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Deleuze, Israël et les Palestiniens

Un certain gauchisme

D 23 septembre 2025     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Alors que la France, à l’ONU, vient de reconnaître l’État de Palestine ce lundi 22 septembre 2025 [1] et que les dissensions se creusent dans l’Hexagone, je remets en ligne cet article publié il y a quelques semaines.

Dans un paysage philosophique où le désert croît, Gilles Deleuze redevient une référence. Pas seulement parce que c’était un grand philosophe et que c’est le trentième anniversaire de sa mort, mais parce que, dans les années 80 du XXe siècle, il défendit avec une remarquable insistance la Cause palestinienne et critiqua avec véhémence le sionisme et l’Etat d’Israël.
Israël n’a pas bonne presse aujourd’hui. Après le véritable pogrom du 7 octobre 2023 perpétré par les terroristes islamistes du Hamas avec une intention indubitablement génocidaire, 1. la riposte prévisible et nécessaire, puis, après près de deux ans de guerre, 2. la politique de fuite en avant suicidaire du gouvernement Netanyahou — contestée chaque jour, on ne le dira jamais assez, par des milliers d’Israéliens — et 3. l’émotion légitime suscitée par les massacres qui se perpétuent à Gaza (souvent déniés par leurs auteurs), suscitent révolte, indignation et beaucoup de critiques, y compris dans la communauté juive. C’était, en un sens, inévitable. L’écrivain israélien Amos Oz l’avait sombrement prophétisé dès 2015, trois ans avant sa mort.

Face à cette situation, certains n’ont pas craint d’annoncer avec entêtement "la fin du judaïsme" (!) (Agamben, automne 2024) tandis que d’autres, en mal de grande Cause à défendre, prennent violemment position contre le sionisme, amalgamant, dans un même rejet, les formes bien différentes que celui-ci a pu prendre depuis des décennies — et cela en Israël même. Des écrivains, des intellectuels, fort discrets lors de la tuerie du 7 octobre, que l’on n’entend guère sur la guerre en Ukraine, qui ne se sont jamais soucié du sort des Kurdes et de savoir s’ils avaient droit à un Etat, se réclament parfois de Sollers, de Tel Quel ou de L’Infini, voire même d’art press ou de Jacques Henric feignant d’ignorer que Sollers comme Henric ont souvent appelé à une extrême vigilance sur ce sujet explosif [2].
Ne sachant plus à quel saint philosophe se vouer, souvent ignorants de l’histoire plurimillénaire du peuple juif et même de l’histoire des cents dernières années [3], ils en appellent donc à Deleuze, citant sans le moindre recul critique certains de ses textes, plus ou moins de circonstance, écrits en 1982, 1984 et 1988, textes qui brouilleront d’ailleurs Deleuze avec un Michel Foucault, pourtant fasciné par la révolution islamique iranienne mais plutôt « pro-israélien », qui avait un jour décrété : « Un jour peut-être, le siècle sera deleuzien ». Pour le meilleur ou pour le pire ?
Oh, bien sûr, tous ces indignés — « Et nul ne ment autant qu’un homme indigné » (Nietzsche, Par-delà bien et mal) — ne sont pas antisémites, certains d’entre eux sont souvent sincères. Mais ils ne semblent pas voir que, comme le disait déjà Jankelevitch il y a cinquante ans :

« L’antisionisme est une incroyable aubaine car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort [4]. »

Ou Sollers, il y a une vingtaine d’années, au moment de la seconde intifada :

« Le phénomène actuel, c’est évi­demment l’antisémitisme dû au conflit israélo-palestinien, relayé par ce qu’on appelle les idéologies progressistes » (Je souligne [5]).

