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Une lettre de Philippe Sollers à Mme de Sévigné et sa réponse...

Une fiction littéraire

D 28 juillet 2026     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ce billet est né de la lecture d’un article : « Mme de Sévigné : Elle écrit comme elle parle… », signé Robert Kopp dans la dernière livraison de la Revue des Deux Mondes, No 3866, juillet-août 2026, tandis que pour l’année du 400ème anniversaire de sa naissance, une grande exposition au musée Carnavalet, à Paris, jusqu’au 23 août 2026, lui est dédiée : « Madame de Sévigné, lettres parisiennes », et que différents événements dans d’autres lieux qui lui sont familiers lui sont aussi consacrés :
- Au Château de Grignan dans la Drôme : « Année Sévigné 2026 »
- Au château de Bussy-Rabutin en Bourgogne : Exposition « Ma belle cousine. De la demoiselle de Bourgogne à la marquise de Sévigné » (de juillet à octobre 2026), explorant sa complicité littéraire et épistolaire avec son cousin Roger de Bussy-Rabutin.
- A Livry-Gargan (Abbaye de Notre-Dame) : Cycle « La Dame de Livry » : rencontres culturelles et mini-série historique retraçant ses séjours réguliers dans l’abbaye familiale
400 ans après, n’est-ce pas étonnant ? Connaissez-vous beaucoup d’écrivains capables de susciter cet intérêt ? Que restera-t-il de Sollers après 400 ans ?
Nous vous rendons compte plus avant de l’article de Robert Kopp et de l’exposition au musée Carnavalet.
C’est dans ce contexte, qu’une idée folle est née dans mon cerveau chauffé par la canicule :
et si Sollers avait écrit une lettre à Madame de Sévigné ?
Elle figure peut-être dans ses archives à l’IMEC. Nous avons interrogé Georgi K. Galabov qui s’en occupe au cours d’un déjeuner au café Le Bonaparte, haut lieu de mémoire sollersien, qui a servi de quartier général à Sollers et au groupe Tel Quel, dans les années 60’.
Non, il n’y a aucune lettre de Sollers à Madame de Sévigné dans ses archives.
Alors nous l’avons imaginée.
Et, ce n’était pas attendu, tant cela paraissait impossible, Mme de Sévigné lui a répondu…
Nous sommes dans la fiction ?
Mais oui, …dans le jeu sollersien.

Lettre de Philippe Sollers à Madame de Sévigné

(une fiction littéraire)

Madame,

Il est étrange d’écrire à quelqu’un qui a toujours eu quelques siècles d’avance.
On vous croit enfermée dans le Grand Siècle ; vous vivez déjà dans le nôtre. Vous souriez de voir les historiens vous installer parmi les monuments, alors que vous n’avez jamais cessé de circuler librement dans la langue française.
Je vous lis depuis longtemps.
Je dis « je vous lis », mais c’est inexact. Je vous entends.
On ne lit pas vos lettres ; on entre dans leur respiration.
Vous avez découvert ce que beaucoup d’écrivains cherchent encore : qu’une phrase peut penser avant d’expliquer. Chez vous, la langue n’attend jamais les idées. Elle les précède avec une légèreté souveraine.
Vous appelez cela écrire à votre fille.
Nous appelons cela littérature.
Le mot vous ferait probablement rire.
Vous aviez mieux à faire que devenir un écrivain.
Vous viviez.
Et c’est pourquoi vous l’êtes devenue.
Je voudrais vous rassurer sur un point.
La Cour a disparu.
Versailles reçoit chaque année des foules qui photographient les plafonds sans toujours entendre les conversations qui s’y tenaient.
Les ministres changent plus vite que les saisons.
Les duchesses ont quitté les salons pour les plateaux de télévision.
Les scandales, en revanche, demeurent d’une fidélité touchante.
Vous retrouveriez immédiatement vos repères.
La vanité n’a pas pris une ride.
J’aimerais aussi vous annoncer une bonne nouvelle.
Vous aviez raison.
La langue française a résisté.
Elle a été malmenée, simplifiée, parfois trahie, souvent oubliée.
Mais elle continue de réserver quelques surprises.
Il arrive encore que des phrases respirent.
Vous en êtes responsable.
On ne mesure jamais ce que l’on transmet.
Vous avez appris à plusieurs générations d’écrivains qu’il est inutile de poser lorsqu’on possède la musique.
Proust vous doit plus qu’il ne l’avoue.
Barthes vous écoute avec une tendresse discrète.
Quant à moi, je vous rends visite de temps à autre.
Je monte jusqu’à votre siècle comme d’autres vont passer une soirée chez des amis.
Vous m’accueillez toujours avec cette même vivacité qui fait croire que le temps est une invention des archivistes.
J’aurais voulu vous parler de Venise.
Vous l’auriez aimée.
C’est une ville qui écrit des lettres à l’eau.
J’aurais voulu aussi vous faire entendre Mozart.
Vous m’auriez répondu qu’il écrivait exactement comme vous.
Je crois que vous auriez eu raison.
Nous aurions alors ri ensemble de voir les spécialistes chercher des influences là où il n’y avait qu’une même liberté.
Je ne vous remercierai pas.
Les grands écrivains n’attendent pas notre gratitude.
Ils attendent seulement que quelqu’un ouvre encore leurs livres.
C’est ce que je fais.
Et je voulais simplement vous dire qu’après quatre siècles, votre voix continue de rendre la langue française plus légère.
Croyez, Madame, à la fidélité d’un lecteur qui préfère les conversations aux commémorations.

