4 5

  Sur et autour de Sollers
vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Philippe Forest, Shakespeare
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Philippe Forest, Shakespeare

Parution le 17/09/2025

D 15 septembre 2025     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philippe Forest
Shakespeare
Quelqu’un, tout le monde et puis personne

De William Shakespeare, on sait tout, c’est-à-dire à peu près rien. À moins que ce ne soit l’inverse. Car que sait-on, au fond, de la vie d’un homme ? Que peut-on en rapporter ? Comment dessiner le portrait de cet auteur, immense, quand ses traits sont ceux de tous – autant que ceux de personne ? Une vie suppose des faits et des gestes. Ils sont tous là. Une vie s’étoile de mots. Ils sont partout. « Words, words, words », dit Hamlet : Philippe Forest sait le vertige des phrases et le mirage de l’identité, quand nous n’avons rien en propre.
Partant, cet essai est une vie de Shakespeare, par-delà la vérité.

Parution le 17/09/2025.


« Shakespeare ressemblait à tous les hommes,
sauf en ceci, qu’il ressemblait à tous les hommes.
Au fond de lui-même, il n’était rien, mais il était
tout ce que sont les autres, ou tout ce qu’ils peuvent être. »

Jorge Luis Borges, « De quelqu’un à personne »,
Autres inquisitions

De lui, on a dit qu’il ressemblait à tous les hommes. Pareil à chacun et semblable à n’importe qui.
Sauf en ceci, précisément, qu’il ressemblait à tous les hommes. Tour à tour et en même temps.
Pareil à chacun et, en cela, identique à nul autre.
Seul, de tous les hommes, à porter sur son visage les traits de n’importe qui mais sans qu’aucun de ces traits, sur son visage, pourtant, ne lui appartienne en propre.
Quelqu’un, tout le monde et puis personne.

PROLOGUE

C’est son histoire que je raconte. Pas la mienne.
Je raconte son histoire mais, faute de savoir faire d’une autre façon et puisqu’il n’est pas possible de procéder d’une manière différente, je lui donne l’allure d’un conte semblable à ceux dont s’enchantent les enfants et dont, jamais, ils ne se lassent. Il était une fois… Tout cela se passait ailleurs et autrefois, très loin et il y a très longtemps. Pour de vrai et pour de faux, pour parler comme parlent les tout-petits. Pour de vrai ou pour de faux, nul ne saurait plus le dire désormais et, d’ailleurs, personne ne s’en soucie vraiment.
Je raconte son histoire mais, bien sûr, faute de pouvoir procéder d’une autre manière et puisque l’on ne saurait faire d’une façon différente, j’y mets aussi un peu de la mienne. Je me faufile à l’intérieur de la fable. Lorsqu’elle parle d’un autre, elle parle pourtant de moi. Je n’y prends que le peu de place dont j’ai besoin et à laquelle, autant qu’un autre, ni plus ni moins, j’ai droit. Tout a lieu ici et aujourd’hui. Toujours. Et chacun sait bien qu’à une semblable histoire il faut autant de vrai que de faux, n’ignorant pas que, du vrai et du faux, elle contient pareille part.
Une vie, sa vie, la vie. C’est ce que l’on attend d’un livre. Quel que soit l’âge auquel on le lit. Hier ou aujourd’hui. Enfin, moi, à un livre, au fond, je n’ai jamais rien demandé d’autre. Petit, j’en possédais beaucoup. Je passais tout mon temps avec eux. Dans mon lit, au pied de la bibliothèque dont je les avais descendus, ils m’entouraient et j’aimais le cercle magique au centre duquel j’avais trouvé asile – sans pressentir que, un jour, pour le meilleur ou pour le pire, je ne pourrais plus vraiment en sortir.
Avant moi, ces livres avaient appartenu à mes aînés, à mon frère, à mes sœurs, à ma mère peut-être. Après la guerre (je parle de la Grande, de la Première), ses propres parents, les parents de ma mère, délaissant l’école où ils avaient été instituteurs, renonçant à s’installer à Paris, avaient ouvert une librairie à Mâcon, la ville où ils vivaient. Et après la guerre (je parle cette fois de la Seconde, de la suivante), ils l’avaient vendue. Mon grand-père – que je ne n’ai jamais connu – eut le privilège d’appartenir à cette génération qui fit deux fois la guerre. Anarchiste et antimilitariste, il finit ironiquement sous l’uniforme médaillé d’un héroïque officier. Revenu à la vie civile, ayant renoncé à sa librairie, il n’abandonna pas tout à fait le commerce des livres. Il travailla encore quelques années comme représentant pour le compte de quelques éditeurs parisiens au catalogue desquels appartenaient tous les ouvrages qu’au retour de ses tournées il offrait à ses petits- enfants.
Je ne me rappelle plus exactement lesquels, bien sûr. Tout se mélange dans ma tête et il n’y a rien à quoi je me fie moins que ma mémoire. Des albums illustrés, des recueils de contes, de légendes, d’histoires de toutes sortes tirées de la Bible, de la mythologie, de la littérature ou du folklore et adaptées afin de plaire aux plus jeunes lecteurs. Mais aussi, et je m’en souviens exactement, des livres, déjà un peu désuets à l’époque où je les lisais, qui, à l’intention des enfants et afin qu’ils leurs servent de modèles, relataient la vie de quelques grands hommes : des rois et des guerriers, des explorateurs et des inventeurs, des savants, des artistes, des écrivains.
J’aimerais bien pouvoir écrire, naturellement, que parmi tous ces livres il en figurait un, peut-être la traduction de celui qu’écrivit Charles Lamb, qui tournait pieusement en de pittoresques et édifiantes fables pour les enfants le drame du prince d’Elseneur, du Maure de Venise et des amants de Vérone ou un autre qui rapportait ce qu’avait été l’existence de l’homme de l’imagination géniale duquel, aux côtés des sorcières de la lande et des fées de la forêt, jadis, toutes ces créatures étaient nées. img19354>J’aimerais pouvoir l’écrire mais, si je dois être honnête, je n’en suis plus très sûr, je ne m’en souviens plus. Je crois plutôt qu’un tel livre, enfant, je ne l’ai jamais lu. Et c’est peut- être pourquoi, aujourd’hui, je l’écris. Afin qu’il existe enfin et que, avant qu’il soit trop tard, je puisse un peu le lire.
Enfant, faute d’une vie à soi, on est avide de savoir ce que fut la vie des autres. On veut croire qu’on vivra comme ils ont vécu. Petit, on s’imagine ainsi pareil aux grands personnages dont les livres illustrés nous racontent l’histoire. Heureux ou malheureux, triomphant de l’adversité ou succombant à la fatalité, ils ont suivi jusqu’au bout le chemin que le destin avait tracé pour eux. Ils avaient fait ce qu’il fallait de manière que s’accomplisse la mystérieuse mission pour laquelle ils avaient été mis sur la terre.
Enfant, aux autres, on prête une existence qu’ils ne possèdent pas. Et le savoir qui va avec. Il faut beaucoup de temps, le temps de la vie – qui, pourtant, est si courte –, afin de comprendre qu’il n’en était rien. Et qu’au soir de son existence, quoi qu’il ait accompli, chacun se retrouve aussi démuni qu’un autre et ne possédant de la vie que le sentiment qu’ainsi, sans rien signifier, elle s’est finalement enfuie.