Face à cela (à ceux-là), un sionisme messianique, porté en Israël par Netanyahou et une partie du gouvernement israélien, qualifie volontiers d’antisémite toute critique de sa politique. Il est soutenu en Europe par des mouvements souvent d’extrême-droite — une extrême-droite passée maîtresse dans l’art de faire oublier ses propres origines antisémites. L’argument est grossier. Il ne vise qu’à intimider les esprits faibles et les Juifs critiques qu’on accusera d’être des « idiots utiles » de l’islamisme radical. Georges Didi-Huberman écrivait tout récemment : « Ni persécutés, ni réfugiés, ni prisonniers, nous sommes pourtant bien les otages psychiques de la situation intolérable à Gaza » [6]. Il parlait en philosophe et en tant que Juif. On lui a reproché une attitude éthique coupée de l’action politique. Le simple citoyen, souvent réduit au rôle de spectateur captif des médias, se trouve, lui, pris dans une sorte de double bind : s’il critique la manière dont l’armée israélienne intervient à Gaza, il sera accusé de faire le jeu de l’antisémitisme ; s’il critique l’antisionisme politique de quelques palestinistes enragés, il sera accusé de se faire le complice d’un « génocide ». Terrorisme intellectuel et mauvaise foi dans les deux cas.
Voici deux textes de Deleuze qu’on trouve partout sur la Toile [7] et désormais abondamment repris et "likés" dans les réseaux sociaux : on y trouve la matrice de toutes les positions actuelles d’une certaine extrême-gauche pro-palestinienne [8]. Je les ai fait suivre d’un texte (pdf) de Guillaume Sibertin-Blanc sur « Deleuze lecteur de la Revue d’Études palestiniennes » (paru dans Écrivains et intellectuels français face au monde arabe, Paris, Honoré Champion, 2011), d’une analyse critique par le philosophe Roger-Pol Droit particulièrement pertinente (2008) et d’une autre, plus sauvage, par le psychanalyste Daniel Sibony (2023). On verra que, si Deleuze, l’oeil borgne, fait porter la totale responsabilité du conflit israélo-palestinien sur l’Etat d’Israël depuis sa création (dans des termes quasi-identiques à ceux de Jean-Luc Godard à la même époque), il peut aussi très bien affirmer, en 1984, qu’« une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un Etat déjà existant, et ne se sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de la terre, indifférentes à la survie du peuple palestinien ». Les accords d’Oslo sont morts en 1995 avec l’assassinat du Premier ministre israélien Yitzhak Rabin par un juif extrémiste religieux. L’OLP a disparu. Yasser Arafat est mort en France en 2004. Remplacez maintenant "OLP" par "Autorité palestinienne" (ou ce qu’il en reste) et complétez "mouvements islamiques" par "Hamas" (ou "Hezbollah") et vous comprendrez ce que prophétisait Amos Oz en 2015 et l’impasse dans laquelle se trouvent les protagonistes en 2025. Vient enfin un rappel des nombreuses rencontres entre Yasser Arafat, chef de l’OLP, puis président de l’Autorité palestinienne, et le pape Jean-Paul II — dont l’une fut discrètement évoquée en 1983 par Philippe Sollers dans son roman Femmes.

Côté pile et côté face de l’analyse en quelque sorte.

Les Indiens de Palestine

« Le sionisme, puis l’État d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’État d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’État sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens.

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIX° siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’oeuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’oeuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les États-Unis retrouvaient dans Israël un aspect de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi, ne fut qu’en partie directement physique. il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. A beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique les deux mouvements complémentaires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand ou en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur territoire arabe, sur le dos des Arabes. »

« Les Indiens de Palestine », paru dans le recueil Deux régimes de fous en 1983, Editions de Minuit.

LIRE AUSSI : Les Indiens de Palestine. Dialogue Gilles Deleuze Elias Sanbar (1982).

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Gilles Deleuze Elias Sanbar

Grandeur de Yasser Arafat

Gilles Deleuze, septembre 1983

La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir. Ces injustices dont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. Arafat n’avait plus qu’un mot pour parler des promesses non tenues, des engagements violés, au moment des massacres de Sabra et Chatila : shame, shame (honte, honte).

On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. Le terrorisme sioniste ne s’exerçait pas seulement contre les Anglais, mais sur des villages arabes qui devaient disparaître ; l’Irgoun fut très actif à cet égard (Deir Yassin). D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été.

Les conquérants étaient ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en un mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les Juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus « froids » que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Les Etats-Unis et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par une peule dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’Etat d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’Etat d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlerait jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tous seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissent pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’Etat sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique de l’Etat d’Israël à l’égard des Palestiniens.

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXème siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet ; c’est un moyen parmi d’autres.

La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les Etats-Unis retrouvaient dans Israël une part de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi ne fut qu’en partie directement, physique. Il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. A beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique deux mouvements contraires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand et en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur les territoires arabe, sur le dos des Arabes.

Comment le peuple palestinien a su résister et résiste. Comment, de peuple lignager il est devenu nation armée. Comment il s’est donné un organisme qui ne le représente pas simplement, mais l’incarne, hors territoire et sans Etat : il y fallait un grand personnage historique qu’on dirait, d’un point de vue occidental, presque sorti de Shakespeare, et ce fut Arafat. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire (les Français peuvent penser à la France libre, à cette différence près qu’elle avait au début moins de base populaire). Et ce qui n’est pas non plus pour la première fois dans l’histoire, c’est toutes les occasions où une solution, un élément de solution étaient possibles, que les Israéliens ont délibérément, sciemment détruits. Ils s’en tenaient à leur position religieuse de nier, non pas seulement le droit, mais le fait palestinien. Ils se lavaient de leur propre terrorisme en traitant les Palestiniens de terroristes venus du dehors. Et précisément parce que les Palestiniens n’étaient pas cela, aussi différents des autres Arabes que les Européens peuvent l’être en eux, ils ne pouvaient attendre des Etats arabes eux-mêmes qu’une aide ambiguë, qui se retournait parfois en hostilité et extermination, quand le modèle palestinien devenait pour eux dangereux. Les Palestiniens ont parcourir tous ces cycles infernaux de l’histoire : la faillite des solutions chaque fois qu’elles étaient possibles, les pires retournements d’alliance dont ils faisaient les frais, les promesses les plus solennelles non tenues. Et de tout cela, leur résistance a dû se nourrir.

