes :
Shitao ou la saveur du monde
Par Philippe Sollers à l’occasion de la publication du livre éponyme de François Cheng
Près de deux siècles avant Baudelaire, le moine-peintre Shitao (1642-1707) invente au fil du pinceau une conception totalement « moderne » du geste de peindre ; et, entre deux tableaux, expose celle-ci avec des mots inspirés dans un traité fameux : « les Propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère ». François Cheng nous convie ici à découvrir une centaine des peintures parmi les plus représentatives de la manière de Shitao, la plupart en provenance des musées de Chine — donc quasi inconnues en Occident. Il retrace pour nous l’itinéraire spirituel d’un artiste à la vie des plus mouvementées, qui sut trouver sur la fin, dans une haute solitude paradoxalement ouverte à tous les possibles, la résolution des contradictions qui l’habitaient.« Par sa virtuosité inquiète, jamais satisfaite d’elle-même, écrit François Cheng, Shitao a enrichi comme aucun autre l’art du trait : ses coups de pinceau sont célèbres par leur vivacité, leur audace, mais surtout leur stupéfiante variété. Son esprit d’invention, sa hardiesse toujours en alerte ont littéralement brisé le moule de la composition classique ; il n’a de cesse d’introduire dans ses tableaux, par tout un jeu de vides intermédiaires, d’agencements obliques, de contrastes inattendus, de déformations voulues, une sorte de « précarité dynamique », de magie fragile qu’il n’est pas exagéré de qualifier de musicale. »[...]
Philippe Sollers, Le Monde (2002).
Couronné en 1998 par le Prix André Malraux, le livre de François Cheng est cette année-là l’un des plus beaux succès de librairie dans le domaine du livre d’art.
Sur pileface (A.G.) ICI
Sur le site GallimardShitao, l’unique
Shitao (1642-1707) est l’un des plus grand peintre chinois, "peintre" voulant dire ici, indissolublement, poète, mystique et penseur. On ne regarde pas seulement une de ses peintures : on la respire, on l’entend, on la développe en soi, on la lit, on l’habite, on la boit. Tous les sens sont convoqués dans un survol et une précision jaillissante de liberté. Shitao veut dire "vague de pierre", ce nom mêle déjà la montagne et l’eau. Il s’agit de faire sentir à la fois "l’universel écoulement" et "l’universel embrasement". Je suis le rocher et je suis le fleuve. Je suis le détail et l’immensité. " J’ai parcouru, dit-il, tous les monts fabuleux, et j’en ai fait l’esquisse. " Lente et constante méditation, foudroyante exécution : " Les pruniers ont fleuri en une nuit. Je réclame le pinceau, je dessine, et d’affilée je compose les neuf poèmes qui suivent. " Immobilité et rapidité : c’est la clef.
Ce moine solitaire accomplit la tradition, il l’ouvre. Il est aussi proche de nous, aujourd’hui, que Cézanne ou Picasso. François Cheng, qui lui consacre ce livre admirable, a raison d’écrire : "La tradition authentique contient en elle-même toutes les modernités possibles", et : "Celui qui loge au coeur des choses n’a besoin de rien d’autre que d’être là, sans plus." Un tableau de Shitao est un choc de présence : une barque, une cabane perdue, une silhouette, une falaise, une branche fleurie, des bambous. Le paysage est esprit, l’esprit, à travers le souffle, est paysage. A la fin de sa vie, dans un endroit isolé, près d’une rivière, Shitao signe : "le disciple de la Grande Pureté". François Cheng commente : "Son corps feint d’habiter ce monde, mais loge en vérité sur le papier, — ce papier qui attend de boire l’encre." Il demeure dans l’ouvert, dans "l’Unique Trait de Pinceau".
[...]
Philippe Sollers, Eloge de l’infini, 2001 (p. 595).
Sur pileface (A.G.) ICI
L’intégrale
Lire aussi Le génie chinoisLe traité : Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère
Rédigé vers la fin de sa vie (autour de 1705-1710), ce texte fondamental (traduit en français par Pierre Ryckmans / Simon Leys) est à la fois un manuel et une méditation philosophique. Il synthétise les traditions picturales et puise dans le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme chan.
Le concept central est l’Unique Trait de Pinceau (yihua) : origine de toutes les choses et de toute peinture, force vitale issue du cœur/esprit, qui unit technique et souffle créateur. Le peintre, par un poignet « vide » et libre, restitue l’essence des montagnes, fleuves, êtres et phénomènes. « Les montagnes et les fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi et moi en eux. » La peinture émane de l’intellect et de la vie ; elle n’est pas imitation mais participation à la création cosmique (yin-yang, Tao).
L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes
in « Analyste taoïste de L’Ecole du Mystère »D’AUTRES EXTRAITS
(Traduction de Pierre Ryckmans )
CHAPITRE I : L’UNIQUE TRAIT DE PINCEAUDans la plus haute Antiquité, il n’y avait pas de règles ; la Suprême Simplicité ne s’était pas encore divisée.
