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Portraits d’auteurs « Sollers vidéo Fargier » (II)

Document d’archive 1988

D 12 octobre 2023     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Suite de Portraits d’auteurs (I). Voir ICI
à laquelle nous ajoutons aujourd’hui un nouveau tiré-à part des chapitres suivants :
Une voix pour l’éternité, « Sollers au Paradis »
A fleur de voix, « Sollers au pied du mur »
Physique de la voix, « Le Trou de la Vierge »
D’une voix à l’autre, « Sollers joue Diderot »
A contre voix, « Godard/Sollers : L’Entretien »

Une voix pour l’éternité, « Sollers au Paradis »


Philippe Sollers lit 55 minutes de son livre Paradis.
Il le lit un peu comme un journaliste de télévisiun : regard droit dans la caméra.
Dans le prompter.
Paradis : le dernier Journal Télévisé avant l ’Apocalypse. Ou le premier après.
A l’article de la Résurrection.
Sollers au Paradis  : un J. T. filmé comme des variétés. Du chant mis en trame comme un J. T.
Des images de Venise, de Paris et d’ailleurs.
Une lecture-performance époustouflante.
Il s’agit de donner à voir et à entendre une écriture singulière en train de s’écrire
à partir de la voix (1983, juin)


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Supposons un renversement : que mon corps sort de ma voix...

Une voix pour l’éternité

Réalisation Jean-Paul Fargier (1980/1983)
Images : Jean-François Dars, Anne Papillault
Caméras Audio : Michel Grellet, Jacques Nibert, Philippe Puicoyaul
Son : Nicolas Joly
Montage : Cédric Bossard
Effets spéciaux : Pierre-Marie Fenec
Production : CNAM (Centre Georges Pompi dou)
Vidéo-Montages
Durée : 55’

...au secours il parle au secours il court dans sa parle au secours au secours il se verbe en soi la déparle ça lui vient d’où ça lui revient d’où cette espèce de don par-dessous cette ivresse outrée à l’atout comment fait-il que mange-t-il que boit-il est-il seulement pensable qu’il surmonte le croc sex-appeal de quelle façon il dort-il chie-t-il baise-t-il qu’est-ce que c’est œ style érectile volatil subtil vibratile ce fébrile viril sur le gril ce reptile dans les évangiles cet ainsi soit-il volubile dénombril mobile on faufile œ bacille exempté du nil ce fissile cet horripile c’est inouï non qu’on ne sache toujours pas de quoi il s’agit c’est quand même énorme infini c’est quand même insensé de se dire que ça continue jour et nuit qu’on dorme qu’on soit réveillé qu’on soit levé ou couché qu’on soit concentré distrait abattu déprimé très gai peu importe les coordonnées perceptions d’idées de pensée peu importe les philosophies science histoire sociétés partis peu importe les appétits les complots la bourse les prix voilà ça n’arrête pas c’est là depuis que c’est là midi minuit midinuit minuté dans son minidit regardez-moi ça cette eau-forte têtes mortes cohorte à la morte écoutez-moi ça direct dans l’aorte c’est le cœur des cœurs foyer veine-corte le croissant la sublime porte soleil cœur point cœur point de cœur passant par le cœur ici ici rien qu’ici pour la première fois écrit rien qu’ici or à présent il s’agit de démêler œ que ça veut dire que ce soit écrit par ici pourquoi moi toujours moi encore une fois moi-moi par ici vous croyez entrer vous n’arrivez pas à entrer vous tâtonnez vous ânonnez vous hésitez vous calez vous avez la sensation d’avancer vous pensez avoir fini avant même d’avoir commencé et pourtant vous n’êtes pas chez vous ici dans les lettres petits garçons filles courbés sous les lettres toujours remoisis moitiés lettres petits mots coincés maman-lettre elle est là béante engageante elle vous fait le coup la géante elle vous tient raidie l’entrepli elle est boîte anale animale elle s’emboîte omphalnouménale elle se terre dans son alphabie quant à moi désolé c’est fini le stage forcé dans les lettres je n’y morne plus dans les lettres terminé le calcul sexé à la lettre...

