

Roth (Philip)

Cet écrivain américain est, de loin,
le meilleur de son pays.
Philippe Sollers,
Jounal du mois, JDD, septembre 1999

Philippe Sollers & Philip Roth : une amitié transatlantique entre miroirs et complices
Philip Roth (né le 19 mars 1933 à Newark dans le Jersey, décédé le 22 mai 2018 à New York)
La relation entre Philippe Sollers et Philip Roth est celle d’une admiration mutuelle, teintée d’une profonde complicité intellectuelle et d’une vision commune de la littérature comme espace de liberté absolue. Bien que séparés par l’Atlantique et leurs traditions respectives, ils se reconnaissaient comme des « frères d’armes » contre le puritanisme et le politiquement correct : deux provocateurs, deux ironistes, deux hommes qui font du moi le matériau premier de leur littérature.

Ce que Philippe Sollers dit de Philip Roth

Sollers a été l’un des plus fervents défenseurs de Roth en France. Voici ce qu’il disait en 2005 de ce romancier alors inconnu et qui plus tard serait reconnu comme le grand analyste du "théâtre des identités". :
Quand j’ai connu Philip Roth, à la fin des années 70, il n’avait encore aucun succès en France, où il passait pour un romancier égotiste au narcissisme exagéré. Nous sommes vite devenus amis ; on a beaucoup ri ensemble. C’est que nous avons presque le même âge, lui de 1933, moi de 1936 ; nous avons vécu la même époque de l’après-dévastation de l’Europe... Il est le premier écrivain juif à avoir vraiment fait scandale, à avoir osé parler de sa culture avec insolence, de la sexualité avec détachement. Dans l’Amérique puritaine, c’était courageux. Mais on gomme aujourd’hui cette tonalité féroce et drôle, pourtant présente dès Portnoy et son complexe, en 1969. En fait, les critiques hexagonaux ne l’ont découvert qu’avec Pastorale américaine, en 1999. Moi, j’ai été très tôt fasciné par son côté Kafka - mais en plus libre - et son incessante invention verbale. Il est bien supérieur à Saul Bellow, qui vient de mourir. Et puis comment ne pas aimer un écrivain qui vous fait apparaître, sous votre propre nom, dans l’un de ses romans, Opération Shylock, en 1995 ? Et qui a écrit, aussi, des choses merveilleuses sur vous, je cite :« Sollers, un irrépressible éjaculateur de sagesse farcesque, un maître d’ironie joyeuse, une sorte de Céline heureux, vif et salubre... » Pas étonnant que nous ayons tant de points communs. Sauf qu’il doit gagner beaucoup plus d’argent que moi.
Propos recueillis PAR FABIENNE PASCAUD
Télérama n°2886 - 3 mai 2005. Rubique : DES AUTEURS VUS PAR D’AUTRES AUTEURS
Sur pileface ICI
• Sur la liberté de Roth :
Roth est le seul écrivain américain contemporain qui ait réussi à échapper à la fois au puritanisme de la droite et au moralisme de la gauche.
(Entretien dans Le Monde, à l’occasion de la sortie de La Tache)
• Sur la "musique" de son style :
Dans son essai L’Infini, Sollers souligne que la force de Roth ne réside pas dans le réalisme, mais dans le rythme :
C’est une voix qui ne s’arrête jamais, une accélération constante de la pensée. »
• Le thème du corps :
Sollers admirait la manière dont Roth traitait le vieillissement et le sexe sans sentimentalisme. Il voyait en lui un héritier de Rabelais perdu dans le New Jersey.

Ce que Philip Roth dit de Philippe Sollers

Roth, de son côté, appréciait chez Sollers l’intellectuel français capable de transformer la théorie en plaisir romanesque. Il voyait en lui un symbole de l’esprit européen.
• Sur l’audace de Sollers : Dans une correspondance citée par Josyane Savigneau (biographe de Roth), Roth écrit à propos de Femmes :
C’est un livre d’une drôlerie et d’une méchanceté salutaires. On sent que vous écrivez avec une liberté que nous n’avons plus ici.
• La reconnaissance mutuelle : Roth a souvent invité Sollers lors de ses passages à Paris. Il le considérait comme un interlocuteur privilégié sur les questions d’érotisme et de politique, loin des clichés de "l’intellectuel de gauche" traditionnel.

