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Ce week-end, à Paris, Notre-Dame vole la vedette à la Tour Eiffel. en contrepoint des commentaires de l’actualité de la réouverture de Notre Dame, nous vous invitons à lire ce que disaient Barthes, Hugo, Michelet, Malraux… C’est ce que nous propose ici, Jérôme Serri :
Notre-Dame avec Barthes et Malraux
Jérôme Serri
8 décembre 2024
Il est heureux, et plus qu’heureux, que Notre-Dame de Paris soit enfin restaurée et réouverte. Les différents corps de métier, après le travail harassant des pompiers qui ont réussi in extremis à circonscrire l’incendie, ont montré que, tant que luttent les hommes, rien n’est perdu. Aussi ces centaines d’artisans s’inscrivent-ils symboliquement de manière exemplaire dans l’histoire d’un pays qui a failli plusieurs fois disparaître.
A côté de cette entreprise titanesque gouvernée par un sens du devoir que confortait la fierté de participer à un chantier hors du commun, les querelles relatives au mobilier, à la flèche, aux vitraux, aux discours à venir, au respect des préséances sont plus que dérisoires. Leur publicité fut même déplacée. On préfèrerait entendre ces hommes et ces femmes qui ont œuvré dans l’anonymat, voir leurs visages et leurs mains. On y pressent plus d’expérience, plus de maîtrise, plus d’inquiétude aussi que chez ces commentateurs qui égrènent des poncifs sur la foi, son renouveau, le besoin de spiritualité, sur l’unité d’un pays qui après avoir communié dans un même effroi communierait désormais dans un même émerveillement.
Les visiteurs lèvent ensemble les yeux vers ces voûtes gothiques et leurs somptueuses rosaces comme on les lève vers le bouquet final d’un feu d’artifice, et les journalistes de télévision passent sans difficulté de la cérémonie des Jeux olympiques à celle de la réouverture de Notre-Dame comme Patrick Sébastien passait d’une table à une autre dans Le Plus Grand Cabaret du monde. On souhaiterait autre chose : une justesse qui dissuaderait le bavardage, ferait honte à son emphase, serait le fruit d’un vrai travail.
Notre-Dame et la Tour Eiffel


© Francois Mori/AP/SIPA
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Notre-Dame de Paris est-elle aussi célèbre dans le monde que la Tour Eiffel ? Il n’est pas inintéressant de lire ce que Roland Barthes écrivait : « Cocteau disait de la Tour qu’elle était la Notre-Dame de la rive gauche ; bien que la cathédrale de Paris ne soit pas le plus haut de ses monuments (les Invalides, le Panthéon, le Sacré-Cœur sont plus élevés), elle forme avec la Tour un couple symbolique, reconnu, si l’on peut dire, par le folklore touristique, qui réduit volontiers Paris à sa Tour et à sa cathédrale : symbole articulé sur l’opposition du passé (le Moyen Age figure toujours un temps épais) et du présent, de la pierre, vieille comme le monde, et du métal, signe de modernité. »
En relisant ce texte somptueux, hélas peu connu ! que Barthes consacra en 1964 à la Tour, on se prend à rêver d’un texte qui traiterait de la cathédrale Notre-Dame avec la même finesse, la même sensibilité, en déplierait la richesse esthétique, historique, religieuse, publicitaire également. En 1970, deux ans après l’inauguration de la voie express rive droite,
l’affichiste Savignac la représenta avec deux mains sortant de ses tours comme celles d’une noyée que le flot noir des voitures emportait.
Ce que Barthes écrit de la Tour nous revient en mémoire pour accompagner notre regard lorsque celui-ci se laisse guider par l’élancement des piliers de nos cathédrales, « ces larges troncs au faîte desquels les gerbes de nervures, selon Victor Hugo, se croisent ainsi que des branchages chargés de ténèbres ». Il faudra demain en atténuer les éclairages.
« La Tour, poursuit Barthes, est d’abord le symbole de l’ascension, de toute ascension ; elle accomplit une sorte d’idée de la hauteur en soi. Aucun monument, aucun édifice, aucun lieu naturel n’est aussi mince et aussi haut ; en elle la largeur est annulée, toute la matière s’absorbe dans un effort de hauteur. On sait combien ces catégories simples, cataloguées déjà par Héraclite, ont d’importance pour l’imagination humaine, qui peut y consommer à la fois une sensation et un concept ; on sait aussi, notamment depuis les analyses de Bachelard, combien cette imagination ascensionnelle est euphorique, combien elle aide l’homme à vivre, à rêver, en s’associant en lui à l’image de la plus heureuse des grandes fonctions physiologiques, la respiration. » Certaines religions lointaines ont intégré cette « grande fonction » dans leurs exercices de méditation et, chez nous, le chant liturgique n’est sans doute pas étranger à cette paix vers laquelle les croyants sont invités à aller par l’officiant.