Dès que la Suprême Simplicité se divise, la règle s’établit.
Sur quoi se fonde la règle ? La règle se fonde sur l’Unique Trait de Pinceau.
L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l’esprit, et cachée en l’homme, mais le vulgaire l’ignore.
C’est par soi-même que l’on doit établir la règle de l’Unique Trait de Pinceau.
Le fondement de la règle de l’Unique Trait de Pinceau réside dans l’absence de règles qui engendre la Règle ; et la Règle ainsi obtenue embrasse la multiplicité des règles.
La peinture émane de l’intellect : qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les aspects variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau.
Si loin que vous alliez, si haut que vous montiez, il vous faut commencer par un simple pas. Aussi, l’Unique Trait de Pinceau embrasse-t-il tout, jusqu’au lointain le plus inaccessible et sur dix mille millions de coups de pinceau, il n’en est pas un dont le commencement et l’achèvement ne résident finalement dans cet Unique Trait de Pinceau dont le contrôle n’appartient qu’à l’homme.
Par le moyen de l’Unique Trait de Pinceau, l’homme peut restituer en miniature une entité plus grande sans rien en perdre : du moment que l’esprit s’en forme d’abord une vision claire, le pinceau ira jusqu’à la racine des choses.
Si l’on ne peint d’un poignet libre, des fautes de peinture s’ensuivront ; et ces fautes à leur tour feront perdre au poignet son aisance inspirée. Les virages du pinceau doivent être enlevés d’un mouvement, et l’onctuosité doit naître des mouvements circulaires, tout en ménageant une marge pour l’espace. Les finales du pinceau doivent être tranchées, et les attaques incisives. Il faut être également habile aux formes circulaires ou angulaires, droites et courbes, ascendantes et descendantes ; le pinceau va à gauche, à droite, en relief, en creux, brusque et résolu, il s’interrompt abruptement, il s’allonge en oblique, tantôt comme l’eau, il dévale vers les profondeurs, tantôt il jaillit en hauteur comme la flamme, et tout cela avec naturel et sans forcer le moins du monde.
[…]
Dans le CHAPITRE III : LA TRANSFORMATION, on trouve aussi ceci :Il a été dit que l’homme parfait*est sans règle, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de règle, mais que sa règle est celle de l’absence de règles, ce qui constitue la règle suprême.
(*) celui qui ne s’écarte jamais de la vérité s’appelle l’homme parfait -concept taoïste
Et au CHAPITRE VII : YIN YUN*
(*) YIN et YUN désigne l’union fondamentale du Ciel et de la Terre, l’accouplement des opposés complémentaires à partir duquel s’engendrent tous les phénomènes ; et telle est bien l’union du pinceau et de l’encre.Ce qu’en a dit Philippe Sollers
Philippe Sollers, nous le savons, est très attentif à la Chine (après une période maoïste, il se tourne vers la Chine classique), et a consacré, comme nous l’avons vu ci-dessus plusieurs textes essentiels à Shitao, notamment « Shitao, l’unique » (repris dans Éloge de l’infini, 2001) à l’occasion du livre de François Cheng Shitao ou la saveur du monde (1998, réédité), ainsi qu’un article dans Le Monde (2002). Il a aussi participé à une émission de France Culture sur le peintre (2007).
Sollers place Shitao au même niveau de modernité que Cézanne ou Picasso : « Il est aussi proche de nous, aujourd’hui, que Cézanne ou Picasso. ».
Sollers insiste sur la puissance et la délicatesse (un coup yang, un coup yin), le poignet « vide » qui laisse paraître l’essentiel, et la leçon pour l’Occident : « La Chine a tout à nous apprendre, et personne n’est plus actuel que ce disparu éclatant. Nous séparons immanence et transcendance, réalité et représentation ; nous forçons d’un côté ou de l’autre. Le peintre chinois, au contraire […] vit, peint et pense en poète. » Il cite des formules comme « L’oiseau seul connaît le cœur du printemps » et invite à « surmonter nos écrans ».
Disons que Sollers voit en Shitao non seulement un génie pictural, mais une figure exemplaire de liberté créatrice, capable de réconcilier l’homme avec la nature et de renouveler notre regard occidental.
comme Suzon (peinte par Manet, au bar des Folies Bergère)
VOIR AUSSI
Elle est là, et c’est le Bar aux Folies-Bergère, un tableau de génie.
Ph. Sollers
Manet, Un bar aux Folies Bergère, 1881-1882.