Première partie
Au soir de son existence, je me le représente…
“Go, play, boy, play : thy mother plays, and I
Play too, but so disgraced a part, whose issue
Will hiss me to my grave : contempt and clamour
Will be my knell.”

A Winter’s Tale

Au soir de son existence, je me le représente. C’est au soir de son existence, de préférence, que je me le représente. Ma prédilection, sentimentalement, va au vieil homme qu’il est devenu. Moins âgé, cependant, que moi. C’est juste. Quand j’y réfléchis maintenant. Si j’y réfléchis maintenant. Moi qui viens d’avoir soixante ans. Plus vieux, pourtant. Si l’âge, pour chacun, se mesure non pas d’après le temps qui s’est écoulé depuis le moment de sa naissance mais selon celui qui s’écoulera jusqu’au moment de sa mort. Alors, il faudrait calculer à l’envers, calculer en comptant les années à partir de la dernière plutôt que de la première. Et même si la chose est naturellement impossible puisque nul, bien sûr, ni lui ni moi, ne connaît son heure, ne la connaît tant qu’elle n’a pas sonné. De sorte que personne ne peut jamais dire, en vérité, l’âge qu’il a.
Vieux, il l’est pourtant. Autant que moi. Peut-être davantage. Il l’est dès lors que c’est derrière lui qu’il voit sa vie. S’il pose sur elle son regard. Mais ce n’est pas le cas, je crois. Le passé ne lui importe plus. Il ne lui a jamais accordé davantage que la distraite attention qu’on lui doit. Il prend plutôt un plaisir pur au vide qu’il contemple et duquel il n’attend rien. Rien sinon ce contentement qu’au théâtre, il s’en souvient, l’on éprouve face à la scène lorsque sur elle l’obscurité s’est faite, maintenant que les acteurs l’ont quittée, que la salle s’est désemplie, les accessoires rangés, les comptes faits à la caisse.
Le spectacle a cessé. Tout peut s’en retourner à la quiétude du sommeil et à la splendeur de la nuit. Adossé à la mort, secourable, contre laquelle, soulagé, il appuie son corps épaissi et fatigué. Le visage tourné en direction du jardin, vers l’horizon qui trace son trait entre le ciel et la terre et qui départage le vert du bleu. img19354>Comme il est semblablement adossé, je l’imagine, à l’un des murs de sa maison dans l’ombre fraîche et parfumée de laquelle, les deux pieds dans la pelouse, à deux pas des arbres qu’il a lui-même plantés, protégé du soleil qui décline, il profite du peu de répit que, pense-t-il, il mérite.
Il s’est retiré du monde, il est rentré chez lui, il a repris sa place auprès des siens. De ceux des siens, ils ne sont pas si nombreux, qui lui restent sur cette terre sous laquelle tous les autres furent autrefois enfouis et au plus profond de laquelle ils reposent désormais. Il a renoncé à son métier. Si ce fut un « métier ». Je ne suis pas sûr qu’il aurait dit : « à mon art ». Je ne le pense pas et je porte cette réserve à son crédit. Se parer du titre de poète, il s’en serait amusé, il en aurait ri comme d’une plaisanterie. Ni un artiste ni même un auteur. D’autres que lui, sans se préoccuper de son avis, auront mis parfois son nom sur la couverture d’un livre. Ce qu’il a écrit, il l’a pris à d’autres qui l’avaient écrit avant lui et d’autres encore viendront qui le lui prendront à leur tour. De son vivant, il n’eut pas d’œuvre. Il n’en avait pas vraiment le souci. La chose se fit après lui.
Acteur plutôt qu’auteur – jouant dans des pièces qui n’étaient pas toujours les siennes ou pas totalement les siennes même si elles étaient aussi de lui et bien que la postérité depuis longtemps lui en attribue l’exclusif mérite. Auteur, à proprement parler, n’est pas un métier. Acteur, pas davantage. Peut-être encore moins. La condition des comédiens n’a rien de très recommandable. Pareille à celle des jongleurs et des acrobates, des cracheurs de feu, des lutteurs ou des montreurs d’ours dont ils partagent la scène, des vagabonds, des vauriens et des voyous avec lesquels volontiers les confondent les braves gens et les bons esprits.
En sens inverse, il a repris la route que naguère il avait suivie. Retournant au point d’où il était parti, reprenant sa place au pays où il avait grandi. La boucle ainsi bouclée. Ce fut sa décision. Ou seulement l’effet du hasard, d’un concours de circonstances sur les conséquences duquel il n’a pas pu ou n’a pas voulu revenir. Une erreur, un malentendu, peut-être. Pas plus. À qui voulait l’entendre, il a dit qu’il en avait assez, il l’a laissé dire autour de lui, la rumeur s’est répandue et il ne s’est trouvé personne, aucun de ses amis, nul parmi ses proches, pas le moindre de ses prétendus admirateurs, pour avoir l’idée ou pour exprimer le désir de le faire changer d’avis. S’arrêter, tout le monde tombait d’accord pour estimer qu’il s’agissait là de la solution la plus sage. Il faut être raisonnable. À son âge. Un jour, il a été trop tard. Ce jour n’est pas venu trop tôt. Il est déjà beau, veut-il croire, qu’il ait tant attendu.
Il n’y pense plus trop. Disons qu’il n’y pense plus que parfois. Dans ses rêves, des rêves de plus en plus nombreux maintenant qu’avec l’âge il dort mal et qu’il se réveille à plusieurs reprises chaque nuit, des rêves idiots, de ceux que tous les hommes font et qui les montrent en de mauvaises postures, ridicules et humiliantes. Dans son cas : il entre sur scène et découvre que la salle est vide ; personne dans le public, une recette nulle et dont il ne pourra rien tirer pour subvenir aux besoins des siens ou pour rembourser les dettes contre lesquelles ses créanciers exigeront prochainement la rétribution de leur improbable rançon de chair. Ou bien : l’audience lui est unanimement hostile, composée de tous ceux auxquels désormais il doit honteusement donner raison, adversaires, concurrents et détracteurs qui depuis toujours l’envient, le calomnient et qui dénoncent, comme s’il s’agissait d’une pitoyable imposture, le succès très relatif et superlativement passager qu’il a provisoirement connu. Ou encore : du monde est là, le beau monde auquel il n’appartient pas tout à fait, la reine ou le roi, les nobles et les notables, les riches et les puissants devant lesquels il doit accomplir sa piètre besogne de pitre. Mais il ne se rappelle plus son rôle, il bredouille et il cherche ses mots. En prime, on l’a affublé d’un costume qui n’est pas le sien, peut-être l’une de ces robes que portent dans ses pièces les jeunes garçons afin de passer pour de jeunes filles qui, à leur tour, se déguiseront en garçon, un costume trop étriqué pour la corpulence qu’il a acquise avec les années et dans lequel il semble si grotesque que, à sa plus grande confusion, de la salle, des rires et des huées, des quolibets montent vers lui. Le monde est un théâtre où, sans doute, tous les hommes jouent, mais lui c’est si mal qu’il joue et dans un si mauvais rôle que bientôt on le sifflera, souffle-t-il, jusqu’à la tombe.
Mais même les mauvais rêves lui procurent, je pense, un semblant, un soupçon de plaisir. Ils lui rendent un peu de ce qu’il a perdu. Comme si le spectacle n’était pas encore tout à fait terminé. Comme si, en dépit de la pauvre apparence qu’il prend dans ses rêves, il recommençait chaque nuit. C’est ainsi, dit-on, que l’on revoit sa vie lorsque l’on va mourir. À la dernière scène du dernier acte ou bien juste avant, des spectres sortent de l’ombre afin de tourmenter le roi auquel ils demandent raison de ses fautes, de ses crimes. Mais lui, il n’est pas un roi, il n’a commis aucun crime, en tout cas aucun de ceux que l’on punit ainsi, il ne possède pas de royaume qu’il puisse, afin de s’enfuir, échanger contre un cheval. Et, s’il lui faut l’avouer, il trouve un certain soulagement aux spectres quand, lui tenant un peu compagnie, ils viennent le saluer, le saluer lorsque le soir tombe et qu’il s’en vient s’ensevelir dans la nuit.
D’ailleurs, il ne va pas mourir tout de suite, il lui reste encore un peu de temps à vivre.
Quelques mois, quelques années, je crois. Autant qu’à moi.

