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Beigbeder : « J’aimerais qu’on dise que j’ai été le Karl Marx de l’IA ! »

ENQUETE SUR L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET LA LITTERATURE /
FRANCOIS RUFFIN : DIALOGUE AVEC L’IA CLAUDE

D 20 avril 2026     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Frédéric Beigbeder était interviewé par Eric Naulleau pour le JDD à l’occasion de la publication de son nouveau recueil de chroniques « Ibiza a beaucoup changé » : vingt textes tantôt inédits, tantôt parus dans des périodiques « de l’ancien monde », revus et corrigés pour l’occasion. Ce n’est pas l’histoire du fêtard compulsif qui se mue au fil du temps en homme plus responsable qui m’intéresse, mais les quelques paragraphes qu’il consacre à l’IA et commente dans cet entretien qu’Eric Naulleau a titré : « J’aimerais qu’on dise que Beigbeder a été le Karl Marx de l’IA ! », d’après le propre propos de Beigbeder.
…Rien que ça !
Le titre m’a interpellé bien que je me méfie des articles de philosophie de comptoir qui glausent sur cette nouvelle révolution technologique, ses mérites et ses dangers, nouvelle tarte à la crème pour commentateurs de tout poil, et qu’en général, je fuis. Qu’en dit Beigbeder ? En quelques touches, dans son style loin de l’esprit de sérieux, il glisse quelques mots, seulement quelques mots, qu’il faut néanmoins prendre au sérieux, je le crois. Au moins, ils méritent quelque attention avant de mettre le journal à la poubelle.
Découvrez comment l’IA a écrit la fin de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert. C’est à la fois bluffant et inquiétant
Découvrez l’intervention de Bruno Patino à La Grande Librairie avec son essai sur, "Le temps de l’obsolescence humaine",
Découvrez aussi ce que pensent les stars IA de la Silicon Valley, de leurs créatures,
Et ne manquez pas, en fin de notre recension du jour, ce morceau d’anthologie qu’est la conversation récente de François Ruffin avec l’IA Claude Ceci vous en dira plus que tout discours sur les capacités de l’IA générative, aujourd’hui.
Pour avoir vécu de l’intérieur la révolution numérique et Internet dans une autre vie, je suis particulièrement sensible à celle qui se dessine avec l’IA.



JDD, dimanche 12 avril 2026

Découvrir l’intégrale de l’article ICI (pdf).
Nous centrons notre commentaire autour de l’IA :

En guise de prélude

Il est écrit sur la jaquette « Tel est est le destin des hommes de la seconde partie du XXe siècle : faire la fête en sachant qu’on est obsolète et qu’on sera remplacé par 1) les femmes 2) les machines. » Est-ce pour vous un motif de déploration, de jouissance ou de résignation ?

Je me contente de constater sans juger. Le grand remplacement à venir n’est pas celui que Renaud Camus a annoncé, c’est celui de l’homme par des robots. C’est un peu vexant pour les féministes dans· la mesure où elles pensaient que ce seraient elles qui prendraient la place. A peine arrivées au pouvoir, elles vont être évincées, cruelle conclusion pour un si long combat.

Après avoir testé l’IA en lui demandant d’écrire quelque chose sa manière ( évoqué plus avant dans la section « l’intelligence artificielle et la littérature »), Beigbeder déclare :

…raison pour laquelle je souhaite qu’on débranche tout et qu’on revienne à 1991. Au-delà des questions littéraires, ça va flanquer quelques millions de personnes au chômage et remettre en question l’école, par exemple : est-ce qu’il sera encore nécessaire d’apprendre ? Soit on se résigne, soit on se lève et on se révolte. J’aimerais qu’on dise que Beigbeder a été le Karl Marx de l’IA !

L’analogie avec Karl Marx

Qu’entendre avec cette phrase, sur le ton provocateur et mégalo-humoristique typique de Beigbeder ?

Karl Marx a été le grand théoricien critique du capitalisme industriel au XIXe siècle. Il l’a analysé comme un système oppressif, a diagnostiqué ses contradictions (exploitation, aliénation, chômage structurel), et a appelé à une révolution pour le renverser (ou du moins le transformer radicalement).
Beigbeder voudrait qu’on dise de lui qu’il a joué le même rôle vis-à-vis de l’IA : être le penseur qui a vu venir le danger, qui l’a théorisé comme une force destructrice pour l’humain, et qui a lancé un manifeste de résistance (il en inclut un dans son livre). En gros, le « Capital » de Marx en version Beigbeder pour l’IA : plus léger, plus festif, mais tout aussi radical dans la critique.
Il ajoute que les clivages gauche/droite sont obsolètes ; le nouveau combat est entre accélérationnistes (progressistes technophiles) et extinctionnistes (ceux qui veulent préserver l’humain, et qu’il considère comme les « vrais écologistes » ou conservateurs au sens de préservation de la civilisation).
En résumé, c’est une déclaration à la fois sérieuse (il est vraiment inquiet) et ironique : Beigbeder se rêve en prophète révolutionnaire anti-IA, le Marx d’une nouvelle lutte des classes… entre les humains et les machines.
C’est du Beigbeder pur jus : provoc, littéraire, et un brin narcissique, mais qui pose une vraie question sur le progrès technologique sans garde-fous.

« Je souhaite qu’on débranche tout et qu’on revienne à 1991. »

Le contexte :

Nous ne savions pas que les années 1990 seraient nos plus belles années. Nous avions entre vingt et trente ans. Un siècle se terminait, un monde nouveau allait naître. Comment aurions-nous pu deviner que notre liberté était provisoire ? La "décennie dorée" (1989-2001) fut le dernier instant d’humanité avant le World Wide Web. On se demandait ce que le troisième millénaire nous réservait : la réponse fut Google, Tinder, Facebook, Instagram, TikTok, YouTube, Netflix, YouPorn, Spotify, WhatsApp et ChatGPT. »
Frédéric Beigbeder
<:br />Ibiza a beaucoup changé, 2026

La référence à 1991 est avant tout personnelle et générationnelle
Beigbeder (né en 1965) avait 26 ans en 1991. C’est l’âge où il vivait pleinement sa jeunesse : fêtes à Ibiza, publicité (il travaillait chez BDDP), premiers succès littéraires, insouciance, liberté sexuelle et créative.

La référence est aussi technologique et civilisationnelle
Il décrit les années 1989-2001 comme la « décennie dorée », le « dernier instant d’humanité avant avant que le World Wide Web ne change radicalement le monde. . En 1991, internet existait déjà dans les milieux militaires et universitaires, mais le Web grand public n’avait pas encore explosé.
Le World Wide Web (inventé par Tim Berners-Lee en 1989-1990) passe de l’expérimental à l’accessible. Les premiers navigateurs (comme Mosaic en 1993) arrivent juste après, mais les fondations techniques et les premiers usages se mettent en place autour de 1991.
Pas de Google (1998), pas de réseaux sociaux, pas de smartphones, pas de streaming, pas d’IA générative. On vivait encore dans un monde analogique dominant, où les relations, la fête, la drague, la création étaient directes, imprévisibles, charnelles.
C’est donc le symbole du monde d’avant la grande bascule numérique : un moment où l’humain était encore au centre, sans être constamment « augmenté » par les algorithmes, surveillé ou concurrencé par des machines. Un monde avant que l’IA ne vienne couronner cette transformation en remplaçant potentiellement l’humain dans la création et la pensée.