ZOOM : cliquer sur l’image.
comme Salzbourg, (avec Mozart)
*
Un peu plus ICI
Et aussi, ce trytptique sur cet essai « Mystérieux Mozart » consacré par Sollers au prodige et compositeur précoce Wolfgang Amadeus Mozart :
Partie I - Mystérieux Mozart
Partie II - Il est né le divin Wolfgang
Partie III -Extraits
Et cette évocation :
Sollers, le musicien de la vie par Yannick Gomez qui a la particularité d’être pianiste et compositeur."S" comme Scarlatti (Domenico)
Scarlatti et l’art du clavecin
Dans Femmes, le narrateur évoque l’écoute des sonates de Scarlatti :
Et puis Scarlatti... Domenico ! Clavecin furieux, passion sèche... Mort lui aussi à Madrid (tiens, tiens) en 1757... [...] Tourbillons, soubresauts d’abîmes... Vrillage du nerf... Commotion claquée... Feu de joie... Scarlatti ! Un dieu ! La lettre écarlate !
Philippe Sollers, Femmes, Gallimard, 1983, p. 260-265
extrait reproduit sur Pileface par AG, ICI : « Sollers ou le clavecin dans tous ses états ».Cité également dans l’émission "Jeu de l’ouïe" (France Musique, 1988), consacrée au clavecin, où Sollers évoque Scarlatti, Bach, Couperin, Rameau, Boccherini. Podcast ICI
Et aussi :
Scarlatti, c’est le bonheur à grande vitesse. L’attaque, le saut, la reprise, la volte-face. Rien de pesant, aucun commentaire, la musique comme pensée immédiate.
La Guerre du goûtEt quid de Scarlatti par rapport à Mozart ? (Souvenons nous que Sollers lui a dédié un essai : Mystérieux Mozart ) :
Mozart, c’est l’opéra du monde, la grâce qui embrasse toutes les voix et tous les visages. Scarlatti, c’est le duel en solo, l’escrimeur solitaire qui montre ce qu’est la liberté absolue au clavier. Mozart vous fait pleurer de joie ; Scarlatti vous remet immédiatement sur vos pieds.
Théorie des ExceptionsQuoi d’autre encore sur le clavecin de Scarlatti ?
Le clavecin d’un seul coup vous délivre de la pâte, du gras, du romantisme. Chez Scarlatti, la corde pincée donne la sensation exacte du réveil intellectuel : de l’électricité à l’état pur, de la lumière espagnole et italienne projetée d’un trait.
Éloge de l’infiniNotons, par ailleurs, que Sollers insiste souvent sur l’aspect physique et incisif des 555 sonates :
• La vitesse sans précipitation : Le clavecin scarlattien fonctionne comme un « moteur à explosion de la joie ».
• Le rythme méditerranéen : Il souligne la fusion entre le contrepoint italien et les rythmes populaires espagnols (guitares, castagnettes, silences brusques) restitués par les pincements du clavecinPour Philippe Sollers, écouter Scarlatti au clavecin est un antidote direct à la dépression moderne :
Écoutez dix sonates de Scarlatti au réveil : vous êtes vacciné pour la journée contre la lourdeur, la sociologie et la mélancolie. C’est de la métaphysique en mouvement.
Passion fixeMusique Maestro ! Nous en avons bien besoin.
comme Sacré, Spirituel
Sollers, un jouisseur qui a aussi le sens du sacré et du spirituel. Sous son image de libertin provocateur, d’amateur de vins et de jouisseur vénitien, Philippe Sollers dissimulait — à peine — une imprégnation mystique et théologique profonde+
Chez Sollers, la jouissance des sens et la vie de l’esprit ne s’opposent pas : elles sont les deux faces d’un même mystère. Pour lui, le sacré n’est ni un dogme moralisateur ni une contrainte, mais une expérience d’illumination immédiate, d’incarnation et d’éternité dans le présent.Comment se structure sa vision du sacré et du spirituel, quelles traces en trouve-t-on dans ses écrits et la critique ?.
La théologie du Verbe et l’Incarnation : « La Parole s’est faite chair »
Élevé dans le catholicisme et lecteur assidu de la Bible, de saint Thomas d’Aquin et de saint Augustin, Sollers prend le dogme chrétien de l’Incarnation au pied de la lettre. Le corps et le spirituel ne sont pas séparés : le Verbe (le texte, la pensée) s’incarne dans le corps et la voix.Le catholicisme est la seule religion qui soutienne que Dieu s’est fait homme, c’est-/i>à-dire corps, voix, présence, parole. La vraie spiritualité n’est pas hors du corps, elle est le corps lui-même devenant conscient de sa résurrection.
La Divine Comédie (1992)
Là où beaucoup voient dans la religion une castration du désir, Sollers y voit au contraire l’apothéose du corps : si Dieu s’est fait chair, alors l’expérience des cinq sens devient le lieu même de la révélation… ! Sacré Sollers !Le Dieu du « Nom » contre les idoles modernes
Sollers a mené une bataille intellectuelle permanente contre le matérialisme athée de la modernité, qu’il considérait comme une forme de nihilisme plat. Sa spiritualité s’articule autour de la Bible (Ancien et Nouveau Testament) et de la poésie divine (Dante).