À tout cela qui fut sa vie et qui ne se déroula nulle part ailleurs que sur une scène…
“In sweet music is such art,
Killing care and grief of heart
Fall asleep, or hearing die.”

Henry VIII

À tout cela qui fut sa vie et qui ne se déroula nulle part ailleurs que sur une scène, il ne peut pas tout à fait ne plus penser pourtant. Dès qu’il pense, dès qu’il parle. Car la manière même dont il pense, dès qu’il pense, fut la manière même dont il parlait, aussitôt qu’il parlait quand, dans sa vie d’avant, dans l’un ou l’autre de ses rôles, il récitait telle ou telle des tirades qu’il avait écrites, qu’il avait apprises, qu’il déclamait.
Toujours, sa pensée a pris l’apparence de sa parole. Ce fut sa façon à lui. Il n’en connut pas d’autre. Il pensait en parlant et c’est en parlant qu’il pensait. Autrefois, sans même y réfléchir, la chose devenue pour lui naturelle, avec la plus extrême facilité, avec la plus formidable des facondes, il fabriquait ainsi ses phrases, leur donnant la forme à l’intérieur de laquelle, aujourd’hui, se glisse encore chaque phrase nouvelle qu’il fait, qu’il fait depuis qu’il n’écrit plus et chacune des pensées qu’elle exprime désormais.

Tout le bruit de la vie.
La vie qui ne veut jamais rien dire mais à laquelle, pourtant, on ne peut s’empêcher de prêter le peu de sens qu’elle possède peut-être. Tous les sons qui sortent du sol ou qui descendent du ciel, la musique dont l’amour, a-t-il écrit, se nourrit. Le chant répété de l’oiseau quand l’aube vient, celui du ruisseau qui roule ses cailloux dans son lit et celui de la source lorsque vocalise sa gorge, le souffle du vent s’il tourne à la tempête et qu’il agite les toitures des maisons ou bien les branches des arbres, le cataclop dont retentit le pavé de sa rue sous le pas, lourd et lent, sous le pas, leste et léger, d’un cheval qui passe, qui se rapproche ou qui s’éloigne.
Le battement de son propre cœur qui frappe sur le tambour de son torse.
Tout cela, encore et toujours, sonne à ses oreilles comme l’un de ces vers non rimés dont la blancheur vibrait dans le vide, comme l’un de ces pentamètres dont ses pièces étaient pleines. Quand il se parle à lui- même, quand c’est aux autres qu’il parle, il se surprend, malgré lui, obéissant à leur cadence, à en respecter le rythme plus ou moins régulier. Comme un air qu’il fredonne, l’air vaguement d’une vieille mélodie que l’on ne réussit pas à se sortir de la tête et sur laquelle viennent d’elles-mêmes se placer des paroles, peu importe lesquelles.
Des mots, des mots, des mots. Ce que fut leur querelle, ce qui en fait la matière, il ne l’a toujours pas découvert, bien sûr. Personne n’y parvient. Il sait qu’il ne le saura jamais. Mais au moins il connaissait le moyen de faire passer de l’un à l’autre le soyeux ruban moiré de ses phrases. Du miel, disait-on, de ses mots. Suaves et sucrés, avec leurs syllabes dont les consonnes tintent, claquent, sifflent ou chuintent. Elles se succèdent et se répondent comme les notes, blanches et noires, sur la portée que l’instrumentiste lit, qu’il suit et que, les liant les unes aux autres, passant des unes aux autres, ses doigts transforment en musique. Chaque mot en appelant un autre selon toutes les règles de la rhétorique. Des figures qui unissent les mots aux mots, les choses aux choses, les mots aux choses et les choses aux mots, selon le sens ou bien selon le son des uns et des autres. Procurant ainsi l’impression qu’une harmonie et une mélodie existent là où tout, pourtant, n’est jamais que vacarme, chaos – avec le silence enfin puisque, sur la scène, seul, il reste.
Jamais, il n’a pu complètement désapprendre le langage que, sans en avoir vraiment eu conscience, sans maître ni manuel, sans même un modèle ou à peine, jeune homme, il s’était spontanément enseigné à lui-même. Vieux comme il l’est maintenant, il continue à le parler sans qu’il y soit pour rien. Les mots s’assemblent, qui forment des phrases. Des phrases auxquelles les accents que son parler possède procurent l’apparence de vers. Des vers qui ne demanderaient qu’à former les strophes d’un dernier sonnet ou qui, mis dans la bouche d’un personnage de plus, prendraient leur place dans une pièce nouvelle. Tout cela s’écrirait sans problème si cela en valait encore la peine. Mais de la chanson, il lui reste seulement l’air duquel sortent des paroles et leur signification compte moins que la manière dont, mettant un peu de matière entre elles, parfois elles lui paraissent apaiser un peu la querelle que les mots et les choses toujours entretiennent.
Il a su, il le sait, ne pas succomber encore au dénouement sanglant qui fut celui de toutes ses tragédies. Le dernier acte, il le sait aussi, le dernier acte viendra forcément. Il ne tardera plus trop. Chacun doit une mort à Dieu. Pour ce mot, le mot « mort », il y aura, il y aura eu un moment. La fin puisqu’il le faut et que cela fut écrit. Mais il n’a toujours pas pu profiter non plus de la résolution heureuse à laquelle parvenaient ses comédies. Ceux qui avaient été séparés, elles les réunissaient et elles célébraient ainsi le recommencement de la vie.