Paradis II
(Editions Gallimard)

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Propos recueillis par Anne Dagbert
en février 1984

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Sexe, voix et sculpture : voilà la trinité avec laquelle on peut se déplaœr. Paradoxalement, au moment où nous entrons dans la civilisation électro-acoustique - encore une fois, la vidéo n’est rien d’autre que du son - on a affaire de plus en plus à des sujets humains qui ne savent pas trouver leur pensée en parlant.

Paradis, c’est vraiment une sculpture en mouvement et la référence, c’est la sculpture et pas la peinture. Vous avez par exemple un hommage très souligné au Balzac de Rodin dans la vidéo. Je passe dessus un chiffon comme pour l’épousseter, comme si je voulais faire vivre davantage Rodin et Balzac. Tout doit apparaître comme étant en relief, dans la dimension de la sculpture, qui me passionne de plus en plus. Je voudrais faire une vidéo uniquement à partir du Bernin, à Rome. Partir carrément du Baldaquin de Saint-Pierre de Rome.

La Sainte Thérèse, c’est le réflexe pavlovien quand on parle du Bernin. Il est étonnant d’ailleurs que même quelqu’un comme Lacan ait eu ce réflexe pavlovien : Le Bernin = Sainte Thérèse. Mais celle-ci est un des petits aspects du problème. L’essentiel, c’est Le Baldaquin, c’est la gloire du Saint-Esprit à Saint-Pierre de Rome, qui se prêterait bien à une parole vidéo. Il ne faut pas oublier que la vidéo, c’est de la parole. Pour moi, c’est plus ou moins bon selon que c’est bon acoustiquement. Le Baldaquin est un endroit absolument stratégique pour la planète puisque c’est là que le Pape officie.

Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment un sculpteur comme Le Bernin, un des plus grands de tous les temps à mon avis, plus important encore que Michel Ange et que Rodin seul approche un peu dans ses œuvres majeures, comment il a eu l’idée de prendre cet endroit, de le chapeauter, de le signer. A quelle parole cela correspond-il ? A la messe bien entendu. Et Paradis, c’est une sorte de messe.

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Nota : Même ces explications n’arrivent pas à me convaincre… Est-ce Paradis II qui est hermétique ou moi qui y reste hermétique ? A vous d’en juger !
L’extrait présenté qui m’apparaît hermétique …et nauséeux, n’arrive pas à me réconcilier avec Paradis II. Nauséeux comme de la bile de mots : l’image d’un souvenir de mal de mer mémorable surgit dans mon esprit, à mon insu : c’était lors d’une traversée de la Manche - Cherbourg - Southampton -, un ado gisait sur le plancher du ferry, prostré dans son vomi, comme beaucoup d’autres autour de lui. Ce garçon qui était moi, était confronté non au Paradis, mais à l’Enfer.
Freud, dis-moi pourquoi cette image m’est venue à l’esprit alors que je découvrais cet extrait de Paradis II ?
Freud encore : « Lâchez prise ! ».
C’est vrai que malgré tout, il existe dans Paradis des passages où résonne une musique des mots vocalisés qui me submerge, une musique euphorisante !

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A fleur de voix, « Sollers au pied du mur »

C’est une sorte de nouvel Itinéraire de Paris à Jérusalem mais à l’époque du Jet et de la Télévision. L’écrivain tient son journal en direct, face à la caméra, murmurant ses pensées à son micro-cravate. Au pied du Mur des Lamentations, sur le Mont des Oliviers, au Saint-Sépulcre, à Qumran, à Jéricho, on voit donc l’auteur de Paradis et de Femmes méditer à haute voix sur certains événements bibliques dans les lieux-mêmes où ils se sont passés. Sur le terrain. Vues et propos éclairent d’une lumière nouvelle nombre de thèmes traités par Sollers dans ses dernières oeuvres (55’ - 1983, avril).

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A fleur de voix

Réalisation : Jean-Paul Fargier (1983)
Images : Jean-Michel Gautreau
Son : Jean¬Paul Fargier
Production : Maison de la Culture de Reims
Vidéo-Montages
Durée 57’

Tout le problème est de savoir comment on peut faire passer une parole à travers la résistance la plus opaque, qu’on peut figurer très bien par la pierre la plus massive. Le mur du son est là. Et en même temps il faut impliquer le corps complet dans cet acte d’émission de la parole à l’intérieur même de la voix. Quand un prophète comme Ezechiel, Isaïe ou Jérémie reçoit de ce qui est appelé Dieu la fonction de prophétiser, c’est bien une Parole qui lui dit de dire au second degré cette parole. Il est l’intérieur de la parole qui va passer par son corps.

