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Houellebecq, la littérature et le Bien

par Jacques Henric

D 8 janvier 2023     A par Albert Gauvin - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


On glose beaucoup ces temps-ci sur la dernière provocation de Michel Houellebecq qui, dans un long entretien avec Michel Onfray, déclare :

« Je crois que le souhait de la population française de souche, comme on dit, ce n’est pas que les musulmans s’assimilent, mais qu’ils cessent de les voler et de les agresser, en somme que leur violence diminue, qu’ils respectent la loi et les gens. Ou bien, autre bonne solution, qu’ils s’en aillent. »

Tous les termes de ces propos stricto sensu réactionnaires sont sujets à caution. Quel est le Français de souche (« comme "on" dit ») qui s’exprime ici à propos, non de l’islam radical, mais des musulmans ? Sur la base de quelle enquête ? Dans quel but ? J’ai dit ce que j’en pensais politiquement dans un commentaire récent. Je n’y reviens pas [1]. Distinguant volontiers l’écrivain et l’homme public, on s’est peu interrogé sur le lien entre ces propos et la littérature que nous proposait Houellebecq. Dans un article paru dans le numéro d’art press de décembre 2022, Avec Marcel Proust, paradoxes et préjugés, Philippe Forest faisait ce constat :

En 1972 [2], l’époque était encore à l’avant-garde, l’idée était entendue, qui voulait que la littérature ne vaille qu’en raison de la parole critique qu’elle opposait au monde, de sa dimension transgressive qui lui faisait partie liée avec le Mal au sens de Sade, Baudelaire et Bataille. Aussi perplexe que fût la position qu’il exprimait dans le Ruban au cou d’Olympia, Leiris en convenait encore lorsqu’avec nostalgie, se rappelant sa lointaine jeunesse surréaliste, cinquante ans après, lui aussi, il évoquait et invoquait « le démon moderne de la négation » — négation en dehors de laquelle l’auteur de la Règle du jeu ne concevait guère qu’il y eût de signification et de salut pour l’art.
Le moins que l’on puisse dire est que tout a bien changé depuis. Un préjugé a pris la place d’un autre — de sorte que le plus ancien de ces préjugés reprend les airs de paradoxe qu’il avait perdus. Car tout le monde s’accorde dés­ormais à dire de la littérature qu’elle se tient du côté du Bien. Jusqu’aux écrivains d’aujourd’hui qui ont pourtant construit leur carrière en spéculant avec habileté et succès sur la sulfureuse réputation dont ils se prévalaient scandaleusement. Ainsi Michel Houellebecq se réclamant maintenant du Bien, s’en proclamant le porte-parole et endossant avec quelque opportunisme et un certain sens de l’à-propos le rôle nouveau de maître à vivre et à penser.

Forest ajoutait :

Dans l’une de ses chroniques récentes (art press n°499), rendant compte de l’accueil réservé à Anéantir [3], Jacques Henric a justement dit ce qu’il convenait d’en penser. Ce n’est pas la première fois que l’on assiste à un pareil retournement.

On ne peut guère soupçonner Pileface ni Henric d’avoir toujours eu un parti-pris négatif à l’égard de Houellebecq [4]. Je me suis donc reporté à cette chronique dont le titre : « La littérature et le Bien », fait écho, bien sûr, à La littérature et le mal de Georges Bataille (relisez son avant-propos jusqu’au bout, note sur Lautréamont incluse [5]), mais aussi à La peinture et le mal de Jacques Henric lui-même [6]. Bien que je ne partage pas son enthousiasme final pour la « poésie » de Houellebecq (médiocre à mon goût), je vous invite à la relire.

Mais qu’en est-il au juste de Houellebecq romancier dont le dernier roman anéantir a été encensé comme les autres auparavant dans la presse (notamment Le Monde) alors que beaucoup d’autres romans ou récits ont été purement et simplement ignorés (dont le très beau La nuit folle d’Henric) ? L’écrivain Jean-Philippe Domecq donne son point de vue, sévère, dans une tribune du Monde [7]. Et Sollers, me direz-vous ? Eh bien, j’ai relevé quelques portraits de Houellebecq qu’il lui est arrivé de croquer au fil des ans. Un peu d’humour, ça détend.