Il se peut que l’un des buts des massacres de Sabra et Chatila aient été de déconsidérer Arafat. Il n’avait consenti au départ des combattants, dont la force restait intacte, qu’à condition que la sécurité de leurs familles fût absolument garantie, par les Etats-Unis et même par Israël. Après les massacres, il n’y avait pas d’autre mot que « shame ». Si la crise qui s’ensuit pour l’OLP avait pour résultat à plus ou moins long terme, soit une intégration dans un Etat arabe, soit une dissolution dans l’intégrisme musulman, alors on pourrait dire que le peuple palestinien a effectivement disparu. Mais ce serait dans de telles conditions que le monde, les Etats-Unis et même Israël n’auraient pas fini de regretter les occasions perdues, y compris celles qui restent encore possibles aujourd’hui. A la formule orgueilleuse d’Israël : « Nous ne sommes pas un peuple comme les autres », n’a cessé de répondre le cri des Palestiniens, celui qu’invoquait le premier numéro de la Revue d’études palestiniennes : nous sommes un peuple comme les autres, nous ne voulons être que cela….

En menant la guerre terroriste du Liban, Israël a cru supprimer l’OLP et retirer son support au peuple palestinien, déjà privé de sa terre. Et peut-être y a-t-il réussi, puisque dans Tripoli encerclée il n’y a plus que la présence physique d’Arafat parmi les siens, tous dans une espèce de grandeur solitaire. Mais le peuple palestinien ne perdra pas son identité sans susciter à sa place un double terrorisme, d’Etat et de religion, qui profitera de sa disparition et rendre impossible tout règlement pacifique avec Israël. De la guerre du Liban, Israël lui-même ne sortira pas seulement moralement désuni, économiquement désorganisé, il se trouvera devant l’image inversée de sa propre intolérance. Une solution politique, un règlement pacifique n’est possible qu’avec une OLP indépendante, qui n’aura pas disparu dans un Etat déjà existant, et ne se sera pas perdue dans les divers mouvements islamiques. Une disparition de l’OLP ne serait que la victoire des forces aveugles de la terre, indifférentes à la survie du peuple palestinien.

Revue d’études palestiniennes, 1984, n°10 : 3-5.

LIRE AUSSI : Gilles Deleuze, Les pierres (1988)

ET : Guillaume SIBERTIN-BLANC, PEUPLE ET TERRITOIRE : DELEUZE LECTEUR DE LA REVUE D’ÉTUDES PALESTINIENNES


La violence de Gilles Deleuze à l’égard d’Israël
Une rhétorique aveugle

Roger-Pol Droit, journaliste, Philosophe chercheur au CNRS
18 mai 2008.

La vidéo sur le site akadem

Transcription [9]

Je ne traiterai pas de tous les aspects de la « figure juive » dans l’œuvre de Gilles Deleuze. Les quelques remarques qui suivent concernent uniquement certains textes du philosophe liés à son engagement pro-palestinien. Je souhaite seulement rappeler quelques citations et références, parce que les aspects qu’elles éclairent sont – comment dire ? – préoccupants. Je préciserai pourquoi, en laissant pour d’autres occasions, ou à d’autres commentateurs, l’analyse détaillée des arrière-plans ou l’exploration des problématiques.

Les textes pro-palestiniens de Gilles Deleuze sont peu nombreux. Ils ont été peu commentés, à l’exception notable d’un article d’Éric Marty, « Foucault, Deleuze, les Juifs et Israël », paru dans le premier numéro de la revue Le Meilleur des mondes [10]. Comme on va le voir, on trouve, dans ces textes de Gilles Deleuze, parus entre 1982 et 1988, des éléments fondateurs de l’antisionisme le plus virulent et le plus destructeur.

Ces énoncés qui, rapportés à la figure juive, relèvent indiscutablement soit de la bêtise, soit de la mauvaise foi, soit de la haine, soit de la désinformation font problème chez un philosophe qui désire, comme Nietzsche, « nuire à la bêtise » et qui préfère, comme Spinoza, l’amour et la joie à la tristesse et à la haine.

Avant d’examiner les textes pro-palestiniens et antisionistes de Deleuze, je rappellerai brièvement deux autres aspects de la « figure juive » chez Deleuze : le « juif riche », et Spinoza le juif.