Le monde moderne est athée parce qu’il est devenu aveugle et sourd à la poésie. Il a remplacé Dieu par la Marchandise. Mais Dieu, ce n’est pas un vieillard sur un nuage : c’est l’Autre absolu, la trouée dans la langue, le Nom qui empêche le monde de se refermer sur sa propre stupidité.
Monstres insignifiants (in L’Infini)Dans son essai La Divine Comédie (dialogues avec Benoît Chantre), il réaffirme que la littérature majeure est indissociable de la théologie : Dante, Shakespeare, Joyce ou Céline écrivent tous sous la pression du sacré.La figure du Christ comme libérateur
Sollers s’est souvent défini comme un « catholique clandestin » ou un « papiste insolent ». Il avait une dévotion particulière pour la figure du Christ, non pas le Christ de la souffrance ou de la culpabilité, mais le
L’Évangile est le texte le plus subversif, le plus rapide, le plus gai jamais écrit. Jésus est le seul homme qui ait parlé en direct, sans intermédiaire. C’est le héros absolu du langage.
Un vrai roman : Mémoires (2007)Le point de vue de deux de ses proches :
Julia Kristeva (psychanalyste et son épouse) a souvent analysé la dimension spirituelle chez Sollers, notant que sa recherche littéraire touche à la météorologie de l’esprit et à la mystique chrétienne (notamment Maître Eckhart qu’il avait lu sur la tombe de son père, lors de ses obsèques, et les mystiques espagnols).
Et Roland Barthes (dans Sollers écrivain, 1979) note :Sollers ne rejette pas le sacré, il le déplace. Il fait du texte le lieu d’une célébration, d’une liturgie où le sens ne cesse de renaître.
Le sacré chez Sollers n’est pas une fuite hors du monde, mais la capacité à percevoir l’éternité dans l’instant présent — que ce soit en écoutant une cantate de Bach, en marchant à Venise, ou en aimant une femme.Quelques liens sur pileface :
La mutation du divin/ Entretien avec Ligne de Risque (2005)
Sois vainqueur ! Ressuscite ! (Dante, Le Paradis, Chant XIV)
Saint Augustin ou Le style de Dieu
comme Seuil, (éditions du).
Son premier éditeur et éditeur historique de la revue Tel Quel
C’est à un cocktail des éditions du Seuil que Sollers a rencontré Dominique Rolin. Une rencontre presque cinématographique qui va sceller cinquante ans d’amour clandestin, d’écriture et de complicité absolue.La scène : Un cocktail aux Éditions du Seuil (1958)
Nous sommes en octobre 1958. Dans les salons feutrés et un peu mondains des Éditions du Seuil, rue Jacob à Paris, se tient l’un de ces cocktails d’éditeurs où se croise tout le Tout-Paris littéraire.
• Elle, c’est Dominique Rolin. Romancière belge déjà reconnue, récompensée par le prix Femina (pour Le Souffle en 1952). Elle a 45 ans. Elle est veuve, elle estbelle, élégante, libre, et dégage une présence intense, à la fois mystérieuse et souveraine.
• Lui, c’est Philippe Joyaux (qui ne s’appelle pas encore tout à fait Sollers aux yeux du grand public). Il a tout juste 22 ans. Il est insolent, éblouissant de jeunesse, d’érudition et d’assurance. Il vient de publier une courte nouvelle saluée par Mauriac et Aragon (Une curieuse solitude va sortir peu après).
L’étincelle
Au milieu du bruit des verres qui tintent et des conversations littéraires, leurs regards se croisent.
Sollers s’approche de cette femme qui l’intrigue immédiatement. Dominique Rolin, de son côté, voit s’avancer ce jeune homme au charme décapant, « aimé des fées » dira André Breton. La différence d’âge — 23 ans les séparent — disparaît à la seconde même où ils commencent à se parler.
L’attirance est instantanée, foudroyante, autant intellectuelle que physique et spirituelle. Ce n’est pas un simple flirt de soirée : tous deux comprennent immédiatement qu’il vient de se passer quelque chose d’irréversible.Une rencontre puissamment érotique qui va évoluer en une aventure d’écriture et de vie absolue
Philippe SollersLa naissance de « Jim » et du secret
Dès ce soir-là, un pacte implicite est scellé : le secret absolu.
Pour protéger leur amour du scandale bourgeois et du regard des autres, ils décident de vivre leur passion dans une clandestinité totale. Dans ses livres et ses lettres, Dominique Rolin ne l’appellera jamais Philippe Sollers, mais lui donnera le surnom secret de « Jim ».Pendant plus de 40 ans, le grand public ignorera tout de cette liaison. Ce n’est qu’en l’an 2000 que l’histoire sera officiellement révélée au grand jour par Bernard Pivot sur un plateau de télévision
* Le café Le Bonaparte à côté de l’église Saint-Germain, et à deux pas du siège du Seuil, servait de quartier général au groupe Tel Quel :
Le Groupe Tel Quel à la terrasse du Café Le Bonaparte vers 1974
ZOOM : cliquer l’imageCette photo à la terrasse du Café Le Bonaparte est emblématique à plusieurs titres de l’univers sollersien des années 1970. A gauche, probablement un membre des éditions du Seuil, puis Philippe Sollers et Marcelin Pleynet en position centrale, Josephine Fellier, Julia Kristeva à côté de Roland Barthes, François Wahl qui a fait partie du voyage en Chine et Severo Sarduy (conseiller littéraire aux Editions du Seuil).Le café est toujours actif et a peu changé.
