


Le 16 août 1971, sur la couverture d’un volumineux carnet, Jacques Henric inscrit pour la première fois le mot « Journal ». Il le tiendra à jour quotidiennement pendant plus de quarante ans. Ce document exceptionnel et inédit, conservé à l’IMEC, raconte, année après année, l’aventure de jeunes écrivains regroupés au sein de la revue Tel Quel, mais aussi celle de leurs célèbres aînés – romanciers, poètes, philosophes – comme Barthes, Bataille, Genet, Kundera, Ponge ou Lacan...
Philippe Sollers, Régis Debray, Pierre Guyotat, Alain Robbe-Grillet, Marc-Édouard Nabe, Christine Angot, Philippe Murray, Jean-Edern Hallier, Michel Houellebecq, Jean Baudrillard, Gabriel Matzneff, Bernard Pivot : ces notes journalières donnent un éclairage inédit sur la vie quotidienne de ces personnalités du monde des lettres, entrées au Panthéon de la littérature. Elles mettent également en scène les querelles intimes, réconciliations, controverses, débats théoriques et polémiques idéologiques qui ont enfiévré le milieu intellectuel des années 1970 à nos jours.
Enfin, ce livre raconte en filigrane la vie de son auteur auprès de Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M., 800 000 ex. vendus en France, traduit dans plus de 40 pays), leur défense commune de l’art contemporain et la naissance de l’incontournable mensuel Art Press.
« La grande difficulté qu’il y a à tenir un journal ; c’est qu’à chaque instant on se laisse aller à la littérature. Il faudrait ne même pas se soucier de construire une phrase. Ne pas faire comme quand on se regarde dans la glace. »
Michel Leiris
« Cher ami, une bonne nouvelle, ce matin, je viens à nouveau de ressusciter. »
Jean-Pierre Léaud
« Maintenant, il me reste à vivre mes livres. »
Pierre Guyotat


Le 16 au soir du mois d’août 1971, sur la couverture molle et jaunasse d’un volumineux carnet de 210 pages au format étrange (12 × 27 cm), je note : « Journal de Jacques Henric ». Ce carnet rempli, j’ajouterai les dates : « 16-8-71/16-7-90 ». Il sera suivi d’une dizaine d’autres carnets, de divers formats, et ce journal sera tenu de façon irrégulière jusqu’au 6 décembre 2015. Mis en route depuis plus d’un demi-siècle, il n’est pas loin de correspondre à la définition que Michel Leiris donne de ce que doit être un journal, un vrai journal : pas de littérature, ne pas se regarder dans la glace, ne pas même se soucier de construire une phrase grammaticalement irréprochable… Je signale tout de même une légère divergence avec ce qu’avance Michel Leiris : je n’ai eu aucune difficulté à tenir ce journal tant le projet et sa réalisation imposaient son mode d’écriture : des notes prises à la va-vite, jetées à l’état brut sur le papier, dans la précipitation de scènes vécues, de propos entendus à restituer au plus vite avant oubli. Une sorte d’équivalent à ce qu’est l’instantané en photographie. Vu, entendu. Clic ! Clac ! C’est noté.
Mais d’abord, pourquoi le titre de ce journal, dont la charge polémique, voire provocatrice peut paraître intempestive ? Les Profanateurs. Quel sens a-t-il ? Le contenu de trois ouvrages peut l’éclairer, trois livres qui sont des « éloges ». Le premier est un essai que j’ai publié en 1990 chez Grasset, Le Roman et le Sacré, qui se voulait un éloge du roman comme force opposée à toute forme de sacré. Le deuxième, de Giorgio Agamben, qui a pour titre Éloge de la profanation, le mot « éloge » étant à entendre – loin de toute idée de blasphèmes, de propos violents à l’encontre des religions – dans son acception originelle que dicte l’étymologie : le passage d’un espace à un autre, celui du sacré à celui du profane, l’abandon de la sphère des dieux pour celle des hommes. Le troisième, en appui, non concerté, aux précédents, de Catherine Millot, psychanalyste lacanienne, consacré à Gide, Genet et Mishima, et sous-titré, non « éloge », mais « intelligence de la perversité ». À la lumière de ces trois essais, il m’est alors apparu qu’un grand nombre des acteurs qui occupent la scène de mon journal pouvaient appartenir à cette communauté d’écrivains et d’artistes qu’Agamben nommait les « profanateurs », et plus particulièrement ceux qui faisaient partie de groupes s’étant illustrés par des ruptures avec la production littéraire, artistique, philosophique de leur temps, en l’occurrence les surréalistes (Aragon), les auteurs du nouveau roman (Robbe-Grillet), ceux de Tel Quel pour la génération qui suit, les cinéastes de la nouvelle vague (Godard), et les penseurs de la mal-nommée « déconstruction » (Derrida, Foucault, Deleuze…), ou, hors groupes, de grands indépendants comme Genet, Klossowski, Kundera, René Girard…
Le journal que tient un écrivain, Elias Canetti le définit ainsi dans son livre La Conscience des mots : « le partenaire cruel ». Avec lui, il doit dialoguer. Sans lui, il ne pourrait avancer dans son travail. Canetti en distingue différents types : les carnets, les agendas, les journaux proprement dits. Plutôt agenda, mon journal ? D’une certaine manière, oui, si je considère qu’il obéit, comme un calendrier, à un souci de chronologie : mois, jours, événements importants, parfois un certain laconisme. Simple carnet ? Oui, si l’on s’en tient à la définition de Canetti : « spontanés et contradictoires », « sans dessein », « consignés sans discrimination ». Je le situerais de préférence au plus près de ce qu’on appelle un journal, toujours selon Canetti, à savoir : « On s’y parle à soi-même, pas d’auditoire », on ne l’envisage pas « posthume, sinon on le falsifierait et s’y autocensurerait » et on ne craint pas qu’il se présente souvent comme « pas poli et violent ».