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Michel Houellebecq
Anéantir
Flammarion, 736 p., 26 euros

Caroline Julliot,
Agathe Novak-Lechevalier (dir.)
Misère de l’homme sans Dieu. Michel Houellebecq et la question de la foi
Flammarion, 384 p., 14 euros

Fin août 1869, paraît à Paris sous le nom de Comte de Lautréamont la plus fantastique, la plus horrifique, la plus impitoyable épopée du Mal, annoncée par son titre, les Chants de Maldoror. Le mystérieux inconnu, deux ans plus tard, fait paraître deux fascicules intitulés Poésies I, Poésies II, signés Isidore Ducasse, qui sont un démenti, un retournement, un reniement de son premier ouvrage et de toute la littérature romantique de son temps. À la glorification du Mal, succède l’apologie du Bien. À la description de la douleur, du malheur, de la méchanceté, de la laideur, est préféré le spectacle du bonheur, de la beauté, de la bonté, à l’image de « la bonté absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal ». Prière de « ne plus renier la famille, le mariage, les institutions sociales ». « Le bien est la victoire sur le mal, la négation du mal. Si l’on chante le bien, le mal est éliminé par cet acte congru. »

LE DERNIER ROMANTIQUE
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Fin décembre 2021, paraît un nouveau roman de Michel Houellebecq dont le titre annonce loyalement la teneur : Anéantir. Pourquoi ce lien apparemment improbable suggéré entre l’auteur d’un livre de « Poésies » (en prose, certes) ne pesant que quelques dizaines de pages, et l’autre, d’un « Roman », chargé, lui, de près de 750 pages ? C’est que le second, Michel Houellebecq, réitère à sa façon le geste du premier. Il en avait, il y a longtemps, annoncé la possibilité dans un de ses poèmes, « Le sens du combat » : « Nous devons décider d’un autre angle d’attaque,/ décrocher vers le Bien ». Avec Anéantir, c’est fait, le Bien est au poste de commande. Les personnages du roman sont des êtres foncièrement bons, on les aurait qualifiés à une certaine époque de la littérature engagée de « héros positifs ». Au cours d’un entretien, Houellebecq, avec ce goût de la provocation qui est le sien, renversant à la Ducasse le mot de Gide, « C’est avec de beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature », déclarait : « C’est avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature. » « Bonté, ton nom est homme », écrivait Ducasse, dans sa philippique contre les « têtes molles » du romantisme. Le paradoxe, c’est que Houellebecq est désormais considéré par la critique comme notre dernier grand romantique, son apologie terminale de l’amour faisant foi. Comment le poète qui écrivait ces vers, il y a quelques années : « Nulle part l’amour n’existe/ C’est juste un jeu cruel dont vous êtes les victimes », se fait-il aujourd’hui le chantre d’une mystique de l’amour ? Comment celui qui en 2017 affirmait à Agathe Novak-Lechevalier qu’un écrivain doit « prendre sur soi tout le négatif du monde » (ce qui, dans le Cahier de l’Herne qui lui était consacré, m’avait fait établir un lien apparemment saugrenu entre l’auteur de Soumission et Georges Bataille) a-t-il été amené à s’en prendre à toute la littérature du 20e siècle pour avoir été fascinée par la transgression et par le Mal, n’appuyant sa critique que sur les exemples de Paul Morand, Pierre Drieu La Rochelle et Jacques Chardonne, à savoir trois écrivains compromis à des titres divers avec l’antisémitisme et la collaboration, lesquels ne furent pas fascinés par lui, ne l’ont pas pensé, se contentant seulement de le pratiquer (en cela, ils n’étaient pas Sade).