La caution d’une grande écriture poétique
« Visiter la Tour, continue Barthes, c’est se mettre au balcon pour percevoir, comprendre et savourer une certaine essence de Paris (…). La Tour matérialise une imagination qui a eu sa première expression dans la littérature (c’est souvent la fonction des grands livres que d’accomplir à l’avance ce que la technique ne fera qu’exécuter). Le XIXème siècle, une cinquantaine d’années avant la Tour, a produit en effet deux œuvres où le fantasme (peut-être très vieux) de la vision panoramique a reçu la caution d’une grande écriture poétique : ce sont, d’une part le chapitre de Notre-Dame de Paris consacré à Paris vu à vol d’oiseau, et d’autre part le Tableau de la France de Michelet. Or ce qu’il y a d’admirable dans ces deux grandes vues cavalières, l’une de Paris, l’autre de la France, c’est que Hugo et Michelet ont très bien compris qu’au merveilleux allègement de l’altitude, la vision panoramique ajoutait un pouvoir incomparable d’intellection : le vol d’oiseau, que tout visiteur de la Tour peut prendre un instant à son compte, donne le monde à lire, et non seulement à percevoir. »
Certaines remarques nous entraînent, à l’insu de leur auteur, dans une rêverie théologique sur Notre-Dame si nous levons un instant les yeux de la page : « En fait la Tour n’est rien, elle accomplit une sorte de degré zéro du monument ; elle ne participe à aucun sacré, même pas à l’Art ; on ne peut visiter la Tour comme un musée : il n’y a rien à voir dans la Tour. Ce monument vide reçoit pourtant chaque année deux fois plus de visiteurs que le musée du Louvre et sensiblement davantage que le plus grand cinéma de Paris. »

Jamais le néant n’a été si sûr
Pour chacun, toute église participe nécessairement à un sacré. Or Barthes, dans un texte sur la peinture hollandaise du XVIIème siècle, s’est attaché à un peintre que l’on connaît peu et qui nous met imperceptiblement sur une autre voie : « Il y a dans les musées de Hollande un petit peintre qui mériterait peut-être la renommée littéraire de Vermeer de Delft. Saenredam n’a peint ni des visages ni des objets, mais surtout l’intérieur d’églises vides, réduites au velouté beige et inoffensif d’une glace à la noisette. Ces églises, où l’on ne voit que des pans de bois et de chaux, sont dépeuplés sans recours, et cette négation-là va autrement loin que la dévastation des idoles. Jamais le néant n’a été si sûr. »



Le « rien » de la Tour Eiffel, le « néant » des églises de Saenredam. En face, les « branchages chargés de ténèbres » de la cathédrale gothique. Autant de sentiments singuliers et incomparables qui se disputent contradictoirement le cœur de l’homme sans que cette contradiction puisse être résolue, sur un mode hégélien, dans une totalité qui en serait leur vérité commune.