Le mur du son est là.

Un corps qui en général est à la limite du déséquilibre, du tremblement, et située sur le passage de la plus grande commotion nerveuse.

On n’en finit pas avec ces histoires de pierres, ces histoires de sépulcres, de stèles commémoratives. Comme si à l’horizon de la vie humaine il y avait ce formidable écran du cadavre, dont la pierre n’est jamais que le symbole représentatif. Le culte du tombeau, le culte des morts, le culte de l’intervalle entre ce qui se tasse comme mort et ce qui est imaginé comme étant soit un au-delà soit une sortie de cet état de décomposition, voilà... c’est la limite magnétique de l’imagination humaine.

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’étant donné qu’on est sur le Mont des Oliviers, on est à l’endroit où le Messie revenant à Jérusalem ressuscite sur son passage les morts. D’où ces rizières de tombeaux, ces terrasses superposées, où l’on sent comme l’urgence de se faire enterrer le plus près possible sur le chemin de cette trouée de résurrection. En réalité il n’y a pas un seul endroit au monde où l’on ait la vision de la division entre mort et vie comme ici. A croire que la ville des vivants et la ville des morts sont à égalité représentées le long d’une ligne invisible - peut-être beaucoup plus invisible qu’on ne croit - envers et endroit à plat déposés devant nous. La radioactivité mortelle qui est déposée de ce côté-ci contestant bien entendu, avec une violence particulière, la superposition radioactive qu’on a du côté de la Ville elle-même. Je crois que l’effet Jérusalem c’est ça, cette espèce de ligne de partage, de balance extrêmement forte entre la Mort et la Vie. De toute façon la Bible elle-même ne parle que de ça. Et le personnage qui a fait l’opération Résurrection ici-même se place exactement dans cette diagonale. Tandis que Sollers trace de la main cette diagonale en suivant la ligne des remparts de Jérusalem, un car de touristes débarque dans le plan séquence. Sollers se tourne vers eux. Ils prennent des photos sans descendre du car.
Voici les postulants à la Résurrection. Ils croient faire du tourisme ! Retour à la contemplation de la Ville. La caméra suit le regard de Sollers. Bruit de moteur, qui finit par s’éloigner.

Par conséquent là, matière et anti¬matière, l’équilibre se produit de façon extrêmement violente. Et dans le texte d’Ezequiel qui raconte la prophétie sur la Vallée des ossements, ici-même, on voit très bien ce que c’est que cette nappe d’ossements et de morts présentée dans une vision panoramique. Ca a beau faire tout le bruit qu’on veut, on est ici dans un silence d’outre-tombe, c’est le cas de le dire. Un silence à couper au couteau...

Physique de la voix, « Le trou de la Vierge »

Répondant à une question de Jacques Henric, d’Art Press,
Philippe Sollers improvise pendant une heure
de brillantes considérations sur la représentation des femmes dans
l’histoire de la peinture.
Exemples à l’appui, brandis face à la caméra. De la Vierge et de Vénus,
de Picasso et de Braque, de Courbet et de Matisse,
mais aussi du Corps et de la Voix, de l’Ame et du Souffle,
voilà ce dont il est parlé dans cette sorte de télévision en direct
(sans montage, en temps réel)
que les télévisions installées n’osent pas faire (60’ - 1982, novembre).


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Physique de la voix
Est-ce que le langage vient du corpe ?
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Réalisation : Jean-Paul Fargier (1981)
Collaboration : Jacques Henric (Art Press)
Images : Jean-Michel Gautreau
Son : Jean-Paul Fargier
Production : Vidéo¬Montages
Durée : 60’
Est-ce que ma voix, en ce moment, sort de mon corps ? Ca a l’air évident ... Est-ce que le langage vient du corps ? Ça a l’air l’évidence même. L’humanité croit spontanément qu’il y a une soupe biologique en cours, et puis que, dans un deuxième temps, le temps de faire la soupe, le temps que la soupe se représente à elle-même, eh bien ça parle. Puis les bulles de la soupe claquent, et puis ça continue. Les bulles de la soupe c’est ce qui se sera exprimé, comme moi en ce moment, le temps de vivre, d’exister.