Plus ICI
comme Style
Tout ce qu’on a dit sur moi et de mes livres, mettez-le dans un ordinateur !...Il va fumer !
<br / Philippe SollersNous l’avons pris au mot pour son livre L’Eclaircie. Le résultat est ICI.
Le style de Philippe Sollers est profondément musical, fluide, rapide et intertextuel ; il privilégie le mouvement de l’esprit, la voix et le rythme sur l’intrigue traditionnelle, en mêlant autofiction, digressions érudites, citations et jeu érotique ou critique.Il évolue nettement au fil des décennies, tout en gardant une constante : le refus des structures narratives classiques (psychologie des personnages, intrigue linéaire, « story ») au profit d’une écriture qui se veut « mouvement de l’esprit » et « musique des mots ».
Un rythme vif et musical (scansion et staccato)
Pour Sollers, la prose fonctionne comme une phrase musicale portée par le souffle, l’improvisation et le rythme. Il privilégie les énoncés incisifs et l’enchaînement d’idées fulgurantes.
Le style libertin et l’héritage du XVIIIᵉ siècle
Inspiré par la prose de Voltaire, Diderot ou Casanova, Sollers cultive l’ironie, l’éloge du plaisir, la clarté et la vitesse du trait. C’est l’expression d’un art de vivre fondé sur la légèreté et l’esprit.
L’expérimentation d’avant-garde et la rupture syntaxique
Durant la période de la revue Tel Quel, Sollers explore les limites de la forme narrative. Dans des œuvres de recherche textuelle, il supprime toute ponctuation afin d’orchestrer un flux de conscience ininterrompu.
pas de commencement pas de fin voix sur voix courant d’air à travers les siècles mémoire instantanée sans repos la musique continue il faut écouter la vibration du sens...
Paradis (1981)Depuis Femmes(1983) : impression de facilité de lecture renforcée par le style de Sollers guidé par l’oreille - la musique des mots et de la phrase, son rythme - sur un fond de références culturelles, artistiques, littéraires riche - y compris les références sociétales à caractère satirique, procurent du plaisir à la lecture, et ceci d’autant plus que la curiosité d’esprit vous anime..
Dessin de benoit.monneret@gmail.com« C’est le grand mot d’Hemingway : Un écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche. »
Philippe Sollers
comme Sprezzatura
La sprezzatura nous vient d’Italie, un pays qui a les faveurs de Sollers. Un concept clé de la Renaissance italienne, théorisé par Baldassare Castiglione dans Le Livre du courtisan (Il Libro del Cortegiano, 1528).
Castiglione la définit comme une forme de désinvolture étudiée, une élégance sans effort apparent. C’est l’art de dissimuler le travail, la contrainte et la technique sous une apparence d’aisance naturelle et de spontanéité.
Trouver une certaine désinvolture (sprezzatura) qui cache l’artifice et montre que ce que l’on fait ou dit est venu sans peine et presque sans y penser.
CastiglionePour le courtisan de la Renaissance, la sprezzatura répond à plusieurs piliers :
Le rejet de l’affectation (affettazione) : Rien n’est plus vulgaire que de montrer la peine que l’on s’est donnée pour réussir un trait d’esprit, une posture ou un mouvement.La maîtrise totale du jeu social :
Le courtisan sait tout faire (écrire, combattre, deviser, séduire), mais il le fait avec la légèreté de celui qui s’amuse.
Un contrôle absolu sous le masque de l’improvisation : Tout est calculé, mais rien ne doit paraître prémédité.* Extrait de « Le livre du Courtisan » de Castiglione :
Philippe Sollers, grand amoureux de l’Italie, du XVIIIᵉ siècle, de Casanova et de Venise, est sans doute l’écrivain français contemporain qui a le plus incarné cet « art du courtisan », transposé dans le théâtre médiatique et littéraire de la fin du XXᵉ siècle. Courtisan au sens de la Renaissance... ce n’est pas chargé négativement. C’est un brevet de savoir-vivre et de grande agilité intellectuelle avec la désinvolture détachée qui sied.Sollers pratiquait le théâtre médiatique avec une "désinvolture" toute sprezzaturienne, exactement comme un courtisan arpentait la cour d’Urbain ou de Versailles. Il en connaissait les codes par cœur, mais les maniait avec une ironie et une légèreté provocatrices. Son éternel fume-cigarette aux lèvres, son petit rire moqueur, son art du trait d’esprit improvisé : tout chez lui relevait d’une performance qui semblait ne rien lui coûter.