Le Juif riche est le titre d’un texte de Gilles Deleuze paru dans le journal Le Monde daté du 18 février 1977  [11]. Il s’agissait de prendre parti pour la libre projection d’un film qui venait d’être interdit, le 13 février 1977, par le ministère de la Culture. Ce film du réalisateur suisse Daniel Schmid, intitulé L’Ombre des anges (Schatten der Engel) co-écrit avec Fassbinder, lequel joue d’ailleurs dans le film, adapte une pièce du même Fassbinder, pièce qui veut parler de l’Allemagne après la Shoah. Je ne vais pas entrer ici dans l’histoire de la pièce, ni du film, ni même de la polémique suscitée par son interdiction, à la suite d’une demande de la « Ligue contre l’antisémitisme »  [12].

La seule chose qui m’intéresse, pour rester dans le cadre de notre réflexion, est la manière dont Deleuze expose les éléments du film et ses propres arguments en vue de réfuter les accusations d’antisémitisme, et de souligner ce qu’il appelle « l’inanité radicale de l’accusation », en ajoutant aussitôt : « On croit rêver  [13]. » Toutefois, comme même en rêve les faits sont têtus, Deleuze s’empresse de préciser : « Il est bien vrai que les mots “le juif riche” sont souvent prononcés pour désigner un personnage  [14]. »

On apprend un peu plus loin que, dans ce film, sont proférés des « énoncés nazis », des « déclarations antisémites », notamment par une « chanteuse travestie qui se trouve précisément être un ancien nazi ». Tout le monde admettra aisément que la présence de tels énoncés et de telles déclarations ne rend pas pour autant le film lui-même nécessairement antisémite ou nazi. À l’évidence, il ne suffit pas qu’il y ait des nazis dans un scénario pour que l’œuvre soit antisémite !

Il y a autre chose : le syntagme « juif riche ». C’est là que vient se nouer la question. Deleuze indique que la fortune du personnage ainsi nommé « vient de l’immobilier » et ce personnage « parle du métier qu’il fait, expulsions, destructions, spéculations  [15] ». Suit une importante précision, sans doute destinée à bien faire comprendre à quel points ces détails sont tout à fait innocents : « Le “juif riche” doit sa richesse à un système qui n’est jamais présenté comme juif, mais comme celui de la ville, de la municipalité et de la police [Ibid.]. »

« Où est l’antisémitisme, demande Deleuze, où peut-il bien être ? On se frotte les yeux, on cherche. Est-ce le mot “juif riche”  [16] ? » Curieusement, « juif riche », sous la plume même de Deleuze, devient un seul mot. Ce n’est pas sans raison. Car il ne prend absolument pas en compte l’immense arrière-plan historique où le couplage haine des riches – haine des juifs a constitué un ferment constant et puissant de l’antisémitisme, depuis le Moyen Âge jusqu’au nazisme, et jusqu’à notre actualité, comme l’a confirmé récemment le meurtre d’Ilan Halimi par la petite bande abjecte autoproclamée « gang des barbares ». Juif, donc riche. Voilà qui suffit à signer un énoncé antisémite.

Mais Deleuze, lui, se frotte les yeux, et nous aussi, à notre tour. Parce que son argument consiste à dire : on a bien le droit d’employer le mot « juif », c’est un terme qui figure dans tous les dictionnaires ! Sont-ils donc antisémites, tous ceux qui prononcent le mot « juif » ? Cet argument est simplement pitoyable, mais il devient odieux quand le texte suggère que le seul usage non répréhensible du terme « juif » est réservé aux « discours aux morts ». À tout le moins, Deleuze fait preuve d’une totale cécité, réelle ou feinte, envers la définition possible de « l’être juif », de la réalité juive et des manières de la désigner.

Ce que confirme, par un autre biais, la curieuse question-symptôme que Deleuze formule à propos de Spinoza dans Spinoza philosophie pratique  [17] : « Que dire d’un juif qui n’est pas israélite, ni israélien, ni même sioniste ? » L’interrogation se veut ironique, mais elle est tout de même extraordinairement curieuse, et ce « ni même sioniste », à propos de Spinoza, est plus qu’étrange. Car la phrase suivante met bien en scène Spinoza : « Que dire de Spinoza, le philosophe juif, exclu de la synagogue, fils de riches commerçants, et dont le génie, la force et le charme n’étaient pas sans rapport avec ce fait qu’il était juif et se disait juif. » On pourra donc dire : « Spinoza, juif riche » sans être soupçonnable du moindre antisémitisme.