Supposons un renversement. A savoir que ce n’est pas ma voix qui sort de mon corps, qui vient de mon corps, qui est contenue dans mon corps... mais le contraire. Que mon corps sort de ma voix. C’est rigoureusement irreprésentable. Jamais - l’enregistrement en témoigne - je n’aurais l’air de faire sortir de ma voix mon corps. C’est ça la damnation.

Mais tout de même on pourrait peut-être introduire un doute. Et ce doute, il est introduit uniquement par cette idée qu’il y aurait donc eu un corps qui serait passé par la voix directement à la matrice, pour ensuite se présenter comme corps, un corps comme vous et moi, et puis mourir, et puis ressusciter, et puis s’en aller. C’est un événement tout à fait absurde, qui me paraît, pour cette raison même tout à fait intéressant.

Le moindre psychanalyste venu - c’est-à-dire un peu tout le monde, aujourd’hui - vous dira : ah ben voilà une façon de dénier le sexe, le sexe donc la mort. Mais supposons que ça soit le contraire : qu’il y ait du vrai dans cette idée - que le maximum du sexe soit représenté par la voix et qu’au fond la misère sexuelle dans laquelle on nous contraint de vivre soit tout simplement liée au peu de voix, au très peu de voix. Au très peu de voix non pas en volume, mais au très peu de pensée sortant de la voix.

Bien entendu, c’est ça le fond de la chose à laquelle j’essaie d’apporter une contribution. J’essaie de prendre cette affaire de corps, de sexe qui en est distinct, et de voix, à l’endroit où ça produit des boursouflures, des ratés, des symptômes. Et honnêtement il me semble que l’on n’a pas vraiment accès à la découverte analytique si on a de la pudeur à l’égard de cette histoire de Vierge Marie. C’est pourquoi lorsque j’ai parlé de son trouage, j’ai découvert avec stupeur la volonté laïque spontanée de sauver à tout prix la Vierge Marie. C’est étrange. Sauver à tout prix la Vierge Marie ça revient à sauver son envers : Vénus. Vénus n’a pas de trou, ça aurait dû satisfaire ceux qui voient dans la Vierge Marie la pire des impostures, qui sert à l’opium du peuple, à l’obscurantisme.

En fait, mon geste a choqué les obscurantistes de notre temps. Ceux qui ont tout intérêt (et on pourrait démontrer pourquoi) à garder une image idéale de la femme. N’importe laquelle. Vierge Marie comprise. J’apporte sur un plateau la façon de se débarrasser de toutes ces aliénations et je me vois accusé, moi, de vouloir les faire renaître. Je propose du trou, donc de la liberté, et .je me vois stigmatisé, comme si je voulais mythologiser la question.

Il n’y a pas à se tromper. Tout dévot - laïque, bien sûr, aujourd’hui - de la consistance de l’image féminine est quelqu’un qui n’a aucun accès spontané à l’Art. Vérifiez, vous verrez. Musique, peinture, littérature ? Surdité, aveuglement, blocage. Poésie ? Ça ne répond pas. Rythme, verbal ? Ca laisse froid. Mélodie, harmonie, contrepoint, construction, fugue ? Rien. Peinture, structure, couleurs ? Qu’est-ce que veut dire le cubisme de Picasso ? Verticalité, axe, enveloppement, présentation de la sphère à plat, quatrième dimension réintroduite dans la troisième ? Rien. C’est ça la frigidité. Rien d’autre. Ça ne se passe pas au niveau des petits organes qui se tripotent, parce que là on peut toujours s’imaginer qu’on jouit.

Joyce et Picasso sont absolument contemporains de ce point de vue que le corps ne donne pas naissance à la voix.

Mon corps n’est pour rien d’essentiel dans ce que je vous dis. En revanche, ma résistance nerveuse, ma fureur physique, la santé de mes cellules, mon obstination musculaire, l’allègement de ma circulation, viennent de ma voix. Je le sens, je le dis. (...)