Clin d’œil de l’édition :L’écrivain Stéphane Barsacq a publié son ouvrage d’hommage et de mémoires consacré à Philippe Sollers et Dominique Rolin (Dominique, suivi de Épectases de Sollers) au sein d’une collection éditoriale précisément baptisée « Collection Sprezzatura » (Éditions Le Clos Jouve).
VOIR ICI
Sprezzatura a aussi donné naissance à une revue littéraire. Ephémère mais de qualité et d’inspiration sollersienne par deux de ses membres : son fondateur Sandrick Le Mager, publié par Sollers dans sa collection Gallimard/L’Infini avec Portrait d’Israël en jeune fille, (Genèse de Marie) et Jean-Hugues Larché, réalisateur notamment de plusieurs documents audio-visuels sur Sollers :
Nietzsche (DVD et CD), Déroulement du Dao (2 CDs).
Comme Sévigné (Madame de)
Une lettre de Philippe Sollers à Mme de Sévigné et sa réponse...
Une fiction littéraire
En marge de l’exposition "Madame de Sévigné, Lettres parisiennes" au Musée Carnavalet.
C’est ICI->3674]
Comme Savigneau (Josyane)
Tout au long des années 1990 et 2000, le duo Sollers-Savigneau a été la cible privilégiée de vives attaques de la part de pamphlétaires, de journalistes concurrents et d’auteurs écartés. Un duo accusé de "dictature" ou de "terrorisme littéraire"
Le mécanisme du pouvoir décrié :
- Josyane Savigneau régnait sur Le Monde des livres, le supplément littéraire du quotidien de référence, capable de faire ou de défaire la réputation d’un ouvrage dès sa sortie le vendredi.
Philippe Sollers occupait le terrain sur trois fronts : auteur vedette chez Gallimard, directeur de la collection et revue L’InfiniLes pamphlets et critiques
Leurs détracteurs ont dénoncé ce qu’ils considéraient comme un renvoi d’ascenseur permanent, une endogamie parisienne ou un « magistère médiatique ».
• L’affaire du pamphlet La France moisie (1999) : Lorsque Sollers publie cet article au vitriol dans Le Monde pour attaquer les dérives réactionnaires et souverainistes de la France intellectuelle, la polémique fait rage. Ses opposants accusaient le quotidien de lui servir de tribune quasi-exclusive.• Des essais comme Les Assassins du livre ou divers pamphlets sur « la mafia Gallimard-Le Monde » accusaient le duo de distribuer la parole, de promouvoir leurs réseaux d’amis et d’exercer un magistère esthétique intransigeant.
Savigneau et Sollers ont toujours rejeté le mot de « dictature », préférant parler d’une exigence de goût, d’une lutte active contre la tiédeur et de la défense d’une certaine idée de la « haute littérature » face au rouleau compresseur du marché marchand.Le contrat qui liait Le Monde"et Sollers
La règle : pas d’auteurs contemporains vivants
Lorsqu’il prend sa chronique au Monde des livres, le deal imposé (et accepté) par la direction du journal visait à éviter tout conflit d’intérêts direct. En tant que grand éditeur chez Gallimard et figure i>Un mal pour un bien
Loin d’être une contrainte bridante, cette règle a été un formidable libérateur pour Sollers. Interdit de commenter le « petit théâtre » de la rentrée littéraire contemporaine, il s’est tourné vers les morts — ou plutôt, selon son mot, vers ceux qui sont « plus vivants que les vivants ».
C’est ainsi qu’il est devenu le voyageur clandestin de la bibliothèque universelle :
Il profitait d’une nouvelle traduction, de la parution d’une correspondance, d’une édition en Pléiade ou d’un anniversaire pour consacrer 4 000 à 6 000 signes à Dante, Shakespeare, Casanova, Voltaire, Mozart, Saint-Simon, Diderot, Chateaubriand, Céline, Joyce ou Proust.Il a transformé la chronique journalistique hebdomadaire en art de la miniature critique et du portrait fulgurant.
Ces textes rédigés au fil des semaines, semaine après semaine dans Le Monde des livres, ont ensuite été rassemblés, réordonnés et orchestrés par Sollers pour composer ce qu’il appelait son « Encyclopédie clandestine » :
• La Guerre du Goût (1994)— une somme monumentale de plus de 600 pages.
• Éloge de l’Infini (2001) — la suite directe de cette traversée des chefs-d’œuvre.
• Discours parfait (2010) et Agent secret (2021).
Dans la préface de La Guerre du Goût, Sollers explique la philosophie de ce choix : face à une époque amnésique qui ne jure que par le présent et le bruit médiatique, relire les classiques n’est pas un acte de nostalgie, mais un acte de guerre culturelle.