Ce qui les lie : "L’Ego-système"

Leur lien principal est l’utilisation de l’autofiction – une forme d’autobiographie mêlée d’ imaginaire"- et la provocation comme méthode de connaissance.
Le moi comme matière première. Les deux écrivains font de l’autofiction leur terrain de prédilection. Roth invente Nathan Zuckerman comme double littéraire, se met en scène dans Opération Shylock en dédoublement vertigineux. Sollers, lui, déploie un « je » souverain dans Femmes, Portrait du joueur, Studio — une voix qui commente, séduit et ironise en permanence.
b>L’humour et la provocation. Roth sait de quoi il parle quand il préconise de « laisser les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté ». Cette méfiance envers le commentaire officiel, le politiquement correct, la censure morale est partagée par Sollers, qui n’a cessé de défier les modes idéologiques depuis Tel Quel.
C’est l’humour juif vs l’ironie française. Bien que Sollers ne soit pas juif, il se sentait une "affinité élective" avec l’ironie juive de Roth. Ils partageaient ce goût pour la dérision de soi-même.
La lutte contre le puritanisme. :
Tous deux ont été accusés de misogynie ou d’obsession sexuelle (Portnoy et son complexe pour Roth, Femmes pour Sollers). Leur réponse était identique : la littérature n’est pas là pour plaire ou éduquer, mais pour explorer les pulsions. Ils ont refusé l’autocensure et fait de la sexualité un prisme d’examen de la condition humaine.
Philip Roth Exit le fantôme
La référence à Céline. Que Roth qualifie Sollers de « Céline heureux » n’est pas anodin : tous deux ont Céline dans leur généalogie stylistique —le rythme oral, la liberté syntaxique.
Le rapport obsessionnel à l’identité et à l’Histoire.
Roth avec son identité juive américaine, Sollers avec son identité française-européenne, ses références à Venise, à la peinture, au catholicisme dissous dans la culture : les deux construisent des œuvres qui sont des explorations permanentes de ce que c’est qu’être soi, ici, maintenant
Ils s’intéressaient tous deux à l’impact de la Grande Histoire sur la petite vie des individus (le maccarthysme pour Roth, la révolution culturelle ou le catholicisme pour Sollers..