Une histoire mouvante du sentiment chrétien
Il y a exactement soixante-dix ans, en novembre 1954, sortait le troisième et dernier tome du Musée imaginaire de la sculpture mondiale d’André Malraux, Le monde chrétien. Sur la jaquette, de la taille d’une vignette, le visage de la Vierge. Il s’agit d’un détail de La présentation au temple Paris. L’ouvrage se compose d’une introduction d’une soixantaine de pages et d’un ensemble de 340 reproductions parmi lesquelles l’on retrouve en sa totalité cette Présentation au temple.


- Présentation au Temple

Le texte a été repris dans le tome IV de la Pléiade paru en 2004. Si l’éditeur y a reproduit les oeuvres qui jalonnent l’introduction, il n’a pas cru hélas, important d’y ajouter la somptueuse documentation iconographique. C’est sans doute là un contresens car « le musée imaginaire, écrit Malraux, ne rassemble pas les figures qui content l’Histoire Sainte, mais les formes inventées par les artistes chrétiens. » Il nous révèle que « toute forme significative se crée par un conflit avec une autre et non par la fixation d’un spectacle ». Parcourir cette succession de formes qui sont des ruptures avec celles qui les précèdent, des inventions conquises sur elles, c’est parcourir une histoire mouvante du sentiment chrétien qui n’est identique à lui-même que si l’on fait abstraction des créations des sculpteurs pour n’avoir présent à l’esprit que les figures (sans formes) d’un récit immobile traversant les siècles.

La seule humanité où put se reconnaître Dieu
Le texte de Malraux est difficile parce qu’il est difficile de suivre de Byzance à Chartres, la profusion d’images dans lesquelles se modifient les rapports de l’homme au Christ et au monde. « Avec lui [Saint-Louis] s’éteindra la passion des cathédrales, la prédication qui couvrit la chrétienté depuis la construction de Moissac jusqu’à l’abandon des chantiers de Reims, depuis Compostelle portes de Novgorod. L’homme aura tiré de la pierre la seule humanité où put se reconnaître le Dieu qu’il arrachait à la nuit [byzantine, orientale, où le sacré est séparation d’avec l’homme]. Les petites mains jointes de la candeur bourguignonne auront relevé la chrétienté prosternée [celle de l’orient] ; le peuple des huit mille figures de Chartres aura crié la gloire du Christ à tous les moineaux des champs beaucerons ; la nef de la cathédrale sera devenue le cœur du monde, parce que la cathédrale en sera devenue le miroir. » Certains défendent à juste titre le droit à la continuité historique de notre pays, de notre civilisation. Encore faudrait-il comprendre que cette continuité ne peut être celle de la répétition du même. Elle est une incessante métamorphose, parce que le temps est par essence créateur d’imprévisibles nouveautés.

Entre les tours
L’année 2024 est encore un autre anniversaire. En 1974, le 7 août, Philippe Petit, sans aucune autorisation, se promenait au petit matin entre les deux tours du World Trade Center à plus de 400 mètres de hauteur. Puisque les Américains ont contribué avec 62 millions de dollars à la restauration de la cathédrale, que le futur président Donald Trump, qui sera présent à la cérémonie de réouverture, ait une pensée pour ce funambule qui avait préparé son incroyable traversée new-yorkaise, trois ans plus tôt, tout aussi clandestinement, entre les tours de Notre-Dame.
Causeur
Jérôme Serri
Ancien collaborateur parlementaire, Jérôme Serri est journaliste et essayiste. Il a publié Les Couleurs de la France avec Michel Pastoureau et Pascal Ory (éditions Hoëbeke/Gallimard), Roland Barthes, le texte et l’image (éditions Paris Musées), et participé à la rédaction du Dictionnaire André Malraux (éditions du CNRS).

