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L’agité d’outre-tombe

in « Je me retournerai souvent » (de J.-P. Enthoven)

D 14 mars 2025     A par Viktor Kirtov - D. Brouttelande - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


C’est grâce au signalement de Dominique Brouttelande que nous vous présentons aujoud’hui, cet extrait du dernier livre de Jean Paul Enthoven "Je me retournerai souvent" - Grasset (13 mars 2025) -, avec ce chapitre : « L’agité d’outre-tombe », dédié à Philippe Sollers.

Je me retournerai souvent


« Dans le dernier livre de Jean-Paul Enthoven
"Je me retournerai souvent",
parmi une succession de portraits,
celui bien sûr de Sollers.
Entre proximité, et distance critique,
et réelle admiration. »
Dominique Brouttelande


le livre sur amazon.fr
Grasset, 13 mars 2025

Quatrième de couverture
Cet ouvrage (qui doit son titre à un poème de Guillaume Apollinaire : « Passons, passons, puisque tout passe / Je me retournerai souvent...) emprunte à plusieurs genres littéraires : l’autofiction, l’essai critique, les mémoires, le roman... L’ensemble compose une mosaïque, une « marquèterie disjointe » - l’auteur emprunte cette expression à Montaigne, qui alterne les rythmes et les intrigues.
On y retrouve des rêves, des fantômes, des êtres aimés et disparus, des paysages, des bonheurs fragiles, des mélancolies de passage, des souvenirs, des rendez-vous réussis ou manqués...
On y retrouve surtout la collection d’affinités et de sensations qui résument une « vision du monde » à travers des écrivains que l’auteur a, pour certains, connus et fréquentés, et qui ont largement infléchi sa vie : Cioran, Barthes, Sollers, Pérec, Camus, Romain Gary, Paul Morand, Jacques Rigaut, André Gide, le Prince de Ligne et quelques autres…
On y retrouve aussi des lieux et des êtres qui ont beaucoup compté pour lui : Key West, la Toscane, une bien-aimée, un ami très cher – ainsi qu’un ensemble de méditations et de considérations intempestives sur l’époque. En chemin, Jean-Paul Enthoven se souvient et jette un œil par-dessus son épaule. Il se retournera souvent...

En guise d’avant-propos sur les relations J.-P. Enthoven- Ph. Sollers

Jean-Paul Enthoven et Philippe Sollers ont entretenu une relation intellectuelle marquée par des échanges littéraires et une estime mutuelle. Enthoven, journaliste et éditeur, a interviewé Sollers à plusieurs reprises, notamment dans le cadre de discussions approfondies sur la littérature et la philosophie. Un exemple notable est leur entretien intitulé "Aller-retour dans le système Sollers" (ICI en pdf), publié en 1984, où ils abordent divers aspects de la pensée de Sollers.
Par ailleurs, dans une interview, Enthoven raconte une anecdote où, après un déjeuner avec Sollers, ce dernier l’encourage à publier un livre en lui disant : "Tu sais, tu devrais quand même publier un livre… Parce que c’est le seul endroit où l’on a son nom tout seul, sans rien autour…" Cette remarque a profondément marqué Enthoven et l’a incité à se lancer dans l’écriture (Cf. laregledujeu.org).
Après le décès de Sollers en mai 2023, un ouvrage collectif intitulé "Hommage à Philippe Sollers" a été publié chez Gallimard, réunissant les contributions de plusieurs écrivains, dont Jean-Paul Enthoven. Dans cet ouvrage, Enthoven décrit Sollers comme un "Ulysse de Gironde", soulignant ainsi son esprit aventureux et sa contribution à la littérature française.

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Jean-Paul Enthoven


GIF L’agité d’outre-tombe

Par Jean-Paul Enthoven

Certains jours, il m’arrivait de bavarder avec Cioran le matin avant de filer dans l’après-midi à un rendez-vous avec Philippe Sollers. Télescopage. Yin et yang. Humeurs ennemies dont je me sentais étrangement équidistant. Pour passer de la dépression à l’enthousiasme, des Balkans à la Gironde, de L’Élan vers le pire à l’élan vers L’Infini, il me fallut improviser quelques chemins de traverse et m’acclimater à des chauds-froids prouvant s’il en était besoin que l’esprit peut tirer grand profit à s’aiguiser sur des silex contraires.
Philippe, en ses meilleures saisons, était un prodigieux virtuose de lui-même. Allègre par principe, perpétuellement agile et habile, ondoyant à plaisir, il bondissait en tout. Non par hommage à Kafka et à son judicieux « bond hors du rang des meurtriers », mais par goût de l’aérien, de l’ubiquité, de la mobilité romanesque, esthétique, idéologique, érotique. De tous les champions rompus aux entrechats modernes, le premier rang lui revenait de droit. Il devint rapidement mon acrobate préféré. Celui qui se propulsait grâce à de puissants ressorts intérieurs et se maintenait en l’air une ou deux secondes de plus que ses rivaux.