Ce qui les différencie : Le Style

C’est ici que la fracture est la plus nette, révélant deux conceptions du roman.
Structure du roman
Chez Roth, il s’agit de romans à intrigue forte, avec des personnages construits. Ses romans sont des cathédrales narratives avec un début, un milieu et une fin, même si la chronologie est bousculée.
Chez Sollers, on a affaire à des romans-flux, sans intrigue au sens classique. Ses romans sont plutôt des journaux de bord, des collages de citations, de pensées et de dialogues. Même pour les romans de sa première période (avant Femmes), des romans sans ponctuation, (cf. Paradis)
La langue
Chez Roth, c’est la puissance du verbe qui s’impose. Un style nerveux, accumulatif, fondé sur l’oralité américaine et l’invective
Chez Sollers, c’est plus la musicalité baroque qui domine. Un style fluide, aérien, très français (influence de Stendhal et du XVIIIe siècle).
Rapport au réel
Chez Roth, on peut dire que l’incarnation exprime le plus fidèlement ce rapport. Roth décrit les corps, les maladies, les odeurs et les lieux avec une précision chirurgicale. La fiction s’y insère comme un combat avec le réel.
Chez Sollers, si l’on veut qualifier ce rapport par un mot, c’est plus le mot abstraction qui s’impose : Sollers transforme le réel en signes, en métaphysique et en jeux de l’esprit. La fiction est chez lui un jeu avec la culture et les idées.
Ancrage
Pour Philip Roth, c’est Newart, le New Jersey, l’Amérique des classes moyennes juives.
Pour Philippe Sollers, c’est Bordeaux, Paris, Venise — l’Europe cultivée.
Humour
Leur humour est aussi façonné par le milieu dans lequel ils évoluent.
Pour Philip Roth, il s’agit d’un humour juif, corporel, où le tragique est sous-jacent. Pour Philippe Sollers il est naturellement français avec la touche sollersienne, libertine, jouissive, légèrement dandy.
Rapport à la mort
Chez Roth, la mort est présente, obsédante (Everyman, La Bête qui meurt)
Il y a deux catastrophes qui m’attendent, plaisantait Roth en 2013 avec son humour légendaire. Ma mort et ma biographie. Espérons que la première viendra la première.
Les derniers secrets de Philip Roth
Le roman Everyman (2006) de Phillip Roth s’ouvre sur l’enterrement du protagoniste (un homme anonyme, « Everyman ») et se termine par sa mort réelle lors d’une opération. Roth y décrit la vieillesse et la mort de manière crue, matérialiste et sans illusion, avec cette phrase souvent citée comme résumé du livre :
Old age isn’t a battle ; old age is a massacre. (« La vieillesse n’est pas une bataille ; la vieillesse est un massacre. »)
Et dans la scène finale (mort du protagoniste sous anesthésie) :
He went under feeling far from felled, anything but doomed, eager yet again to be fulfilled, but nonetheless, he never woke up. Cardiac arrest. He was no more, freed from being, entering into nowhere without even knowing it. Just as he’d feared from the start.
Traduction : « Il s’est endormi en se sentant loin d’être abattu, tout sauf condamné, impatient une fois de plus d’être comblé, mais néanmoins il ne s’est jamais réveillé. Arrêt cardiaque. Il n’était plus, libéré de l’être, entrant dans le nulle part sans même le savoir. Exactement comme il l’avait craint depuis le début. »
Le livre entier est une méditation concise (environ 180 pages) sur la finitude corporelle, sans rédemption religieuse.
Chez Sollers – dans La Deuxième Vie (recueil posthume de 2024, Gallimard) – l’auteur y parle de sa propre fin de vie, de l’insomnie nocturne comme moment de choix existentiel, et oppose une « Deuxième Vie » (éveil, intensité, amour, écriture) à la mort comme ennui éternel.
Extrait d’ouverture (p. 13-14) :
J’aime les insomnies de trois heures du matin, les plus dures, les plus inquiétantes, les plus éclairantes. C’est tout de suite, en sursaut, le choix entre la vie et la mort. Il faut vite saisir la vie, malgré ses brûlures, car la mort est trop longue et désespérément ennuyeuse. La mort est une condamnation éternelle à l’ennui.On oublie que le vieux Dieu est mort d’ennui, à force de gérer l’incroyable bêtise de ses créatures humaines. Le nouveau Dieu n’a rien d’humain, et choisit ses croyants par révélation personnelle, en leur offrant, par là même, une Deuxième Vie. Ces révélations se font soit par illuminations soudaines, soit à travers des expériences multiples, dont la maladie. Le nouveau Dieu guérit, il prévient, il sauve, il est là quand on ne l’attend pas, inutile de l’appeler, il ne répond pas. Il peut surgir d’un rayon de soleil ou d’un léger coup de vent. Grâce à lui, je sais que ma Deuxième Vie fonctionne.
Autre passage (approche de la mort, trou noir) :
Sollers évoque l’approche de sa fin comme un voyage vers le trou noir galactique (image cosmique récurrente chez lui) :
Maintenant, j’approche du trou noir qui occupe le centre de notre galaxie. […] Je suis heureux d’être contemporain de cet événement, dont j’ai sans doute rêvé à l’âge de 7 ou 8 ans […]
Il y mêle souvenir d’enfance, science et sérénité ironique. Sollers y médite sur la mort sans la craindre, en la transformant en énergie pour une « deuxième vie » ici et maintenant.
Ces extraits capturent bien le contraste : Roth, réaliste et tragique (le corps qui massacre), Sollers, joyeux et transcendant par l’intensité vitale et littéraire. Chez Sollers, la mort est plus esquivée, sublimée dans la beauté.
Roth et Sollers se sont reconnus comme deux figures symétriques et complémentaires : le juif de Newark et le Bordelais parisien, tous deux provocateurs, maniant l’ironie avec maestria, obsédés par l’identité et la langue, méfiants envers la morale dominante. Roth voyait en Sollers un Céline débarrassé du poison — heureux, vif… Sollers voyait en Roth un Kafka libéré du cauchemar — inventif, drôle, vital. Leur complicité est l’une des belles amitiés transatlantiques de la littérature du XX° siècle.


Josyane Savigneau et Philippe Sollers sur Philip Roth

Josyane Savigneau, Avec Philip Roth, Gallimard, 2014.