Et on va terminer par ça. La seule chose qui m’intéresse est physique. Le psychique c’est le langage du langage. Je ne me déplace plus que par des affinités physiques. Physique, physique. Tout est de la physique. Toutes nos erreurs de morale, disait déjà l’autre, sont des erreurs de physique. Physique... Physique... Verbal... Physique, physique... Tout physique !

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Propos recueillis par Anne Dagbert
en février 1984

Dans Le Trou de la Vierge, pour souligner cet incroyable investissement de l’image féminine, source de tout (que je passe mon temps à démolir), je suis parti du fait qu’un tableau de Courbet avait suscité une émotion considérable quand il avait été reproduit en couverture d’Art Press.
Des gens avaient cru que c’était une photo pornographique et non pas ce fameux tableau (il faudrait le reproduire sans cesse), dont Duchamp parle d’ailleurs et qui a appartenu entre autres à Lacan, intitulé très mystérieusement. L’origine du monde. C’est un buste de femme sans jambes et sans tête. (On peut voir dans un buste féminin l’origine du corps humain, mais certainement pas l’origine du monde ; les particules élémentaires se passent parfaitement d’un corps de femme.

Puis, je suis passé de Courbet à Picasso, pour montrer où en était l’Assomption du temps de Picasso et aujourd’hui. Elle est méconnaissable puisque le code a changé, mais les questions restent les mêmes. Il ne s’agit plus d’une belle dame, comme dans Titien, qui s’élève dans les cieux avec des ribambelles de chérubins pour l’accueillir. Elle est devenue quelque chose de plus dur et de plus fondamentalement explicite sexuellement. L’art moderne a consisté dans le blabla formaliste, surréaliste, post-moderne, ayant fonctionné autour, qui est réductible et qui a une métaphysique intrinsèque plus ou moins occultiste, spiritualiste (voir Kandinsky) qui évite de poser frontalement ce qu’est la représentation du corps féminin. A mon avis, les grands artistes du XXe siècle n’appartiennent pas à la série des réductions modernistes que l’on voit par tranches multiples, mais ce sont ceux de Matisse, Picasso bien sûr et aujourd’hui De Kooning - qui se sont affrontés à cette question : comment représenter ce qui arrive au corps féminin dans les moments clefs ? L’objet de l’art c’est ça.
Je parle de la Vierge parce que c’est un geste classique en parfaite continuité avec l’histoire des arts. L’histoire de la Vierge, c’est précisément la figuration la plus poussée qu’on peut faire de l’impensable lui-même. Or l’impensable est toujours lié à la différence sexuelle et au fait qu’on est toujours d’un côté ou de l’autre de cette différence. Il faut savoir si on peut penser ça jusqu’au bout. La Vierge a ceci de particulier comme formulation qu’elle est vraiment unique dans l’histoire des religions et des mythologies. C’est pour cela que je suis catholique, par conviction profonde, et pas bouddhiste, zen ou autre, parce que c’est vraiment ce qu’il y a de plus intelligent. Le triomphe du catholicisme m’apparaît comme une évidence absolue. Il n’y a pas eu de forme plus élaborée de l’art et de la liberté humaine que l’art baroque, né comme chacun sait d’une réaction à l’iconoclasme protestant.

D’autre part, Le Trou de la Vierge, c’est une hypothèse comme quoi cette affaire de Vierge Marie peut devenir plus compréhensible encore grâce à Freud. Grâce à lui, on peut faire un pas de plus dans la compréhension de ce que tout ça veut dire, avec l’inscription, ouvertement, de la question sexuelle. Cette Vierge mère n’est pas une pucelle. C’est un corps effracté de l’intérieur par une parole qui se change en corps.

D’une voix à l’autre, « Sollers joue Diderot »

C’est une prosopopée. Sollers, en costume du XVIII siècle, fait parler Diderot. Il dit tout sur ses véritables relations avec la Grande Catherine. Il raconte comment il a inventé la Psychanalyse.
Pourquoi il aime la télévision en couleur. Son étonnement d’être devenu un Penseur Officiel de l’Union Soviétique. Il rétablit le matérialisme sur ses pieds : le sensualisme. Liberté oui mais libertinage d’abord. Portrait de Diderot par Sollers ? Portrait de Sollers en Diderot ?
Portrait du joueur assurément (52’ - 1984, mai).