Paul Claudel à Notre Dame
Le 25 décembre 1886 en la cathédrale Notre Dame de Paris, Paul Claudel a vécu là, une expérience spirituelle singulière.Avant d’évoquer son témoignage, on peut aussi se souvenir qu’un autre Paul, (Paul de Tarse, avant de devenir saint Paul par son martyr), qui se nommait alors Saul, centurion romain, alors qu’il se rendait de Jérusalem à Damas [encore dans l’actualité d’aujourd’hui] pour combattre les disciples de Jésus dans les synagogues, a été subitement terrassé par une apparition du Christ, qui lui dit : « Je suis Jésus que tu persécutes », d’après le récit des Actes des Apôtres (Ac 9).
Quant à Paul Claudel (1868-1955), dramaturge, poète, écrivain et diplomate Français, il est aussi un converti. Voici des extraits du récit de sa conversion au catholicisme. Le témoignage d’une expérience spirituelle singulière.


La Vierge à l’Enfant, (1,80 m.) dite Notre Dame de Paris ou Vierge du pilier (celui de Claudel), retrouvée intacte après l’incendie / Paul Claudel

Extrait : MA CONVERSION (1913)
[…] J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’ Une saison en enfer , fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard d’une ignorance de sauvage. La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante, Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.
Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. […]Contacts et circonstances, Œuvres en Prose, Gallimard, La Pléiade, pp.1009-1010.
Notre-Dame de Paris. Ô reine de douleur, Ô reine de victoire par Sylvain Tesson
Une compilation inédite de tous les écrits de Sylvain Tesson dédiés à Notre-Dame. À l’esprit, dans l’ordre : l’effroi, les analyses, les souvenirs. L’effroi, c’est l’impensable mêlé au sublime. Les images du brasier sont belles. Beauté horrifique, gravure en fusion de Gustave Doré. Tout homme a un rendez-vous quotidien avec le paysage qu’il habite. Je vis sur les quais de la Seine, entre l’église Saint-Julien-le-Pauvre où fut enterrée ma mère et l’église Saint-Séverin où fut baptisé Huysmans. Notre-Dame est là, tout près, reine mère de sa couvée d’églises. Je séjourne « sous le commandement des tours de Notre-Dame » (Péguy dans Les Sept contre Paris). S. T.
Note de l’éditeur. Extrait.
Ainsi donc le berceau de Paris a brûlé. Le feu d’émotion qui a embrasé le monde après l’incendie du 15 avril de l’an 2019 souligne certes le spectaculaire de notre société de l’image se propageant à la vitesse de la lumière, mais aussi l’universalité de l’événement. L’histoire immédiate a été ce jour-là un brasier dans lequel ont flambé la foi, le Moyen Âge, le gothique, les bâtisseurs, le temps des cathédrales, la culture catholique, le patrimoine, l’héritage, Victor Hugo, l’esprit de résistance.
Notre-Dame, nef de bois, de pierre, et Notre-Dame de Paris, roman de papier, se reflètent, se réfléchissent, se nourrissent comme la Seine fluide et horizontale au pied de la divine verticalité. Au moment où Paris s’équipe de la fibre optique afin que nous soyons tous « raccordés » et préparés à devenir une smart city de l’intelligence artificielle, un fauve de pierre âgé de 856 ans se rappelle à nous par ses larmes de feu.
La charpente, la forêt, a péri. Du bois on fait le papier. Le monde du papier, le grand livre ont été ravagés. Ce feu dévorant est aussi un jugement sur ce que nous faisons de nos vieilles pierres : nous les abandonnons comme les personnes âgées en ce siècle XXI. Misérables que nous sommes !
[…]
Sylvain Tesson, chevalier arthurien chevauchant les chimères, escaladant les façades, les tours, adorateur des gargouilles et des croix sommitales, est un fidèle des marches, des beffrois et du toit de la cathédrale. Après son accident qui le cabossa autant que le destin a abîmé Quasimodo, ce prince de l’enfance fracassée, Notre-Dame contribua à son salut. Elle lui permit de se relever, de se tenir droit, de recouvrer son souffle. Sylvain Tesson n’a pas attendu l’incendie médiatique pour se pencher au chevet de Notre-Dame. Ce chevet oriental que nous avons si souvent vu ensemble des berges de la Seine, dans « l’aurore aux doigts de rose ». La France a toujours offert une vulnérabilité sur son flanc Est. Aujourd’hui, après l’incendie, Notre-Dame ressemble à un sphinx dont tout le pelage aurait été scalpé. Dans la nuit du 15 avril, Sylvain Tesson a sculpté une couronne à Notre-Dame qui est sa longitude parisienne, sa « ligne de foi » selon l’expression de navigation maritime. Un écrivain prend la plume quand le feu a tout dévasté.
Le bureau parisien des Équateurs se trouve amarré au pied de la Cathédrale. Nous nous devions de répondre au tocsin, à l’unisson. Ce recueil réunit des textes de Sylvain Tesson déjà publiés dans Petit traité sur l’immensité du monde et Une très légère oscillation. L’ouverture, « Et voici l’océan de notre immense peine », est inédite. L’ultime récit, « Ô reine de Douleur », a été publié une première fois dans l’hebdomadaire Le Point. Que les mots de Sylvain Tesson soient des notes de musique aériennes pour nous relever des grandes orgues de l’effondrement.
Tout l’équipage des Équateurs remercie chaleureusement l’auteur, mais aussi le photographe Bernard Hermann (auteur de Paris, km 00 aux Éditions Phébus), l’Imprimerie Floch, la diffusion-distribution UD-Flammarion et les libraires d’avoir accepté avec une infinie générosité de participer à ce livre contre l’effroi.
Les bénéfices de la vente de cet ouvrage seront reversés à la restauration de la cathédrale Notre-Dame et à celle du patrimoine.