VOIR AUSSI cet autre article de Pascal Louvrier pour Causeur :
Philip Roth, l’homme que n’aimaient pas les tièdes (pdf)

Emission « Quotidien » (TMC/TF1) 23/05/2018


Sur les lectures de Philip Roth
Extrait d’entretien Jean-Pierre Salgas – Philippe Roth de 1984

J.-P. S. — Derrière Portnoy, il n’y avait pas de lectures érotiques ?
Ph. R. — Non, pas de lectures particulières. C’était une explosion personnelle. Dans la ligne des grandes comédies de l’humiliation, Gogol, Kafka… On revient toujours à La Victime, au doute qui me fascinait dans La Victime… Mes héros sont toujours en état de transformation vive, de déplacement radical. C’est mon obsession, je n’en connais pas les raisons. C’est cela qui m’excite. Comme écrivain en tout cas. Car ma vie est plutôt calme, tranquille. Comme le disait Flaubert, je vis comme un bourgeois pour être violent et original dans mon œuvre.
J.-P. S. — Flaubert, c’est un frère ?
Ph. R. — Non un maitre ! Surtout le Flaubert de Madame Bovary. Pas tant à cause du style — je l’ai lu en anglais — qu’à cause du déplacement de son sens des valeurs. Elle est tour à tour folle, idiote… admirable. C’est ce mouvement qui me séduit.
J.-P. S. — Et Kafka ? Si j’en crois la presse américaine, vous écrivez sous une grande photo de Kafka…
Ph. R — Je vous arrête tout de suite ! J’ai refusé mille fois de me faire photographier. La mille et unième, j’ai fini par accepter. Les photographes sont venus et ont dit : « Prenons cette photo de Kafka, qui se trouve dans les toilettes et mettons-la ici » C’est comme ça que, depuis ce jour, je passe pour un idiot qui se prend pour l’héritier de Kafka. Mais, vous savez, j’ai aussi des photos de mon père, de ma mère, de Claire, de Tolstoï, d’un chat, d’un paysage de mer. Mais ils n’en ont pas voulu. Vous ne pouvez pas savoir à quel point j’aimerais n’avoir jamais eu cette photo, n’avoir jamais lu Kafka, que Max Brod ait tout détruit… Cela dit, Kafka est très grand. Il nous a émancipés du sérieux. Et non le contraire, comme tout le monde le pense. Un peu comme Joyce, mais Joyce, lui, ne m’a jamais servi à rien.
J.-P. S. — Pourtant Portnoy a failli s’appeler Portrait de l’artiste.
Ph. R. — Oui, et il y a dans L’Ecrivain des ombres un chapitre intitulé Nathan Dedalus. Non, vous savez, j’ai lu Ulysse une seule fois dans ma vie, à grand peine et sans plaisir aucun. J’ai fait ma barmitzva aussi. Dans les deux cas je faisais mon devoir. Joyce me permettait de devenir un juif littéraire. Mais, vraiment, je n’ai jamais eu envie de recommencer.
J.-P. S. — Il y a d’autres auteurs que vous n’arrivez pas à lire ?
Ph. R. — Oh oui, Proust. J’ai lu trois fois Du côté de chez Swann. Et Le Temps retrouvé. Le reste, je n’y arrive pas. Ça m’endort ! Je connais donc la tête et les pieds, mais je ne sais rien du corps. Non, à vrai dire, en France, mon « Proust », c’est Céline ! Voilà un très grand écrivain. Même si son antisémitisme en fait un être abject, intolérable. Pour le lire, je dois suspendre ma conscience juive, mais je le fais, car l’antisémitisme n’est pas au cœur de ses livres, même D’un château l’autre — il a été puni. Céline aussi est un grand libérateur. Je me sens appelé par sa voix : un livre comme Portnoy par exemple est parlé autant qu’écrit. Et comme chez Céline, ce discours est imaginaire. Je n’ai pas reproduit un discours. Céline est très proche de mon sens de l’écriture comme performance. Ecrire, c’est jouer.
Sur les lectures de Philip Roth (extrait)
Entretien Philip Roth - Jean-Pierre Slagas
Quinzaine Littéraire n° 419 du 16 juin 1984
Sur "Portnoy et son complexe" présenté par Sollers
Ecoutons Philippe Sollers en parler avec enthousiasme dans l’émission "Apostrophes" de Bernard Pivot de 1989

