Le magazine ELLE du 14 novembre consacre sa couverture et un dossier important
« FEMME DEFI LIBERTE »
sur le sort des femmes en IRAN, suite à l’arrestation de l’étudiante Ahou Daryaei.VOIR AUSSI
De ce dossier, nous avons extrait, l’entretien avec Golshiteh FARAHANI qui complète notre article « Pendant ce temps en Iran… », lequel incluait aussi un autre témoignage, celui de Abnousse Shalmani : « Khomeiny, Sade et moi ».



Couverure du magazine « Elle », 14 nov.. 2024
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- Golshifteh Farahani au Festival international du film de Toronto, le 9 septembre 2024. - © Gareth Cattermole / Getty Images via AFP

Bouleversée par les images d’Ahou Daryaei déambulant dévêtue dans les rues de Téhéran, l’actrice revient pour nous sur l’audace et le désespoir des Iraniennes.

Par Alice Augustin

ELLE, 14 novembre 2024

En exil depuis 2008 pour avoir participé sans voile à une conférence de presse, l’actrice n’a cessé de porter la voix des femmes iraniennes.. Et d’affirmer la liberté de celles-ci à disposer de leur corps. En 2012, elle dévoilait sa poitrine dans une vidéo pour les César, puis posait nue sous l’objectif de Paolo Roversi, suscitant l’ire de la République islamique. Depuis la révolution « Femme, vie, liberté », Golshifteh Farahani se mobilise sans relâche. Elle a fait notamment la couverture de ELLE le 26 janvier 2023 en soutien à ses compatriotes martyrisées par le régime. Dans un entretien inédit, elle revient aujourd’hui sur l’émotion mondiale suscitée par la vidéo d’ Ahou Daryaei.

ELLE. - Qu’avez-vous ressenti à la vue de cette jeune femme presque nue dans les rues de Téhéran ?

Golshifteh Farahani. - Vous savez, cette révolution ne s’est jamais arrêtée. Il y a des gestes de résistance et de répression terribles au quotidien. Deux jours avant, j’ai vu passer la vidéo d’une femme qui battait un homme de la milice sur une moto. Elle le battait, vous ne pouvez pas imaginer comment ! C’était impressionnant. Il y a des exemples comme ça, tous les jours. Avant-hier, c’était une vidéo terrible : une élève de 16 ans qui s’est suicidée. Elle était en jean, elle a dansé, une des dirigeantes de l’école l’a harcelée. Elle est allée sur le toit et s’est jetée dans le vide. Quand j’entends les gens me dire que la révolution iranienne est à l’arrêt, à l’intérieur de moi je veux exploser, parce que vous ne pouvez pas imaginer ce que les femmes et les hommes vivent en Iran, le nombre d’exécutions…


- Golshifteh FARAHANI en mars dernier


ELLE. - Alors pourquoi cette séquence en particulier a-t-elle fait tant de bruit, notamment en dehors de l’Iran ?

G. F. - Les gens sont très indifférents face à la répétition médiatique. Ils sont devenus comme des pierres. Ils consomment les médias, certaines infos leur semblent périmées. Ils pensent que la douleur et la souffrance aussi, ça se périme. Ça fait disparaître leur empathie. Et justement, ces images-là peuvent bouleverser. Elles ont le pouvoir de déplacer les pierres, de casser cette indifférence parce qu’elles montrent un niveau d’absurdité exagérée. Cette fille est à moitié nue dans la rue. C’est une image que, même en France, on n’a pas l’habitude de voir. Imaginez une fille nue place de la République à Paris, en automne ; ça retiendrait beaucoup l’attention. Alors si cela se passe en Iran… Il y a aussi les personnes autour d’elle qui ne la regardent pas. On dirait des fantômes.

ELLE. - Que savez-vous d’elle ?

G. F. - Nous avons eu des informations par la journaliste Masih Alinejad. Selon son enquête, elle s’appelle Mahla, mais elle demande à ses amis qu’on la surnomme Ahou, c’est le nom d’un petit animal qui ressemble à une gazelle. Son nom de famille, Daryaei, signifie « ce qui vient de la mer ». Une gazelle de la mer, c’est si beau. On sait aussi qu’elle a deux enfants. Et qu’elle est séparée de son mari ; ses proches la décrivent comme une femme très courageuse, intelligente, qui aide ses camarades. Elle est connue pour être brave et très résistante. Quand la milice harcèle des étudiants, elle intervient.
ELLE. - Avez-vous des informations sur sa détention ?