À quel objectif, à quel désir répondaient les quelques premières lignes écrites de ce qui deviendrait ce journal, lignes où il était question d’une lettre de Paule Thévenin dans laquelle elle faisait allusion à un voyage que je devais faire avec Jean Genet en vue d’un livre-témoignage sur les camps palestiniens de Jordanie à paraître chez Gallimard ? (Genet avait missionné dans tout le Moyen-Orient, pour la même tâche, Roland Barthes, Philippe Sollers, Jacques Derrida, Pierre Guyotat et Juan Goytisolo). Pourquoi cette soudaine décision qui me mènera à raconter, au jour le jour, l’aventure vécue par ces jeunes écrivains groupés autour de la revue Tel Quel, lesquels appartenaient à la génération d’après-guerre, celle qui se manifesta dès le début des années 1960, et qui a été très tôt en lien avec plusieurs de leurs grands aînés – romanciers, poètes, philosophes – dont ils ont rappelé, et pour certains d’entre eux, mis en lumière, l’importance des écrits (Barthes, Bataille, Genet, Kundera, Ponge, Claude Simon, René Girard, Lacan, etc.) ? Était-ce pour laisser une trace en vue d’une hypothétique postérité ? Dans ce cas, j’aurais pris soin de choisir un tout autre support que ce carnet fait d’un papier de très mauvaise qualité, j’aurais choisi une encre à stylo autre que ce liquide pâlot sous lequel de nombreux mots ont disparu, et j’aurais vite abandonné cette écriture en pattes de mouche qui m’a imposé la tâche harassante de lire mon grimoire pour le transcrire en ayant maintes fois recours à une loupe.
J’avais, déjà, dans Politique – récit autobiographique publié en 2007 au Seuil dans la collection « Fiction & Cie » dirigée par Bernard Comment – évoqué les souvenirs de mon compagnonnage avec ce qui fut, après le surréalisme, la dernière avant-garde littéraire en France, mais je faisais alors appel à ma seule mémoire. Ce journal en est à la fois, sans calcul de ma part, une suite, un complément, une amplification, une rectification, appelant ajouts de non-dits, corrections de faits controuvés ou autocensurés par moi dans Politique. L’histoire de Tel Quel a été faite, et remarquablement, par Philippe Forest (et pour une part, par Catherine Brun dans sa biographie de Pierre Guyotat) ; elle continue cependant à être l’objet de commentaires, de jugements sous la plume de critiques littéraires, d’essayistes, d’écrivains de la jeune génération se prévalant de l’héritage telquélien, mais aucun d’entre eux n’a vécu cette histoire. Pas question, bien sûr, de le leur reprocher. L’ennui, c’est qu’ils s’appuient sur les récits de certains de ces acteurs, qui trop souvent sont des reconstructions complaisantes de la réalité, quand elles ne sont pas mensongères. Ils s’en font alors une image déformée, mythifiée, sinon mystifiée. Est-ce à dire que les centaines de pages qui suivent dévoileraient la vérité vraie de ce que fut l’insurrection telquélienne ? Évidemment non. À quel titre pourrais-je le soutenir, moi qui fus enrôlé dans ses rangs dès le milieu de l’année 1960, pas seulement comme témoin mais comme un des protagonistes ? J’apportais inévitablement dans mes bagages ma propre histoire, mes propres engagements politiques, mon tempérament, ma subjectivité. Par ailleurs, pour faire bon poids dans la quête d’une « vérité vraie », il me faudrait préciser que le récit de nos différends donnerait une image trompeuse de notre mini-odyssée si l’on oubliait l’essentiel, et l’essentiel, ce fut la fidèle complicité qui nous liait lorsqu’il y avait urgence à défendre nos livres dans la grande presse lors de leurs parutions. S’il est arrivé parfois que les raisons de nos chicanes fussent troubles, cela tenait sans doute au fait que quelques écrivains du groupe étaient aussi éditeurs, membres de comités de lecture, directeurs de revues et de collections, et qu’entre eux d’inévitables luttes de pouvoir brouillaient les enjeux purement littéraires. Cette situation pouvait être préjudiciable pour les auteurs privés de tels pouvoirs, ainsi Pierre Guyotat, cas limite tant nombre de ses livres ont été objets de censure, de refus de ses éditeurs, pour exemple ses déboires avec Le Seuil