Transcription :
Bernard Pivot : Bon, parlons de Philip Roth, qui est un écrivain que vous aimez beaucoup, Sollers.
Philippe Sollers : Oui.
Bernard Pivot : Mais je crois qu’il faut partir tout de suite d’un livre très célèbre qui s’appelle Portnoy et son complexe
Philippe Sollers : Oui.
Philippe Sollers :
Et d’habitude quand on parle de Philip Roth maintenant, tout le monde pense à Portnoy’s Complaint. Il est considérable, comme des chardons qui ont tendance à être désormais pas lus ou pas appréciés tellement par la critique, parce que ce livre a eu tellement de succès qu’on lui fait en quelque sorte payer cette explosion. Or à mon avis il est en train de construire une œuvre. Mais allons voir ça avec la comédie.
Alors revenons à Portnoy et son complexe. Il faut peut-être dire de quoi il s’agit. Voilà, je vous lis : « Portnoy et son complexe : troubles et irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse. » Voici ce qu’en dit Spiegel (c’est l’analyste supposé). Il y a beaucoup question de posture psychanalytique chez Roth, c’est ça qui introduit à mon avis une dimension complètement nouvelle dans la littérature érotique.
Alors voilà ce que ça donne : exhibitionnisme, voyeurisme, fétichisme, auto-érotisme, fellation… Si ces actes n’engendrent réelle satisfaction d’ordre sexuel, mais plutôt un insurmontable sentiment de honte et la peur du châtiment, en particulier sous forme de castration. C’est à l’article de Spiegel qui s’appelle « Le pénis est perdu ».
Donc ça c’est le chef-d’œuvre de Roth. C’est pourquoi ce livre a eu un tel retentissement. Ce qu’il raconte dans un milieu d’immigrants juifs américains, et quel est le produit tout à fait explosif. C’est-à-dire qu’il y a la mère absolument dévorante, la mère juive, le Yiddish, tout un vocabulaire yiddish… Roth a fait entrer le Yiddish en littérature. « Schlong », « putz », « chupà » ça veut dire baiser, etc.
Qu’est-ce qui se passe ? La mère est dévorante d’amour, le père est humilié, est constipé, et ce garçon couvé par ses parents découvre son sexe. Et sa seule liberté, c’est son sexe. Donc la branlette, comme il dit très bien — le premier chapitre s’appelle « La branlette » —, et les expériences de masturbation chez lui, tranquillement dans les toilettes. Ensuite tous les fantasmes qui sont associés à la masturbation, par exemple la scène fameuse qui a fait un scandale énorme : quand il se masturbe dans le foie qui est dans le frigidaire de ses parents.
Et puis petit à petit, de fil en aiguille, cette masturbation accélérée et monumentale l’entraîne… Il a eu des articles très vifs contre lui, rien de comparable à l’affaire Rushdie (Rushdie a parlé de Philip Roth en se comparant à lui, mais les deux situations ne sont pas comparables). Il n’a pas été condamné à mort et personne n’a essayé de le tuer, mais il y a eu des articles très violents parce qu’il a choqué de plein fouet l’image idéale que les Juifs avaient d’eux-mêmes, cette espèce de divinisation, ce qu’il va appeler dans la controverse « la pastorale ».
Bernard Pivot : Alors passons à la controverse…
Philippe Sollers : Pour Professeur de désir, je crois que le lecteur doit aller tout de suite aux deux derniers, c’est-à-dire La Leçon d’anatomie, qui est un livre étonnant, et La Contrevie (Counterlife). Professeur de désir est magnifique. C’est Zuckerman (qui est le double de Portnoy) qui raconte comment il survit à cette affaire, à ce scandale, à cette réprobation profonde. Et on sent qu’il est nulle part chez lui. Dans ce dérèglement, dans ce décalage avec la vie, il montre vraiment la vie d’un écrivain aujourd’hui : une vie qui le fuit.
C’est un livre magnifique qui commence par une histoire d’impuissance. C’est le frère de Nathan Zuckerman qui, à cause d’une maladie cardiaque, découvre que sa vie sexuelle ne marche plus. Il a une petite assistante avec laquelle il a des habitudes, et il doit se faire opérer pour retrouver sa virilité. Thème magnifique. Et il finit par se faire opérer… et il en meurt. Donc Nathan Zuckerman raconte l’enterrement de son frère.
Ça paraît drôle, mais en même temps c’est tragique, d’autant plus que l’enterrement… la femme légitime, etc. C’est très technique. Du point de vue technique, c’est éblouissant. Toutes les techniques sont très pointues. Et même le moment de révélation qu’il a devant l’école, dans le quartier orthodoxe de Jérusalem… On croit qu’il y a une révélation de lui-même.
Bernard Pivot : Le grand écrivain… je trouve qu’il n’aurait plus fait si sa partie était plus… qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui ne l’est pas…
Bon, alors terminons là-dessus. Pourquoi faut-il lire ce livre ?
Philippe Sollers : Parce que c’est le meilleur écrivain du moment. C’est le plus grand écrivain du temps. Et au fond, c’est un plaisir continu.
Je m’étonne que ce livre ne soit pas en tête des best-sellers, alors que d’autres livres américains le sont.
Je crois que c’est un écrivain qui fait peur parce qu’il n’est pas pour l’authenticité.
Toute sa ruse, comme Nabokov, toute sa ruse, tout son plaidoyer, tout son travail est pour montrer l’inauthenticité des conduites humaines. C’est-à-dire que les gens se racontent des histoires dans leur vie, elles ne sont pas vraies, et ils essaient de faire leur vie par rapport à des histoires qu’ils racontent toujours : la pastorale de la rédemption. Ils veulent avoir une vie… euh… idéale, etc.
A mon avis, la quintessence de l’écrivain, c’est Kafka : il n’y a pas d’authenticité de la vie humaine.
Analyse de Portnoy et son complexe
Portnoy et son complexe (Portnoy’s Complaint, 1969) de Philip Roth est un monologue comique, rageur et cru d’Alexander Portnoy, un avocat juif new-yorkais de 33 ans, adressé à son psychanalyste, le Dr. Spielvogel.
Le livre se présente comme une confession libre, qui explore les tourments intérieurs du protagoniste à travers l’humour noir, l’outrance sexuelle et une critique acerbe de l’éducation juive américaine.