Cela n’a pas eu lieu non plus. Autant que vous ou moi, pourtant, il aurait bien voulu. Mais une semblable conclusion, il doute de la connaître jamais. C’est trop tard, sans doute. D’ailleurs, ce ne fut jamais, il en convient, qu’une illusion à laquelle il fit semblant de croire. Afin de pourvoir d’un sens à la fin ce qui, dès le début, s’en trouvait désespérément dépourvu. Et seule lui reste la routine de ce refrain qui tourne dans sa tête, qui bruisse dans sa bouche, auquel personne à part lui ne peut plus prêter l’oreille et qui le berce avec bienveillance tandis qu’autour de lui, tout, tout doucement, se tait.

Il fut semblable à tous les hommes…
“And since you know you cannot see yourself
So well as by reflection, I, your glass,
Will modestly discover to yourself
That of yourself which you yet know not of.”

Julius Caesar

Il fut semblable à tous les hommes, a déclaré de lui Hazlitt. Sauf en ceci qu’il leur était semblable, a ajouté Borges. Il ne ressemble à personne. Il ressemble à tout le monde. Car chacun est pareil à lui. On ne possède de lui aucune image. Aucune, en tout cas, à laquelle on puisse vraiment se fier et où s’exprimerait quoi que ce soit de singulier. S’il revenait, on ne le reconnaîtrait pas. On le croiserait dans la rue sans jamais se dire : « C’est lui. » À supposer que quiconque se soucie seulement de le savoir et se souvienne encore de l’homme qu’il fut. Il passerait parmi nous – peut-être est-ce le cas – sans que personne ne lui prête attention. Content plutôt, je crois, qu’on ne le remarque pas. Il continuerait son chemin, plus loin, ou bien il s’arrêterait dans un coin.
Dans la profondeur populeuse d’une cité semblable à celles où nous vivons ou bien du côté de quelque solitude sylvestre au sein de laquelle sous le regard des fées passent des princes, campent des bergers et où des troupeaux paissent auprès d’un pré ou bien au cœur d’une clairière, se pavanant parmi les ors et les pourpres d’un palais prodigieusement paré, dormant à même la paillasse d’une auberge abritant sous la lune changeante le seul sommeil d’une unique nuit, sur la cime d’une citadelle battue par les vents et dont les remparts trempent dans le froid de la mer, forteresse que lèche et tourmente l’eau des lancinantes vagues jetées par la marée montante à l’assaut du rivage.
Semblable à ce spectre dont, nous dit-on, sur la scène, il interpréta le rôle. Ayant renoncé cependant, avec les siècles, à se manifester auprès de lointains enfants qui n’auront pas été les siens – qui ne seront pas les siens puisque le sort le priva de toute descendance durable –, des enfants nés d’autres lits, issus d’autres lignées, portant d’autres patronymes que le sien et desquels, en conséquence, il n’est nulle compassion qu’il puisse exiger, pas de sang duquel leur demander le dû, pas de prière à leur adresser pour apaiser sa colère et pour hâter l’inexorable moment de son salut. Invisible à leurs yeux. C’est-à-dire : aux nôtres. Sinon sous la forme de ce fantôme familier qui hante les tréteaux, ne possède pas d’autre domicile que les loges où il se déguise et où il se maquille, revêtant une allure à chaque fois nouvelle et qui pourtant n’est pas moins la sienne, pas davantage non plus, que celle que les autres lui prêtent lorsque le spectacle cesse et que, poussant la porte de son théâtre, il se perd parmi la foule des rues. Une ombre condamnée à parcourir la nuit et qui ne revendique nul autre refuge que celui, provisoire et pourtant perpétuel, que lui accordent les coulisses d’un possible purgatoire.
Facilement, son apparence, on la confond avec celle d’un autre. Le premier venu lui est toujours comparable. Une gravure, un tableau sur lesquels il figure est pareil à un miroir qui ne montre rien et dans le cadre duquel ne se réfléchit jamais que le visage de celui qui s’y contemple. Faire son portrait, si la chose était possible, reviendrait à faire le nôtre. Bien sûr, il en va toujours ainsi. Puisque c’est son propre portrait que l’on peint toujours lorsque l’on peint le portrait d’un autre. Ce que je fais, naturellement. Mais, avec lui, il y a davantage. S’il est bien, comme Hazlitt et Borges l’ont dit, la somme de tous les hommes. Tout le monde et puis n’importe qui. Banal, je veux bien. Mais, du coup, avec un air de famille – lui qui n’en fonda vraiment aucune – tel qu’il n’est personne qui ne puisse passer pour l’un de ses proches ou pour l’un de ses lointains parents, personne qui ne soit même tenté de reconnaître en lui, là où la comédie des erreurs sévit, son jumeau, son double, son sosie. Se retrouvant en lui. Retrouvant en lui ce rien que, seul, tous les vivants possèdent en commun et qui, formidablement, les fait frères.
De lui, de lui qui est semblable à nous, à qui nous sommes semblables, pareillement, on ne peut parler qu’avec des mots qui furent d’abord les siens. Ce que je fais aussi. Ce que je fais déjà. Mimant ses mots. Plagiant ses paroles. Fabriquant des phrases à sa façon. Avec l’emphase qu’il faut et qui seule, décemment, convient à la solennité de ses sentences, à la munificence de ses maximes, à la splendeur de ses périodes. En tout cas, c’est le parti que je prends. Mimant maladroitement ses mots, plagiant petitement ses paroles, les faisant fallacieusement retentir comme il le fit. Copiant son phrasé dans une langue qui ne fut pas la sienne mais en laquelle, en prose autant qu’en vers, on peut produire à peu près les mêmes effets. Faisant chanter les voyelles et tinter les consonnes. Laissant aux quelques pauvres figures qu’enseigne la rhétorique le soin de relier les unes aux autres les apparences du monde afin qu’elles professent un semblant de sagesse. Et même si, bien sûr, à ce jeu-là, les pierres précieuses ne possèdent plus que l’éclat vain de la verroterie. Pas davantage. Car, sauf exception, seule circule la fausse monnaie des mots, celle qui rutile pour rien et qui sonne creux, indispensable cependant au commerce que chacun entretient avec la vérité de sa vie, sa vie à laquelle il n’est pas de raison alors de refuser le relatif clinquant, les reflets tapageurs qui, avant que tout s’éteigne, un instant, la feront scintiller dans le soir.
À quoi bon, autrement ? C’est le parti que je prends. Après lui, d’après lui. Mettant ses mots dans les miens, l’inverse aussi, comme lui-même, sans scrupule ni vergogne, il avait mis les siens dans ceux d’autrui, les mots d’autrui dans les siens, prenant partout son bien, le dilapidant somptueusement afin que chacun, ensuite, se serve en lui à sa guise et en profite comme il lui plairait. Il a tout dit. D’autres, déjà, l’avaient fait avant lui. D’autres, encore, l’auront fait après lui. Et cela n’est pas fini.
De la vie, il est vrai qu’il y a si peu à dire. On en a vite fait le tour. Quelques décennies et c’est tout. Pour signaler le peu qu’elle signifie, quelques phrases suffisent. Il les a écrites. Les répéter serait bien assez. Ce que je fais encore. Depuis le début. Elles concernent tous les hommes. Il n’en est aucun à qui elles ne s’adressent. Chacun les prend pour lui. Elles lui confient le secret de sa vie. Mais nul ne peut se défendre de l’idée que, pourtant, elles lui viennent de celui qui, autrefois, semblable à tous les hommes sauf en ceci qu’il leur était semblable, les prononça d’abord.