et Gallimard. Cela étant, si cette confusion des genres, entre écrivains et éditeurs pouvait avoir quelques inconvénients, elle avait l’immense l’avantage que l’éditeur à qui vous proposiez un manuscrit fut aussi auteur de romans et d’essais. Pour dire vite les choses, je ne suis pas sûr que sans Sollers, dans les années 1960, plus tard sans Denis Roche, sans Jean-Marc Roberts, sans Bernard-Henri Lévy, plus tard encore sans Bernard Comment, mes livres eussent tous vu le jour, et quels que furent, entre nous, les bouderies, les malentendus, les frictions, les désaccords ou les fâcheries, je n’oublie pas ce que je dois à mes éditeurs successifs. Dois-je ajouter, concernant les différends entre nous dont fait état ce journal, que les groupes littéraires – les surréalistes en ont fait, plus que tous les autres, la rude expérience – sont menacés par un mal intrinsèque : la relation œdipinenne au père. Drieu la Rochelle, alors surréaliste, écrivait à ses amis Aragon, Breton et Soupault : « J’ai souvent songé à la palpitation mystérieuse de l’amitié qui groupe plusieurs hommes et leur fait aimer ensemble une idée. » Il les appelait « les Argonautes », ceux qui se réunissent pour « découvrir une foi commune ». C’était une mise en garde dont, plus tard, hélas, il n’a su lui-même tirer profit. Et nous, de cette faiblesse, avons-nous toujours su nous protéger ?
Artaud a eu cette formule lors de sa conférence du Vieux-Colombier : « L’irruption du réel fait du bien là où ça fait mal. » Lacan l’a confirmé, définissant le réel comme un mur contre lequel on se cogne, et qui fait mal. Nous étions jeunes et pas toujours raisonnables. « Les raisonnables ont duré. Les passionnés ont vécu », écrit Chamfort. Allons-y pour passionnés ! Cette passion, parfois dévoyée, nous a fait rencontrer quelques murs et, pour parler crûment, nous avons connu dans nos précoces engagements politiques, à l’instar de bien des avant-gardes littéraires et artistiques, de brutales sorties de route, nous avons, disons le mot, sévèrement déconné. D’où, notamment, mis en scène dans ce journal, l’affolant tourniquet entre amis et ennemis, les rôles s’échangeant au gré de nos querelles, de nos alliances, de nos réconciliations. Sauf que, contredisant Chamfort, aussi passionnés que nous ayons été, nous avons duré. Duré jusqu’à ce que la mort ait signé pour beaucoup, en cette dernière décennie, la fin de partie. Ils sont présents, voire omniprésents pour certains, dans ce journal : Louis Aragon, Philippe Sollers, Denis Roche, Pierre Guyotat, Maurice Roche, Nicolas Genka, Philippe Muray, Jean-Edern Hallier, Jean Genet, Pierre Klossowski, Gilbert Lely, Alain Cuny, Bernard Dufour, Jean Baudrillard, René Girard, Claude Lanzmann, Milan Kundera, André S. Labarthe, Alain Robbe-Grillet, César, Jean-Luc Godard, Éric Rondepierre… Je n’oublie pas les vivants : Jean-Pierre Faye, Jean Clair, Alain Badiou, Marcelin Pleynet, Michel Onfray, Gabriel Matzneff, Bernard-Henri Lévy, Philippe Forest, Jacques Toubon, Michel Houellebecq, Albert Serra, Jean-Pierre Léaud…
À relire mes notes, elles me semblent donner un éclairage sur ce que fut au quotidien l’existence de ces hommes, de ces femmes (elles furent présentes à Tel Quel, à L’Infini, à Artpress : Julia Kristeva, Jacqueline Risset, Jeannine Aeply, Colette Fellous, Chantal Thomas, Judith Brouste, Annie Lebrun, Cécile Guilbert, Catherine Francblin, Catherine Millet, Gaëlle Obiégly, Christine Angot…), dont les œuvres, pour quelques-unes d’entre elles, appartiennent déjà à l’histoire de la littérature. On y découvre, au fil des jours, les péripéties tantôt cocasses, tantôt poignantes, vécues par des corps singuliers, des âmes très incarnées. On y apprend quels furent leurs joies, leurs colères, leurs misères, leurs passions, leur courage, leur générosité, leurs faiblesses et leurs petitesses parfois. Probablement est-ce à cause du climat de tensions dans lequel nous avons vécu, de nos affrontements parfois sévères, nos conflits d’ego, de pouvoir, que m’est apparue une des raisons de tenir un tel journal, celle même avancée par Elias Canetti concernant le sien : « l’apaisement ».