Structure et forme : le cri thérapeutique

Le roman s’ouvre sur une définition fictive du « complexe de Portnoy » : un trouble où les impulsions éthiques et altruistes entrent en guerre permanente avec des désirs sexuels extrêmes, souvent pervers, menant à la honte et à la peur de la castration. Tout le livre est un flux de conscience adressé au thérapeute, qui culmine (ou s’effondre) sur une célèbre réplique finale.
La structure est essentielle : Roth transforme la séance d’analyse en scène comique, où la psychanalyse devient un théâtre du désir, de la culpabilité, de l’excès.
Portnoy parle, parle, parle — avec une énergie de torrent.
Son humour vient autant de sa lucidité que de son incapacité à se contrôler

Le cœur du livre : sexe, culpabilité, identité juive

Le désir compulsif
Portnoy se vit comme un être dominé par un désir incessant. Son corps est à la fois son moteur et son ennemi.
Il décrit ses élans sexuels avec une franchise quasi burlesque, transformant chaque souvenir adolescent en anecdote démesurée.
La culpabilité et la mère omniprésente
Le complexe central est familial : une mère toute puissante, anxieuse, intrusive. Culpabilité juive transformée en énergie comique. Une lutte intérieure permanente entre pulsion et remords.
L’Amérique des années 60 en toile de fond
Portnoy veut se libérer : libération sexuelle, assimilation culturelle, transgression des tabous. Mais tout cela crée plus de tensions que de délivrance. Le roman devient ainsi la satire d’un homme moderne coincé entre tradition et libération.


Sur la mère juive omnipotente et la culpabilité
« She was so deeply imbedded in my consciousness that for the first year of school I seem to have believed that each of my teachers was my mother in disguise. » (« Elle était si profondément ancrée dans ma conscience que pendant ma première année d’école, j’ai cru que chacune de mes institutrices était ma mère déguisée. »)
Sophie Portnoy incarne l’archétype de la « Jewish mother » : possessive, sacrificielle, obsessionnelle sur la nourriture casher, la santé et la réussite de son fils. Elle est à la fois aimée, haïe et crainte. Portnoy l’associe à une sorcière ou une figure castratrice. Portnoy décrit comment sa mère le surveille, le nourrit, le culpabilise. Cette emprise crée un complexe d’Œdipe inversé ou exacerbé : il veut à la fois plaire à sa mère et s’en libérer violemment.
Sur la sexualité compulsive et la rébellion
Extrait sur l’onanisme adolescent :
« Then came adolescence—half of my waking life spent locked behind the bathroom door, firing my wad down the toilet bowl [...] » (« Puis vint l’adolescence — la moitié de ma vie éveillée passée enfermé derrière la porte de la salle de bain, à décharger dans la cuvette des toilettes... »)
Sur l’identité juive américaine et l’assimilation.
« We were Jews—and we weren’t ashamed to say it ! We were Jews—and not only were we not inferior to the goyim who beat us at football, but [...] we were superior ! » (« Nous étions juifs — et nous n’avions pas honte de le dire ! [...] nous étions supérieurs ! »)
Portnoy rejette l’hypocrisie de sa communauté : supériorité morale autoproclamée face aux « goyim », obsession de la réussite, tabous alimentaires et sexuels. Il veut être américain libre, mais reste marqué par son héritage
Il critique aussi le rêve américain de compétition et de possession.