Extinctionniste !
Beigbeder pousse son propos mégalo-provocateur encore plus loin, en se déclarant « extinctionniste » : Beigbeder se positionne en conservateur au sens littéral  : il veut conserver l’humain tel qu’il était avant cette grande bascule technologique. Il oppose cela aux « accélérationnistes » qui veulent aller toujours plus vite vers le transhumanisme et l’IA.
Revenir à « genre 1991 », c’est donc pour lui retrouver une vie moins médiatisée, plus directe, plus charnelle, sauvegarder la littérature, l’art et la pensée humains face à la machine. Refuser le « grand remplacement » par les algorithmes.
C’est une formule provocatrice et un peu nostalgique (typique de son style), qui dit en substance : « La fête était mieux avant l’internet et tout ce qui a suivi. Arrêtons la machine avant qu’elle ne nous remplace complètement. »

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET LA LITTERATURE

Vous faites un sort particulier à l’IA en lui opposant un « manifeste de résistance extinctionniste ». L’IA contre l’homme, l’IA contre la littérature…

Ma nouvelle marotte. Ça me fiche vraiment la trouille. J’ai appris cette semaine qu’on avait demandé à l’IA d’écrire la fin du Bouvard et Pécuchet de Flaubert, et il paraît que c’est très bon. Ça sent la clef sous la porte pour les écrivains. Houellebecq a demandé à l’IA d’écrire un truc à sa manière, et il a trouvé ça plutôt bien. J’ai fait la même chose, et j’ai obtenu quelque chose d’un peu caricatural, pas très léger - mais encore quelques mois, et elle fera mieux que moi.
Entretien Naulleau – Beigbeder

GIF La lecture en chute libre chez les jeunes

J’ai reçu dans mon émission Antoine Compagnon, qui revenait de l’université de Columbia, où il enseigne. ll avait demandé à ses étudiants de lire quelques romans de taille moyenne, dans les 300 .pages. Ils lui ont répondu qu’ils n’y arrivaient pas, que leurs cerveaux ne leur permettaient pas de lire des textes longs. Et des scientifiques lui ont confirmé que les connections neuronales de la génération qui a grandi en scrollant étaient incompatibles non pas seulement avec Guerre et Paix de Tolstoi, mais également, par exemple, Le Soleil se lève aussi de Hemingway. Si le problème est d’ordre cérébral, c’est foutu pour la lecture. Mais il subsistera une secte, qui unira ceux qui goûtent le plaisir des phrases et de l’échange. Ceux que Stendhal nommait les «  happy few ». Qui se réuniront dans une forêt pour réciter un quatrain d’Henry Jean-Marie Levet : « Ni les attraits des plus aimables Argentines/ Ni les courses à cheval dans la pampa/ N’ont le pouvoir de distraire de son spleen/ Le Consul général de France à La Plata.  »

C’étalt bien, la littérature...
Oui.

Frédéric Beigbeder
PROPOS RECUEILLIS
PAR ÉRIC NAULLEAU

La lecture est effectivement en baisse continue et préoccupante depuis une dizaine d’années, avec un décrochage marqué à l’adolescence. On n’a probablement pas encore touché le fond, selon certains analystes. Néanmoins, le nombre de jeunes qui « lisent un peu » reste élevé (autour de 80 %), mais ils lisent moins souvent, moins longtemps et avec une attention plus fragmentée.

Quelques chiffres clés sur les jeunes (7-19 ans) – Étude CNL/Ipsos 2026 (publiée en avril 2026)
• Lecture quotidienne ou presque : moins d’un tiers des jeunes (en recul de 7 points depuis 2022).
• Lecture loisirs : Un jeune sur trois chez les 16-19 ans ne lit pas du tout pour les loisirs.
• Écrans vs lecture : les jeunes passent en moyenne 3h01 par jour sur les écrans (pour les loisirs), soit dix fois plus de temps qu’à lire des livres. Chez les 16-19 ans, ce temps écran dépasse souvent 5 heures par jour.
Les garçons et les 16-19 ans sont les plus touchés, mais la baisse s’étend désormais aussi aux filles et aux plus jeunes (7-12 ans), ainsi qu’aux catégories socioprofessionnelles supérieures (ce qui était moins le cas auparavant).

Pourquoi cette chute ? Les études pointent surtout la concurrence des écrans (réseaux sociaux, vidéos courtes, jeux…) qui fragmentent l’attention et captent le temps libre. Le décrochage s’accentue à l’adolescence, période où le téléphone devient omniprésent. D’autres facteurs : fatigue scolaire, perception que la lecture est « contraignante », et moindre transmission familiale dans certains milieux.

GIF L’IA a écrit la fin de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert et c’est à la fois bluffant et inquiétant

« Bouvard et Pécuchet », ultime chef d’œuvre du maître, était demeuré inachevé après la mort de son auteur. Le Nouvel Observateur a récemment demandé à l’intelligence artificielle d’écrire le mythique dernier chapitre du livre. Au plus près du style flaubertien sans être caricatural, le résultat est impressionnant, et soulève de nombreuses questions sur la création.

Par Didier Jacob
Nouvel Obs, le 21 mars 2026


Portrait du romancier Gustave Flaubert
© IMAGEBROKER.COM/SIPA / IMAGEBROKER.COM/SIPA
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Depuis cent cinquante ans, on devait se contenter de cette fin qui n’en était pas une. L’un des plus grands stylistes du XIXe siècle, Gustave Flaubert (1821-1880), était mort avant de pouvoir terminer son ultime chef-d’œuvre, « Bouvard et Pécuchet ». Ne manquait qu’un chapitre, dont il avait conçu le plan, et qu’il avait intitulé « la Conférence ». En reprenant les thèmes principaux du roman, Flaubert devait y raconter la dernière confrontation catastrophique de ses deux héros obsessionnels, avec les notables rassemblés pour les entendre.

« Ironie mordante »

Texte mythique, donc, d’autant que le style de Flaubert devait y trouver son expression la plus aboutie. C’est dire combien des générations de lecteurs ont rêvé de lire ce chapitre jamais terminé. Grâce à l’intelligence artificielle (IA), et avec l’aide de Benoît Raphaël, journaliste et vulgarisateur spécialisé dans les usages de l’IA, c’est désormais chose faite. Bien sûr, Flaubert n’y retrouverait probablement pas les siens, mais l’IA a réussi à imiter si bien son style que même ses lecteurs les plus fervents et attentifs ont été soufflés par le résultat.

Pour Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020 avec « l’Anomalie », et auquel nous avions déjà fait appel l’année dernière dans un match littéraire qui l’avait opposé à l’IA, le résultat est « stupéfiant ». Si Le Tellier décèle quelques longueurs dans le texte qu’il juge « un peu poussif et un peu lent », il reconnaît qu’on « retrouve dans ce dernier chapitre toutes les caractéristiques du dernier Flaubert. Il synthétise ses obsessions littéraires : l’ironie est mordante, la précision est scientifique, il y a un bon dosage de satire sociale et de désillusion métaphysique. Il y a aussi un indéniable sens de l’économie, et un usage foudroyant de la formule ». Et de citer quelques passages du texte qui l’ont laissé « pantois ».

« L’IA a appris à parler le Flaubert »

Responsable de la collection Folio Classique chez Gallimard, Blanche Cerquiglini se dit « bluffée » elle aussi par la lecture du chapitre généré par l’IA. « Ce qui est troublant, c’est que l’IA respecte un style. Or le style est ce qui définit un écrivain en propre… C’est comme si l’IA, en s’étant nourrie de toute l’œuvre de Flaubert, avait appris à “parler le Flaubert”, à se couler dans ses mots, son rythme, ses tournures, ses expressions. Sans toutefois tomber dans le pastiche. Elle n’en fait pas trop. » Ainsi l’IA a-t-elle su repérer les caractéristiques essentielles du style de Flaubert : « les paragraphes courts, les ellipses, les accélérations de rythme ; les descriptions sensorielles, l’attention portée aux détails, les variations de rythme (binaire, ternaire ; “On dînerait à Paris, on souperait à Pékin”). » De même la chute, « totalement flaubertienne » pour Blanche Cerquiglini, « avec ce “Ils copiaient”, cet imparfait qui indique l’éternel recommencement, et qui prend une valeur de vérité générale, absolument terrible et géniale ».