De ce Sollers-là, j’admirais l’aplomb, l’élégante rouerie, la façon d’imposer l’idée qu’il avait de son importance, la drôlerie follement intelligente. C’est à la faveur de cette idiosyncrasie quasi brownienne, de cet inlassable débordement psychique et autocentré, qu’il put figurer sans effort et toujours en majesté sur les meilleures photos d’époque.

Précisément : depuis le 5 mai 2023, sinistre jour de sa disparition, je ne me lasse pas d’observer de près la plupart des photos qui furent publiées par les magazines, avec commentaires obligés. Il y est à jamais le même : sourire en coin, bagues, fume-cigarette, regard térébrant et rusé, l’air de dire : je vais bien, et vous ? Ses cheveux se sont éclaircis. J’entends sa belle voix de gorge. Des volutes de Camel l’enveloppent et caressent son visage poupin. Il ne doit pas être mécontent du tombereau d’hommages que l’époque dépose à ses pieds. Une revanche.

J’ai finalement retenu une photo assez rare et non datée qui pourrait figurer sur le Mur Sacré de mon refuge : il marche au bord d’une mer grise, sans doute à l’île de Ré, pantalon retroussé sur ses chevilles. Il tient en main un livre ouvert, peut-être est-il en train de lire à voix haute. Grande allure et désinvolture. Le noir-et-blanc lui va bien. Il devait être enjoué le jour de cette balade photographiée au bord de l’eau. Un roi du monde. Magnifiquement seul – si l’on veut bien oublier le photographe ou l’équipe qui tourne la séquence. Il ne doute pas de son talent. Se projette peut-être vers un avenir où tous sauraient enfin qui il est. D’ailleurs, depuis qu’il s’est esquivé, on a le droit de pasticher François Truffaut qui trouva les mots définitifs pour dire son admiration à l’endroit d’un Sacha Guitry qui venait de mourir couvert d’honneurs alors que personne ne l’avait pris au sérieux jusque-là : aujourd’hui Sollers, comme Guitry hier, n’a plus d’ennemis, puisqu’on lui reprochait seulement d’être vivant.
Nous avions été de bons complices. Puis, vers la fin, il m’avait un peu oublié. Nous ne nous rencontrions plus par hasard. Je ne passais plus, certains après-midi, dans son bureau de la « Banque de France » de feu la rue Sébastien Bottin, il n’avait plus besoin de moi pour chroniquer son dernier livre. Finis, nos longs téléphonages. Finis, nos déjeuners bavards. Des amis communs tenaient leur rôle de messagers intermittents et discrets. Savait-il qu’il me manquait ? Que j’avais, grâce à lui, entrevu deux ou trois choses qui avaient sérieusement secoué ma vie ? Et pourquoi ce crépuscule d’amitié ? La pudeur m’interdisait de lui faire signe. Autant que l’orgueil. J’avais pourtant envie de savoir où il en était. Avec sa santé. Avec ses Guerres du goût. Avec les renversements d’alliance parisiens, les trafics de réputation, les coups de théâtre du petit milieu. S’intéressait-il encore à cette comédie ? On le disait affaibli. La lassitude peut-être. Ou le cœur. Ou le besoin de silence avant de se laisser glisser dans le grand vide.

Depuis ce 5 mai, ce défunt de fraîche date n’en finit pourtant pas de traverser mes souvenirs. Au moindre prétexte. Sans prévenir. Avec sa glossolalie des grands jours. Une fois dans mes pensées, il n’en fait qu’à son aise, reprend les pirouettes du Sollers qui divague, récite, crépite, sollersise. Le voici à nouveau, très ulysséen, tout entier art, rompu aux fulgurances et aux courts-circuits. Grand numéro du Sollers-le-drolatique, du Joyeux-Joyaux aux idées feux de Bengale, du Philippe-le-parfois-génial, du monstre nombrilique, ingrat et passionnément obscur dont les propos entortillés me faisaient souvent penser à des lierres grimpant autour de tuteurs nietzschéens, stendhaliens, joyciens, casanoviens. J’adorais toujours les vingt premières pages de chacun de ses romans. Des bijoux de narration sèche et parfaitement ajustée – même si la suite s’égarait souvent dans des bosquets pour moi trop alambiqués.