Philippe Sollers

Réponse de Madame de Sévigné à Philippe Sollers

( Correspondance impossible)

Les Rochers [1], ce vingt-deuxième jour
d’un mois que je ne saurais nommer,
puisque vous me dites qu’il y a trois siècles entre nous.

Monsieur,

Votre lettre m’est arrivée par une voie qui n’est point ordinaire. Je ne saurais dire si elle est venue par la poste, par quelque ange désœuvré, ou par ce commerce mystérieux que les livres entretiennent entre eux lorsqu’on les laisse seuls pendant la nuit.
Je l’ai lue deux fois.
La première avec surprise.
La seconde avec reconnaissance.
Vous me traitez avec une faveur qui m’embarrasse un peu ; car enfin je ne me suis jamais crue chargée d’autre emploi que celui d’écrire à ma fille ce qui me passait par la tête, et Dieu sait combien de choses y passaient dans une seule journée.
Vous me dites que j’ai fait de la littérature.
Je vous avouerai que je n’y ai jamais pensé.
J’avais trop à faire à vivre.
Je crois même que c’est un grand bonheur pour ceux qui écrivent de ne point songer toujours qu’ils écrivent. Sitôt qu’on regarde sa plume, elle hésite ; sitôt qu’on regarde son ami, elle court.
Vous me rassurez sur la langue française.
Je vous en remercie plus que de tous les compliments que vous me faites. J’avais quelque inquiétude à ce sujet. Les langues ressemblent aux jardins ; il suffit qu’on cesse de les cultiver pour qu’elles se couvrent d’orties. Vous me dites qu’elle respire encore. Voilà une nouvelle qui m’aurait fait écrire trois lettres de plus à ma fille.
J’ai souri lorsque vous m’avez appris ce qu’était devenu Versailles.
J’aurais bien de la peine à reconnaître ce lieu où l’on allait jadis pour voir le Roi et où l’on va maintenant pour regarder les plafonds. Il paraît que les hommes changent moins que leurs habitudes. Ils aiment toujours être là où les autres regardent.
Vous me dites encore que les scandales n’ont point disparu.
Je ne m’en étonne guère.
La Providence a créé les saisons pour les arbres et les ridicules pour les hommes.
Voilà, si je ne me trompe, les deux choses qui reviennent le plus régulièrement.
Vous m’entretenez de Monsieur Proust, de Monsieur Barthes et de vous-même comme si nous fréquentions la même compagnie.
Je ne connais point ces Messieurs.
Mais vous me les rendez si présents que j’ai presque envie de leur faire servir une tasse de chocolat.
Je vois déjà Monsieur Proust demeurer longtemps silencieux avant de répondre ; Monsieur Barthes observer nos paroles comme un homme qui regarde une tapisserie de très près ; et vous, Monsieur, rire de nous voir tous si sérieux.
Je crois que vous avez raison de préférer la conversation aux cérémonies.
Les cérémonies vieillissent beaucoup plus vite.
Je vous dois pourtant un aveu.
Vous dites que je suis demeurée vivante.
Je l’ignore.
Ce que je sais, c’est qu’à mesure que j’avançais en âge, je sentais de plus en plus que les êtres disparaissent moins vite que les heures où nous les avons aimés.
Peut-être écrivais-je pour retenir ces heures.
Je n’en avais pas conscience.
Je croyais seulement raconter ma journée.
Il paraît qu’on peut passer sa vie à raconter ses journées et laisser malgré soi le portrait d’un siècle.
Vous me parlez de Venise.
Vous me tentez.
J’ai toujours pensé que certaines villes étaient faites non pour y habiter, mais pour y rêver.
Vous dites qu’elle écrit des lettres sur l’eau.
Voilà une image qui m’aurait donné envie d’y aller, si les distances ne m’avaient paru si longues et les chemins si peu accommodants.
À présent, si les siècles se traversent aussi aisément que vous le prétendez, je ne réponds plus de rien.
Je finirai par accepter votre invitation.
Nous marcherons lentement.
Vous me montrerez cette ville.
Je vous montrerai comment le ciel de Bretagne change de couleur avant la pluie.
Nous conviendrons ensuite que la lumière est la même partout lorsqu’on sait la regarder.
Permettez-moi encore une réflexion.
Vous me remerciez d’avoir laissé quelques phrases derrière moi.
Il me semble que vous vous trompez sur le véritable mérite des écrivains.
Nous ne laissons rien.
Nous passons.
Les lecteurs sont ceux qui recueillent ce qui tombait de notre plume sans que nous y prenions garde.
Ils ressemblent à ces promeneurs qui trouvent, longtemps après l’automne, une feuille demeurée verte sous les autres.
Elle n’a pas résisté seule.
Quelqu’un s’est baissé.
Voilà tout.
Je crois, Monsieur, que vous faites partie de ces promeneurs.
Et puisque vous avez eu la bonté de m’écrire après quatre cents ans, permettez à une vieille amie que vous ne connaissiez pas encore de vous donner un conseil.
Continuez de lire les écrivains comme on écoute des vivants.
Ne leur demandez point d’avoir raison.
Demandez-leur seulement d’avoir une voix.
Le reste est affaire d’érudition ; la voix est affaire d’âme.
Je m’aperçois que cette lettre devient fort longue.
Ma fille me grondait quelquefois de ne savoir finir.
Je vois que je n’ai point corrigé ce défaut dans l’éternité.
Je vous quitte donc.
Non sans vous remercier d’une chose qui vaut mieux que tous les hommages.
Vous ne m’avez pas regardée comme un portrait accroché dans une galerie.
Vous m’avez fait asseoir près de vous.
Croyez, Monsieur, à l’estime très particulière d’une femme qui a toujours pensé qu’une bonne conversation était une des formes les plus discrètes du bonheur.