« Plus les classiques sont oubliés ou mal lus, plus ils deviennent subversifs et incandescents. »
En interdisant à Sollers de parler des livres du moment, le journal a ainsi involontairement permis la naissance d’un des panoramas critiques les plus influents de la fin du XXᵉ siècle.SUR LA RELATION ENTRE PHILIPPE SOLLERS ET JOSYANE SAVIGNEAU
VOIR ICI
Leur relation s’inscrit sous le signe d’une amitié littéraire au long cours et d’une complicité d’esprit intellectuelle développée dans Une conversation infinie (2019), un livre d’entretiens entre Josyane Savigneau et Philippe Sollers. On peut caractériser leur lien par une alliance d’estime intellectuelle, d’impertinence partagée et d’échanges d’influence.
Une histoire d’affinités électives, de camarades de combat (Sollers), une histoire d’’écoutes mutuelles :
le livre sur amazon.frCe que Josyane Savigneau apporte à Philippe Sollers
• L’écoute attentive et le miroir d’une lectrice d’exception : En tant que critique et journaliste, Josyane Savigneau offre à Sollers un espace de parole privilégié. Elle sait le questionner, le relancer et le faire sortir de ses postures médiatiques pour l’amener vers des confidences plus intimes.
Le rôle d’accoucheuse de parole : Dans leur livre d’entretiens évoqué ci-dessus, elle l’amène à aborder des sujets profonds ou délicats avec gravité et légèreté : la création littéraire, la vieillesse, les femmes, la foi catholique et la mort.
• Une défense de sa singularité littéraire : Au fil de sa carrière de journaliste au Monde des livres, elle a suivi de près son travail, mettant en avant la vivacité stendhalienne et la liberté de sa prose.Ce que Philippe Sollers apporte à Josyane Savigneau
• Un partenaire de jeu et d’esprit : Sollers incarne pour elle la vivacité, le refus du conformisme et l’amour de la littérature française dans ce qu’elle a de plus vif et brillant.
• L’accès à une pensée en mouvement : À travers leurs échanges, il lui offre la primeur de sa réactivité, de ses fulgurances sur le monde contemporain.
• La co-écriture d’une mémoire littéraire : Leurs entretiens croisés ont permis d’inscrire leur complicité dans ce livre, témoignant d’une époque où le débat d’idées littéraire s’incarnait dans des conversations au long cours, ce que Sollers appelait la « conversation infinie ».
comme Siècle (le XVIIIe)
Le siècle de prédilection de Philippe Sollers. C’est en effet dans le XVIIIᵉ siècle que bat le véritable cœur spirituel, littéraire et existentiel de Sollers. Pour lui, ce siècle est le sommet absolu de la civilisation française, l’âge d’or où la liberté de pensée, le libertinage et l’art d’aimer ont atteint une grâce inégalée.
La sainte trinité : Casanova, Voltaire, Diderot
Sollers a bâti une grande partie de sa pensée critique en dialoguant avec les grands des Lumières :
• Giacomo Casanova : Pour Sollers, Casanova (Histoire de ma vie) n’est pas un simple dragueur, mais un penseur du bonheur, un philosophe du voyage et le maître du « suffrage à vue ». Il lui a consacré un essai majeur, Casanova l’admirable (1998).Casanova est l’homme le plus libre du monde parce qu’il ne garde aucun ressentiment. Il aime les femmes, le jeu, la vérité, la mémoire. C’est le génie de la joie directe.
Casanova l’admirable (1998)• Voltaire :Sollers admirait chez Voltaire la rapidité de la prose, l’ironie mordante et l’art de pulvériser le fanatisme avec le sourire.
La prose de Voltaire est une arme de pointe. Ça va vite, ça pique, ça éclaire, et le sot est rhabillé pour l’éternité en trois lignes.
Théorie des exceptions• Denis Diderot : Le Diderot de Jacques le Fataliste ou du Neveu de Rameau inspirera directement la forme romanesque de Sollers : le dialogue vif, le polyphonisme et la liberté absolue de digression.
Venise et le libertinage : « L’art du bonheur clandestin
Le XVIIIᵉ siècle sollersien est indissociable de Venise (la Venise de Vivaldi, Tiepolo, Guardi et Goldoni…). C’est le théâtre ultime du libertinage — mot que Sollers redéfinit non pas comme une débauche vulgaire, mais comme une libre pensée incarnée dans le plaisir.
Le XVIIIe siècle a découvert une chose essentielle : la vie est courte, le monde est absurde, donc il faut être heureux tout de suite. Le libertinage, c’est l’alliance de la plus haute culture et du plaisir le plus fluide.
Dictionnaire amoureux de Venise (2004)Les critiques ont unanimement reconnu en Sollers un écrivain du XVIIIᵉ siècle égaré (et glorieusement infiltré) dans le monde contemporain :
• Josyane Savigneau (Le Monde) :
Sollers est notre dernier philosophe du XVIIIe siècle. Il en a l’insolence, la clarté, l’amour des femmes, la haine des cuistres et cette façon unique de faire de la politique avec de l’esprit.