Roth excelle dans l’hyperbole, les listes rythmées, les jeux de mots et l’ironie. Le comique naît du contraste entre les idéaux élevés (être un bon fils juif, un citoyen moral) et les pulsions basses. Le roman est provocateur : il a scandalisé une partie de la communauté juive pour ses stéréotypes, tout en devenant un best-seller et un symbole de la libération sexuelle des années 1960-70.
Portnoy et son complexe est à la fois une satire de la psychanalyse, de l’éducation juive et de la masculinité. Il pose des questions universelles : peut-on vraiment se libérer de son éducation et de ses complexes ? La parole (ou le sexe) guérit-elle ? Le roman reste provocant par sa crudité, mais son intelligence et son humour le rendent intemporel. Roth y explore ce qu’il appelait lui-même la lutte entre conscience et passion
Roth réinvente le roman juif américain. Après Saul Bellow et Malamud, Roth crée une nouvelle figure : un héros juif qui n’est ni sage, ni mélancolique, ni exemplaire, mais maniaque, drôle, sexuellement obsédé, et pourtant profondément humain.


So. Now vee may perhaps to begin. Yes ?
C’est la réplique finale du docteur Spielvogel (avec son accent germanique/yiddish marqué), qui constitue la chute célèbre du roman.
(« Alors, maintenant nous pouvons peut-être commencer. Oui ? » (ou une variante pour rendre l’accent : « Alors, maintenant nous beut-être bouvoir gommencer, oui ? »
C’est la punchline du livre : après tout le monologue déchaîné de Portnoy, on comprend que la séance n’a pas encore vraiment commencé !
La quatrième de couverture de l’édition américaine de Femmes, signée Philip Roth
L’édition française de Femmes date de 1983 (Gallimard), l’édition américaine de 1990 (Columbia University Press, traduction de Barbara Bray) sous le titre Women :
Edition française 1983 / Edition américaine 1990
Anybody out for a good time should read Philippe Sollers. He’s the sort of intellectual clown we don’t breed in America—urbane, bestial, candid, effervescent, an irrepressible ejaculator of farcical wisdom, a master of good-natured malice, a kind of happy, lively, benign Céline.
Philip Roth
( Quiconque cherche à passer un bon moment devrait lire Philippe Sollers. C’est le genre de clown intellectuel que nous ne produisons pas en Amérique : urbain, bestial, franc, effervescent, un éjaculateur irrésistible de sagesse burlesque, maître de la malice bon enfant, une sorte de Céline heureux, vivant et bienveillant.)
Roth admirait Sollers et cette quatrième de couverture reflète son enthousiasme pour le style provocateur et joyeux du roman :
Roth joue beaucoup sur le ton provocateur et humoristique, notamment avec « ejaculator », qu’il est difficile de rendre parfaitement sans perdre l’effet.
Philip Roth par sa traductrice Josée Kamoun