Marie de Rabutin-Chantal,
marquise de Sévigné


Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com


GIF Elle écrit comme elle parle… »

Voilà ce que disait d’elle Mlle de Scudéry. Or Mme de Sévigné, dont nous célébrons cette année le 400e anniversaire de la naissance [2]., n’a jamais pensé faire œuvre littéraire ; c’est malgré elle qu’elle a été promue au rang de grand écrivain [3]. Le titre d’auteur n’était d’ailleurs pas très couru dans l’aristocratie de son temps. On sait que Mme de La Fayette, sa grande amie, s’en est toujours défendue. Et quand son cousin Bussy-Rabutin, un des premiers à être persuadés de son talent, lui propose d’écrire un roman à quatre mains, elle décline.

Robert Kopp est professeur à l’université de Bâle. Dernier ouvrage publié : Le Paris des Goncourt

Ses lettres, à de rares exceptions près, sont destinées à ses proches. Leur but est de prolonger les conversations infinies qu’elle entretient avec les membres de sa famille et avec ses amis. « Ce sont des conversations que vos lettres ; je vous parle et vous me répondez », écrit-elle à sa fille, en 1675, res tant persuadée qu’« une heure de conversation vaut mieux que cinquante lettres » [4].

Notons que Robert Kopp parle de « conversations infinies » et que le livre d’entretiens Josyane Savigneau-Philippe Sollers à pour titre Une conversation infinie » , une expression qu’aimait utiliser Sollers avait-elle confiée lors d’un entretien.