Isidore Ducasse et Georges Bataille.
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DE SAINT PAUL À MURAY
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Les grands écrivains du Mal, je veux dire les grands écrivains tout court qui ne l’ont pas « célébré », le « Mal », pour « devenir célèbres », comme les en accuse Michel Houellebecq, sont aussi bien Homère, les grands tragiques grecs, Racine, saint Augustin, Dante, Baudelaire, Proust. Faulkner, Dostoïevski, Bernanos, Bataille, Pasolini, Jouve... et ce poète léger, ironique, souvent bouleversant, qui a écrit Rester vivant, le Sens du combat, Non réconcilié. C’est d’autant plus étrange que Michel Houellebecq, avant même sa lecture admirative des grands écrivains du Mal que sont, entre autres, saint Paul, Joseph de Maistre, Chesterton, Schopenhauer (plus tard, ses contemporains, Maurice G. Dantec, Philippe Muray, auteur de l’Empire du bien), dit avoir très jeune, au catéchisme, « découvert le mal ». Il avait eu, par ailleurs, dans les Particules élémentaires une juste définition du bien et du mal : « La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison ». La religion (religare : relier) est du côté du bien ; la littérature, qui sépare, du coté du mal. « Le mal, seul, dixit Proust, permet de décomposer les mécanismes que, sans cela, on ne connaîtrait pas. » « Il faut sauver le mal », dernières paroles du poète Joë Bousquet avant de mourir.
J’ai lu que l’intervieweur pour le journal le Monde, affirmait que Michel Houellebecq proposait « une morale pour habiter le monde ». Vu le monde comme il est dans les livres du romancier, des premiers jusqu’aux plus récents, dans la Possibilité d’une Île, dans Soumission, dans Sérotonine, on se dit qu’il va falloir une morale sacrément costaude pour se faire un nid douillet dans un tel monde, qui est, hélas, pour une grande part aussi le nôtre. Et quelle morale ? Quand tous les romans cités sont autant de machines infernales, toujours plus complexes, mises au point par un Satan souvent rigolard, un brin vicieux et néanmoins, comme Céline (qu’il n’apprécie pas), en profonde empathie avec des humains en souffrance.

JE N’AIME PAS JÉSUS
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Difficile, s’agissant de l’œuvre romanesque de Houellebecq, de ne pas faire allusion à sa réception critique, notamment à l’occasion de son livre récent Anéantir. Dans le meilleur des cas, il s’agit dans les articles de presse et les essais qui lui sont consacrés d’un méli-mélo argumenté, savant souvent, mais dont la finalité est de faire entrer dans un cadre solide, rassurant, ce qui échappe, par nature, dans une œuvre littéraire, à toute forme de sagesse, à toute constitution d’un ordre, à toute tentative de récupération, idéologique, religieuse, philosophique, politique. L’œuvre de Lautréamont/ Ducasse a de toute évidence échappé à une telle opération, pas tout à fait celle de Rimbaud (les images d’un Rimbaud révolutionnaire ou d’un Rimbaud catholique n’ont guère été convaincantes). Avec Houellebecq, après nous avoir vendu le « dernier romantique », le « dernier mystique de l’amour », voici le dernier venu : le « grand poète catholique ». De quoi être surpris quand on garde en mémoire son jugement sur Jésus, dans un ancien numéro de L’Obs, Jésus, le Dieu fait homme, fondement même du christianisme : « Je n’aime pas Jésus. Il subvertit inutilement la société dans laquelle il vit. C’est un peu un révolutionnaire, en un sens. Je n’aime pas ces gens-là. » Un peu plus loin, il le voit dans le récit de la femme adultère comme un farceur. Il est vrai qu’ailleurs, notamment dans son passionnant entretien avec Agathe Novak-Lechevalier qui clôt le livre d’essais Misère de l’homme sans Dieu, il prend ses distances avec Nietzsche à cause de « l’opposition frontale » de celui­-ci au Christ ; il va même jusqu’à avancer que l’activité difficile de l’écriture a « un rapport avec le Christ prenant sur lui les péchés de l’humanité ».
Enfin, ultime portrait, après le rom­antique, le mystique, c’est le Houellebecq catholique et politique qui nous est proposé. Alors là, bon courage à qui a l’ambition de nous éclairer sur les engagements politiques de l’écrivain ! Les journalistes l’ont étiqueté de gauche, d’extrême gauche, d’anarchiste, puis souvent les mêmes, de droite, d’extrême droite, de populiste, d’antidémocrate, d’anti-européen, de conservateur, de réactionnaire, mais tous réconciliés pour voir en lui un lanceur d’alerte, un voyant, un prophète. Ce qui a toujours suscité chez lui un sourire amusé, un rien railleur. Il a beau pourfendre les sectateurs fascinés du mal, je le soupçonne de rester habité par quelques petits diablotins qui, si Dieu, lui, ne rit pas (c’est ce qu’on dit), se marrent doucement devant le tragique foutoir dans lequel se débat la pauvre humanité. Pour en revenir aux « derniers » de ceci et de cela accolés à sa personne, on peut se demander si, en définitive, Michel Houellebecq n’est pas le « dernier » des « grands » romanciers, si l’on entend, pour dire vite, romanciers dans la tradition balzacienne (que ne l’a-t-on comparé à Balzac !). Je renvoie aux pages de ce numéro consacrées à Jack Kerouac où est mis en lumière une tout autre histoire de ce genre littéraire. Pour s’en tenir au 20e siècle, voyez les noms qui la ponctuent et dans laquelle se noie le mot « roman » : Pasolini, Tabucchi, Beckett, Joyce, Gombrowicz, Claude Simon, Blanchot, Pound, Céline, Colette, Burroughs, Genet, Michaux, Perec, Roth, Anaïs Nin, auxquels il faudrait ajouter Kundera, Klossowski, le dernier Aragon, Bolaiïo, Calaferte, Guyotat, Forest, Sollers...