Toutefois, quand Deleuze parle de Spinoza, ce qui est fréquent, il ne semble pas que « ce fait qu’il était juif » constitue une donnée clairement définie, ni même véritablement définissable. Il semble au contraire que Deleuze ait eu quelque difficulté avec la judéité de Spinoza, comme si le terme « juif » le mettait plus ou moins mal à l’aise. On peut en trouver quelques indices dans la manière dont il en parle, ou n’en parle pas, par exemple de nouveau dans Spinoza philosophie pratique. On y lit ceci : « Baruch de Spinoza naît en 1632 dans le quartier juif d’Amsterdam, d’une famille de commerçants aisés d’origine espagnole ou portugaise. » Juif le quartier, espagnole l’origine, riche la famille… Un commentaire détaillé de cette page permettrait de montrer que judéité et commerce ont partie liée, et que s’opposent, aux yeux de Deleuze « la culture philosophique, scientifique et médicale » et le « judaïsme rabbinique traditionnel ».

C’est pourquoi Spinoza constitue, pour Deleuze, la figure du juif intéressant : exclu de sa communauté, fier de s’opposer aux rabbins, faisant l’éloge de sa propre exclusion, refusant l’héritage de son père et donc cessant d’être riche, jouant la grammaire hébraïque contre les prophètes, choisissant le nomadisme et les chambres meublées plutôt que les maisons bourgeoises. Le bon juif serait-il celui qui cesse de l’être ? On se frotte les yeux. Ce n’est qu’un début.

En effet, en lisant les textes pro palestiniens publiés par Deleuze, on ne trouve pas seulement l’essentiel de la matrice des discours de l’antisionisme radical jusqu’à aujourd’hui, mais aussi quelques énoncés proprement exorbitants, comme celui que j’ai choisi comme titre pour cet exposé, et sur lequel je vais revenir. Les textes concernés sont : Les Indiens de Palestine, entretien avec Elias Sanbar, fondateur de la Revue d’Études palestiniennes, publié par Libération dans un numéro daté 8-9 mai 1982  [18], Grandeur de Yasser Arafat, texte le plus long et le plus construit, daté de septembre 1983 et publié par la Revue d’Études palestiniennes dans son n° 10, hiver 1984  [19] et enfin Les Pierres, texte daté de juin 1988 paru en arabe dans la revue Al-Karmel en 1988  [20].

Je n’entre pas dans le commentaire ligne à ligne qui serait souhaitable. Il suffit de rappeler l’enchaînement des représentations mises en œuvre dans ces textes.

Les Palestiniens sont pensés sur le modèle des Indiens d’Amérique du Nord, et les Juifs construisant Israël sont donc considérés comme les colons européens, conquérant les terres en exterminant les indigènes autochtones, pour s’emparer par la force et par la terreur de biens qui ne leur appartiennent pas.
Toutefois, comme les Juifs ne sont pas exactement identiques aux Irlandais qui ont colonisé l’Ouest américain, il est précisé qu’ils font subir à d’autres ce qu’ils ont eux-mêmes subi comme tentative de génocide, en tentant de faire payer aux Palestiniens la dette infinie que l’Europe a envers eux.
Les « rabbins fous » d’Israël, comme dit Deleuze, ont pour ruse suprême de faire passer pour antisémites ceux qui contestent l’existence d’Israël et qui combattent le génocide perpétré sur le peuple palestinien par un terrorisme d’État soutenu par un terrorisme religieux.
À l’opposé du destin hors-norme d’Israël, l’ambition du peuple palestinien est seulement de devenir « un peuple comme les autres », en paix sur sa terre, échappant enfin aux actes de violence et aux injustices dont il est la victime.

Dans ces quatre points, chacun aura reconnu des pôles du discours de propagande anti-israélien le plus virulent, devenu presque habituel depuis une vingtaine d’années, chez bon nombre d’intellectuels français, en dépit des contre-vérités monstrueuses sur lesquelles il prétend se fonder.

Ce n’est pas le lieu de démonter ce discours, ce qui a déjà été fait cent fois. Je souhaite seulement mettre l’accent sur un paragraphe que je juge particulièrement abominable. Il s’agit du deuxième paragraphe du texte intitulé Grandeur de Yasser Arafat. Le voici :

« On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. Le terrorisme sioniste ne s’exerçait pas seulement contre les Anglais mais sur des villages arabes qui devaient disparaître ; l’Irgoun fut très actif à cet égard (Deir Yassine). D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été  [21]. »

Le minimum que l’on puisse attendre d’un philosophe, c’est de ne pas se servir des termes n’importe comment. Oradour-sur-Glane est le nom du plus grand massacre de civils perpétré en France par les nazis, le 10 juin 1944. Des centaines de femmes, d’enfants et d’hommes de plusieurs villages de la campagne française furent assassinés au fusil-mitrailleur, d’autres étant parqués dans l’église et brûlés vifs. L’objectif de la SS, qui exécutait un plan conçu de sang-froid était, comme on le sait, de « produire un effet maximal de terreur » sur la population.