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D’une voix à l’autre
Je me suis souvent demandé pourquoi je pouvais m’endormir aussi facilement. A peu près n’importe quand, n’importe où, dans un minimum de temps. Il me suffirait de cinq-six minutes pour commencer à dormir. Et d’ailleurs, je crois que je m’endors. J’aurais quand même été le premier à dire, à mettre en scène, que l’expérience de la pensée doit plus ou moins passer par celle de fermer les yeux, de descendre à l’intérieur du sommeil. Et ne croyez pas que ce soit si évident que ça. Ma petite "Lettre sur les aveugles" m’a quand même conduit en prison. Il y aura eu de la prison pour la "Lettre sur les aveugles" et pour l’auteur de comment déjà... ah oui... Juliette. Comme si le fait de commencer à dire que la pensée la plus fine se déploie à l’intérieur du sommeil choquait tous ceux qui croient qu’on ne pense que réveillé, ou du moins les yeux ouverts. A vrai dire, être heureux dans les replis moléculaires et cellulaires, comme si on y voyait quand même, et au-delà de la vue, c’est une façon d’aménager l’affaire Oedipe. L’incestueux, terrible, qui continue à faire peur. Je dors, je rêve, je suis réveillé... tout ça n’est pas très décisif dans la mesure où je continue à parler.
- Qu’est-ce qu’on entend ?
- Un pinson ? !
- Un pinçon, ah ah ! (rires) Il me semble que je suis dans un grand fleuve à présent. Avec vous, mes chéries, dans la barque du Temps...
- Une barque ou une galère ?
- Cette Sophie ! En tous cas le galérien, c’est moi et c’est moi qui rame, impertinente ! (rires).
- Vous dormez, pour le moment.
- Mais ramer en dormant, vous savez bien que c’est une de mes spécialités. Et ne dites pas que ça ne va pas vous rapporter quelque chose, insolente ! (rires).
- Remarquez que j’aurais été le premier aussi à inventer cette situation-là : quelqu’un d’allongé et qui parle en associant librement, comme s’il dormait, ou plutôt comme s’il voulait reprendre la parole qui n’arrête pas dans le sommeil. On me dit qu’un médecin viennois a mis au point une technique où il allonge, comme ça, les gens. Il les écoute derrière eux, et de temps en temps il intervient pour faire résonner une interprétation. Il paraît que ça marche. La pensée change de nature. La raison résonne beaucoup plus loin qu’on ne croirait et jusque dans le rêve. Tout ça ne m’étonne pas outre mesure. Je renverserais volontiers la situation. Moi je peux à la fois m’endormir, rêver, dire ce qui me passe par la tête et l’interpréter en même temps. Je suis double. Est-ce que vous sentez comme je suis double ? Comme je suis lui et moi.
- Un pour chacune alors ?
- Les deux pour chacun ! Si vous n’y voyez par d’inconvénients, chères... Et autre astuce de mon existence, je ne sais pas si l’avenir pourra la lire bien, mais c’est tout de même d’avoir pu m’arranger avec une mère et ses deux filles. Une philosophie qui arrive à con-vaincre une mère et ses deux filles de laisser planer l’harmonie sur les rapports d’un homme avec ses deux filles me semble quand même, par là-même, prouvée.

Un corps que je sens en ce moment mais
comme une légère doublure de ma voix

Notez bien ce que je dis : il pourrait y avoir des surprises. Si par exemple j’essaie de me concentrer sur un point de plus en plus fin, de plus en plus perçant, si j’essaie d’imaginer même, en y plongeant de tout mon corps intérieur, le moment, pourquoi pas, de ma conception. Là où j’aurais été une toute petite goutte en train de se faire son œuf (parfois on peut avoir comme un rêve à ce sujet). Le moment où on n’existait pas et puis la toute petite agglomération qui fait qu’on existe et puis après ça développement dans l’espace et dans le temps, avec les organes qui viennent vous donner un corps. Un corps que je sens en ce moment mais comme une légère doublure de ma voix...