Nuit du lundi 15 avril 2019
Ô reine de Douleur
Ô reine de Douleur
À l’esprit, dans l’ordre : l’effroi, les analyses, les souvenirs. L’effroi, c’est l’impensable mêlé au sublime. Les images du brasier sont belles. Beauté horrifique, gravure en fusion de Gustave Doré.
Tout homme a un rendez-vous quotidien avec le paysage qu’il habite. Je vis sur les quais de la Seine, entre l’église Saint-Julien-le-Pauvre où fut enterrée ma mère et l’église Saint-Séverin où fut baptisé Huysmans.Notre-Dame est là, tout près, reine mère de sa couvée d’églises.
Je séjourne « sous le commandement des tours de Notre-Dame » (Péguy dans « Les Sept contre Paris »).


Tous les matins, de chez moi, je regardais la flèche décochée vers le ciel par Viollet-le-Duc. Je lui adressais un coup d’œil. C’était un salut. Certaines choses sont plantées. Non ! tout ne varie pas sur cette Terre et tout n’est pas destiné à circuler frénétiquement à sa surface. Le monde tourne, la croix demeure, c’est la devise des pères chartreux. C’est une belle phrase. Il faut des radeaux quand les eaux montent.
La flèche apparaissait le soir dans le ciel d’Île-de-France aux nuances pastel. Quand je venais de l’est, je la voyais surnager de l’entrelacs d’arcs absidiaux. Et sa droiture « irréprochable » (Péguy encore) rassurait. Elle était là. Le monde pouvait trembler, les institutions se détricoter, les bêtes disparaître. Au moins les flèches se fichaient-elles imperturbablement à la croisée des transepts. On se disait que Péguy avait raison : la flèche ne peut « faillir ».


Et voilà que, soudain, elle tombe. On vivra désormais devant le trou. Et l’on se prend à songer. Quelle est cette époque qui prétend augmenter l’homme sans conserver ses châsses ? Quelle est cette impéritie ? Comme la modernité manque de sérieux ! Pourquoi ne sommes-nous pas de meilleurs conservateurs ? Que signifie cet écroulement ?
Léon Bloy disait dans son journal : « Dieu se retire. » Il y a de cela dans l’image de l’incendie. Peut-être l’époque ne méritait-elle pas cette flèche. Elle ne s’est pas effondrée. Elle s’est soustraite au carnaval.
Tout cela ressortit à la pensée magique, médiévale. Ce sont des considérations vaporeuses embuées de chagrin. Mais, après tout, une cathédrale est une châsse magique, élevée à l’Invisible.