En parlant d’« un Oradour », on ne peut que désigner un massacre d’innocents commis froidement par une armée d’occupation qui fait irruption sur un territoire où vivent des indigènes, qui les emprisonne dans un lieu de culte et les fait brûler vifs pour terroriser toute la région. Voilà ce qu’évoque le nom d’Oradour : la cruauté des nazis, leur impassibilité et leur barbarie.

Écrire que la guerre pour l’indépendance d’Israël est « une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour », c’est affirmer que les juifs sont des nazis, que les Palestiniens sont des Français innocents. Et c’est dire plus encore : les juifs sont pires que les nazis. Car il n’y eut en France qu’un Oradour, qui n’eut rien à voir avec un génocide, alors qu’il y a en Palestine « beaucoup d’Oradour », qui auraient pour but d’exterminer le plus de Palestiniens possibles.

Il faut quand même s’arrêter une minute sur ces énoncés figurant sous la plume d’un philosophe qui, une fois encore, ne se signale pas, généralement, par son idiotie ni son ignorance. Où donc a-t-on vu des unités de l’armée israélienne parquant de sang-froid des centaines de femmes et d’enfants palestiniens dans la mosquée de leur village avant d’y mettre le feu ?

Le massacre de Deir Yassin, qui s’est produit le 9 avril 1948, pendant la guerre de Palestine, est l’exemple que Deleuze veut mettre, si l’on comprend bien, en superposition avec Oradour. Je laisse à d’autres, plus qualifiés que moi, et plus qualifiés que Deleuze, le soin d’expliquer en détail ce que fut l’histoire de l’Irgoun à cette époque. Mais, aussi peu historien que je sois, il m’est possible de rappeler qu’il est de notoriété publique que le village de Deir Yassin, à cinq kilomètres de Jérusalem, a fait l’objet, ce jour-là, d’un combat entre deux factions en guerre, combattants palestiniens d’un côté et combattants de l’Irgoun et du Lehi de l’autre côté – ce qui n’a rigoureusement rien à voir avec la situation d’Oradour.

Il est exact que le village a été pris d’assaut et « nettoyé », comme disent les militaires, maison par maison, et qu’une centaine de civils palestiniens, enfants, femmes et hommes ont été tués dans cette opération de guerre. Mais on ne peut oublier, ce qui fait une autre différence capitale, que ce massacre fut immédiatement condamné par Ben Gourion, par la Haganah, par le Grand Rabbinat, par l’Agence juive. Enfin, il faut souligner qu’il ne s’agissait nullement, tout le monde l’aura compris, de « faire disparaître » ce village comme les SS avaient prémédité, pour leur part, de liquider Oradour.

Bref, « beaucoup d’Oradour », ce sont quelques mots de trop. La question est de savoir comment ces quelques mots de trop, et les autres, ont été possibles. Plus généralement, comment peut-on comprendre que Deleuze, qui était tout sauf idiot, ait pu confondre Arafat avec un personnage de Shakespeare, les juifs d’Israël avec des nazis, la Palestine avec l’Amérique du Nord, une guerre d’indépendance avec un génocide, des combattants palestiniens, que l’on peut évidemment avoir comme amis ou comme ennemis, avec la figure de l’Autre ?

À ces questions, il existe deux types de réponse possibles.

Le premier type de réponse insistera sur la contingence des amitiés, sur le caractère finalement accidentel de telle ou telle prise de position, sur l’extériorité de certains textes de circonstance envers le noyau dur de la réflexion philosophique.

Dans cette hypothèse, on devrait passer ces articles au compte de pertes et profits de ce que Deleuze appelait « activités gauchistes ordinaires ». Soutenir les attentats de Munich, prendre parti pour la fraction armée rouge, célébrer la grandeur d’Ararat et traiter des juifs de nazis formeraient alors un ensemble de traits de caractère, une sorte d’idiosyncrasie personnelle sans lien pertinent avec l’œuvre. Ceux qui ont été liés d’amitié avec Deleuze peuvent en être attristés, ceux qui l’ont admiré peuvent en être déçus, ceux qui eurent le sentiment, en lisant Deleuze, d’être plus intelligents que d’habitude peuvent se dire que ce n’est pas toujours le cas.

Dans cette hypothèse, il reste possible de scinder radicalement ces « petits » articles et les analyses philosophiques les plus cruciales. On regrettera que la grandeur du philosophe cautionne les aveuglements du militant, mais on admettra, par hypothèse, qu’il n’y a pas de lien entre les deux.

Est-ce si sûr ? Est-ce si simple ? Je ne le crois pas. Je pense que l’autre type de réponse à élaborer consiste à s’interroger sur ce qui, à l’intérieur de sa pensée la plus radicalement philosophique, peut permettre à Deleuze soit d’être porté vers ce type de confusion soit de n’être pas empêché d’y tomber.