Michel Houellebecq.
ZOOM : cliquer sur l’image.
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L’ESPRIT DE L’ENFANCE
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Pour un lecteur de Houellebecq, la nouveauté déroutante d’Anéantir, c’est qu’il s’agit bien d’un roman qui se projette comme les précédents dans le futur, 2027 en l’occurrence, mais cette fois tout le récit est en prise avec le présent le plus préoccupant : des centaines de pages consacrées aux douloureuses conséquences d’un accident vasculaire cérébral, des centaines à la scandaleuse gestion humaine des Ehpad (confirmée dans le même temps par un livre de témoignages glaçants), pour finir par des centaines sur la description détaillée, minutieuse, impassible, des ravages causés par un des plus redoutables cancers, le cancer de la mâchoire, celui-là même dont souffrit atrocement et mourut Freud.
L’épisode assez rocambolesque des élections présidentielles prévues dans cinq ans avec la candidature d’un zozo, le « gros Ben », manigancée par notre actuel président de la République, n’est apparemment qu’une façon pour Houellebecq de dire le peu de considération qu’il a pour Macron, pour son projet de régime présidentiel post-démocratique, et la vive admiration qu’en revanche il nourrit pour son ministre de l’Économie Bruno Le Maire (dit Bruno Le­ sage dans le roman).
Puis-je trouver la confirmation du probable épuisement d’un type de roman dans la récente déclaration de Michel Houellebecq qui semble annoncer un retour à ses amours anciennes : la poésie, à mon goût la part la plus belle, la plus forte de son œuvre. La poésie, parce qu’elle est, dit-il, un retour à l’esprit de l’enfance, parce que le contact avec la voix qu’elle nécessite est fondamental, parce qu’elle relève de « l’inquestionnable », parce que, comparée à elle, le roman « parle au-dessous de ses moyens ». L’auteur de ces textes poétiques, « Loin du bonheur », « L’amour l’amour », « La mémoire de la mer », « Djerba "la douce" », confie : « Ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie : les lectures de poésie. Commencé comme ça, je finirai comme ça ».
Le mieux réussi : là où il est allé plus profond, dans la chair de la vie, dans les zones obscures de l’être humain. Le 28 décembre 1950, Kerouac écrit à Neal Cassady : « J’ai renoncé à la fiction et à la peur. Il n’y a rien d’autre à faire que d’écrire la vérité ».

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« Ce qui restera de Michel Houellebecq n’est pas son œuvre, mais le fait qu’elle a été abondamment commentée »

Tribune

Jean-Philippe Domecq

Ecrivain

La cause idéologique du romancier étant « enfin entendue » après ses déclarations sur les musulmans, l’essayiste Jean-Philippe Domecq regrette, dans une tribune au « Monde », que l’on cherche à préserver son réalisme sociologique à travers son étroite grille de description nihiliste.
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Le nombre de lecteurs qui se mordent les doigts d’avoir cru que Michel Houellebecq était un écrivain important s’est encore accru après la parution de son dialogue avec Michel Onfray dans le supplément de la revue Front populaire, où tous deux partent en croisade pour l’Occident, émasculé par l’émancipation individuelle. Reste à sauver l’écrivain de l’idéologue, Céline servant encore de commode modèle.