* • Gérard de Cortanze (dans Philippe Sollers, la tentation du bonheur :
Chez Sollers, le XVIIIe siècle n’est pas une nostalgie, c’est un programme. Il s’agit de réinjecter la vitesse voltairienne et la grâce casanovienne dans une époque étouffée par le sérieux et la moraline.
Le mot de la fin (provisoire)
Pour clore cette évocation de Sollers à travers la seule lettre "S", sur ce siècle auquel il s’identifie, il pourrait dire :
Si vous voulez savoir ce qu’est la liberté en français, lisez le XVIIIe siècle. Tout y est : la musique, la lumière, la politesse, l’intelligence et le rire. Le reste n’est souvent que de la lourdeur.
Il développe ces thèmes dans l’ouverture de Casanova l’admirable (Éditions Gallimard, 1998) et dans la préface de son Dictionnaire amoureux de Venise (Plon, 2004)
"S" comme Pluriel
… non exhaustif.
et seule déclinaison de la lettre "S".Sollers pluriel, aux identités multiples ; Il n’y a pas de mot fin avec Sollers.
oOo
ABECEDAIRE SOLLERSIEN
* Version imprimable











5 Messages
Cher Sablais, J’ai écrit "sa part d’arbitraire", et cela n’avait rien de de péjoratif dans mon esprit. Disons que "tout choix a sa part Subjective". Rien de plus normal. J’aurais fait de même — quoique différemment dans le choix de certains liens, par exemple sur Sollers en Spirale, je renverrai plutôt à L’œuvre et la pensée de Philippe Sollers, par Stéphane Zagdanski). J’ai surtout voulu réagir, sans souci de polémique, au mot "exhaustif". Ce qui n’a pas de fin ne peut, par définition, prétendre à l’exhaustivité. Rien de grave, hein ? Salutations Sincères !
Salut cher AG, oui ces noms avaient aussi leur place dans ce portrait pointilliste. Leur absence ne ressort pas d’un "choix arbitraire", mais seulement que je ne les avais pas en tête quand j’ai rédigé ce billet qui mobilisait par ailleurs mon esprit dans la recherche de citations. "Toute capacité à ses limites" disait mon professseur de physique. Je vais remettre l’ouvrage sur le métier.
Salut ! Tout choix comporte sa part d’arbitraire. Difficile d’être exhaustif et comme c’est sans fin, j’ajouterais : Shakespeare, Saint Simon, Scarlatti, Shitao, Sade, Saint-Martin, Saint-Pierre (de Rome), Schuhl, etc. Et au Spectacle, on peut préférer, comme Saint Sollers, le Silence ("Ce silence, il en a un besoin absolu, ce qui ne nous coupe pas l’un de l’autre. [...] Il s’agit d’un accord musical : nos silences peuvent se joindre de temps en temps, éclater, ou bien se prolonger sans qu’il y ait le moindre problème." D. Rolin).
Sur la logique du dédoublement sollersien
Yannick Gomez nous le dit dans son commentaire :« …Et ce pseudonyme Sollers, comme je l’ai précisé, est entouré de deux S […], pluriel par deux S, donc selon la logique du dédoublement sollersien, doublement pluriel. Il est quadruplé. Il est donc infini. La cohérence de Sollers va jusque là. Il avait d’ailleurs, souvenons-nous en, précisé qu’il préférait jouir d’une quadruple vie plutôt que d’une simple double vie. Je paraphrase de mémoire… »
Ph. Sollers : « On est jamais deux, on est quatre »
Nota : ajout de quelques illustrations dans l’article
Quel magnifique et exhaustif panorama ! Et ma seule absolue erreur, comme le souligne Pierre Cormary dans sa magnifique recension de mon essai, fut d’avoir écrit le mot « Fin » à la fin de mon livre. L’Infini n’a pas de fin. Et ce pseudonyme Sollers, comme je l’ai précisé, est entouré de deux S. Il est donc latin vous l’avez dit, mais pluriel par deux S, donc selon la logique du dédoublement sollersien, doublement pluriel. Il est quadruplé. Il est donc infini. La cohérence de Sollers va jusque là. Il avait d’ailleurs, souvenons-nous en, précisé qu’il préférait jouir d’une quadruple vie plutôt que d’une simple double vie. Je paraphrase de mémoire…
Le S de Savigneau est on ne peut plus justifié, tant ils étaient amis. Tout comme leur magistère était tout aussi véridique. La dame s’est montrée absolument charmante la seule fois où nous nous sommes vus. Moins par la suite…
Les S que je retiens le plus en lien avec son oeuvre comme sa biographie sont « Sexe », « Sophie », « Sade ». L’ensemble pouvant être contenu par son « Style », bien entendu.