Longtemps, cependant, il n’a pas eu de vie…
“Words, words, words.”

Hamlet

Longtemps, cependant, il n’a pas eu de vie. Personne n’aurait eu l’idée étrange de lui en prêter une. Il n’aurait pas eu de raisons sérieuses de prétendre à un pareil privilège que seuls quelques-uns, au nom de ce qu’ils sont, se réservent à juste titre. À quoi lui aurait- elle servi ? De son vivant, n’en ayant pas l’usage, il avait très bien su s’en passer. Une poignée d’anecdotes éparses, sans doute, en tenaient lieu autour de lui. Elles passaient de main en main comme de la menue monnaie à laquelle nul n’aurait accordé la valeur durable de ces choses plus ou moins précieuses que l’on laisse aux suivants et que l’on lègue aux siens. Comme ces petits récits que l’on se raconte en famille ou entre amis, dont on en arrive très vite à ne plus se les rappeler très bien, dont on se met insidieusement à douter, que nul ne peut plus précisément dater ni situer les uns par rapport aux autres, qui n’ont cours que dans le cercle intime où ils circulent et au sein duquel, fatalement, à la fin, ils s’éteignent.
Des mots, encore et toujours. Mais sans rien qui les relie les uns aux autres. Sans que, se suivant selon le fil des phrases, ils forment jamais une histoire semblable à celles que, dans ses pièces et dans ses poèmes, il avait prêté à ses personnages. Des déesses et des dieux, des sorcières et des fées, des reines et des rois, des guerriers, des courtisanes, des sages et des fous, de vilains vieux messieurs et de gentilles jeunes demoiselles ou bien l’inverse, des hommes et des femmes qui tour à tour se suivent ou se fuient, s’aiment et se haïssent, s’accordent leur confiance et puis la trahissent, des pères et des mères, des fils et des filles, des pères avec leurs filles et des mères avec leurs fils, des frères et des sœurs, tous livrés aux mêmes passions, de celles dont l’on pleure et desquelles l’on rit.
Les uns, ceux dont chacun croit qu’ils ont réellement existé, il les avait pris dans des livres anciens ou dans de vieilles chroniques qui, parlant du passé, possédaient déjà depuis longtemps l’improbable apparence des légendes. La vérité pour laquelle ces annales d’autrefois portaient témoignage présentait pour lui la pure semblance que contiennent les fables. Les autres, ceux à l’existence desquels nul n’est censé sérieusement croire, étaient sortis de son imagination. Ou, le plus souvent, de l’imagination d’un autre. Car, autant que dans les livres dont on dit qu’ils rapportent la réalité, il aimait puiser sa matière dans ceux dont on sait bien qu’ils en inventent une autre à la place.
Je ne suis pas bien sûr d’ailleurs qu’il ait su faire la différence entre eux. S’il la faisait, il n’en tenait pas compte. Il considérait du même œil Plutarque et Ovide, Sénèque et Suétone, Holinshed et Monmouth, allant leur prendre leurs personnages dont il lui importait peu qu’ils aient été ou pas. Le résultat était le même. Tous à guerroyer sous les remparts de Troie, de Dunsinane ou de quelque autre forteresse semblable, tous à se haïr ou à s’aimer pareillement dans telle ou telle cité d’Angleterre, d’Italie, de France, d’Illyrie, de Sicile ou bien de Bohême où il lui plaisait de situer ses intrigues. De toutes les manières, où qu’ils aient lieu, ses récits se déroulaient sur la seule scène de son théâtre où, même aux fables, son art donnait l’allure du vrai, cette allure que possèdent en partage tous ceux dont il racontait l’histoire. Pour la seule et simple raison qu’ils possèdent une histoire – lui qui, pour son propre compte, n’en possédait pas.

Certainement, il avait vécu…
“The web of our life is of mingled yarn, good and ill together.”