Feuilletant Le Monde en date du 11 février 1994, je découvre un texte de Sollers (présenté par Josyane Savigneau sous le titre « Le “privé” d’une vie »), dans lequel, à sa façon, il proposait par avance une justification de la tenue et la publication de ce journal. Je le cite : « Seule l’œuvre a de l’importance ? Mais non. Seule la vie ? Mais non. Les deux sont inextricablement liées. L’amour, le sexe, l’alcool, les drogues, l’engagement politique, les amitiés, les brouilles (très importantes, les brouilles). L’écrivain a raison, il a tort, il met dans le mille, il se trompe, il sombre ou il se reprend. On l’ignore, on le célèbre, on le juge et on le condamne, on le réhabilite après sa mort… »
Lecteur de Tel Quel, dès le premier numéro de la revue en 1960, j’ai rencontré Sollers en 1965, à l’occasion d’un article que j’avais publié dans la presse communiste sur son roman Drame. En 1971, je fais la connaissance de Catherine Millet, qui a déjà en tête la création d’Artpress. On sait les liens étroits qui ont perduré entre les revues Tel Quel et Artpress. Pas surprenant que ce journal relate les aventures, quelquefois rocambolesques, que connut le magazine dirigé par Catherine.
Une question s’impose : ce journal est-il la transcription exacte, rigoureusement fidèle de mes carnets déposés à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ? Non. J’ai éliminé tout ce qui m’exaspère dans certains journaux d’écrivains, le train-train de la vie quotidienne, les menus du petit déjeuner, les récits de vacances, les rêves de la nuit, les petits bobos, les fêtes familiales, les états d’âme, les envolées métaphysiques. N’a été retenu, pour l’essentiel, que ce qui avait trait à la littérature, à la politique, aux débats théoriques, idéologiques qui ont enfiévré le milieu intellectuel de l’époque. Une exception, néanmoins : le sexe. Inéluctable, à cause de l’importance qu’il a eue dans la vie, et par suite dans l’œuvre des écrivains amis. Pour ma part, comment aurais-je pu le passer sous silence, moi qui ai vécu (et continue de vivre), avec l’auteur de La Vie sexuelle de Catherine M. ? Autre exception : nos chats, à Catherine Millet et à moi, pour leur présence aidant à ce précieux « apaisement », et pour un salut au Titigre pisseur de Maurice Roche, aux chats de Malraux, de Balthus, de Quignard, de Jack Kerouac, de William S. Burroughs…
Ai-je besoin, au terme de ce préambule, de rappeler l’évidence : ne comptent et ne compteront pour l’avenir que les œuvres des écrivains occupant les pages qui suivent. Elles seules, ces œuvres, vivront. Concluant son livre sur Rembrandt, Jean Genet a eu ces mots : « Un homme vient de passer tout entier dans son œuvre. Ce qui reste de lui est bon pour la voirie. »
J’ai la faiblesse de croire que la connaissance de ce journal pourrait pour le moins être profitable aux éventuels biographes des écrivains que j’ai longuement côtoyés. D’autant que pour les plus présents d’entre eux (Guyotat, Sollers, Denis Roche, Maurice Roche, Genet, Kundera, Klossowski, Muray, Houellebecq, Forest, Millet, Angot…), l’espace dans leurs œuvres est étroit, voire inexistant, entre le réel, l’imaginaire et la fiction, leurs livres étant en grande majorité des autobiographies déguisées ou pleinement assumées, les miens compris. « Ma vie est ma matière. Ma matière est ma vie », écrivait Casanova.



LE DÉBUT : DU 6 AOÛT AU 25 DÉCEMBRE 1971
(ou l’embarras du choix au moment de la rupture de Tel Quel avec le PCF. — A.G.)