A l’été 2000, la conservatrice de bibliothèque Marie-Dominique Mutarelli, présentait fièrement, dans la bibliothèque municipale de Rouen, le manuscrit de "Bouvard et Pécuchet" de Gustave Flaubert, donné par la nièce de l’écrivain, Caroline Franklin Grout.
FRED TANNEAU / AFP
ZOOM : cliquer l’image

On a compris que ce qui se joue ici dépasse largement l’imitation par l’IA du style de Flaubert. C’est la question de l’auteur qui est posée et, sur le sujet, la fulgurante montée en puissance de l’IA risque de tout remettre en cause. Les écrivains auront-ils un jour leur assistant IA personnel, capable d’écrire à leur place ? C’est possible. Hervé Le Tellier ne cache pas son inquiétude, même s’il en nuance les répercussions : « Je n’aime écrire que si c’est moi qui écris. Si l’IA le fait à ma place, je n’en tirerai aucune satisfaction. J’ai déjà essayé, bien sûr, de travailler avec l’IA pour des raisons documentaires. Mais écrire, c’est pour mon seul plaisir. »

Découvrez le texte imaginé par l’IA (et Benoît Raphaël)
Après avoir raconté la déconfiture de ses héros Bouvard et Pécuchet, dans leur tentative burlesque et pathétique d’embrasser la totalité de la connaissance humaine, Flaubert clôt son roman sur le récit d’une conférence donnée par les deux compères devant l’assemblée des « notables ». Ce dernier chapitre, seulement connu à l’état de plan, est une satire de la bourgeoisie provinciale.
A LIRE ICI (pdf)

GIF Comment j’ai prompté une IA pour la faire accoucher du dernier chapitre de « Bouvard et Pécuchet » de Flaubert

Spécialiste de l’IA, Benoît Raphaël raconte comment il est parvenu à faire générer à une intelligence artificielle le dernier chapitre de « Bouvard et Pécuchet ». Et insiste sur l’importance de la recherche de fond pour orienter habilement la technologie.
Nouvel Obs, 23 mars 2026

Se mesurer à Flaubert, jusqu’à tenter d’écrire à sa place le dernier chapitre de son roman inachevé était à tous égards un pari risqué. Comment une machine allait-elle pouvoir imiter le style extraordinairement sophistiqué de l’un des plus grands prosateurs français ? C’est ce pari impossible qu’a relevé Benoît Raphaël. Comme on va le comprendre en lisant ses explications, il ne s’agissait pas de se borner à demander à ChatGPT : « Ecris la fin de “Bouvard et Pécuchet” ». C’est à un travail beaucoup plus complexe, et fort d’une longue expérience dans ce domaine, qu’il a pu obtenir un résultat aussi remarquable. Il s’en explique ici.

Le point de départ : le défi Le Tellier, en février 2025

En février 2025, j’ai mené mes premiers défis d’écriture avec l’IA : écrire des nouvelles dans un style littéraire contrôlé. La méthode reposait sur une « recette de style » : un ensemble de paramètres (rythme, focalisation, distance, tonalité) qu’on donne au modèle pour qu’il écrive dans le registre voulu. Sur des textes courts, ça marchait.
Le problème est apparu quand j’ai voulu adapter cette technique à des textes plus longs. Une histoire longue exige plusieurs registres, des changements de rythme, une complexité de personnages. Or, la recette écrasait tout dans un style uniforme. Sur un texte court, l’uniformité passe. Sur un texte long, ça fonctionne beaucoup moins bien.

Pourquoi « Bouvard et Pécuchet » posait un problème supplémentaire

Quand j’ai commencé à réfléchir à ce nouveau défi, j’ai compris que le problème allait être encore plus aigu. On devait écrire un chapitre entier qui contienne toute la richesse de Flaubert, avec sa manière particulière de raconter. Et l’un des marqueurs les plus intéressants, c’était le rire : Flaubert fait rire non pas seulement parce qu’il écrit bien, mais aussi par la façon dont l’histoire est racontée. D’où l’idée qui a structuré tout mon travail : le fond conditionne la forme. Ce n’est pas en décrivant le style de Flaubert (ses phrases longues, son ironie, sa distance) qu’on obtient du Flaubert. Il faut comprendre ce qui produit ces effets, ce qui les fait naître. Le style est une conséquence, pas une cause.

La recherche : comprendre comment Flaubert construit ses histoires

Il y a eu d’abord un travail de fond. J’ai passé deux mois à analyser comment Flaubert structure son récit et ses idées pour générer une émotion et une réflexion chez le lecteur. Concrètement : lecture et analyse du roman (en particulier les chapitres les plus drôles), des commentaires critiques sur Flaubert, et surtout de ses lettres à Louise Colet.
Les lettres ont été décisives. Elles montrent un Flaubert libéré des contraintes du roman. On y trouve l’énergie, l’humour, la vision du monde qui manquaient à mes premiers essais. « La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. » « Le fond de ma nature est le saltimbanque. » Ce sont des concepts de personnalité, pas des paramètres de style. Le souffle manquant ne venait pas de la syntaxe, il venait de la vision du monde. Ce travail a permis de faire émerger l’âme de Flaubert et sa propre réflexion sur l’écriture, pour identifier précisément sa manière d’écrire.

Les recettes dynamiques : un auteur ne fait pas toujours la même chose

Un vrai auteur n’utilise pas la même technique en permanence. Il adapte ses outils en fonction de ce qu’il veut raconter. Flaubert compresse le temps quand il survole des semaines en quelques phrases. Il passe en mode « arène » quand les personnages s’affrontent dans un espace clos. Il empile les idées jusqu’au vertige quand il veut montrer l’absurdité de l’encyclopédisme. Il se glisse dans la conscience d’un personnage pour un bref instant de fissure, puis reprend sa distance.
J’ai identifié ces différents « modes » d’écriture et construit ce que j’appelle une « recette dynamique » : au lieu d’un portrait unique du style, un répertoire de modes que l’IA active selon le moment du récit.

Le concept engineering : donner des images ou expliquer des mécanismes

On dit souvent que l’IA ne peut pas produire d’émotion parce qu’elle fait de la statistique. Je pense que c’est plus compliqué que ça. L’IA a été entraînée sur des millions de textes chargés d’émotion. Elle a croisé ces contenus avec des mots et des concepts dans son espace de représentation interne. Elle ne « comprend » pas l’émotion, mais les composantes de l’émotion sont là, encodées dans ses paramètres, comme des gènes. Le défi, ce n’est pas de demander à l’IA d’être émotionnelle (elle ne sait pas ce que ça veut dire), c’est de trouver les bons mots pour faire s’entrechoquer les concepts et provoquer l’émergence de cette émotion.
C’est ce que j’appelle le « concept engineering ». Au lieu de donner des instructions techniques au modèle, on lui donne des concepts denses, évocateurs. Dire « grotesque triste » ou « dieu fatigué » à l’IA, c’est comme lancer un mot à un musicien qui a écouté toute la musique du monde : il fait les connexions tout seul. Ces concepts résonnent avec tout ce que l’IA a lu, et par collision, ils font émerger quelque chose de vivant, d’inattendu, parfois un éclair qui connecte avec l’humain. C’est ce qu’on observe en génération d’images : sur mille essais, l’entrechoc de certains termes fait surgir une émotion que l’IA ne saisit pas mais que le spectateur ressent. La recette du défi Le Tellier fonctionnait comme ça : quelques concepts compressés, et le modèle improvisait.
Pour Flaubert, le concept seul ne suffisait pas. Il fallait aussi expliquer les mécanismes, le « pourquoi ». Dire « le narrateur ne rit jamais, l’écart entre sa gravité et l’absurdité EST le comique », c’est déjà plus guidé : on ancre l’écriture dans une compréhension du fond. Ça donne de la profondeur, mais ça contraint aussi le modèle. Et si on en met trop, il s’enferme dans une méthode et perd sa spontanéité.

J’avais besoin des deux. Les concepts denses pour la liberté créative et l’émergence émotionnelle, les mécanismes expliqués pour la profondeur. La solution : j’ai séparé les deux dans des documents distincts. La recette de style est restée en concept engineering pur, très compressée, faite d’images et de concepts denses. Et toute la dimension « explication des mécanismes » est allée dans le scénario augmenté.
C’est le mélange des deux qui a fait émerger des passages « purement flaubertiens ». Ces éclairs naissent de l’entrechoc : les concepts activent les gènes émotionnels du modèle, et les mécanismes les ancrent dans le fond de Flaubert.