Il y avait aussi le Sollers stratège, très parisien de province, qui voulait se la jouer fine et disait soudain : « bon, passons dans la salle des cartes… » – ce qui signifiait : où en sommes-nous avec les forces en présence ? Qui s’est vendu à qui ? Tu as remarqué que le pape joue du Bach avant de s’endormir ? Que les hedge funds investissent dans la conservation des paillettes de sperme pour procréation différée ? Que les Chinois ont organisé un colloque sur Confucius et Heidegger ? Que Robbe-Grillet adore Pétain ? Que des Jésuites veulent traduire Femmes en latin ? Qu’on m’invite à lire Paradis dans la chapelle Sixtine ? D’ailleurs, mes amis de la Sûreté du territoire intriguent afin que je sois accepté en auditeur libre au prochain conclave… Et ainsi de suite. Tout, à son contact, faisait sens. Vertige de vertige. C’était drôle. Sans conséquence. Son œuvre a réussi à se faufiler, incorruptible, à travers ces petits parasitages de rien du tout. Un miracle.

Du temps de notre proximité, je m’étais habitué à ses itinéraires Bordeaux-Mao-Venise-Lacan-Vatican qu’il jetait au public comme une encre derrière laquelle il s’esquivait. Et s’il m’arrivait de me perdre dans certaines de ses conversations, surtout celles du soir où il tentait de se surprendre lui-même, j’en aimais le parfum, le rythme, les vocalises toujours feutrées. L’essentiel, c’est que j’entendais vraiment sa musique, son rire, sa façon paradoxalement généreuse de submerger et d’irriguer l’autre en ne parlant que de lui, de divaguer en cascade afin de mieux taire ses meilleurs secrets. Depuis qu’il n’est plus là, je n’arrête pas de discuter avec lui, de me fâcher, de me réconcilier, de me fâcher encore – provisoirement.

Parfois, il me paraît hâbleur, faiseur, seulement soucieux de rafler la mise qui traîne encore sur la table.
Parfois, au contraire, je le trouve raisonnable, admirable de constance, subtil, sincère, ami de la beauté et strictement maître de ses mots.
De tous mes disparus, Sollers est celui qui bouge le plus.
Qui va et vient, tournoie, se moque, ne se stabilise jamais.
Un chat de Schrödinger à lui tout seul.
Un agité d’outre-tombe.

Son ultime roman ne compte que quelques pages dictées, pas corrigées, sans doute pas relues. Il s’intitule précisément La Deuxième Vie qui, à l’en croire, n’est nullement une seconde vie, et qui peut commencer tout de suite. Ses élus doivent seulement être équipés d’un tempérament de foudre, d’une sagesse sexuelle non publicitaire, et ne rien ignorer du devenir-télé du monde actuel. À ces éminents technologues revient surtout le privilège de ne croire à rien. Avant de partir, Sollers le Grand Joueur – électrique, impassible, procédant par aphorismes et haïkus – n’avait aucune raison de se priver des obscurités les plus énigmatiques. Il en a bien profité. La dernière phrase de son dernier livre : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Une très belle phrase. Peut-être dépourvue de sens, mais très belle. Vraiment. J’ignore ce qu’est ce « néant qui voit » et, pourtant, il m’arrive de comprendre ce que ce dernier Sollers voulait exprimer.

Dans Présence des morts, Emmanuel Berl raconte qu’il éprouvait des sentiments contradictoires quand il pensait au Drieu la Rochelle de sa jeunesse. Tel jour, il l’aimait. Tel autre, il lui en voulait. Et le lendemain, lui pardonnait. Avant de lui en vouloir encore. Même impression avec Sollers. C’est un défunt en mouvement. Je ne sais jamais si l’on va se fâcher, se réconcilier ou reprendre une conversation là où nous l’avions laissée. Ne jamais oublier que ce grand vivant a choisi d’être enterré dans une île, Ré, dont le toponyme annonce, par les deux lettres qui le composent, un Retour Éternel.