L’exposition « Madame de Sévigné, lettres parisiennes » au musée Carnavalet


Claude Lefèbvre, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, vers 1665, Huile sur toile Paris, Musée Carnavalet – Histoire de Paris CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

MADAME DE SEVIGNE
Lettres parisiennes

L’exposition se fonde sur le renouvellement de l’approche critique consacrée à l’épistolière et réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Marie de Rabutin-Chantal naît à Paris, place Royale (actuelle place des Vosges) le 5 février 1626. Issue d’une famille d’ancienne noblesse bourguignonne par son père, elle est élevée à Paris par ses grands-parents maternels, les Coulanges, qui lui assurent une excellente éducation, rare pour une jeune fille. En 1644, elle épouse Henri de Sévigné, gentilhomme breton, dont elle aura deux enfants : Françoise-Marguerite et Charles. La mort de son mari, tué en duel en 1651, la laisse veuve à vingt-cinq ans.

Vivant entre le quartier du Marais à Paris et ses terres des Rochers en Bretagne, Madame de Sévigné participe aux cercles lettrés les plus raffinés de la capitale, dont ceux de la marquise de Rambouillet et de Mademoiselle de Scudéry. Elle prend part à l’élaboration de la culture galante qui s’épanouit alors en art de vivre et influence la littérature et les arts.

La majeure partie de la correspondance conservée de Madame de Sévigné est constituée des lettres envoyées à sa fille, mariée en 1669 au comte de Grignan et partie vivre en Provence. La Correspondance éditée constitue aujourd’hui à la fois une œuvre qui figure parmi les classiques de la littérature française et un document essentiel pour la connaissance de l’histoire des idées, des mœurs et des événements de cette période.
Au sein de l’hôtel Carnavalet où vécut la célèbre Parisienne de 1677 à sa mort en 1696, cette exposition revient sur la vie de Madame de Sévigné à Paris, à un moment où la ville connaît d’importantes transformations.

Musée Carnavalet

*

La chronique du Monde sur l’expo

Au Musée Carnavalet, une vision moderne de Madame de Sévigné

L’établissement parisien, où vécut la femme de lettres, lui consacre une exposition, qui rappelle le rôle joué au XVIIᵉ siècle par les cercles littéraires de la capitale.

Par Philippe-Jean Catachi
Publié le 28 mai 2026

Madame de Sévigné, seule femme à incarner le Grand Siècle dans un panthéon littéraire résolument masculin, est née en 1626. Son œuvre ne parut qu’à titre posthume – elle n’avait, en effet, pas autorisé la publication de ses lettres de son vivant, et une première édition date de 1751. Mais c’est une image brouillée par une récupération qui, l’érigeant abusivement en parangon de vertus morales, l’a promue en figure nationale. Il était temps de rétablir sa vraie stature.

Si le Musée Carnavalet, à Paris, a choisi de célébrer, à l’occasion des 400 ans de sa naissance, la plus fameuse épistolière de la langue française, c’est que l’établissement est installé dans les lieux où elle vécut, de 1677 à 1694. Née à l’hôtel de Coulanges, place Royale (aujourd’hui place des Vosges), Marie de Rabutin-Chantal (1626-1696), marquise de Sévigné, loua, en effet, un appartement dans le vaste hôtel Carnavalet, rue de la Couture-Sainte-Catherine (aujourd’hui rue Sévigné). Son ultime adresse parisienne jusqu’à sa retraite à Grignan (Drôme), chez sa fille Françoise, où elle où elle mourut deux ans plus tard.

Moins conçue pour retracer le parcours biographique de l’illustre marquise que pour l’ancrer dans son attachement parisien autant que dans un temps dont elle se révèle le témoin aigu, l’exposition « Madame de Sévigné. Lettres parisiennes » joue donc, d’entrée, du contrepied. Les cocommissaires Anne-Laure Sol et David Simonneau ont choisi d’évoquer en ouverture la « patrimonialisation » de la femme de lettres, en mêlant aux déclinaisons mercantiles innombrables depuis le XIXe siècle les célébrations littéraires par Lamartine ( « Elle n’est pas un écrivain, elle est le style. ») ou Proust (« Madame de Sévigné (…) eut une influence si profonde sur ma vision des choses. »).
Des reliques douteuses permettent de comprendre la Sévigné réinventée à coups de produits dérivés et de fabrication mémorielle, tel ce bureau exposé à Carnavalet dès 1926 et offert au musée en 1937, dont on sait qu’il fut remanié pour accréditer la légende. Ou encore ce fragment de la robe mortuaire de la marquise récupéré lors de la profanation de sa sépulture, en 1793…

Chocolats, dragées médicinales, pots à lait, vaisselle, éventails et pendules s’invitent dans une commémoration aux côtés d’encriers et produits de papeterie, plus adaptés à l’œuvre de l’écrivaine. Au total, l’exposition réunit plus de 200 œuvres, peintures, objets, dessins, provenant des collections du musée, d’importantes collections publiques françaises et de collections particulières.