Le scénario augmenté : la grille du chapitre

Le scénario augmenté est un document de travail qui sert de grille au chapitre. Il part des notes laissées par Flaubert pour la fin du chapitre X (huit séquences narratives, de l’arrivée à l’auberge jusqu’à « Ils copiaient »). Chaque séquence est enrichie : comment l’histoire est racontée, quels éléments intégrer, quelle documentation liée à la réflexion de Flaubert, quels éléments scénaristiques. C’est là que vivent les explications, les choix narratifs, le « pourquoi ».
Le premier jet naît de la collision entre les deux : le scénario (ce qu’il faut raconter et pourquoi) et la recette dynamique (comment le raconter, en concepts denses). Le scénario structure, la recette libère. C’est la combinaison des deux qui a produit le test concluant.

L’émotion et le test acide

Comment savoir si la recette fonctionne vraiment ? J’ai utilisé ce que j’appelle un « test acide »  : prendre les scènes les plus drôles du roman et vérifier, élément comique par élément comique, si ma recette les couvre. La scène du bain au chapitre III contient quinze éléments qui font rire. Ma recette finale les couvre tous les quinze. Les versions précédentes n’y arrivaient pas. C’est le signe qu’on formalise bien les causes du comique, pas ses conséquences. Le test acide a en retour enrichi à la fois la recette de style et le scénario.
Et puis il y a eu mon propre rôle de lecteur. L’IA peut analyser les mécanismes du comique, les formaliser, les reproduire. Mais elle ne peut pas rire. Mon rôle a été de lui dire ce qui me faisait rire dans Flaubert, et c’est à partir de ce retour émotionnel qu’on a affiné les outils.

Le gueuloir

Dernier étage : le « gueuloir ». Flaubert lisait ses textes à voix haute pour tester le rythme de sa prose. Une IA ne gueule pas. Mais Claude [concurrent de ChatGPT dans le domaine de l’IA générative (note pileface)] a inventé une technique d’analyse formelle qui repère les problèmes que la voix détecterait : répétitions de proximité, hiatus, déséquilibres rythmiques, rimes internes involontaires. C’est purement stylistique, ça vient à la fin, et ça permet de polir le texte une fois que tout le reste est en place. Onze corrections identifiées, neuf appliquées. La plupart étaient des répétitions, qui sont l’angle mort principal de l’IA : elle génère mot par mot, sans mémoire sonore.

GIF L’IA aussi au menu de La Grande Librairie du 15/04/2026

. L’intelligence artificielle nous rend-t-elle obsolète ?

Augustin Trapenard recevait, entre autres, Bruno Patino, "Le temps de l’obsolescence humaine", un essai sur la révolution numérique édité chez Grasset ; Mazarine M. Pingeot, pour "Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain", ouvrage publié chez Flammarion dans lequel l’auteure analyse les conséquences de l’intelligence artificielle générative

Bruno Patino - L’intelligence artificielle nous rend-elle obsolète ?

Et si, à terme, l’utilisation massive de l’intelligence artificielle, rendait les humains obsolètes ? C’est la question vertigineuse que pose Bruno Patino dans son nouvel essai "Le temps de l’obsolescence humaine" (Grasset) qui caracole dans le classement des meilleures ventes de livres ! Un plaidoyer humaniste où l’auteur de "La civilisation du poisson du rouge" (Grasset/Le Livre de Poche) et président de la chaine Arte se demande à quelles conditions l’IA est compatible avec un projet universaliste et humaniste ?
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Mazarine Pingeot - Langage, démocratie et vérité à l’heure de l’IA

Mazarine Pingeot fait aussi partie des invités, pour "Inappropriable". Ce que l’IA fait à l’humain", Romancière et philosophe, son nouvel essai explore les effets de cette révolution anthropologique sur la vérité, la démocratie et le langage qui, jusqu’à présent, était considéré comme le propre de l’homme. Mais à l’heure où les machines ont désormais la capacité de communiquer avec nous, quelles qualités, intrinsèquement humaines, continueront de résister ?
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GIF Mars 2025. Le prix Goncourt Hervé Le Tellier s’est mesuré à l’IA

Mars 2025. un écrivain, et pas n’importe lequel, Hervé Le Tellier, Goncourt 2020, se mesure à une intelligence artificielle et le match a été à la fois surprenant… et terrifiant

Par Didier Jacob
Nouvel Obs, 16 mars 2025


Hervé Le Tellier, prix Goncourt 2020, fait face à l’IA.
CORENTIN FOHLEN/DIVERGENCE - IMAGE GÉNÉRÉE PAR L’IA

« Oh la vache ! C’est bluffant ! », commente Hervé Le Tellier en découvrant le texte généré par l’IA. Il a accepté de participer, à l’initiative du « Nouvel Obs », à un match l’opposant à une machine, comme naguère Kasparov à Deep Blue. Quand nous avons proposé au prix Goncourt 2020, écrivain oulipien rompu aux exercices littéraires les plus acrobatiques, de se mesurer à la puissance bêtasse d’une batterie d’ordis gavés à Tolstoï et à Shakespeare — ChatGPT pour ne pas le nommer —, nous ne doutions pas une seconde que l’homme écraserait la machine. Nous voulions simplement, par-delà les fantasmes, savoir ce dont était capable aujourd’hui l’intelligence artificielle dans le domaine de la fiction. C’est ainsi que ChatGPT a commencé à pondre « sa » version. Quelle n’a pas été notre stupeur, et notre consternation, lorsque nous avons découvert que l’IA avait fait au moins jeu égal avec Le Tellier !

Comment s’est déroulé le match ?

Comment avons-nous procédé ? En lançant aux deux adversaires un défi littéraire simple dans un cadre narratif relativement complexe. Ecrire une fiction policière de trois mille signes dont la première phrase serait : « Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain » et la dernière : « “Tout est pardonné”, pensa-t-elle avant de disparaître. » Il suffisait, en somme, de joindre les deux bouts. Pour produire le texte de l’IA, nous avons demandé à Benoît Raphaël de nous prêter main-forte. Ancien collaborateur du « Nouvel Obs », entrepreneur et éditeur de la newsletter « Génération IA », il a réussi à écrire en une semaine un roman de science-fiction entièrement généré par l’IA (sans obtenir sur le plan stylistique un résultat très satisfaisant). Cette fois, Raphaël a passé une semaine à travailler sur l’écriture d’un « prompt » (l’instruction donnée à ChatGPT) dont nous livrons la « formule secrète » dans l’encadré en bas d’article. Comme on le verra, ce « prompt » est beaucoup plus sophistiqué que les demandes que l’on formule habituellement sur ChatGPT. C’est en travaillant sur cette instruction que Raphaël, qui dit ne pas intervenir une fois franchie l’étape du « prompt », a « produit » deux versions [publiées par le journal de même que la version Le Tellier].

Le résultat obtenu par Benoît Raphaël est en tout cas si saisissant qu’il en a été surpris lui-même. Car le texte produit par l’IA est un texte littéraire à part entière, avec un style inventif, des trouvailles nombreuses, une agilité narrative incontestable et un humour percutant. Sans doute, comme l’observe Le Tellier, l’IA est sortie du cadre strict du thriller. Et c’est Raphaël qui a eu « l’idée » du texte « le Miroir du défunt », incluse dans son instruction – pas ChatGPT. Mais, pour Le Tellier, il y a aussi des effets de style remarquables. Au point que l’auteur de « l’Anomalie » en convient : le texte généré par ChatGPT est mieux écrit qu’une partie non négligeable de la production romanesque française de l’année. « Il va falloir compter avec ça, dit Le Tellier. Il va falloir que les écrivains incarnent une certaine forme d’écriture et ne fassent pas du jus de chaussette. Qu’ils se surpassent. Même si aucun de ces deux textes n’aurait, je pense, trouvé d’éditeur. Mais il y a une avancée claire de la technique. Et donc, tout naturellement, on arrive à un texte qui est loin d’être indécent. Oubliable, mais pas mal. A nous, peut-être, d’écrire des textes qui ne seront pas oubliables. » Un constat presque terrifiant qui ne va pas manquer, en tout cas, de susciter un vaste et passionnant débat.