Il ne lisait jamais mes livres mais en disait le plus grand bien à des amis communs, à des critiques, à des jurés et à moi-même. J’ai commencé par en être blessé. Puis j’ai cessé de lui en vouloir. J’aurais pourtant bien aimé qu’il en soit autrement, c’était impossible, ce que j’écrivais ne l’intéressait pas. Dans une deuxième vie peut-être. Sur le fond, il m’a tout de même rendu à son insu d’inestimables services en me révélant qu’on doit écrire en inspirant par la peau, en expirant par les yeux ou les doigts, jusqu’à ce que les phrases sortent de tout le corps, jusqu’au jaillissement du son juste – qui, respectant l’oreille, n’atteint son timbre idéal que si l’esprit l’a longuement infusé.

Il y avait aussi eu, trente ans plus tôt, cette péripétie pour moi décisive, sur le boulevard du Montparnasse, alors que nous venions de déjeuner.

Je n’avais encore rien publié, il avait eu l’air de s’en désoler
— Tu devrais boucler quelque chose, n’importe quoi, c’est important… Avec les livres, il ne faut pas trop tarder, crois-moi…

Puis, d’un air plus grave :

— Un livre, vois-tu, c’est le seul endroit où l’on peut avoir son nom tout seul, sans rien autour… Il se reprit aussitôt :

— Non, je me trompe, on a également son nom tout seul sur… une tombe ! D’ailleurs, une tombe, un livre, c’est à peu près la même forme, non ? Un parallélépipède…

Philippe, bien qu’éminent freudien, ne pouvait savoir que j’avais eu un frère, né et mort avant moi, qui portait mon prénom, et devant la tombe duquel, dans mon enfance, je devais me recueillir souvent.

Ce nom, le mien, sur une tombe, me dispensait-il de désirer le voir figurer sur un livre ? Mon inconscient avait-il associé l’écriture à la mort ? Avais-je peur de mourir à mon tour si je publiais quelque chose ? Ces chemins sont obscurs et chacun peut y trouver ce qu’il cherche sans le savoir. Toujours est-il qu’après ces quelques mots, j’avais promptement achevé mon premier livre. Je me suis toujours plu à imaginer que, sans Sollers, mes Enfants de Saturne n’auraient jamais existé.

Je l’ai croisé pour la dernière fois au bar de l’hôtel Montalembert où, devant un auditoire dévoué, il s’était cru obligé de reprendre quelques-uns de ses standards, à commencer par celui qui vaticine sur la vraie guerre de religions qui divise la littérature française.
D’un côté, disait-il en substance, les ennemis du bonheur – Port-Royal, les Jansénistes, les wagnériens, le dix-neuvième siècle, la première NRF, Le Monde des Livres, le puritanisme, les orthodoxies grises, etc.
De l’autre, les libertins, les Lumières, l’escarpolette, Voltaire, la Contre-Réforme, Picasso, « Casa », Vivant Denon, lui-même…
Ce parti d’excellence, selon lui, méritait un monarque, et il proposait ses services. Tout en acceptant de s’effacer devant le seul prince de Ligne, qu’il fréquentait beaucoup en ce temps-là et qui, ayant l’habitude des affaires royales, s’acquitterait dignement du rôle.
Le hasard voulut qu’une amie me rejoigne à cet instant. Une ravissante à laquelle il se présenta avec sa promptitude habituelle et presque militaire (« Sollers ! ») avant d’entamer, l’œil en coin, plusieurs de ses meilleures cabrioles en surveillant l’effet ainsi produit sur la nouvelle venue. Après quoi, et afin d’inclure celle-ci dans la conversation qu’elle avait interrompue, il lui demanda : « Avez-vous lu les Écarts du prince de Ligne ? » Non, elle n’avait pas lu. Sollers lâcha alors quelques aphorismes bien
choisis, puis il nous tourna le dos, théâtral et déçu. Il eut à peine le temps de jeter en l’air ces quelques mots : « Eh bien, ne perdez plus votre temps, et lisez ! Je suis certain que Ligne est fait pour vous… »
Je ne l’ai plus jamais revu. Ni entendu.
En y pensant, je ne suis pas mécontent que le prince de Ligne, « L’homme le plus heureux de son temps » selon Madame de Staël, ait pu – fût-ce par la grâce de son seul patronyme renvoyant lui-même à des lignes écrites – participer à cette ultime, énigmatique et brève prestation sollersienne.
La ravissante avait été très impressionnée.
Elle m’en parle souvent

oOo

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