All’s Well That Ends Well

Certainement, il avait vécu. Encore que d’aucuns en doutent pour lesquels il n’exista pas. Laissons-les de côté pour l’instant. Il était né et il allait mourir. L’eau du baptême avait coulé sur son front et, déshabillés de sa chair, ses os reposeraient dans le sol sanctifié de sa propre paroisse. Aux yeux d’un vrai croyant, rien d’autre ne compte. Aussi sceptique que fût sa foi. Catholique, peut-être ? « Il mourut papiste », a-t-on insinué à son sujet. Athée, pourquoi pas ? Pourvu que ce mot ait eu alors un sens. Ce qui n’est pas certain. Mais avec la conviction que rien ne vaut dans cette vallée de larmes au sein de laquelle tout s’écoule, le fleuve du temps ruisselant jusqu’à se perdre dans l’immensité d’une mer à l’eau opaque sous l’écume, dans l’épaisseur glauque et grise d’un océan qui n’est jamais que néant et dont les courants ne conduisent nulle part sinon du côté des rivages qu’ils battent et sur les récifs desquels ils se brisent. Rien sinon cette autre vie qui réduit à rien ce que l’on prend plutôt – tant qu’elle dure, aussi peu qu’elle dure – pour la vie, rien d’autre que cette vie seconde qui seule est éternelle comme la nuit en laquelle verse le jour et dans l’obscurité de laquelle sa lumière se répand, cette deuxième vie dont nul ne sait ce en quoi elle consiste mais à laquelle il faut bien croire, faute d’une autre foi et quelque forme qu’elle prenne.
Il avait vécu. De jour en jour et du matin au soir, il avait eu ses peines et ses plaisirs, ses miettes de misère et des bribes de bonheur. Il avait été la proie de quelques passions desquelles, comme tout le monde, au bout du compte, pour le meilleur ou pour le pire, il s’était plus ou moins dépris. La fortune lui avait souri et le sort ne l’avait pas épargné. Pas de bilan possible. Rien ne serait plus aisé que de procéder au décompte de ses vices ou à celui de ses vertus. Il avait été orgueilleux jusqu’à l’arrogance et modeste jusqu’à l’humilité. Il avait été égoïste, vain, insensible, arriviste, avide et avare. Mais aussi : désintéressé et même prodigue, généreux, charitable, prompt à pardonner, serviable, sentimental davantage qu’il n’aurait fallu. Fidèle et infidèle à qui l’aimait, à qui il aimait. Un mauvais garçon et un brave homme – aurait-on dit, à juste titre, de lui.
Il s’était montré le meilleur des chrétiens et le pire des pécheurs. Même pas. Un peu l’un, un peu l’autre. Selon les moments et parfois en même temps. Au jour du jugement, il ignorait de quel côté pencherait la balance sur laquelle son âme serait pesée. Même si, seul à les connaître dans le solitaire secret de son être, il possédait de bonnes raisons de redouter le pire. Qui n’en a pas ? Pour son salut – duquel, peut-être, il doutait –, il s’en remettait à Dieu – auquel, sans doute, il ne croyait pas. img19354>N’espérant rien sinon du néant qui l’attendait ou du pardon qu’il implorait. Pas pour les petites ou pour les grandes fautes qu’il avait commises et dont il voulait croire qu’elles lui seraient remises mais pour la faute première de laquelle avaient dépendu toutes les autres, celle à laquelle condamne notre condition et que rien n’efface hormis la grâce qui nous en délivre.

FEUILLETER LE PDF


JPEG - 63.5 ko
Brad Holland, Roméo et Juliette (Prologue), 2025

Il y aurait deux manières, sans doute, de rendre compte de l’exposition que présente en ce moment la galerie Martine Gossieaux et du livre qu’elle édite et qui l’accompagne. La première de ces deux manières consisterait à insister sur l’hommage posthume qui se trouve ainsi rendu à Brad Holland, l’un des plus célèbres illustrateurs américains, dont les œuvres, de Vanity Fair au New Yorker en passant par Playboy, ont orné depuis plus d’un demi-siècle les couvertures et les pages des plus prestigieuses revues de son pays et qui disparut en mars dernier, à l’âge de 81 ans.

La seconde manière, elle, conduirait à faire porter l’accent sur le sujet qu’ont en commun les formidables œuvres de lui qui, réunies quelques mois après sa disparition, nous sont aujourd’hui offertes à Paris et qui toutes s’inspirent du théâtre de Shakespeare et proposent le portrait des principaux personnages qui le peuplent, renouvelant ainsi la vision qu’en donnèrent, avant lui, de très nombreux artistes et l’image que nous nous en faisons après eux.

À la seconde de ces manières, plutôt qu’à la première, va forcément ma préférence. Mais je ne prétends pas avoir raison pour autant. Pour être honnête, jusqu’à aujourd’hui, j’ignorais jusqu’au nom de Brad Holland – je ne m’en vante pas même si, en France, je ne crois pas être le seul dans ce cas. En revanche, dès que j’ai regardé son travail, j’ai aussitôt reconnu certaines de ses œuvres les plus fameuses tant elles se sont durablement et légitimement inscrites dans l’œil de chacun et dans la mémoire de tous et j’ai mieux pris la mesure du talent singulier d’un artiste dont les images, tout en étant parfaitement à leur place à notre époque qui leur fit le plus spectaculaire et le meilleur accueil, allient le grotesque au sublime, jetant l’évidence d’un pont allant du romantisme au surréalisme et puisent leur inspiration dans un univers auquel aucune des pièces de Shakespeare ne paraît étrangère.

Holland refuse que l’image soit dans la dépendance du texte, l’envisageant comme une création à part entière, s’émancipant des mots pour donner une forme souveraine et autonome.

L’illustrateur, c’est la règle, demeure dans l’ombre de l’écrivain. Il est rare qu’il en sorte. Sauf à considérer que son génie propre l’emporte – comme Matisse, par exemple, qui, dit-on, ne prit pas même la peine de lire l’Ulysse de Joyce et se contenta, pour illustrer la moderne errance de Bloom dans le labyrinthe de Dublin, d’aller chercher dans les souvenirs scolaires qu’il conservait de L’Odyssée d’Homère. Il y a des exceptions, sans doute. Gustave Doré ne fait pas oublier Dante. Pas plus que John Tenniel ne remplace Lewis Carroll ou Arthur Rackham, James Barrie. Mais il est difficile de se représenter les neufs cercles de l’enfer, le Pays des merveilles ou les Jardins de Kensington autrement que d’après les gravures et les peintures dont ces artistes ont accompagné La Divine Comédie, les aventures d’Alice ou celles de Peter Pan.

Je ne dis pas qu’il en ira de même pour Hamlet, pour Falstaff, pour Prospero et les autres après avoir vu les portraits qu’Holland a laissés. Tous, ils ont déjà tellement de visages que celui que leur ajoute l’artiste américain n’effacera aucun de ceux qu’ils ont précédemment portés. Pourtant, l’illustrateur leur confère une physionomie et une allure auxquelles on ne peut guère ne pas croire. Cela tient à l’idée très haute et très juste que Holland se faisait de son art, refusant que l’image soit dans la dépendance du texte, l’envisageant comme une création à part entière, s’émancipant des mots pour donner une forme souveraine et autonome à la métaphore visuelle qui, paradoxalement et même en leur absence, parvient à en exprimer le contenu d’une manière qui appartient davantage au peintre qu’au poète.

Mais revenons-en à Shakespeare. À une œuvre telle que la sienne, superlativement, les images manquent. Jusqu’à l’image de l’auteur lui-même. On sait que le plus ancien portrait du poète, une assez maladroite gravure, orne le frontispice du fameux Folio de 1623 dans les pages duquel, quelques années après la disparition de Shakespeare, furent pour la première fois réunies ses comédies, ses tragédies et ses histoires. Cette gravure, quelques vers de Ben Jonson l’accompagnent. Étrangement, le poète invite le lecteur à détourner le regard du visage qui lui est pourtant présenté. Puisque nul ne peut faire le portrait d’un esprit, il vaut mieux au lecteur, affirme Jonson, poser les yeux sur le livre plutôt que sur l’image qu’il contient. D’ailleurs ce visage n’a rien pour retenir l’attention. Une tête énorme dont la calvitie fait ressortir la forme ovoïde semble flotter au-dessus d’épaules trop petites. Comme dans le cas du buste qui veille sur les ossements du dramaturge dans l’église de Stratford où Shakespeare fut inhumé et dont un mauvais esprit fit remarquer qu’avec son teint rubicond, son embonpoint et son crâne dégarni, il semble celui d’un « charcutier satisfait » plutôt que celui du plus délicat et du plus puissant des poètes.