De ce débat, le seul qui vaille si l’on aime la littérature qui nous révèle, quoi qu’elle ait à nous révéler, Le Monde a fait état : le 4 décembre, Jean Birnbaum recommande Anéantir, de Houellebecq, parmi les « meilleurs livres de l’année » ; le 16 décembre, Marc-Olivier Bherer analyse « la radicalisation d’un auteur à succès » et, huit jours plus tard, Michel Guerrin y revient dans sa chronique titrée « Ernaux et Houellebecq, par leur distance froide, en montrant sans démontrer, sont tout aussi dérangeants et précieux ».

La cause idéologique du romancier étant désormais et enfin entendue, on préserve son réalisme sociologique, en se contentant de son étroite grille de description. Si elle fut « prophétique », comme on l’a beaucoup répété, elle le fut d’un tout-fout-le-camp généralisé qui a frayé la voie politique de la négation de l’autre. Rappelons à nos deux inquiets pour l’Occident que le mépris de l’autre fut la définition du péché qu’inaugura le Christ.

Nostalgie des oppressions autoritaires
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Il est étonnant que l’on ait mis du temps à voir que le narrateur houellebecquien, toujours le même d’un roman à l’autre, constitue donc le porte-parole de son auteur. S’il ne faut pas confondre narrateur ou personnage et auteur, cela vaut pour celui-ci et pas seulement pour le lecteur. A l’inverse, ce qui fait la force trouble du M le Maudit (1931), de Fritz Lang, qui pressentit les prémices du nazisme, n’est pas ce torve personnage, mais sa mise en emboîtement visionnaire.

La littérature a pour fonction de «  montrer sans démontrer ». Le problème est que ce pertinent critère ne marche pas, ici encore, et point n’était besoin que Houellebecq ait craché le morceau : sa vision sociologique, prétendument révélatrice de la noirceur du monde actuel, est sociologisante, car systématisée par son exécration de tout ce qui, dans nos démocraties, quoi qu’il en pense, nous libère des oppressions autoritaires dont il a la nostalgie, avec la violente veulerie du refoulé. Exemple, sa énième charge contre le « remplacement » musulman, qui indigne la Grande Mosquée de Paris : ce qui gêne Houellebecq et ses identiques narrateurs n’est jamais l’islamisme radical, et pour cause, puisque celui-ci s’oppose à nos libertés que Houellebecq voue à son ironie de barbecue.

Dans Soumission, la France élisait un président musulman et, voyez, disait le narrateur très auteur, ça ne se passe pas si mal… Les pervers ont cette séduction de repérer le miel qu’il vous faut pour avaler le fiel qu’ils vous refilent. Même fiel au miel dans son dernier roman, que l’on dit d’une veine «  adoucie » ; c’est vrai que le héros houellebecquien ferait pleurer sur son chien ou sur la détresse de devoir mourir comme tout le monde. C’est la fonction du sentimentalisme, comme disait Dostoïevski de ce tordu de père Karamazov : «  Il était méchant. Il était méchant et sentimental. »

Un autre pertinent repère d’évaluation est la formule gidienne que « c’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature ». Eh bien, nous saurons désormais que c’est avec de bons critères que l’on prend lourdeur nouvelle pour novatrice. Une singularité de la période que subit la littérature actuelle est l’énergie mise à déployer l’intelligence d’analyse à défendre tels auteurs malgré leurs œuvres et idées. C’est le seul sujet dont on aurait dû traiter dès les premiers livres de Houellebecq. On y trouvait, en premier degré et illustration dérivée, les produits et tendances de société que nous décrit, en bien plus précis et intéressant, le bon journalisme.

Complexe de progressistes repentis
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N’oublions pas, en toute lucidité critique à l’égard du formatage médiatique et journalistique, que nous sommes quotidiennement cultivés par l’hégélienne forme de prière qu’est la lecture du journal. A côté, la littérature illustrative a toujours plu parce que le lecteur y retrouve ce qu’il sait, ses modes et objets récents, sans le regard révélateur que donne le style (même en son degré zéro, complaisamment prêté à Houellebecq). Rappelons au moins que la différence entre les romans sans ou avec littérature est que celle-ci fait découvrir. Y compris ce qui est sous nos yeux, qui échappe aux descriptions projetées par nos préjugés et humeurs.