Musique, musique... les Italiens... le chant... la voix dans le repli des couleurs...
C’est pourquoi j’aime tellement la télévision... la télévision en couleur... la peinture rendue mobile. Car je pense qu’on ne peut pas tricher avec la télévision. Ou alors tout devient tricherie. Et à l’intérieur de cette tricherie généralisée, qui n’est rien d’autre que celle de la société tout entière, la vérité, qui est un peu en deçà, en retrait, doit fatalement se montrer. Autrement dit, on use le mensonge par lui-même ; on le brûle, on le consume, on l’use. Ce qui serait dangereux et qui l’a été, c’est l’attitude du secret, l’habitude, la physionomie du secret. Pas de secret ! Tout visible, tout audible !

Débordements des corps, des visages, des discours... et que s’opère un tri. Pour faire paraître la vérité, il suffira donc, pour celui qui veut là faire passer, de montrer qu’il déambule avec un corps d’emprunt... dont il reste parfaitement maître dans toutes les positions où il peut se trouver. Le mensonge, en revanche, apparaîtra comme un corps obligé d’être ce qu’il est, bêtement ce qu’il est, automatiquement et sans cesse la même chose que ce qu’il est. La même grimace, les mêmes effets. Faisons de la philosophie à travers la télévision, comme on pouvait en faire à travers la musique et la peinture... Plus il y aura de télévisions, plus il y aura de satellites et plus les infâmes trembleront que soient éventés leurs calculs de merde !
- Etes-vous vraiment obligé d’écrire ?
- Je ne suis pas obligé, ma chère, mais finalement c’est ce qu’on va retenir de moi, que j’aurais écrit. En réalité, j’aurais fait beaucoup de choses.
- Finalement, qu’est-ce que vous poursuivez ?
- Je ne poursuis rien. Est-ce que la Nature poursuit quelque chose ? Vous la voyez se répéter d’une façon indéfinie. On risque d’arriver à une situation où tout le monde demandera à tout le monde : quel est votre but dans la vie ? A quel parti appartenez-vous ? A quel ensemble adhérez-vous ? Etc. Et plus personne ne pensera qu’après tout on est là simplement, sans aucun sens et sans aucun but, dans une chaîne infinie de répétitions. C’est très difficile à penser...

A contre voix, « Godard/Sollers : L’Entretien »


Godard avait vu et revu Le Trou de la Vierge. Sollers a vu Je vous salue Marie, Godard et Sollers se sont rencontrés, le 21 novembre 1984 (jour de la Présentation de la Vierge au Temple), pour évoquer chacun leur Vierge. Sollers connait les dogmes catholiques par cœur. La Vierge apparait à Godard pour l’encourager à terminer son film. La Vierge était-elle hystérique ? Faut-il lui conseiller le divan ? Comment cadrer la Vierge ? Faire le point sur elle ? Qui a peur de la Vierge Marie ? Chapelet de questions égrenées face à face en mangeant ou buvant de l’eau. L’un pleure, l’autre rit. Tous les deux ; prient (75’ - 1984, novembre).


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A contre-voix
Réalisation : Jean-Paul Fargier (1984)
Images : Xavier Moer, Richard Ugolin !
Son : Jean¬Paul Gurliat
Montage : Jean-Paul Fargier
Production : Léo Lagrange,
Vidéo¬Montages
Producteur délégué : Dominique Pafni
Durée : 75’

P.S.  : On est le 21 novembre 84, il est onze heures...
J.-L. G.  : Oui, c’est toi qui voulais le· 21...
P.S.  : C’est le jour de la Présentation de Marie au Temple. C’est une fête solennelle qui a donné lieu à des tas de tableaux, un grand tableau du Titien... Titien est le grand spécialiste de Marie dans tous ses états. Il y a une Présentation du Titien...
J.-L. G.  : Mais une présentation quand ? Avant...
P. S.  : On la présente au Temple, la petite Marie...
J.-L. G.  : Après l’Annonciation ?
P. S.  : Avant ! En tout cas voilà : elle est présentée au Temple le 21 novembre. C’est une fête fondamentale. C’est le jour où tous les religieux sont censés renouveler leurs vœux. C’est là qu’ils s’ancrent dans leur affaire. La Présentation ça me plaît bien, parce que c’est aussi un mot obstétrique. C’est employé pour la façon dont l’enfant se présente au moment de l’accouchement. Et comme on va parler de la façon dont la Représentation tourne autour de ce point de Marie, il est intéressant, je crois, de dire qu’on peut s’interroger, non pas sur œ qu’est le deuxième sexe trente ans après, ce qui est une petite tranche de temps... importante, et qui détermine beaucoup de choses pour nous... mais enfin, ce serait plutôt le sexe au deuxième degré depuis deux mille ans, l’histoire de la Conception... Alors voilà, je vais d’abord dire le "Je vous salue Marie"... la prière... C’est une prière que j’aime beaucoup et que je me répète au moins deux ou trois fois par jour, par conséquent il n’y a pas de raison pour que je ne la dise pas à voix haute... "Je vous salue, Marie, pleine de grâces. Le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes". Chaque mot compte... "Et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, mainte¬nant et à l’heure de notre mort .