Rien ne dure
et pourtant
rien ne passe.
Philip Roth, La Tache

Josyane Savigneau : Philip Roth et moi
UNE HISTOIRE IMPROBABLE
La journaliste retrace la relation singulière qu’elle a entretenue avec l’écrivain pendant vingt-cinq ans. Leur première rencontre, en 1992, lors d’un entretien pour Le Monde, commençait pourtant mal. Au fil du temps, et au-delà des frontières professionnelles et culturelles, une véritable amitié s’est nouée.
La lecture du passionnant livre de Marc Weitzmann, La Part sauvage, où l’on découvre son amitié avec Philip Roth, j’ai mieux mesuré l’étrangeté de ma relation à Roth - rencontré pour la pre¬mière fois en 1992-, sur laquelle je m’interroge toujours. Entre Weitzmann et lui, tout était logique : deux hommes juifs, deux générations, mais quelque chose d’une même histoire. Et l’anglais de Marc Weitzmann, qui peut écrire dans cette langue, est parfait. Avec moi, c’est tout le contraire. Outre mon anglais, qui n’est pas toujours fluide, je suis une femme et pas juive. Alors, quel est ce mystère ? J’ai écrit, avec son accord, un petit livre pour tenter de l’expliquer et je n’y parviens toujours pas. Comment est-on passé d’un premier entretien où il écartait certaines de mes questions d’un sec « too academic » à cette dédicace de 2014 : « For Jo, my pal, my loyal follower and friend, my french conscience, Philip. » - Pour Jo, ma copine, ma fidèle disciple et amie, ma conscience française -. En épigraphe de mon livre, Avec Philip Roth (Gallimard, 2014), fi¬gure cette phrase de son roman de 1967, Quand elle était gentille : « Ne pas être riche, ne pas être célèbre, ne pas être puissant, ne pas même être heureux, mais être civilisé ; c’était le rêve de sa vie. » C’est ce que je voulais raconter : une histoire avec une personne civilisée -il en reste-, même si elle avait com¬mencé d’une manière assez rude.
De 1992 à 2017, car je ne l’ai pas revu après l’automne 2017. Je lui avais apporté le premier volume de ses euvres dans « La Pléiade ». Il était plutôt satisfait de ce beau livre sur papier bible, et impatient de savoir combien d’auteurs étrangers vivants y avaient eu droit. Il m’a offert le dernier volume de sa « Library of America », sorte d’équivalent de « La Pléiade », réservée aux Américains : « C’est mon dernier cadeau, ensuite il n’y a plus de livres, mais il te reste un travail à faire, ma nécrologie. Tu l’écris, tu la fais traduire et je la corrige. » ’Toujours sa passion du contrôle absolu. Evidemment, je n’ai pas réagi et il a continué : « Je vais te donner la première phrase... , et... rien. Moi, je l’avais, la première phrase : « On dit que Philip Roth est mort. C’est sûrement faux. Il a dû envoyer dans la tombe un de ses doubles, Nathan Zuckerman ou David Kepesh, et il est bien tranquille dans sa maison du Connecticut, il nage tous les jours. » On a bien ri et on s’est donné rendez¬-vous en juin 2018. Il est mort le 22 mai 2018 et, dans Le Monde du 23 mai, la nécrologie de Roth commence bien ainsi.
A ma grande surprise, finalement, l’entre¬tien est bon, mais j’ai une certitude : je continuerai de le lire, de défendre ses livres, mais je ne le reverrai pas. Il est resté courtois, certes - il a tout de même attendu que je tousse d’angoisse pour m’offrir un verre d’eau que j’ai refusé -, mais trop froid, trop agacé. J’ai compris plus tard que ce n’était pas l’une des meilleures années de sa vie. Et ce qu’il m’a dit des journaux, n’était-ce pas une manière de me congédier définitivement ? « La presse ? Soyons réalistes. Sur trente ar¬ticles, vingt-cinq n’ont rien à voir avec une quelconque critique. Les cinq autres sont seu-lement convenables, qu’ils disent, ou non, du bien du livre. Je pense que tous les écrivains, partout, peuvent faire la même analyse, et que la critique a, partout, à peu près la même fonc¬tion : l’histoire de la critique journalistique n’est guère brillante, où que ce soit, n’est-ce pas ? » Longtemps après, quand je faisais allu¬sion à cet épisode, il éclatait de rire : « Ne l’écoutez pas, elle raconte toujours que je lui ai fait une peur terrible, la première fois, ce doit être sa manière de chercher à me séduire. »
Josyane Savigneau, Le Monde, Hors série Mars 2026, « Philip Roth - L ‘Amérique à nu »

Philippe Roth par Philippe Sollers, en guise de finale
Extrait de "Contre-attaque. Entretiens avec Franck Nouchy", Grasset, 2016
20 janvier 2016
Nous n’avons pas encore parlé de Philip Roth, cet écrivain juif américain qui ne veut être qu’américain. Regarde là-haut, sur la bibliothèque, derrière toi. « Qui veut prendre du bon temps doit lire Philippe Sollers ». En américain, une citation à propos de la traduction de Femmes aux États-Unis. Roth, un esprit lucide, un type qui te raconte ce qu’était la situation des États-Unis d’Amérique au début des années soixante. Puritanisme insensé, obsession sexuelle. Goodbye, Columbus, Portnoy, scandale absolu.
L’expérience de Roth est fabuleuse. Tu sais ce que faisait son père après qu’il a eu du succès ? Il achetait des livres de son fils et il les signait lui-même : Herman Roth. L’invivable total. Il n’a pas cédé du tout. Très courageux.
Il a donc sur le dos le puritanisme américain –il promet qu’il baisera quarante-huit filles américaines, comme autant d’États des États-Unis. Il a scandalisé les juifs, les communistes et, forcément, les féministes. Il s’est aussi beaucoup occupé de la Tchécoslovaquie au moment où elle était occupée. Sans compter des maladies de dos, des pontages cardiaques invraisemblables. Une vie exceptionnelle.
Quelques liens sur pileface
Philip Roth, géant de la littérature américaine
Philip Roth, Pourquoi écrire ?
Philip Roth : « LES FAITS », autobiographie d’un écrivain
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