Il y a là matière à des analyses longues et détaillées, qui excèdent très largement les quelques remarques d’aujourd’hui. Toutefois, il est possible d’indiquer dans quelles directions ces analyses auraient, à mes yeux, à se développer. Il serait sans doute intéressant de tenter de mettre en relation les malaises que Deleuze semble éprouver envers la figure juive – dont Spinoza, Kafka, et les Israéliens seraient des indices – et sa relation au multiple plutôt qu’à l’Un, au devenir plutôt qu’à l’être, aux agencements aléatoires plutôt qu’aux parcours nécessaires.

N’y aurait-il vraiment aucun lien entre l’antisionisme forcené de ces textes de circonstance et la méfiance philosophique de Deleuze envers toute pensée de la loi, de la lettre, de la transmission ? Ne devrait-on pas mettre en rapport son aveuglement envers l’antisémitisme du syntagme « juif riche » et sa cécité envers la richesse réelle du judaïsme, aussi bien dans l’héritage intellectuel de Spinoza que dans l’histoire mondiale de la philosophie ?

Peut-être faudrait-il encore interroger les relations singulières de la pensée de Deleuze à ces thèmes de prédilection que sont notamment la langue mineure, le devenir-animal, les machines désirantes, la schizophrénie, pour éclairer différemment la possibilité des énoncés que nous avons considérés ?

Finalement, ce serait sans doute dans le couplage du refus de toute histoire universelle, ce qu’on pourrait appeler un anti-hégélianisme résolu, avec ce privilège accordé aux dispositifs, aux agencements proliférants, aux interactions de l’humain et de l’inhumain qu’il conviendrait de chercher les éléments de repérage d’une distance philosophique profonde, jamais explicitement thématisée, entre la philosophie deleuzienne et les figures juives de la pensée.

Il y aurait également à tenir compte des indications de Mille Plateaux  [22] sur le devenir et la territorialisation : « même les Noirs ont à devenir Noirs. Même les femmes ont à devenir femmes. Même les juifs ont à devenir juifs », écrivent Deleuze et Guattari. Mais ce devenir minoritaire est toujours pris, ou repris, dans un devenir d’ensemble : « Une femme a à devenir femme, mais dans un devenir-femme de l’homme tout entier. Un juif devient juif, mais dans un devenir juif du non-juif. » Il se pourrait que ceci non plus n’aide guère à penser vraiment la figure juive, mais c’est une autre histoire.

Il faudra explorer cette série d’hypothèses. Un autre jour.


Désir, psychanalyse, Deleuze

Daniel Sibony, mars 2023.

Deleuze, l’enfance et la Palestine

Daniel Sibony, avril 2023.

Deleuze et l’entre-deux

L’analyse de Sibony pourrait peut-être s’appliquer à Jean-Luc Godard dont on sait qu’il eut aussi une enfance dans un milieu antisémite. Godard qui, comme Deleuze, prit toujours fait et cause pour les Palestiniens contre Israël.

Cf. A propos de Ici et ailleurs de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville et Godard et l’antisémitisme : pièces additionnelles et inédites.


RAPPEL

A propos d’Arafat chez le Pape...

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Arafat chez le pape Jean-Paul II, 15-09-1982.

La première visite au Vatican, le 15 septembre 1982, de Yasser Arafat qui n’était encore que le chef de l’OLP avait débouché sur une violente polémique entre Israël et l’Eglise catholique. A l’époque, le pape n’avait pas encore parcouru le chemin qui — de la visite à la synagogue de Rome (1986) à celle de Jérusalem (2000) — allait faire de lui un ami respecté du peuple juif. Et la charte de l’OLP promettait encore d’« anéantir » Israël, d’« éliminer toute présence sioniste et impérialiste » en Palestine (Il faut ici rappeler que ce n’est qu’en 1993-1994 que le Vatican reconnaîtra l’Etat d’Israël). Jean Paul II et Yasser Arafat se rencontreront à nouveau en décembre 1988, en avril 1990, en septembre 1995 après la signature des accords d’Oslo (Arafat est alors président de l’Autorité palestinienne), puis en décembre 1996, en 19 février 1999, et lors de la visite de Jean-Paul II en Israël et en Palestine en mars 2000. A cette occasion, il déclarait à Bethléem que « le peuple palestinien a le droit naturel d’avoir une patrie et le droit de vivre en paix et en tranquillité avec les autres peuples de cette région. Au niveau international, mes prédécesseurs et moi-même avons proclamé à plusieurs reprises qu’il ne serait pas possible de mettre fin au triste conflit en Terre Sainte sans garanties solides pour les droits de tous les peuples concernés, sur la base du droit international et des résolutions et déclarations importantes des Nations Unies ».
Peu de temps après la première rencontre entre Jean Paul II et Arafat, Philippe Sollers avait publié Femmes (mars 1983). Dans le roman, il imagine une rencontre à Rome entre le narrateur et le Pape :