DU 6 JANVIER AU 8 SEPTEMBRE 1972



Critique d’art et chroniqueur littéraire, Jacques Henric fonda en 1960 la revue Brèches, arts et lettres, tout en collaborant à divers journaux du Parti communiste dont L’Humanité, Les Lettres françaises et France-Nouvelle. En 1965, à la suite de sa rencontre avec Philippe Sollers, dont il défendait les livres dans ses chroniques, il publia ses premiers textes de fiction dans Tel Quel. Son œuvre comporte des romans Archées (Le Seuil, 1969), Carrousels (Le Seuil, 1980), L’Habitation des femmes (Le Seuil, 1998), une pièce, Méduses, scènes de naufrage (Dumerchez, 1993), mais aussi des essais parmi lesquels La Peinture et le mal (Grasset, 1983), Louis-Ferdinand Céline (Marval, 1991), Le Roman et le sacré (Grasset, 1991), Édouard Manet (Flohic, 1995). Responsable des pages littéraires d’Art press depuis 1972, Jacques Henric en est toujours l’un des principaux animateurs. Compagnon de Catherine Millet, il a publié en 2001 La Légende de Catherine M. (Denoël) et en 2004 Comme si notre amour était une ordure ! (Stock).
Présentation du contenu :
Ce fonds comprend les manuscrits de l’œuvre de Jacques Henric, de la correspondance, des dossiers de presse et des archives iconographiques.
Retrouvez la fiche et le plan de classement sur le portail des collections :
’Henric, Jacques (né en 1938)’
Images d’images
Réalisation : Ludwig Trovato
Texte écrit et lu par Jacques Henric
Un film vidéo tourné à Florence entre le 28 mars et le 5 avril 1985. Coproduction de la maison de la culture de Reims et de la « Ludwig Film unlimited Corporation ».
Autour de la peinture du Quattrocento, à Florence et en Toscane en compagnie de l’écrivain Jacques Henric. Rencontre entre deux écritures, celle de l’écrivain qui tient un journal de tournage et celle de la caméra qui déambule dans les fresques prestigieuses de Piero della Francesca, Giotto, Masaccio...

Le "commentaire" de J. Henric a été publié dans la revue L’Infini n°11 (été 1985).
Les plus malheureux des hommes
Notes prises au magnétophone et qui serviront de commentaire à un film vidéo tourné à Florence entre le 28 mars et le 5 avril derniers. Le réalisateur de ce film est Ludwig Trovato. Il s ’agit d’une coproduction de la maison de la culture de Reims et de la « Ludwig Film unlimited Corporation ».
28 mars. 7 heures du matin. On approche de Florence. Il pleut. Conduit la dernière moitié de la nuit dans un brouillard bleu éblouissant. Puis, le soleil se levant, dans une zone de clarté d’un jaune terreux. Maintenant ce sont d’énormes nuées mauve noir qui crèvent.
Je pense à cette phrase de Nicholas Ray lue la veille de mon départ : J’ai une action à accomplir qui est de regagner ma propre image. Nicholas Ray s’adresse à Wim Wenders, lequel s’apprête à filmer son agonie. Étrange idée : si près de la mort, alors que la quinteuse carcasse de son corps le lâche, Nicholas Ray décide de rejoindre le seul lieu possible, le seul lieu réel de sa présence au monde : une image. Son image.
Est-ce que c’est ça que les hommes de lettres français, pendant des générations, allaient chercher en Italie : une image enfin proposable d’eux-mêmes. Ce que j’aimerais, gonflés à bloc comme eux, pouvoir m’écrier en franchissant les faubourgs de Florence : Ave Fiorenza, ave. Tout est amour, tout est lumière, tout est jeunesse ! Je me vois mal, même, écrire comme Stendhal le fait dans son journal le 22 janvier 1817, alors qu’il entre dans Florence : Je me sentais hors d’état de raisonner et me livrais à ma folie comme auprès d’une femme qu’on aime. Mon émotion est si profonde qu’elle va jusqu’à la pitié. Sade, lui, ce qui motivait sa curiosité et son enthousiasme, c’était la dépravation à laquelle les femmes de Florence étaient censées se livrer.
Moi, je me contente d’aller voir des images ; ou plutôt, voir quelles images on va pouvoir faire à partir d’autres images. Et de parler sur ces images d’images.La pluie ne dégringole pas du haut ; elle arrive de face avec une violence inouïe.