Il y a vingt-cinq ans, avec une escouade de camarades, j’escaladais les cathédrales gothiques. Nous grimpions par les contreforts, les arcs-boutants, les toits et les parapets, et nous allions jusqu’au sommet des flèches. Nous avions écumé une vingtaine de grandes reines du génie européen. Nous lisions Fulcanelli et Nerval, nous savions que le gothique marie la force et la grâce, c’est-à-dire, en termes architecturaux, la puissance de l’élévation et la dentelle de l’ornement. Le miracle des cathédrales réside dans la poussée des forces par un système de compression des façades. Arcs-boutants, contreforts et pilastres empêchent l’accrétion. Sans eux, le fruit s’ouvrirait. Les flèches jaillissent en geyser, résultant de cette contention. Elles sont la résolution de l’équation de poussée.
Péguy donnait dans ses poèmes une indication technique très valable : pour lui, la flèche s’élevait « d’un seul jaillissement ». La flèche est un derrick. Au-dessous, la nappe d’hydrocarbures en dormance s’appelle la foi.
Je suis monté cent cinquante fois sur Notre-Dame, nuitamment, sans abîmer le moindre ornement, sans désagréger ni arceau ni moulure, prenant soin de ne laisser aucune trace. Parfois, j’ai rencontré des Compagnons du devoir. Ils travaillaient déjà, en pleine nuit, dans la charpente partie en fumée. C’était alors d’étranges conversations, dans la forêt, à voix feutrée, avec des hommes qui n’étaient pas de leur temps ni de leur terre.
Nous allions sur les tours, sur les coursives, en haut de la flèche. Paris se révélait, à nos pieds, illuminé partout, endormi pour partie, faisant la fête ailleurs. Peut-être en ce temps-là avions-nous déjà lu le poème de Rimbaud : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Nous nous prenions pour des funambules, ou des chats, ou des jongleurs du XIIIe siècle. Nous n’étions que des plaisantins, mais la plaisanterie avait son sens et les nuits leur poésie.
Quand il y avait du vent, le sommet de la flèche bougeait légèrement, car elle était de bois, souple, vivante, et ce mouvement était un peu vertigineux. Nous avions l’impression de nous tenir au mât. Il portait la nuit en drapeau. Parfois, je me croyais accroché à un métronome. La très légère oscillation battait la mesure du temps passé.
Nous redescendions à la corde, nous faisions des courtes pauses sous les arcs-boutants et, au milieu de ce peuple de tarasques, de gargouilles et de créatures mêlé aux feuillages gothiques, nous nous demandions ce qu’un Parisien du XIIIe siècle pensait de ce vaisseau de pierre, surnageant plus haut que tout autre édifice. Sans doute devait-il trouver le monument accordé à son époque. La nôtre jamais n’élèvera un monument pour l’âme. Tout juste peut-elle convoquer ses techniciens pour s’occuper des décombres.


Je suis un mauvais chrétien, mais je suis chrétien. Je fus éduqué dans l’amour du Christ, j’ai conservé une vénération pour la chrétienté, mais contracté un scepticisme à l’encontre du christianisme, cette canalisation de la source évangélique. Pourtant, mes escalades étaient une prière. Dans les escarpements de Notre-Dame, habillés de vide et bordés par la nuit, je n’étais jamais seul.
En gagnant la base de la flèche, nous passions sous les statues des apôtres, le rétablissement était périlleux, mais le visage de Viollet-le-Duc, qui s’était fort modestement représenté en apôtre avec sa règle d’architecte à la main et regardait sa flèche dans un déhanchement bizarre, nous rassurait un peu : il y avait d’autres hommes avec nous pour escalader la nuit.
Un jour, j’ai emmené là-haut l’alpiniste Chantal Mauduit. Elle partait le surlendemain pour l’Himalaya. Nous nous sommes encordés et nous sommes montés vers les étoiles. Au sommet de la flèche, Chantal a accroché un petit fanion tibétain, visible seulement si l’on était informé de son emplacement. Elle a trouvé la mort, quelques jours après notre ascension, sur les pentes du Dhaulagiri, au Népal. Une autre fois, je suis monté avec un camarade, Tancrède Melet, artiste acrobate qui se jetait des falaises avec un parachute. Il voulait sauter de la tour nord et nous étions allés repérer le départ du vol. Il s’est tué lui aussi en chutant d’une montgolfière, quelques semaines plus tard. Et, parfois, lorsque je passais au pied de la cathédrale sous les vertes coulées de lierre du square Jean-XXIII, je pensais à ces amis tombés.
Le bourdon Emmanuel, fondu en 1683, est la plus grosse des vingt et une cloches de Notre-Dame. Il sonne pour les grandes occasions et lors des événements tragiques, quand résonne le glas. © François LOCHON/GAMMA-RAPHO