À la fin de sa vie, Shakespeare devait avoir cette tête-là puisqu’elle passa pour plus ou moins ressemblante aux yeux de ceux qui l’avaient connu. Il y eut d’autres portraits aussi, de l’authenticité desquels les spécialistes disputent encore. Entre eux, il n’existe qu’un vague air de famille. Aucun ne semble plus vrai que les autres et pourtant il n’en est pas un seul où l’on ne s’imagine le reconnaître. Hazlitt a dit de Shakespeare qu’il ressemblait à tous les hommes. Et Borges, donnant à cette remarque l’apparence supplémentaire d’un paradoxe, a ajouté que Shakespeare ressemblait à tous les hommes sauf en ceci qu’il ressemblait à tous les hommes. Il est tout dans tous, écrit à peu près Joyce qui, citant Maeterlinck à son propos, déclare qu’une vie, c’est beaucoup de jours, jour après jour, et que marchant à travers le monde, nous rencontrons toutes sortes de personnages et que, toujours, nous nous rencontrons nous-mêmes.

Brand Holland ne peint pas Shakespeare. L’artiste représente les personnages que l’écrivain a rêvés et dont chacun est, en même temps, à l’image du poète et du peintre de l’imagination desquels il sortit et à l’image aussi de l’homme ou de la femme qui retrouve en eux ses propres traits. Puisque c’est toujours son propre portrait que l’on peint lorsque l’on peint le portrait d’un autre. Et puisque c’est toujours son propre visage qui se réfléchit dans le miroir que nous tend l’image où se reflète le visage d’un autre. Plutôt que des scènes célèbres issues du théâtre de Shakespeare (cela arrive aussi, mais plus rarement), Holland peint les portraits de ceux qui en furent les principaux personnages, le plus souvent seuls, parfois en couple, dans un vide lumineux et coloré au sein duquel ils semblent léviter et à l’intérieur duquel ils n’existent que par leur corps, que par leur visage, de profil ou de face, que par l’expression de leur visage qui nous observe ou bien qui se détourne de nous.

Holland, sans doute, n’est pas le premier. On remplirait sans mal tout un musée avec les œuvres des grands peintres qui l’ont précédé depuis que le romantisme redécouvrit et inventa Shakespeare : à commencer par les toiles de Henry Fuseli, avec William Blake faisant danser les fées autour d’Oberon et de Titania, la fosse au bord de laquelle Hamlet se tient chez Delacroix, Millais et son Ophélie allongée dans l’eau où elle s’est noyée et qui inspira le jeune Rimbaud, ou encore la souveraine et terrible Lady Macbeth de John Singer Sargent. Mais c’est d’une autre tradition que se réclame Holland. Dans le petit témoignage qui sert de préface à son ouvrage, il raconte comment, enfant, il fut fasciné par l’image de l’homme à tête d’âne qui figurait sur la couverture de l’adaptation en bandes dessinées du Songe d’une nuit d’été dans la populaire série des Classics Illustrated – série que certains, c’est mon cas, n’ont peut-être pas oubliée, puisqu’elle fut traduite et publiée en France quelques années plus tard. Par une bibliothécaire soucieuse de réserver aux enfants des lectures de leur âge, le petit Brad se vit refuser le droit de lire une œuvre qu’il était trop jeune pour comprendre. Ce n’était que partie remise. Et si sa galerie de portraits shakespeariens s’ouvre en majesté sur la figure de Bottom, l’homme à tête d’âne, peut-être est-ce, dans l’esprit de l’artiste, afin de signifier qu’ainsi s’accomplit enfin le désir de l’enfant qu’il fut.

Macbeth nous fixe comme pour ne pas nous laisser ignorer que la vie n’est jamais qu’un récit qu’un idiot raconte, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.

Shakespeare, comme ce fut le cas avec les Classics Illustrated, a souvent été adapté en bandes dessinées dans une intention pédagogique. Mais, à d’autres fins moins édifiantes et pour le pur plaisir de plaire, les auteurs de comics ou de manga n’ont pas manqué de s’inspirer de son monde. Pour s’en formaliser, il faudrait se faire une piètre idée de la bande dessinée et, surtout, une idée très fausse de ce que fut le théâtre de Shakespeare lorsque celui-ci, devant les foules qui se pressaient entre les parois du « O de bois » du Globe, proposait un spectacle aussi populaire que savant. Si j’écris des figures de Holland – exemplairement : le spectre de Hamlet ou le magicien de La Tempête – qu’elles ressemblent aux moutures les meilleures des héros de Marvel, de D.C ou bien de Moebius, de Druillet ou de Bilal, ce n’est donc certainement pas dans le désir de les déprécier.

Une galerie de portraits, donc. Ou bien : une collection de médaillons. Un visage avec, à chaque fois, en regard et sur la page où le texte réfléchit l’image, quelques vers parmi les plus célèbres, donnés dans l’incomparable traduction qu’en fit, il y a quelques années, Jean-Michel Déprats pour la Pléïade. On finit par ne plus trop savoir si la peinture illustre le poème ou bien si c’est le poème qui s’en vient légender la peinture. Bottom braie sous la lune pleine et Juliette brille dans le soleil qui se lève. Hamlet se penche au-dessus de la mer de tourments contre laquelle il hésite à prendre les armes. La dépouille de César gît sous nos yeux et Lear hurle son désespoir sur la lande où soufflent les vents.

La comédie s’ajoute à la tragédie. Falstaff porte sur son front le risible ornement de ses bois et les bouffons grimacent à leur guise. On regarde les personnages. Mais le plus étonnant est que les personnages nous retournent le regard que nous posons sur eux, mettant leurs yeux dans les nôtres de sorte que les mots que le poète plaça dans leur bouche semblent soudain s’adresser directement à nous et acquérir ainsi une intensité singulière. Le crâne dévoré par la flamme du tourment dont il souffre, Henri nous dit qu’inquiète est la tête qui porte une couronne. Le visage dégoulinant du sang qu’il se prépare à verser, Richard se lamente sur l’été des plaisirs duquel sa difformité le tient écarté. Macbeth nous fixe comme pour ne pas nous laisser ignorer que la vie n’est jamais qu’un récit qu’un idiot raconte, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.