Voilà quatre ans que je n’avais pas remis les pieds à Florence. C’est vrai qu’aujourd’hui le côté écrivain français cultureux faisant l’inévitable voyage initiatique en Italie m’emmerde un peu. Combien de bouquins parus ces derniers mois qui se passent à Venise, à Rome, à Florence... Moi-même avec Carrousels... A croire que pour nous, les romanciers français, il ne se passe jamais rien à Reims [à Lille] ou à Limoges. Pourtant, à nouveau je suis là, le nez sur le pare-brise, à essayer de distinguer derrière le rideau de flotte et entre deux gros culs se doublant, la ville, au loin, qui ressemblerait à Florence.Quelque chose s’est cassé. Est-ce en moi seulement ? Fini d’arriver en conquérant, col dressé, menton volontaire en avant, expulsé du passé et lancé toutes images con fondues vers le futur. Suarès, lui, se prenait carrément pour un condottière déboulant casqué sur la place du Dôme. Ce matin-là, moi, j’ai plutôt le sentiment d’arriver dans la ville à reculons, chassé du présent, dans un lent mouvement de zoom arrière. Florence est une boursouflure du temps. Ce ne sont pas des images qu’une fois de plus je vais contempler, c’est le lieu de leur effacement. Il y a quelque temps déjà que j’en suis sûr : le monde est en train de foutre le camp avec son image. Je me console avec cet Ecclésiaste qu’a peint Piero della Francesca dans l’église d’Arezzo : Mieux vaut la fin d’une chose que son commencement.
16 heures. La pluie a cessé. L’air est net, mais la lumière encore sans chaleur. Avec le matériel vidéo on met un beau foutoir dans le hall de l’hôtel.
Tournage dans le Cloître vert. Le Déluge d’Uccello. Heureusement ce n’est pas à moi de commenter. J’ai de plus en plus de mal à tenir un discours critique, extérieur, sur les œuvres. Je n ’ai rien de plus précis à dire que ceci : il est 4 heures, nous sommes le 28 mars 85 ; l’urgence est là, dans ce temps que je nomme, heure et date, et qui est à lui seul la preuve de quelque chose d ’indéniable, d ’irréfutable.Ce n’est pas vraiment la fresque que je regarde mais la caméra et ceux qui filment. Puis, sur le mini-écran du viseur, les images en direct de la fresque. Puis, quelques minutes après, les mêmes images en différé. Étrange ce dédoublement puis ce décalage de l’espace et du temps. Une stéréoscopie déglinguée. L’expérience est immédiatement intérieure. La preuve est là que voir est le résultat d ’une chaîne d’infirmités insurmontées, insurmontables. Il y a une douleur de voir ; un impossible de la vision. Je veux dire : voir dans un pur face à face.J’en avais déjà fait l ’expérience avec la peinture, à Florence justement. Saint Jean nous avais avertis : On voit dans un miroir et en énigme. Le face à face ce sera pour plus tard, à la fin du temps. En somme, on ne fait rien d’autre en ce moment, avec notre quincaillerie supersophistiquée, que de vérifier cela. Uccello, d’ailleurs, a peint sa fresque pour nous permettre cette démonstration-là. Pas surprenant qu’il s’agisse d’une histoire de Genèse ; que le Déluge soit ce fabuleux télescopage à l’intérieur du temps et de l’espace.
La Genèse en est encore à ses débuts, et pourtant tout est déjà joué, fini. La tragique et ironique grandeur d’Uccello, c’est d’être venu nous faire entendre que l’image, comme le réel, est inhabitable. Ici, comme partout, nous sommes des intrus. Les projecteurs sont allumés pleine gomme. Il y a des coups de clarté entre deux nuages : le soleil, alors, n’éteint pas les lumières, il les annule, les relève de leur fonction, et, à coup sûr, nous avec.
Le vent s’est levé. On est dans un lieu clos et cependant illimité. Le cloître vert de Santa Maria Novella. Les cyprès, agités, font un bruit d’eau. Quelle différence, se demandait Diderot, y a-t-il pour un aveugle (c’est-à-dire quelqu’un privé d’images) entre un homme qui urine et un homme qui, sans se plaindre, verse son sang ?
Ludwig, la caméra sur l’épaule, la taille cambrée, les fesses tendues, filme tout ça avec une extrême lenteur. C’est très beau.Le 29. Mal dormi. Feuilleté les magazines achetés sur l’autoroute. Reportage sur Valérie Kaprisky photographiée nue sur toutes les coutures. Lu la correspondance de Fitzgerald.
8 heures. « Les Offices », avant l’ouverture. Toujours Uccello. La Bataille de San Romano, ou comment ouvrir le vide au fur et à mesure qu’on le comble. Le silence de la caméra en train de tourner m’impressionne. Elle balaie lentement l’espace, dessine une sorte d’extase muette au sein de laquelle, bien entendu, nous ne sommes pas. Pendant ce temps-là, très loin de nous, sur un autre plan que le nôtre, défilent les phrases figées de notre commune catastrophe. Ça donne, il faut dire, une assez joyeuse et plutôt propre scène de boucherie.10 h 30. On file vers Arezzo. Il fait beau. Déconnages habituels dans la voiture : on imite Bourvil, Gabin, Moravia... commentant de la peinture.