Puis le glas a sonné dans Paris. Je l’entendis de chez moi. C’était après l’attentat de Charlie Hebdo, en janvier 2015. On se rendit compte que Dieu n’est pas rancunier. C’est le miracle chrétien (et c’est un miracle exclusivement chrétien). Un Ravachol sera toujours un enfant de Dieu et recevra les prières de ceux-là mêmes dont il se moquait. Ailleurs, sous la recommandation d’autres textes, on l’égorgerait. Chacun fait ce qu’il peut avec la grandeur.
Je m’étais fracturé le crâne et le dos en tombant d’un toit. Pour ma rééducation, les médecins m’avaient recommandé de faire de l’exercice. Fidèle, je retournais à Notre-Dame. Cette fois par des chemins raisonnables, déjà tracés : les escaliers des tours. Tous les jours, je grimpais les marches. Les agents de sécurité m’accueillaient amicalement et je commençais l’ascension. Au début, ce fut l’épreuve, l’Himalaya du convalescent. Mais l’effort est un baume pour les corps fracassés. On se force, on se contraint, on s’oblige. La douleur recule, les marches défilent, le ciel se rapproche, tout devient facile. Plus je montais, moins les tours semblaient hautes. Et, dans le lent mouvement de spirale de l’escalier (cette élévation de l’éternel retour), il me venait à l’esprit le souvenir de Quasimodo, ce cœur brave, insensible au vertige, candidat à l’amour. C’est aussi cela, le miracle de Notre-Dame : la chrétienté a le cœur large. Et son écrin accepta d’être la châsse d’un trésor littéraire écrit par un génie progressiste. La laïcité, elle, est plus triste. Elle refuse toute chose autre qu’elle-même.
En arrivant au sommet des tours, je sortais du boyau de l’escalier et le jour explosait. Paris était là, gris, bleu, veiné d’artères, bruissant, bourdonnant. Une ville est un tapis dont la cathédrale est la prière. Ce n’était jamais la même vision, selon l’humeur du ciel. La ville, comme les effeuilleuses, se changeait sans cesse. La cathédrale, elle, assurait sa garde, imperturbable. Mais pas infaillible.
Que signifie l’effondrement ? Y a-t-il le moindre enseignement à tirer d’un brasier ? Il est peut-être temps de se calmer. Trop d’empressement à faire table rase mène peut-être à ce genre de désastre. Et si l’effondrement de la flèche était la suite logique de ce que nous faisons subir à l’Histoire ? L’oubli, le ricanement, la certitude de nous-mêmes, l’emballement, l’hubris, le fétichisme de l’avenir… et, un jour, les cendres.
Peut-être un peuple va-t-il se porter au chevet de sa reine ? Peut-être va-t-il se souvenir qu’il n’est pas né hier. Mais peut-être rien ne changera-t-il et continuerons-nous à nous espionner les uns les autres, à nous haïr, à nous conspuer.

« Notre-Dame. Ô reine de douleur »
Écrit le 16 avril 2019 pour Le Point daté du 18 avril (n° 2433)
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