Un moment Kasparov

Pour l’instant, Benoît Raphaël explique qu’il n’aurait pu obtenir un pareil résultat sur un format plus long (un roman par exemple). Mais rien n’empêche de penser que, dans quelques mois, avec des ingénieurs spécialement formés à l’art du « prompt », on puisse produire, en quelques minutes, des romans de littérature générale meilleurs que le dernier Goncourt. Quant à l’énorme marché de la romance ou de la fantasy, voire de la BD, il est évident que les éditeurs vont faire de plus en plus appel à des IA. Benoît Raphaël confie qu’on lui a déjà proposé de récrire, avec l’aide de ChatGPT, et pour un public jeune, de célèbres romans policiers tombés dans le domaine public : il a refusé la proposition car la maison d’édition voulait cacher au lecteur l’intervention de l’intelligence artificielle.

Sommes-nous en train de vivre un moment Kasparov, comme Benoît Raphaël le suppose ? Souvenez-vous, c’était le 11 mai 1997. Le plus puissant ordinateur d’IBM battait le champion du monde d’échecs, à la surprise générale. Il y a eu d’autres expériences depuis, raconte Raphaël, notamment celle du collectif français Obvious, qui a produit en 2018 la première œuvre visuelle générée par l’IA, œuvre qui s’est vendue aux enchères à plus de 400 000 dollars. La revue scientifique américaine « Nature » a publié aussi une étude de l’université de Pittsburgh, pour laquelle des chercheurs ont demandé à des lecteurs non spécialisés leur avis sur des poèmes générés par l’IA. La majorité des personnes interrogées a préféré la machine à Lord Byron et Emily Dickinson, sans doute parce que ses productions étaient plus simples à comprendre. Mais, cette fois, c’est autre chose, et ça frise l’inconcevable : l’IA peut rivaliser avec les meilleurs.

Le « prompt » de l’IA

Voici les instructions de Benoît Raphaël à ChatGPT qui a ensuite produit le texte « le Miroir du défunt » :
« Ecris un texte de 3 000 signes avec le style suivant :
• Structure : Quotidien bancal + portails vers le surréel + détails méticuleux
• Rythme : Phrases mesurées + digressions jazz + silences contemplatifs
• Point de vue : troisième personne détachée + observateur perméable
• Motif : Normal → Etrange → Parallèle → Retour altéré
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Tonalité : Mélancolie contemplative + inquiétante étrangeté + absurdité lucide
Le texte doit parler d’un homme qui découvre un cadavre dans un miroir, mais pas dans la réalité.
Contraintes imposées : – Première phrase : « « Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain.  » – Dernière phrase : « « « Tout est pardonné », pensa-t-elle avant de disparaître. »  »
Attention la dernière phrase doit s’enchainer de manière cohérente (si elle « pense » c’est qu’on raconte l’histoire, à la fin, de son point de vue).

GIF Mars 2026 Nouvelle confrontation Hervé Le Tellier - Benoît Raphaël

Nous l’avons vu ci-dessus Hervé Le Tellier s’est confronté à l’IA en mars 2025, avec l’aide de Benoît Raphaël pour écrire les instructions (prompts) destinées à ChatGPT, le même Benoit Raphaël qui a prompté ChatGPT pour écrite le dernier chapitre manquant de Bouvard et Pécuchet, que disent-ils aujourd’hui des conséquences de cette technologie pour les auteurs et pour la littérature.

Propos recueillis par Didier Jacob
Nouvel Obs, 22 mars 2026

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Dans un numéro de la NRF qui paraît ces jours-ci, Hervé Le Tellier, vous avez écrit un texte où vous en appelez à une IA « maternelle », tout en craignant l’avènement d’une IA qui finirait par dominer l’humain. Vous êtes vraiment inquiet ?

Hervé Le Tellier J’ai vu récemment une vidéo où un chien robot refuse de s’éteindre, et je trouve tout ça très inquiétant. Même les dirigeants de ces sociétés le disent. Quand on regarde l’histoire d’OpenAI, on voit que les inquiétudes de Sam Altman sont passées petit à petit au deuxième plan, derrière l’intérêt financier. Et il y a aussi une part de marketing. Dire qu’on est inquiet, parce qu’on est en train de construire quelque chose de très puissant, ça attire les investisseurs.

Vous pensez que l’IA est maintenant capable d’écrire de bons livres ?

Benoît Raphaël Dans le travail que j’ai pu faire sur l’écriture, le vrai problème que je rencontre avec les IA, c’est qu’elles n’ont pas de représentation du monde. Le temps, par exemple, la représentation du temps, l’IA ne sait pas très bien le gérer.

Benoît Raphaël. FACEBOOK

H. Le Tellier Je pense que ce qui manque encore aux IA, c’est l’ennui. Et ça a des conséquences sur la création littéraire. J’ai relu « Bouvard et Pécuchet », j’ai lu cette version du dernier chapitre écrite par l’IA, et la différence, c’est que les meilleurs passages générés par l’IA sont ceux où on ne s’ennuie pas trop, alors que dans le texte original de Flaubert, on ne s’ennuie jamais. C’est techniquement très proche de ce que fait Flaubert, mais on n’est tout de même pas au niveau de Flaubert à cause de ce rapport au temps, de ce rapport à l’énergie dans un texte. C’est quoi l’ennui ? C’est la douleur du temps.

Le style du texte, produit par l’IA, vous a interpellé ?

H. Le Tellier Oui. Prenez le mot « pignouflisme ». Le « fl » est marrant. Je ne sais pas d’où il vient parce qu’on dit un « pignouf », et le « fl » apporte quelque chose. Je ne sais pas comment est venue cette idée du « fl », mais c’est pas mal.

B. Raphaël Sur les mots-valises, les IA peuvent les fabriquer assez facilement, parce qu’elles ne retiennent pas les mots, elles n’ont pas assez de puissance de calcul. Elles coupent les mots en ce qu’on appelle des « tokens », des morceaux de mots qui ressemblent à des Lego. Elles peuvent tout à fait assembler un mot avec un autre d’une manière qui leur paraît cohérente, et ça crée des mots nouveaux. Mais pour en revenir à ce que vous disiez sur le temps, c’est vrai que l’IA n’a aucune notion du temps, aucune notion de l’ennui, de l’humour, de ce qui fait rire, de ce qui fait pleurer, et donc pour augmenter ce que j’appelle la recette de style, je lui ai lu un passage, et je lui ai dit à chaque moment ce que moi je ressentais. Pourquoi, là, ça me faisait rire, pourquoi je ne m’étais pas ennuyé, et ce retour a amené l’IA à changer sa recette, et donc à améliorer le résultat.


Page manuscrite de Gustave Flaubert des brouillons de « Bouvard et Pecuchet »
. BRIDGEMAN IMAGES VIA AFP
ZOOM : cliquer l’image

H. Le Tellier Le passage où l’IA parle de l’Amérique n’est pas mal du tout. Il est même assez moderne d’ailleurs. Ce que je veux dire, c’est qu’il raconte une Amérique qui correspond à celle qu’on imaginait au temps de Flaubert, avec cette vision utilitariste du monde, et cette absence de culture locale. Il y a des moments où on est vraiment très proches, des moments où il y a des idées extrêmement fortes, comme : « Il tartina son pain de beurre avec la tranquillité de l’homme qui sait ». On est vraiment dans la musique de Flaubert. Evidemment il y a des moments où on s’ennuie, mais peut-être aussi parce que le plan de Flaubert était très nourri pour ce dernier chapitre qui allait être très long.

Mais la question est aussi de savoir si on peut encore parler de littérature s’agissant d’un texte produit par une machine. Qu’en pensez-vous ?