Depuis le début de ce voyage, je me sens embarqué dans une bizarre zone de dérivation à l’intérieur de moi-même. Le monde dit réel s’y engouffre, via cette petite lucarne du viseur où depuis plus de 48 heures on essaie de donner un semblant d’actualité à l’inactuel même.
Le démon, explique Tertullien, est à la fois dans la chose qu’il donne à voir, et dans celui à qui il la donne à voir. Nul doute qu’on est pris dans un stratagème diabolique. D’autant qu’avec la vidéo nous entrons dans un monde sans négatif. Exit la dialectique. Hegel est à déposer définitivement dans les poubelles de l’histoire. On est là, agrippés à ce périscope ; l’image du monde et de nous-mêmes a perdu de sa grâce. Il lui reste l’inertie, la pesanteur, lesquelles ne sont pas sans drôlerie et quelquefois sans beauté. Tout est plat, sans support, pris dans une transparence vibrante et accélérée. A l’intérieur des images peintes, d’autres images se succèdent comme une série d’accidents. Après Giotto, Uccello, Piero, Masaccio, l’image vidéo clôt la démonstration : le réel n ’a pas d’envers, d’en dessous, d’au-delà ; le visible est sans profondeur. C’est peut-être pour ça que je me sens à tout moment euphoriquement vidé. Comme après avoir pris au flash une femme se déshabillant dans l’obscurité. Le plaisir épuisant de faire sortir de la nuit, à coups de lumière crue, la plus exorbitante des figures. Luc raconte qu’à chaque éclair il voyait Lucifer (le porteur de sa propre lumière) tomber du ciel. Probable que mes quatre peintres, après avoir travaillé à toute vitesse sur leurs fresques, devaient connaître des états voisins. Pas facile d’avoir à maintenir sur un mur pour quelques instants encore, avant qu’elle ne s’effondre, la seule fragile assise du monde : son image.Borgo San Sepolcro. La Vierge aux ailes éployées protégeant sa volaille. Elle tient tout ça à température modérée et constante. La Résurrection. Il revient, athlétique. « Il a goûté de la mort », comme disent les Écritures. Mystère de ce regard — le plus intense de l’histoire de la peinture — qui nous envisage à partir d’une lumière qui est la sienne mais aussi d’une obscurité qui est la nôtre. Cette peinture serait-elle un avant-goût de ce monde dont saint Paul dit qu’il sera celui de la plénitude de l’image ?
2 h 30 de l’après-midi. Retour à Arezzo. Église San Francesco. Le curé confesse à tour de bras. On tourne, tranquilles, sans autorisation. L’Histoire de la Croix. De la Genèse à la Révélation et à la Rédemption. Le bloc judéo-chrétien en entier, selon Piero della Francesca. Humour et beauté des détails. Le visage écœuré et douloureux de l’idiot : le seul qui nous regarde, la vulve d’une jument, le type en slibard et en chaussettes qui semble sortir de son lit ; apparaissant entre les pans de la chemise, la ronde, imberbe, merveilleuse, taquine petite couille du porteur de bois... et surtout, surtout les lourdes attaches des chevilles qui font de ces jambes d’hommes et de femmes, les plus belles jamais peintes. Le soir, dans la chambre de l’hôtel, on visionne ce qui a été tourné dans la journée. J’éprouve une espèce de jouissance clandestine à regarder ces images que j’ai l’impression de voir pour la première fois.
Le 31. Les Giotto à Santa Croce. La chapelle des Pazzi. Le cloître de Brunelleschi, presque désert. Je prends quelques photos au Minox. On pourrait transformer ce film « culturel » en flashes publicitaires pour la télé : montre Seiko, bottes en peau d’iguane, chemise Lacoste, jeans Levi-strauss, lunettes Ray-ban... Petit bronzing sur la pelouse du cloître puis sur un banc, place Santa Croce, au pied de la statue de Dante que les pigeons arrosent copieusement de leurs merdes .
3 avril. Hier soir, à l’hôtel ce vieux cabotin de barman nous prenant pour une équipe de la télévision française, insiste pour qu’on le filme. Maquillage, projecteurs, claps, on mime la super-production. Difficile de garder son sérieux. La fille, au bar, devinant l’objectif braqué sur elle, a le geste rituel, immémorial : elle relève sa jupe, découvre un bas noir, une cuisse, blanche...
Me voilà Actéon épiant Diane dans le viseur. Personne pour crier : « Chienne effrontée. » Le scénario tourne court. Tout le monde va vite se coucher.