G. F. - Dans l’hôpital où elle se trouve, il y a une atmosphère très sécurisée parce qu’ils ne veulent pas une autre Mahsa Amini, ils ne veulent pas voir une autre vague s’élever, en particulier pendant la guerre avec Israël. Ça veut dire que même les infirmières n’ont pas le droit de la voir. Si quelqu’un la filme, s’il y a une image d’elle, c’est fini. Le régime prétend qu’elle est malade mentale. Son compte Instagram a été bloqué, parce qu’il comporte des vidéos où elle apparaît parfaitement normale avec ses enfants.

ELLE. - Cette femme qui marche en sous-vêtements, on sait qu’elle est condamnée, qu’elle va se faire arrêter, torturer. Où trouve-t-elle ce courage, selon vous ?

G. F. - Ce n’est pas seulement du courage ; les femmes pètent un câble face à l’absurdité de ce qu’on leur fait subir. Une femme qui s’immole, une fille qui se jette d’un toit, ce n’est pas du courage ; c’est le niveau de frustration totale et absolue. À un moment donné, on dit : « Mais lâchez-nous ! » Notre dignité, notre intégrité sont tellement cassées… C’est comme si Ahou disait : « Qu’est-ce que vous voulez d’autre de moi ? Mon corps, mon âme, mon existence ? Vous voulez me tuer, morceau par morceau ? Mettez-moi sur une guillotine, tuez-moi, lâchez-moi. » En fait, mieux vaut mourir une fois que mourir tous les jours. C’est une immolation de l’âme. En Iran, le corps des femmes est un champ de bataille.

ELLE. - En ce moment, beaucoup de femmes dans les grandes villes iraniennes ne sont pas voilées, continuent à poster des vidéos d’elles sans voile. La résistance continue partout, et tout le temps ?

G. F. - C’est très dur pour les Occidentaux de comprendre ce que signifie sortir sans voile en Iran. Même si on l’imagine intellectuellement, on ne peut pas le saisir profondément. C’est prendre à chaque fois le risque de mourir. Ce ne sont pas de grandes manifestations, ce n’est pas Mai 68. Il s’agit d’une résistance en continu, pour humilier et casser ce monstre qu’est la République islamique.


A Tehéran le 3 novembre, Arezou KHAVARI, lycéenne de 16 ans, s’est jetée du 6e étage d’un immeuble après avoir été menacée de renvoi de son école pour avoir dansé en jean.
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ELLE. - Certaines militantes ou activistes iraniennes déplorent l’absence de réaction de la communauté internationale. Elles reprochent aux autorités françaises, au président Macron, leur silence. Est-ce choquant pour vous ou est-ce que, finalement, vous n’attendez plus rien des pays occidentaux ?

G. F. - Si l’Iran était un pays peuplé de Blancs, tout le monde aurait parlé de ça… Mais c’est un pays du Moyen-Orient. Cela a pris plusieurs mois, après le début de la révolution [le 16 septembre 2022, N.D.L.R], pour qu’une nuit la tour Eiffel se mette aux couleurs du drapeau iranien. Les plus grandes féministes du monde, Michelle Obama, Oprah Winfrey, ont mis beaucoup de temps à en parler. L’Iran n’est pas allié de l’Occident, qui veut juste son pétrole. Je ne suis pas choquée qu’il n’y ait aucune réaction officielle sur le courage de cette femme. Pourtant, le combat des Iraniens est très précieux parce qu’on n’a jamais vu un mouvement féministe si fort, une révolution féministe soutenue à ce point par les hommes. C’est unique dans l’histoire de l’humanité.

ELLE. Vous avez encore de l’espoir aujourd’hui ?

G. F. - On n’a pas le luxe d’espérer. Il faut survivre. On marche tous les jours sur le chemin, peu importe quand on arrivera au bout. On n’a pas d’autre choix que de marcher. Le sommet, peut-être que mes enfants ou les enfants de mes enfants le verront. Tenir et avancer, il ne nous reste que ça.

- Le défi Liberté des femmes iraniennes

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