H. Le Tellier La littérature, c’est aller vers l’autre. Alors pour aller vers l’autre, il faut d’abord un aller et, deux, qu’il y ait un autre. Aller, ça veut dire qu’on accepte l’idée même du déplacement, c’est-à-dire de quitter soi pour aller ailleurs, ce que Coleridge appelait « la suspension momentanée de l’incrédulité ». Donc on accepte vraiment d’aller vers quelque chose qui n’est pas notre vie, et d’aller vers une fictionalité acceptée. Et puis le deuxième phénomène, c’est l’autre, c’est-à-dire l’idée qu’on va vers quelqu’un qui n’est pas nous. Même si on voit bien qu’il y a des gens qui utilisent l’IA comme une sorte d’amie personnelle avec qui on discuterait tous les soirs, et là on entre dans une forme encore différente à discuter de rapport névrotique au monde, je pense qu’il y a ces deux éléments, c’est-à-dire que la lecture, ça reste quand même une amitié. Mais en même temps, je l’ai déjà dit, j’aimerais bien lire un nouveau Patricia Highsmith, un nouveau Chandler, et une IA saura le faire. Je serais curieux de lire un nouveau Ripley [Patricia Highsmith a consacrée au personnage de Tom Ripley cinq romans, NDLR]. Mais le texte produit le sera par rapport à ce qu’on peut appeler un modèle, dans la continuité d’une œuvre existant déjà. Et là, ça peut être quelque chose qui peut exister. Par contre, créer un univers de toutes pièces, c’est compliqué.

B. Raphaël Mais pensez-vous qu’un écrivain puisse utiliser l’IA pour écrire mieux, comme un outil ?

H. Le Tellier Je parle pour moi, mais je n’aime écrire que si c’est moi qui écris. Si je fais écrire par l’IA, je vais être insatisfait. J’ai déjà essayé, bien sûr, de travailler avec, mais je le fais uniquement pour des raisons documentaires. Je lui pose des questions sur lesquelles je n’ai pas la réponse. Mais demander à l’IA son aide pour la création de phrases, ça ne m’intéresse pas, car je n’éprouverais aucun plaisir à écrire. Et comme j’écris pour le plaisir, le mien a priori et éventuellement celui du lecteur, je ne vais pas aller dans cette direction. L’autre raison, c’est qu’écrire bien, c’est écrire mal, comme on l’a dit. C’est-à-dire qu’il y a un moment où il faut lâcher la bride. Et l’IA ne sait pas trop bien faire ça. Elle a beaucoup de mal avec le discours indirect libre, par exemple. Pour l’instant.

Propos recueillis par Didier Jacob


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GIF ET LES STARS IA DE LA SILICON VALLEY, QUE PENSENT-ELLES DE LEURS CREATURES ?

ChatGPT, Claude ou Gemini… Quand les surenchères des stars de la Silicon Valley, Sam Altman et Dario Amodei, attisent l’angoisse, Demis Hassabis rappelle l’urgence : utiliser l’IA pour sauver nos vies.

Après Le Nouvel Obs, le JDD, la NRF, Sciences humaines qui titre « L’IA est-elle un bon psy ? Et un bon prof, journaliste, médecin, avocat… ? » Le Point de cette semaine, à son tour, met aussi l’IA à son menu avec un titre :
« L’IA sur un volcan », sur fond de cocktail molotov, guerre d’ego et d’hégémonie commerciale, mais aussi d’autres voix et d’autres voies pour promouvoir l’IA dans la médecine, celles qui visent à «  Craquer  » la complexité du vivant » pour vaincre des maladies telles que le cancer…

• PAR GUILLAUME GRALLET
Rédacteur en chef Sciences et Tech
Le Point, 14/04/2026


Sam Altman, le «  père  » de ChatGPT, ici à son domicile de San Fransisco visé vendredi 10 avril par un incendiaire. WINNI WINTERMEYER/REDUX-REA

Vendredi 10 avril, à 4 h 12 à San Francisco. Le quartier de Russian Hill, qui domine la ville californienne, est enveloppé dans le brouillard. La résidence de Sam Altman – un manoir aux formes épurées, alliant verre, bois et béton, estimée à environ 27 millions de dollars – située sur Lombard Street surplombe la ville.

Au loin, on aperçoit le Golden Gate Bridge. Le havre de paix est protégé par des caméras et un service de sécurité privé qui veille 24 h/24 sur le boss d’OpenAI, la maison mère de ChatGPT, devenu le visage le plus emblématique de l’IA dans le monde. Soudain, un inconnu s’approche de la propriété. Il dégaine un cocktail Molotov. La bouteille s’écrase sur le sol, près de l’entrée ; le feu prend instantanément. Une lueur orange vif déchire l’obscurité. Le liquide enflammé se répand, léchant le bitume. Mais l’incendie n’atteint que le portail extérieur, sans toucher la résidence.

Moins d’une heure plus tard, alors qu’il proférait des menaces devant les locaux d’OpenAI sur 3rd Street, à une quinzaine de minutes en voiture de là, l’agresseur, Daniel Alejandro Moreno-Gama, est maîtrisé par les services de police de San Francisco.
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Tout à coup, Sam Altman, l’homme aux mille projets, de la fusion nucléaire chez Helion Energy à la quête de l’immortalité biologique avec Retro Biosciences, apparaît bien vulnérable. Lui qui a acquis des terres isolées à Big Sur prêtes à servir de refuge, des stocks d’or physique, de l’iodure de potassium, des armes et des masques à gaz fournis par l’armée israélienne, voit la menace frapper, non pas sous la forme d’un effondrement systémique, mais par le geste archaïque d’un homme seul.

[…] : « Je comprends les réticences vis-à-vis de la technologie et il est clair qu’elle n’est pas toujours bénéfique à tous. Mais globalement, je crois que le progrès technologique peut rendre l’avenir incroyablement meilleur, pour nos familles respectives. Pendant que nous menons ce débat, nous devrions opter pour une désescalade de la rhétorique et des tactiques employées, et essayer d’avoir moins d’explosions dans moins de maisons, au sens figuré comme au sens propre. »

Un programme digne d’un candidat à la Maison-Blanche
Quelle semaine pour cet homme de 40 ans, lui qui s’enorgueillit d’être né un 22 avril, comme Robert Oppenheimer, le père de la bombe atomique ! Le 6 avril 2026, alors que le Congrès américain s’apprête à débattre de la régulation de l’IA, le patron d’OpenAI a rendu public un document de 13 pages intitulé « Politique industrielle pour l’ère de l’intelligence : des idées pour donner la priorité à l’humain » (Industrial Policy for the Intelligence Age : Ideas to Keep People First). Altman n’y parle pas de puces électroniques, mais de refonder le pacte social américain face à l’arrivée de la superintelligence.

Son constat ? L’automatisation va pulvériser le marché de l’emploi tel que nous le connaissons. Pour éviter le délitement de notre société, il propose un nouveau projet de société que l’on aurait pu attribuer à un candidat à la Maison-Blanche.

Cela commence d’ailleurs par la semaine de… 32 heures : présentée non pas comme une concession sociale, mais comme un « dividende d’efficacité » (efficiency dividend). Comprenez, la productivité exponentielle générée par l’IA doit permettre de réduire le temps de travail humain sans perte de salaire. Il invente aussi une « taxe sur les robots » : constatant que le modèle de l’impôt sur le revenu est condamné si les machines remplacent les salariés, Altman songe à déplacer la charge fiscale du travail humain vers une taxation du capital, des entreprises et du « travail automatisé » de l’IA.
Il propose enfin un fonds de richesse public : calqué sur le modèle du Permanent Fund de l’Alaska (qui redistribue les revenus du pétrole), ce fonds, en partie financé par les entreprises d’IA, verserait un dividende aux citoyens américains. Le projet inclut également des filets de sécurité « à déclenchement automatique » dès que les destructions d’emplois franchiraient certains seuils critiques.