Ce matin, 8 h 30. Le Carmine, chapelle Brancacci. C’est là dans ce réduit sombre et humide que Masaccio invente le nu en peinture, c’est-à-dire invente la peinture elle-même. C’est la naissance de l’art n° 2 ; Lascaux bis. Après, Michel-Ange, Vinci, Titien, Raphaël, Tintoret, Goya, Vélasquez, Manet, Toulouse-Lautrec... ne feront que fignoler.
1401-1428. Masaccio meurt à vingt-sept ans. Il n’a disposé que de cinq ans pour mener à bien son invention : l’image lançant au réel une question bien plus grande que lui. Puis tout est rentré dans l’ordre. La peinture a commencé avec Masaccio et, déjà, finit avec lui. C’est ça qu’on est venu filmer : naissance et mort confondues .Les fresques sont en restauration pour deux ans. On nous autorise à tourner. On est à quelques centimètres de cette surface pâle, abîmée, rongée, boursouflée par endroits, bouffée par le salpêtre. Jean-Bernard et Ludwig se repassent la caméra. Ils retiennent leur respiration pour filmer et terminent leur panoramique à bout de souffle et cramoisis. Même les battements du cœur sont de trop, me disent-ils. Chaque poussée du sang vient cogner jusque dans l’objectif et fait battre l’image. Voilà une confirmation de ce que, depuis quelque temps, je pressentais : que l’image idéale, parfaite, je veux dire celle qui aurait le moins de consistance et le plus de stabilité, ce serait celle qui serait enregistrée par un mort. La mort rapatriant le visible, lui communiquant l’inertie d’un instant qui n’en finit pas. Sans doute, est-ce l’impossible même. N’oublions pas que dans les visions d’Ezéchiel, l’Ange de la mort est entièrement habillé d’yeux. Il voit que les choses apparaissent en s’effaçant et s’effacent en apparaissant. On a bonne mine, grimpés sur nos échafaudages, les yeux à deux doigts de ces admirables jambes et têtes peintes, à essayer d ’engranger dans nos cassettes ce qui, en vérité, n’existe pas.
Dehors on retrouve un étrange temps voilé. La lumière est forte mais on n’en voit pas la source. Puis le voile crève ; le ciel d’un coup se hausse et devient bleu. Seul, alors, m’intéresse le slalom dingue des scooters.4 avril. Les Donatello du musée du Dôme.
Pourquoi, demande le kabbaliste, l’homme réclame-t-il la femme, et la femme ne réclame-t-elle pas l’homme ? A quoi la chose ressemble-t-elle ? A quelqu’un qui a perdu un objet. Or, c’est lui qui recherche sa perte ; ce n’est pas sa perte qui le recherche. Claude Vigée qui cite ces lignes ajoute : Adam n’en a jamais fini avec la côte qui lui manque. La preuve, en ce moment : chaque image en plus, effet de cette foutue côte en moins.
11 h 30. La Trinité de Masaccio dans l’église Santa Maria Novella. Figuration inhabituelle du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Le Père soutient le Fils : même formidable envergure. Le dogme trinitaire est très justement illustré : le Père, plus grand et plus haut que le Fils en tant qu’homme, mais le Fils en tant que Dieu égal au Père ; et le Saint-Esprit soudant et séparant à la fois. Un en trois ; trois en un. Pas un poil hérétique qui dépasse. Les jambes cagneuses du Fils. L’air hautain et méprisant de la Mère qui s’adresse à nous : V’là votre travail ! Pas de quoi être fier !
Midi. On filme au bord de l’Arno les deux filles draguées devant Santa Maria Novella.
15 heures. Dans la chambre de l’hôtel, pris en photo la fille du bar, celle aux bas
noirs. Toutes les phases du déshabillage et de sa masturbation qui fut d’une violence inouïe.
Place de la Seigneurie, 18 heures. Ludwig filme les statues. Prédilection pour les culs et les sexes. Ces petits sceptres de héros sculptés lovés et reposant sur le mini coussin rondouillet des couilles.5 avril. On quitte Florence. Il pleut. Jean Bernard conduit à fond la caisse. Derrière, Ludwig et Jean-Luc somnolent. Une parenthèse à nouveau se ferme. Bien sûr, comme tous les autres, avec tous les autres, on est les plus malheureux des hommes. Ce n’est pas une pleurnicherie ; au risque d’être pédant, je dirai que c’est une affirmation strictement kierkegaardienne : toutes les images qu’on espère sont derrière nous ; celles dont on se souvient sont devant nous. On ne vit pas à reculons mais dans un double sens, devant derrière.
Ciao Firenze.
Je regarde défiler l’autoroute dans le viseur de mon appareil photo. Jamais la pluie ne m’a paru si lointaine.Jacques Henric.

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