Ce qui restera de Michel Houellebecq n’est pas son œuvre mais le fait qu’elle a été abondamment commentée. Son succès est un des symptômes de ce qu’il faudra appeler la culture contre la culture. Jusqu’alors, dans l’histoire, des auteurs à grand succès, parce qu’ils étaient bien ou mal-pensants ou de sensibilité commode, satisfaisant par là le premier degré sociologique de l’opinion, détournaient celle-ci des auteurs qui décrivent l’époque et non la leur. Aujourd’hui, croyant éviter les dérives de l’esthétique de la rupture novatrice, la recension littéraire met les fins acquis de la nouvelle critique au service de l’épais, et notamment de cette école littéraire, le « glauquisme », où le lecteur reconnaîtra plus d’un auteur tendance (Yann Moix, Christine Angot, Régis Jauffret).

On a cru, par complexe de progressistes repentis et par méfiance à l’encontre du moralisme, que c’est en privilégiant le tordu et le rigolard retour aux idées primaires que se révèle le bon gros fond de l’humain. S’il suffisait d’être pessimiste pour être réaliste, la vie serait simpliste, et la littérature ennuyeuse. André Breton émit l’intuition que la création devait, quoi qu’elle découvre d’embarrassant, le transmuer dans le sens du « signe ascendant » ; ce serait le moment de renouveler l’intuition, d’autant que l’on ne peut reprocher au surréalisme de cultiver la fleur bleue, lui qui introduisit l’inconscient freudien en France. Éclairer nos pulsions et réactions nous cultive quand c’est sans nihilisme, ce moralisme à l’envers.

Jean-Philippe Domecq est essayiste. Il a notamment écrit « Qu’est-ce que la métaphysique fiction ? » (Serge Safran, 2017).

Jean-Philippe Domecq (Ecrivain), Le Monde du 7 janvier 2022.

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Exergue de Poésies I (1870).

Aux antipodes de Houllebecq mais en accord avec Ducasse, rappelons quelques propos de Sollers.

Journal du mois, 25 septembre 2005 :

PAUVRE HOUELLEBECQ

On m’assure que les intrigues se multiplient pour priver Houellebecq du prix Goncourt. C’est très injuste, mais on peut voir là un sursaut du milieu littéraire, furieux d’avoir été dépassé par les événements. C’est curieux comme les professionnels de la manipulation se mettent à crier contre la manipulation quand la manipulation n’est pas passée par la leur. Quoi qu’il en soit, La Possibilité d’une île reste le meilleur roman de la rentrée, et voici un argument sentimental en faveur de l’auteur.
Dans une curieuse déclaration, intitulée Mourir, Houellebecq fait cette poignante confidence :

« Lorsque j’étais bébé, ma mère ne m’a pas suffisamment bercé, caressé, cajolé ; elle n’a simplement pas été suffisamment tendre ; c’est tout et ça explique le reste, et l’intégralité de ma personnalité à peu près, ses zones les plus douloureuses en tout cas. Aujourd’hui encore, lorsqu’une femme refuse de me toucher, de me caresser, j’en éprouve une souffrance atroce, intolérable ; c’est un déchirement, un effondrement, c’est si effrayant que j’ai toujours préféré, plutôt que de prendre le risque, renoncer à toute tentative de séduction... Je le sais maintenant : jusqu’à ma mort, je resterai un tout petit enfant abandonné, hurlant de peur et de froid, affamé de caresses. »

Quand je lis ça, que voulez-vous, je craque. Houellebecq a de l’argent, soit, mais l’argent ne fait pas le bonheur. J’ai un tempérament social : le malheur doit être récompensé, et le bonheur puni. Le Goncourt, donc, ou au moins le Femina s’il y a encore des entrailles de compassion en ce monde.  [8]

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Une vie divine, 2006 (Houellebecq est décrit à travers le personnage de Daniel) :

« Daniel est le type même du nihiliste actif et professionnel d’aujourd’hui, pornographe et sentimental. Il reste obsédé par la baise, frémit à la vue de la moindre jeune salope locale, a peur de vieillir, poursuit un rêve d’immortalité génétique, et a même donné son ADN, pour être cloné, à l’Eglise de la Vie Universelle (l’EVU), laquelle est partie à l’assaut des comptes en banque des déprimés du monde entier, tentés par le suicide et la réincarnation corporelle. La vie humaine, on le sait, n’est qu’une vallée de larmes, et la science en a établi la vérité fatale. La chair, pour finir, est triste, les livres sont inutiles, on ne peut fuir nulle part dans un horizon bouché, l’argent permet de vérifier tout cela, et le cinéma, lui-même inutile, l’exprime. Où sont passés Dieu, l’espoir d’une vie éternelle, toute la salade de jadis ? Les religions sont balayées, vous qui entrez laissez toute espérance, faites-vous prélever pour plus tard, mais sans garantie absolue, car il se pourrait bien que le vieux Dieu demi-mort irascible, qui a déjà confondu les langues au moment de la Tour de Babel, reprenne du poil de la bête, et utilise un jour des terroristes pour foutre le bordel dans les laboratoires, mélanger et brouiller les codes sinistres tarés du futur.