« Il se lève assez souplement, passe derrière son bureau, me tend un petit volume en caractères hébraïques...
« L’hébreu est une langue pleine d’avenir, dis-je.
— Vous pensez aussi ? J’ai demandé à notre Commission d’être plus active...
— La Bible, dis-je... En hébreu...
— Vous parlez comme saint Jérôme ! Hebraicam veritatem... Oui, oui... Il y a encore beaucoup à faire. »...
« Je n’ose pas lui demander pourquoi le Vatican ne reconnaît pas encore, diplomatiquement, l’État d’Israël... »

Puis...

« A propos d’Arafat chez le Pape... J’ai gardé la photo officielle de l’entrevue... Arafat, souriant, sans arme, tourné vers Sa Sainteté... Propagande... Et Jean-Paul II regardant l’objectif... Tout blanc... Le visage aussi... Mais ce geste, là... Oui... Personne ne le remarquera, sauf quelques-uns... La main droite sur le coeur, le pouce légèrement écarté [23]... In petto... Par-devers moi... Je n’en pense pas moins... Discours secret, lettre volée... Prisonnier !... Cerné par les puissances... Scandales financiers ? Pression russe ? Donnant-donnant ?.. Qui le saura ?.. Photo dramatique... Pour initiés... La NBC vient de révéler ce dont tous les professionnels se doutaient : que derrière l’attentat de la place Saint-Pierre, il y avait bel et bien le KGB... Le Pape aurait envoyé auparavant une lettre à Brejnev pour lui dire que si l’armée soviétique entrait en Pologne, il démissionnerait de ses fonctions pour rentrer à Varsovie... La presse américaine en parle beaucoup... Les journaux français, ou européens, à peine... »

Philippe Sollers, Femmes, 1983, folio, p. 608-609.


LIRE AUSSI :

François Dosse, Les engagements politiques de Gilles Deleuze

François Chatelet, Réflexions sur une hypothèse : « la Grande Palestine »

Ran Halévi, La nouvelle élection d’Israël

Derrida face au conflit israélo-palestinien

Eric Marty, Une querelle avec Alain Badiou, philosophe
Eric Marty, La radicalité d’Alain Badiou sur la question juive
Eric Marty, Israël et la loi d’Israël – Netanyahou et l’État juif
Eric Marty, Sur la crise démocratique israélienne

La haine d’Israël (Revue des deux mondes, octobre 2020)

Pourquoi la cause palestinienne mobilise-t-elle autant la jeunesse française (et ce depuis 50 ans) ?

Elias Sanbar, Israël, la Palestine, et « la dernière guerre ? »

Gérard Bensussan, “Comment approcher la souffrance palestinienne…”

Daniel Sibony, Gaza
Daniel Sibony, À chacun son impasse, au Proche-Orient

Hannah Arendt : sioniste oui, nationaliste non. Entretien avec Martine Leibovici


[1] Cf. france info.

[2] Lire la recension qu’Henric a faite du livre de BHL Solitude d’Israël : Un peuple, une âme.

[3] J’étais dans ce cas dans les années 1960-1970 : l’école républicaine ne nous avait rien appris. A.G.

[4] Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986, cité par Léon Poliakov, dans Histoire de l’Antisémitisme 1945-1993, p.405, Ed. du Seuil, 1994.

[7] Un premier article, rarement cité, avait été publié par Deleuze dans Le Monde du 7 avril 1978 : Les gêneurs .

[8] Étaient-ils d’extrême-gauche ceux qui, récemment, à Montpellier, ont pointé un doigt accusateur sur un commerçant juif ?

[9] Crédit : cairn.info.

[10] Septembre 2006, Éditions Denoël.
Jacques Henric a rendu compte de ce numéro dans art press. LIRE : un mémorial de l’infamie (A.G.).

[11] Texte repris dans le recueil intitulé Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995. Éditions préparée par David Lapoujade. Les Éditions de Minuit, 2003, p. 123-126. Ce volume sera désormais désigné par le sigle DRF.

[12] C’est le terme employé par Deleuze pour désigner la LICRA, Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme…

[13] DRF, p. 123.

[14] Ibid.

[15] DRF, p. 214.

[16] DRF, p. 125.

[17] Éditions de Minuit, Paris, 1981.

[18] DRF, p. 179-184.

[19] Ibid., p. 221-225.

[20] Ibid., p. 311-312.

[21] Ibid., p. 221.

[22] Mille Plateaux. Capitalisme et Schizophrénie. Éditions de Minuit, Paris, 1980.

[23] Il s’agit en fait de la main gauche. Cf. photo.

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