Art de la conversation

Le parcours est fortement influencé par les options proposées par Nathalie Freidel, professeure à l’université Wilfrid-Laurier (Canada), dont l’essai, Sévigné. Dans le cercle des femmes (Hermann, 242 pages, 17 euros), défend une décapante posture féministe. Au fil de la visite, on découvre une femme qui est autant la fille d’une ville dont l’espace urbain favorise une circulation mondaine et intellectuelle inédite, que la bénéficiaire d’une sociabilité stimulée par cet art de la conversation qui éclôt dans son enfance, au milieu des femmes éduquées et savantes. Lesquelles légitiment la curiosité de la jeune fille et la place qu’elle entend jouer tout en préservant son indépendance.
Orpheline à 7 ans et précocement libérée, à 25 ans, d’un époux, Henri de Sévigné (1623-1651), mort en duel, la jeune veuve assume seule ses deux enfants, Charles et Françoise, et gère la difficulté tout en participant activement aux cercles féminins animés par la marquise de Rambouillet (1588-1665) et Madeleine de Scudéry (1607-1701). L’Antiquité mise en récit romanesque permet aux femmes d’accéder à l’histoire et d’y figurer même sous des masques dont un échoit à la jeune marquise. Réfutant la satire de « ridicule » divulguée par Molière, ces cénacles aident à une émancipation politique et morale dont l’épistolière paie aussi le prix.


« L’hôtel Carnavalet vers 1740 » (1926), de Gerard Westermann, d’après Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet. MUSÉE CARNAVALET/HISTOIRE DE PARIS/PARIS MUSÉES

Proche d’Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier (1627-1693), cousine du roi Louis XIV mais héroïne de la Fronde, du surintendant Nicolas Fouquet (1615-1680) dont elle suit le calvaire judiciaire comme elle commente le sort de la marquise de Brinvilliers (1630-1676) et l’affaire des poisons, la marquise de Sévigné n’a guère d’indulgence pour les usages de la cour. C’est quand elle intègre sa « Carnavalette » qu’elle s’épanouit.

L’exposition, qui décline les engagements littéraires et éthiques de la femme de lettres, fait la part belle à ce havre de liberté où les tables de jeu, les salons de musique comme le rituel du café cohabitent avec les impératifs du recueillement. La lecture d’originaux de la correspondance, épargnés par le grand ménage opéré sous les Lumières, atteste un esprit libre, impossible à assigner à une place conventionnelle. Irréductible à toute récupération simpliste, cette vision moderne de la marquise balaie les conventions, et la rend résolument contemporaine.

« Madame de Sévigné. Lettres parisiennes ». Musée Carnavalet-Histoire de Paris, Paris 3e. Jusqu’au 23 août.

Le Monde

Voir aussi sur pileface

Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (5 février 1626-17 avril 1696)
Madame de La Fayette (La princesse de Clèves) et Madame de Sévigné

oOo

[1] Son domaine breton, celui où elle aimait se retirer et où elle écrivit une partie importante de sa correspondance. Il s’agit du Château des Rochers-Sévigné, près de Vitré, en Bretagne. Aux Rochers, où l’écriture naît du silence, des arbres, de la campagne bretonne. A L’hôtel Carnavalet, à Paris, Mme de Sévigné reçoit, observe et écrit au cœur du monde.

[2] Par une grande exposition au musée Carnavalet, à Paris, jusqu’au 23 août 2026 : « Madame de Sévigné, lettres parisiennes ». Voir le superbe catalogue publié sous la direction d’Anne-Laure Sol et David Simonneau, Paris Musées, 2026

[3] Voir Geneviève Haroche- Bouzinac, Madame de Sévigné, Flammarion, 2023. Ce n’est pas l’avis de Nathalie Freidel qui, adoptant un point de vue féministe, estime que ne pas faire œuvre est un choix « stratégique » (Sévigné dans le cercle des femmes, Hermann, 2026).

[4] (Madame de Sévigné, Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Roger Duchêne, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », tome II, 1974, p. 39, et tome I, 1973, p. 12.