Daniel souffre, et il lui sera donc beaucoup pardonné socialement (c’est-à-dire fémininement), « à la chrétienne », comme d’habitude. Nous n’allons pas recommencer notre ancienne polémique vaseuse pour savoir s’il faut préférer Schopenhauer (lui) ou Nietzsche (moi). De toute façon, la question est réglée : Schopenhauer a vaincu, Nietzsche est définitivement marginal. Il me demande quand même si je crois à la vie éternelle, et il sait que je vais lui répondre bof, que c’est là encore un fantasme humain, trop humain, que l’éternel retour est tout autre chose, qu’il vaudrait mieux parler d’éternité vécue. Il me jette un drôle de regard, à la fois plombé, apeuré, vide. Je ne suis même pas digne d’être un chien, pense-t-il comme un banal humaniste, non, je ne suis même pas digne d’être un chien, et il n’a pas tort. Allez, encore un alexandra pour lui, un whisky pour moi, et basta. On ne parle même pas de l’objet du rendez-vous pris par son agent : une petite évaluation philosophique de son oeuvre, par mes soins, mais sous pseudonyme, dans une revue confidentielle et radicale, douze lecteurs pointus, un record. Il est vrai que la pige aurait été misérable. Il est vrai aussi que je n’en ai pas envie. J’ai été content de revoir Daniel, son courage et sa détestation provocatrice, glauque, drôle et fanatique du genre humain. Mais précisément : humain, trop humain... » etc... (Folio 4533, 2006, p. 336) [9]

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Journal du mois, septembre 2010 :

J’ouvre la radio, et j’entends Michel Houellebecq réitérer ses étranges attaques contre Picasso :

« Picasso, c’est juste un très mauvais peintre, un des plus mauvais de sa génération, il est très inférieur à Kandinsky, très inférieur à presque tous, Klee, Mondrian, presque tout le monde est supérieur à Picasso, même Dali. Non, c’est vraiment pas bon, ça, c’est clair que c’est pas bon. Ce que pense Philippe Sollers est intéressant, ç’aurait été aussi intéressant une polémique avec Muray, que j’ai eue d’ailleurs brièvement quand on se voyait, j’ai toujours dit que Picasso, ça n’allait pas. Y a pas de lumière, sa manière de voir le monde est stupide, il prend un des mouvements les plus stupides déjà, le cubisme, il est le pire des cubistes... Il est mauvais. »

Bien entendu, l’obsession du charmant Houellebecq contre Picasso n’a rien à voir avec la peinture. Les réactionnaires puritains de tout poil ont toujours eu des problèmes avec l’incroyable liberté sexuelle de l’auteur des Demoiselles d’Avignon. Notre romancier réaliste social, futur prix Goncourt, ne fait là que relayer une longue série d’invectives, dont les plus spectaculaires ont eu lieu à la fin de la vie de Picasso, lorsque le public anglo-saxon, épouvanté, a eu connaissance des éclatantes « Etreintes » du Minotaure. Un critique d’art anglais, officiellement homosexuel, écrivait alors : « Ces tableaux sont des gribouillages incohérents exécutés par un vieillard frénétique dans l’antichambre de la mort. » Passons. [10]

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Journal du mois, 19 avril 2013 :

POÉSIE

Les enfants à l’école, devront réciter, chaque matin, un poème de Michel Houellebecq, notre grand écrivain national, « le plus lu dans le monde entier ». La presse est unanime et enthousiaste. Houellebecq, aujourd’hui, c’est Hugo, Baudelaire, Lautréamont, Mallarmé et Verlaine, en plus clair et en plus populaire. Les spécialistes vous le disent à chaque instant, vous pouvez leur faire confiance.