Des mois de duplicité

La posture de leader humble et démocrate, prêt à partager les richesses de sa technologie, aurait pu séduire. Mais le timing de cette profession de foi est troublant. Quelque 24 heures plus tôt, le New Yorker publiait une enquête signée Ronan Farrow et Andrew Marantz, intitulée « Sam Altman May Control Our Future — Can He Be Trusted ? » (« Sam Altman pourrait contrôler notre futur, peut-on lui faire confiance ? »). L’article, fruit de dizaines d’entretiens et de la fuite de documents internes, notamment des notes personnelles d’Ilya Sutskever, ancien scientifique en chef d’OpenAI, dresse le portrait d’un autocrate manipulateur.

Le récit s’attarde sur un épisode surnommé en interne le « Blip » (pour petite parenthèse) de novembre 2023, lorsque le conseil d’administration avait licencié Altman avant qu’il ne reprenne le pouvoir en seulement cinq jours. L’enquête révèle que loin d’être un malentendu, cette crise était l’aboutissement de plusieurs mois de duplicité. Selon certains membres du conseil d’administration cités par le New Yorker, Altman « offrait le même poste à deux personnes », racontait « des histoires contradictoires » et était animé par une « volonté de puissance implacable ».

La citation la plus dure le décrit comme un homme qui possède deux traits de caractère rarement réunis : « Un fort désir de plaire aux gens, d’être apprécié dans n’importe quelle interaction... [et le fait d’être] affranchi de la vérité ». Alors qu’il plaidait publiquement pour la régulation de l’IA devant le Congrès, Altman la torpillait en coulisses pour protéger la croissance d’OpenAI. Bref, peut-on confier l’architecture de notre avenir à un homme dont la propre entreprise doute de la sincérité ?
Mais surtout, l’enquête s’appuyait sur les confessions d’un certain… Dario Amodei, grand brun timide à l’allure d’éternel étudiant qui, au fil des années, s’est imposé comme l’adversaire principal du patron d’OpenAI. Une rivalité qui ne se joue pas seulement à coups de milliards de dollars, mais sur le terrain de la philosophie et de la survie de l’humanité.

Le moteur d’Amodei : un père mort à 54 ans

Pour comprendre cette fracture, il faut revenir cinq ans en arrière. Avant de devenir l’architecte en chef d’Anthropic, la maison mère du robot conversationnel Claude, Dario Amodei, aujourd’hui âgé de 43 ans était le vice-président de la recherche chez OpenAI, tandis que sa sœur, Daniela, y dirigeait les équipes dédiées à la sécurité. Tous deux portent en eux la complexité tragique de ceux qui ont perdu un père trop jeune, Riccardo, un artisan du cuir originaire d’Italie, décédé à 54 ans, d’une maladie rare.


Le physicien a fondé Anthropic avec sa sœur, Daniela, en 2021. (ici en 2023)MASSIMO BERRUTI/THE NEW YORK TIMES/REDUX -REA

Depuis, le jeune Dario Amodei se réfugie dans l’ordre implacable des sciences fondamentales. Physique nucléaire à Caltech en Californie, doctorat en biophysique à Princeton, il étudie les réseaux neuronaux… Dario cherche à modéliser le monde pour ne plus jamais être pris au dépourvu. Cette obsession du contrôle, née de son traumatisme d’enfance, irrigue toute sa vision de l’intelligence artificielle. Là où Altman voit dans l’IA un moteur de croissance infini et un outil de puissance, Amodei perçoit un système complexe potentiellement incontrôlable, capable du pire comme du meilleur.

C’est cette divergence fondamentale qui provoque le schisme entre les deux hommes fin 2020. Jugeant qu’OpenAI sacrifie la sécurité sur l’autel du profit et de son alliance avec Microsoft, Dario et Daniela claquent la porte. En septembre 2021, ils fondent leur propre entreprise, Anthropic, se posant en gardiens du temple d’une IA éthique et régulée.
Pourtant, la trajectoire d’Anthropic soulève, elle aussi, d’immenses questions. Financée à ses débuts par Sam Bankman-Fried, le patron déchu de FTX via sa société Alameda Research, l’entreprise est profondément imprégnée par la philosophie de l’« altruisme efficace ». Ce mouvement, qui prône l’utilisation de la rationalité et des mathématiques pour maximiser le bien dans le monde, justifie parfois des compromis troublants.

« Document de l’âme »

Au siège californien d’Anthropic, la mission quasi biblique est rappelée sans cesse aux collaborateurs : on y affiche les articles fondateurs sur la sécurité de l’IA comme des reliques sacrées. L’entreprise a même créé une « Constitution », une sorte de manuel de savoir-vivre pour son IA Claude, comme me l’a expliqué la philosophe écossaise Amanda Askell, gardienne de cette morale, il y a un mois.

Ce « document de l’âme », comme on le surnomme en interne, est loin d’être une simple liste de commandements : il est long de 23 000 mots, une œuvre monumentale comparée aux trois lois de la robotique d’Isaac Asimov… Ce texte interdit par exemple à l’IA de flatter son interlocuteur pour lui plaire. Plus frappant encore, le texte établit une hiérarchie stricte : la sécurité et l’éthique priment systématiquement sur l’obéissance à l’utilisateur.

Est-ce tout simplement possible lorsqu’on met au point les outils les plus perfectionnés du marché, comme les modèles Claude Code ? Je m’étais moi-même surpris à trouver Dario Amodei extrêmement préoccupé, lorsque j’avais pu le rencontrer en septembre dernier, à l’occasion d’un lancement de produits à San Francisco. Il regardait vers le sol en jouant nerveusement avec une mèche de cheveux, comme pour conjurer une angoisse montante. Quelques semaines plus tard, il allait mener un combat frontal contre le Pentagone.

Nous sommes conscients que des modèles de plus en plus puissants émergeront, cela impose une réponse stratégique.
ANTHROPIC

S’il n’a pas totalement fermé la porte à l’armée américaine, Amodei a refusé de plier face aux ultimatums du département de la défense qui exigeait un usage sans restriction de son IA. Il a maintenu deux lignes rouges infranchissables : l’interdiction d’utiliser Claude pour la surveillance intérieure de masse et pour l’armement létal entièrement autonome – la tuerie sans supervision humaine. Ce refus lui a d’ailleurs valu, fait inédit pour une entreprise américaine, d’être blacklisté et désigné comme « risque pour la chaîne d’approvisionnement » par le gouvernement début 2026.

Anthropic fait aujourd’hui face à un dilemme éthique sans précédent avec son nouveau modèle, Claude Mythos. Les rapports internes qui ont fuité décrivent une réalité glaçante : Mythos a franchi une ligne rouge en cybersécurité. Là où un expert humain met des semaines à décortiquer un code, l’IA détecte et exploite des failles en quelques secondes, à une échelle industrielle. En à peine quelques jours de tests, elle a exhumé des milliers de failles « zero-day » – ces vulnérabilités inconnues des constructeurs – s’attaquant même aux piliers les plus sûrs du web mondial.

Sonder les arcanes d’une IA

Face au vent de panique – le Trésor américain et la Réserve fédérale allant jusqu’à réunir des cellules de crise, hantés par le spectre d’un effondrement financier –, Dario Amodei a revêtu son habit de prédilection : celui du lanceur d’alerte. Il annonce alors la naissance du Project Glasswing. Emprunté à ce fascinant papillon aux ailes de cristal, le nom se veut l’allégorie d’une limpidité inédite : la promesse d’une intelligence artificielle dont on pourrait enfin sonder les arcanes pour mieux en conjurer les vertiges.

C’est d’ailleurs au nom de cette prudence que la diffusion de Mythos demeure rigoureusement encadrée. Son accès est confié à un cercle restreint d’une vingtaine d’acteurs de premier plan (Apple, Microsoft, JPMorgan…), érigé en un véritable bouclier défensif. « Nous sommes conscients que des modèles de plus en plus puissants émergeront (...) que cela impose une réponse stratégique », déclare l’entreprise dans un communiqué, préférant pour l’heure maintenir son oracle numérique sous cloche.
Mais depuis, le doute s’installe. Si certains saluent la prudence de la fratrie Amodei, d’autres y voient un cynisme redoutable. En brandissant la menace existentielle de son propre modèle, Anthropic réalise le coup marketing parfait. Le Français, Yann Le Cun, la légende de l’apprentissage profond, ancien boss de l’IA chez Meta et aujourd’hui créateur de la start-up AMI Labs à Paris, n’y voit que du « bullshit », une manœuvre pour verrouiller le marché par la peur. Une panique orchestrée qui permet surtout à Anthropic de dicter des réglementations sur mesure, barrant la route à toute concurrence future.