Moi, je peux à la fois m’endormir, rêver, dire
ce qui me passe par la tête et
l’interprèter en même temps.

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J.-L. G.  : Mère de Dieu ? Moi je pensais que c’était sa fille...
P.S.  : Mère de Dieu. Dogme du Concile d’Ephèse, qui a suscité de terribles discussions sur la question. Dans chacun des mots, il y a une bibliothèque. On s’engouffre dans des abîmes ... Ce que tu remarques, c’est que "Je vous salue Marie", d’abord c’est ton film, et ça implique que celui qui récite la prière est dans la position de l’Ange : "Je vous salue Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous... ". C’est l’Annonciation, c’est l’Ange qui parle... Tandis que dans la deuxième partie de la prière, c’est l’homme courant, donc il change de position. Ca c’est déjà un dédoublement de celui qui parle. D’abord il est Ange, il s’identifie à l’Ange en train d’annoncer ça à une femme, une, sortie du lot... puis cassure, il se retrouve dans la position du pauvre pécheur mortel qui attend quelque chose de cette question. Ça lui fait une double existence, et ça m’a toujours impressionné. Quand j’étais enfant, je voyais bien que l’on passait d’une position à l’autre et.je me demandais comment on pouvait être divisé comme ça... Donc c’est une ruse de la prière elle-même, que l’on n’a pas par exemple dans le Notre Père, qui est entièrement ascendant...
J.-L. G.  : Oui, moi je suis d’une famille protestante, je connais mieux le Notre Père.
P. S.  : : Le fruit de vos entrailles... puis la mort... Evidemment, on a immédiatement la conjonction entre l’événement qu’une parole va produire un corps et le fait qui s’en suit pour tous ceux qui sont là sur la parallèle en train de penser à ça... Il y a méditation sur la mort. Ce qui est très bien dit dans le Credo et les Messes qui musicalement essaient de faire sentir ça. (...) Le Crucifixus est... le corps immédiatement promis à une mort, d’où suit la Résurrection... La prière est celle-là...
J.-L. G.  : Est-ce qu’avec les livres on a cette impression ? Toi quand tu en fais... Moi, je suis toujours de plus en plus au bord des larmes pour un mot, un visage vu dans la rue. Du reste, les mendiants le voient tout de suite... dès qu’ils me voient, ils savent que je vais donner dix francs ou plus. Si j’ai pas de monnaie, je laisse le billet.
P. S.  : : Tu progresses dans la sainteté !
J.-L. G.  : Non, mais toi tu rigoles tout le temps... Et, en même temps, c’est très réconfortant. C’est pour ça que je voulais te voir : pour être conforté par quelqu’un qui rit. Mais tu pleures des fois ?
P. S.  : : Oui, mais ça prend la forme du rire.
J.-L. G.  : Tu dis que c’est pareil mais... physiquement tu dois beaucoup moins pleurer que moi...
P. S.  :: Oui ? Je ne sais pas...
J.-L. G.  : Moi, on m’en veut beaucoup. On me dit sans arrêt : Arrête de faire ton Jésus...
P. S.  : :

Et moi on me dit : Arrête de faire ton jésuite... (Rires). Non, mon sentiment permanent est celui d’une compassion qu’on n’arrivera jamais à remplir tellement tout ça est pitoyable. Et puis : "Il n’y a pas de grand art sans pitié". Aristote, etc. Je rigole pas tout le temps. Vers l’extérieur, c’est mon choix physique, physiologique. Il y a la nuit, tout ce qu’il faut, crois-moi, comme position du corps...
(…)

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