RÉCITATION

Voici ce que seront les récitations émouvantes des enfants, tirées des chefs-d’œuvre de Houellebecq :

« Ainsi générations souffrantes,
Tassées comme des puces d’eau,
Essaient de compter pour zéro
Les capteurs de la vie absente,
Et toutes échouent, sans trop de drame
La nuit va bien recouvrir tout
Et l’épuisement monogame
D’un corps enfoncé dans la boue. »

Je m’arrête. Je pleure. Je ne grandirai jamais. Je me débats dans la boue. [11]

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C’est tout et ça explique le reste, effectivement.

Pour qu’ils grandissent, on a le droit de suggérer aux enfants des écoles d’apprendre par coeur cette poésie de Francis Ponge...


[1Sur les derniers rebondissements de cette misérable affaire, lire dans Marianne du 6 janvier : Ce que Houellebecq s’est engagé à rectifier pour que la Grande mosquée de Paris suspende sa plainte.

[3Je respecte la typographie. Le titre est « anéantir », sans majuscule. A.G.

[4Côté pile ou côté face, je ne sais plus, j’ai néanmoins moi-même émis des réserves à l’occasion de la sortie de Sérotonine. Cf. mon introduction à Liberati vs Houellebecq.

[5Vous verrez plus loin l’usage qui peut être fait, à tort ou à raison, de ce que Ponge a appelé, dès 1946, le « dispositif Chants de Maldoror/Poésies ».

[6Sollers, janvier 1983 : « Dans cette apologie de la mystique passant par la porcherie, vous avez reconnu, n’est-ce pas, la bizarre et inacceptable théorie du modèle qu’Henric s’est visiblement choisi : Georges Bataille. La Littérature et le Mal, livre absurde qu’heureusement plus personne ne lit, allait en effet dans ce sens aberrant. »

Guyotat, février 1983 : « La Peinture et le Mal, par Jacques Henric, m’a bouleversé de fond en comble. Comme tous les très grands écrits, celui-ci est un acte. Plus encore : un acte artistique, l’acte dont on ne revient pas. »

[8Littérature et politique, Flammarion, 2014, p. 419.

[11Littérature et politique, Flammarion, 2014, p. 745-746.

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3 Messages

  • Albert Gauvin | 28 mars 2023 - 14:20 1

    Dans un texte adressé à La Règle du jeu, Michel Houellebecq explique comment il s’est fait piéger par le réalisateur Stefan Ruitenbeek et donne à lire le contrat aberrant qu’il a signé sans le lire. LIRE ICI.

    Voeu : on espère que M.H. lit attentivement les contrats qu’il signe avec ses éditeurs !


  • Albert Gauvin | 14 février 2023 - 12:39 2

    A 66 ans, l’auteur culte cumule les propos islamophobes, défend l’idée du « grand remplacement » et fait l’acteur dans un film porno. Entre réelle dérive identitaire, posture trash et provoc calculée, plongée dans l’univers et la psyché d’un romancier qui joue les incendiaires dans le débat politique. LIRE : Michel Houellebecq, histoire d’une dérive.


  • Albert Gauvin | 30 janvier 2023 - 11:28 3

    Où est le Bien, où est le Mal, je ne sais plus ! Ce n’est pas dans le Canard ni dans Charlie, mais dans Libé de ce jour que je lis cette nouvelle humoristique :

    « Michel Houellebecq dans un film porno, ça paraît tout naturel et c’est maintenant chose faite. Le collectif de cinéastes hollandais KIRAC n’a pas eu grande difficulté à convaincre l’auteur chouchou de la droite et figure du patriarcat décrépi, frustré de n’avoir eu ni le Nobel ni les prostituées que sa femme voulait lui « arranger au Maroc ». « J’ai dit que je connaissais plein de filles à Amsterdam qui coucheraient avec le célèbre écrivain par curiosité », déclare la voix off dans le trailer déjà mis en ligne, et hop, nous voilà avec Houellebecq, à moitié nu embrassé fougueusement par une jeune Hollandaise blonde et longiligne. Le collectif avait déjà piégé à ce jeu le philosophe conservateur de droite Sid Lukkassen, qui avait après vainement tenté de s’opposer à la diffusion d’images. Voilà bien quelque chose qui ne serait pas arrivé à Annie Ernaux. »

    Réaction immédiate dans L’OBS du même jour : Michel Houellebecq dans un film porno : la goutte de trop.