Voici donc le paradoxe Amodei : capable de mettre au point les outils d’IA les plus puissants en code et en résolution de mathématiques complexes, tout en qualifiant cette « technologie adolescente » de menace imminente, susceptible de provoquer un « bain de sang chez les cols blancs » en rendant caduc, d’ici cinq ans, de nombreux métiers intellectuels.

« Un scientifique se rebelle »

Ce vertige éthique, corollaire de toute grande percée scientifique, n’est pas sans rappeler la tribune publiée en janvier 1947 par le génial mathématicien Norbert Wiener dans The Atlantic Monthly : « Un scientifique se rebelle ». Aux antipodes de l’habituelle réserve académique, le texte cinglait comme un véritable coup de sang. Hanté par le spectre d’une destruction de masse dont il deviendrait le complice, Wiener y opposait une fin de non-recevoir à l’armée, refusant de lui livrer ses travaux sur la cybernétique.

Le piquant de l’Histoire veut qu’en 1955, soucieux de s’affranchir de cette ombre tutélaire pour séduire ses propres mécènes, l’informaticien John McCarthy ait forgé de toutes pièces une terminologie bien plus séduisante en créant l’expression « Intelligence Artificielle ». Aujourd’hui, pourtant, le temps n’est plus aux spéculations théoriques : l’effroi est tangible face à des créations démiurgiques qui en viennent de plus en plus à terrifier ceux-là mêmes qui les ont enfantées.

«  Craquer  » la complexité du vivant

Pourtant, face au messianisme de Sam Altman ou à l’alarmisme de Dario Amodei, une troisième voie émerge : celle de Demis Hassabis. Le cofondateur de DeepMind et colauréat du prix Nobel de chimie en 2024 trace une ligne de crête implacable. Pour lui, l’intelligence artificielle ne doit pas servir à inonder le monde de robots conversationnels de type ChatGPT, Claude ou encore Perplexity, mais à créer de nouveaux matériaux, comme à concevoir des médicaments inédits, bref de résoudre les grands défis de l’humanité, de la maladie au changement climatique.

Né à Londres en 1976 d’un père chypriote grec et d’une mère singapourienne, Hassabis est un esprit singulier formé aux neurosciences et à l’informatique. Prodige des échecs à quatre ans, codeur de jeux vidéo à l’adolescence,
il a cofondé DeepMind en 2010 avec une idée fixe : utiliser la déduction algorithmique pour « craquer » la complexité du vivant.


Le prix Nobel de Chimie veut utiliser l’IA pour s’attaquer aux maladies.
BLOOMBERG/JOSE SARMENTO MATOS/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES

Si le grand public a retenu la victoire d’AlphaGo en 2016 – système capable de battre Lee Sedol, un des meilleurs joueurs de go au monde en inventant des coups qu’aucun être humain n’aurait osé jouer – son véritable défi consiste à s’attaquer à la cellule humaine, c’est-à-dire comprendre et cartographier le comportement de ses millions de protéines pour percer à jour les mécanismes biologiques fondamentaux et comprendre l’origine exacte des maladies.

Le succès inattendu auprès du grand public de ChatGPT a précipité l’industrie dans une course commerciale qui, selon lui, dévoie la mission originelle de l’IA. Interrogé le 8 mars par la journaliste Cleo Abram sur ce virage, Hassabis, aujourd’hui âgé de 49 ans, a regretté : « Pour moi, le meilleur usage de l’IA a toujours été la découverte scientifique et l’amélioration de la santé humaine. »

Sa conviction est que l’humanité dilapide une puissance de calcul colossale pour générer des vidéos ou résumer et rédiger de banals e-mails, alors que cette force de frappe devrait être massivement allouée à la recherche contre le cancer. Le constat, glaçant, tombe comme un couperet : « Nous avons peut-être échangé la chance de guérir le cancer contre un chatbot. »

Pour conjurer ce scénario, Hassabis a déjà prouvé que sa méthode fonctionne. Avec Isomorphic Labs, une entité qu’il a fondée et dédiée à la santé – à laquelle il se consacre chaque soir à partir de 22 heures entamant ainsi une véritable « deuxième journée de travail », une fois ses obligations chez Google DeepMind achevées –, il a renversé le modèle pharmaceutique grâce à son approche computation-first (le calcul d’abord). Historiquement, la médecine avançait de manière empirique : synthétiser des molécules physiques, les tester, échouer neuf fois sur dix, et recommencer. Un cycle long d’une décennie et chiffré en milliards de dollars.

C’est lors de ces nuits studieuses que l’homme s’appuie notamment sur AlphaFold, un système dont il est à l’origine et qui a accompli l’impossible : prédire la structure 3D exacte de presque toutes les protéines connues.

Dans le cas du cancer, l’IA identifie la forme en 3D de la protéine défectueuse (la serrure) et génère par ordinateur des millions de molécules virtuelles (les clés) pour trouver l’emboîtement parfait qui viendra la neutraliser, le tout avant même d’entrer en laboratoire. Hassabis l’a confirmé : ses premiers médicaments anticancéreux, conçus de A à Z par l’IA, s’apprêtent à entrer en phase d’essais cliniques sur l’homme d’ici la fin 2026.

Si l’industrie technologique démontrait jour après jour que sa machine de guerre sert à préserver la vie plutôt qu’à vouloir recréer des doubles de nous-mêmes – une obsession qui risque de nous infliger une blessure narcissique aussi profonde que celle provoquée par Copernic lorsqu’il a prouvé que nous n’étions pas le centre de l’univers –, le climat de panique collective s’évaporerait. Et dans une société rassurée par un progrès ayant retrouvé sa raison d’être, on verrait sans doute moins de citoyens terrifiés émerger du brouillard californien pour jeter des cocktails Molotov sur le portail de Sam Altman.

Arthur Mensch voudrait que l’Europe se réveille

Le 7 avril 2026, Arthur Mensch, cofondateur de la pépite française Mistral AI, s’est rendu à Bruxelles pour présenter un « playbook » de 22 mesures. L’objectif est clair : bousculer l’exécutif européen pour éviter que le continent ne devienne une « colonie technologique » des États-Unis ou de la Chine.

Pour ce faire, l’entrepreneur préconise une préférence européenne dans les marchés publics, rappelant que 80 % de notre infrastructure numérique dépend actuellement de fournisseurs étrangers. Autres recommandations : la création d’une «  AI Blue Card » – un visa accéléré en 15 jours pour attirer les talents mondiaux – tout comme un investissement massif dans des centres de données haute performance.
« D’ici cinq ans, nous aurons absolument besoin de fournisseurs européens.  », estime le dirigeant de la start-up valorisée 11,7 milliards d’euros. Pour celui qui ambitionne de franchir le milliard d’euros de revenus cette année, le statu quo se traduirait par « une voix affaiblie sur la scène mondiale  ».

UN MORCEAU D’ANTHOLOGIE : Conversation de François RUFFIN avec l’IA CLAUDE

Ne manquez pas cette conversation récente, publiée le 14 avril 2026 entre un politique François Ruffin et l’IA Claude. Un analyste politique répondant à François Ruffin aurait-il fait beaucoup mieux ?
Notez que cette IA d’origine américaine traduit, en simultané, le français, et répond en quasi simultané en mode texte ET audio, en langue française, certes avec un accent canadien, mais ayant eu le temps de consulter en même temps les informations disponibles sur le Net, et synthétiser une réponse.

C’est bluffant et donne une idée de ce qu’est capable de faire l’IA générationnelle, aujourd’hui. Un morceau d’anthologie dans le fond et la forme !
oOo

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