Maintenant que l’artiste est mort, il est difficile de ne pas prêter une dimension testamentaire à l’œuvre qu’il nous laisse et, plus particulièrement, aux deux tableaux avec lesquels elle s’achève. Une fois de plus, on retrouve Bottom, affalé sous le cercle de lune, là où tout ne fut jamais que songe et bouffonnerie. Mais Prospero le suit, auquel, comme il se doit, le dernier mot revient. Comme Holland, comme Shakespeare, le magicien, ayant brisé l’instrument dont il usait et noyé le livre qui en contenait les secrets, dit enfin adieu à son art. Le temps est venu où se terminent tous les divertissements. Rien ne reste. Et c’est aussi bien ainsi. « Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits, et notre petite vie est entourée par un sommeil. »

« Brad Holland et Shakespeare, L’étoffe des rêves », à la Galerie Martine Gossieaux (Paris) jusqu’au 13 septembre 2025.

Philippe Forest, AOC, 14 juillet 2025.

JPEG - 100.4 ko
Brad Holland, Antony and Cleopatra (Acte II, Scène II), 2025

LIRE : Shakespeare sublimé par Brad Holland, un maître visionnaire de l’illustration dans une exposition inédite à Paris

SHAKESPEARE SUR PILEFACE

FOREST SUR PILEFACE

2 Messages

  • Albert Gauvin | 26 octobre 2025 - 02:04 1

    Mystérieux Shakespeare

    Philippe Forest publie "Shakespeare. Quelqu’un, tout le monde et puis personne", une antibiographie (Flammarion, 2025)

    Pascal Louvrier


    L’écrivain français Philippe Forest, image d’archive.
    © BALTEL/SIPA. ZOOM : cliquer sur l’image.

    On croit le connaitre, on se dit qu’on sait tout sur lui, sur le génial écrivain-poète qui a su créer les gouffres amers où se sont jetés ses personnages, au milieu du bruit et de la fureur, cernés par les spectres, ravagés par le remords, détruits par la folie, avec comme témoin le crâne de Yorick, la tragédie se jouant sur une scène de théâtre qui se confond avec celle de la vie ; cet homme qu’on croit connaitre, c’est Shakespeare.

    Petits cailloux

    Philippe Forest a décidé de relever le défi d’écrire une antibiographie du plus célèbre dramaturge de tous les temps. Il la publie dans la collection « D’après » dirigée par Colin Lemoine. Le deal : demander à un écrivain d’aujourd’hui de parler comme il le souhaite d’un écrivain d’autrefois en réinventant son œuvre et en tentant de rêver sa vie. Avec Shakespeare, c’est possible, car les éléments biographiques avérés sont rares. Trop rares. Philippe Forest résume : « De William Shakespeare, on sait tout, c’est-à-dire à peu près rien. » L’imagination peut alors galoper, les analyses sont infinies, les plus audacieuses hypothèses sont concevables. Encore faut-il tenir sa plume et sa raison. C’est ce que fait Forest et le résultat est passionnant, d’autant plus que jamais la phrase ne mollit, elle serpente au milieu des conjectures, sans jamais perdre le lecteur, son semblable.

    Une antibiographie, donc, « qui ferait non la somme de ce que l’on sait – c’est si peu – mais la somme de ce que l’on ne sait pas, que j’imagine – et qui est énorme. » Une date de naissance, une date de mort, et encore pas certaines, et entre les deux un puzzle impossible à reconstituer. Quelques points d’ancrage, cependant, que Forest finit par dynamiter, voulant rester seul avec son sujet, sans jamais révéler ce qu’il croit être la vérité, de crainte de dévoiler le mystère Shakespeare. L’œuvre semble être une mine de renseignements sur l’écrivain. Mais ce n’est pas sûr. Quels personnages ressemblent le plus à William S. ? On ne peut le dire puisqu’on ne sait rien de lui. A-t-il seulement existé ? Oui, répond Forest. Il y a des preuves irréfutables – adjectif osé quand on évoque sa vie. Les actes de baptême, de mariage, testamentaire. De petits cailloux sur un chemin abrupt qui mène au domaine du fossoyeur. Et pourtant le résultat est qu’on parvient à se faire une idée de la vie du dramaturge, poète et acteur, né en avril 1564 et mort en avril 1616, à Stratford-upon-Avon, Royaume-Uni. Les mots, « Words, words, words », nous le permettent, à condition de ne pas tomber sous le charme vertigineux et vénéneux de ses vers, de leur envoûtante musicalité. C’est la part manquante de son sujet qui a plu à Forest, lui l’écrivain du manque, justement, et de l’absence. Car dans ce livre maitrisé, l’essayiste y a mis beaucoup de lui-même, sans se cacher, utilisant le « je » du séditieux. Le temps fort de son enquête – car il s’agit d’une enquête – est l’éclairage qu’il jette sur le personnage le plus énigmatique, et donc le plus fascinant, imaginé par Shakespeare : Hamlet. Personnage qui correspond à notre époque où tout se délite, où le chaos progresse chaque jour, où la folie n’épargne surtout pas les grands de ce monde. Forest : « Quand elle s’abîme, constate Hamlet, la souveraineté fait s’ouvrir un gouffre, un immense vide au sein duquel tout va verser et dont les profondeurs béantes vomissent les fléaux les plus infâmes. » Il ajoute : « Le temps lui-même sort de ses gonds. Des entrailles de la terre émanent de menaçants fantômes qui demandent justice. » Nous y sommes. Les sorcières ne sont plus tenables, leur obscénité effraie. Il y a beaucoup de Shakespeare en Hamlet. Ou l’inverse. Quel est le point de bascule ? Ce point où Shakespeare se dérègle et entrevoit la folie qui va le mordre à la gorge. On a dit que c’était la mort de John, son père. Joyce affirme que c’est la mort de son fils, Hamnet – à une lettre près, le même prénom que le prince danois, insiste Forest. La piste semble sérieuse, pour une fois. Forest la valide, lui qui a perdu sa fille à quatre ans et qui a écrit son premier roman intitulé L’enfant éternel. Il précise : « Sa vie, le secret de sa vie, demeure un mystère. Chacun lui donne le sens qui lui plaît. C’est ce que je fais aussi. »

    Folie lucide

    Il faut relire Shakespeare, en s’intéressant tout particulièrement à ces nombreux fous qui hantent ses pièces. C’est une folie lucide et salutaire, elle donne à voir une réalité essentielle qui échappe aux yeux normaux. Polonius est, à ce titre, un personnage important, notamment lorsqu’il analyse la folie d’Hamlet/Shakespeare : « Que ses répliques sont parfois grosses de sens ! Une heureuse pertinence que la folie trouve souvent, et dont la raison et la santé mentale ne pourraient accoucher avec autant d’à-propos. »

    Causeur, 25 octobre