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Une nouvelle traduction du “Bruit et la fureur” de Faulkner

avec Charles Recoursé et Yannick Haenel

D 11 décembre 2025     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’écrivain William Faulkner, chez lui à Oxford, Mississipi, 1945
©Getty - Archive Photos. ZOOM : cliquer sur l’image.

Une nouvelle traduction du “Bruit et la fureur” de Faulkner,
avec Charles Recoursé et Yannick Haenel

Mercredi 10 décembre 2025

Le Book club

Au printemps 1928, dans un comté imaginaire du sud des États-Unis, une famille aristocrate se déchire sous le regard de ses domestiques. Un drame familial que l’on découvre à travers quatre points de vue. C’est l’intrigue du “Bruit et la fureur” qui parait dans une nouvelle traduction.

Avec

Yannick Haenel, écrivain
Charles Recoursé, traducteur

Entre 1929 et 1932, tandis que sévit la ségrégation raciale aux États-Unis, William Faulkner publie quatre de ses romans majeurs, à commencer par Le bruit et la fureur. Les temps sont durs pour lui économiquement. Il s’en souviendra peut-être, vingt ans plus tard, en 1949, lors de sa réception du prix Nobel de littérature en établissant un fond de soutien aux nouveaux romanciers. Écrivain incontournable du vingtième siècle, il a publié de nombreux textes considérés comme des chefs-d’œuvre. Le bruit et la fureur en fait partie, on peut le lire en français grâce à une première traduction de Maurice Edgar Coindreau en 1938. Les éditions Gallimard en proposent une nouvelle version grâce au travail de Charles Recoursé, il est notre invité aux côtés du romancier Yannick Haenel, grand lecteur de l’œuvre. Le titre du roman emprunte au Macbeth de Shakespeare l’idée selon laquelle la vie serait "une fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien" tout un programme pour le Book Club.

À écouter
William Faulkner (1897-1962), écrire la fureur
Une vie, une oeuvre, 59 min
Yannick Haenel revient sur le chef-d’œuvre de William Faulkner

Pour Yannick Haenel, Le Bruit et la Fureur se distingue par sa capacité à plonger dans les profondeurs de la conscience humaine. "Ce qu’il y a d’intéressant, c’est ce qu’on a dans la tête", affirme l’écrivain, qui voit dans l’approche faulknérienne une exploration à la fois "ardente, folle et sans message".

Un livre sur le mal, sans jugement moral

L’absence de dimension moralisatrice constitue selon Yannick Haenel l’une des forces majeures de l’œuvre. "Il n’y a pas de message, c’est un livre sur le mal et à aucun moment l’auteur ne vient nous faire la leçon", souligne-t-il. Ce qui frappe particulièrement Yannick Haenel lors de sa relecture, c’est la convergence entre la vision de Faulkner et les découvertes de Freud à cette époque. "Le livre porte sur quelque chose que Freud avait décelé dans les mêmes années, à savoir que la haine est plus forte et surtout, plus ancienne que l’amour", explique-t-il. Cette dimension pulsionnelle traverse l’ensemble du roman.

Charles Recoursé : Le Bruit et la fureur, un combat de lucidité contre soi-même

Le traducteur Charles Recoursé analyse la démarche profondément personnelle de William Faulkner dans son exploration du Sud américain. Selon Charles Recoursé, Le Bruit et la Fureur tire sa force de l’implication de son auteur. "Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est ce qui nous arrive", explique le traducteur, soulignant l’impact direct de l’écriture faulknérienne sur le lecteur.

Une écriture de l’intériorité

L’exploration que William Faulkner mène sur les familles du Sud et leurs travers ne relève pas d’une posture d’observateur extérieur. "Tout son décorticage, son désossement de ces familles du Sud, de leur côté fermé, de leur côté rance, de l’inceste, de la haine, des jalousies, il n’en parle pas à distance", précise Recoursé. Pour le traducteur, cette matière sombre constitue quelque chose que l’écrivain "a en lui et qu’il conservera toute sa vie".

Au-delà de la dénonciation

Cette proximité avec son sujet éloigne l’œuvre de toute dimension accusatrice. "Ce n’est pas un livre de dénonciation", insiste Charles Recoursé. Faulkner puise dans son héritage familial et son environnement pour mener "un combat de lucidité", exposant sur la page tout ce qu’il porte en lui. Le traducteur identifie chez Faulkner une "conscience incroyablement aiguë de la matière dont il est fait". L’ensemble de son œuvre viserait ainsi à "faire émerger littérairement un Sud, où toute cette matière viciée qu’il sait avoir en lui sera exposée, de la manière la plus tragique possible, au lecteur".

La question de l’auditrice

La question de Cécile @pamolico.lit au sujet du "Bruit et la fureur" de Faulkner :"J’ai découvert William Faulkner avec « Tandis que j’agonise », dont le flux de conscience perturbant m’avait déjà hypnotisée et c’est vraiment ce qu’on retrouve dans Le bruit et la fureur, qui mélange les époques, puisque les souvenirs se superposent au présent avec des phrases qui se rompent et qui s’entrecoupent. La fureur de la plume répond vraiment aux sentiments et aux instincts furieux des personnages, et donc j’étais curieuse de demander à Charles Recoursé comment il avait trouvé cet équilibre entre la grammaire si particulière de la langue de Faulkner et la puissance d’évocation poétique de certains passages ?
Et je voulais aussi demander à Yannick Haenel si William Faulkner a influencé son œuvre au même titre que Herman Melville ?
"

À écouter
Le Bruit et la fureur 1/4 (1ère diffusion : 17/02/1979)
Les Nuits de France Culture, 1h 45min

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Le grand jeu des pages musicales

Aujourd’hui, on doit la trouvaille à Kristina via le mail du Book Club. Il s’agit d’un passage de livre d’Isabelle Boissat Camille va aux anniversaires (Les Avrils), dans lequel est mentionnée la chanson I’m your man de Leonard Cohen

Archives

William Faulkner, RTF, 1955

Toni Morrison, émission Hors champs, Laure Adler, France Culture, 30/10/2012

Références musicales

George Coleman, I Wish I Could Sing

Connor D’Netto, Some Kinda Way, part 1

Connor D’Netto, Outro-piercing

Leonard Cohen, I’m your man

Nouvelle traduction « Le Bruit et la Fureur » de William Faulkner, dernières nouvelles du brouhaha

Charles Recoursé a retraduit le roman culte de William Faulkner, initialement paru en français en 1938. Un texte à la structure si complexe que son auteur le pensait impubliable.


William Faulkner chez lui à Oxford, dans le Mississippi, en 1947.
(Henri Cartier-Bresson/Magnum) ; ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Mathieu Lindon

Libération, le 21/11/2025

Parmi les œuvres de William Faulkner, né en 1897 dans le Mississippi où il meurt en 1962, le Bruit et la Fureur, paru en 1929 et dont Gallimard publie une nouvelle traduction, jouit et souffre d’un prestige particulier : ce serait à la fois un roman incompréhensible et le chef-d’œuvre du jeune écrivain.

Au début, ce qui deviendra le quatrième roman de Faulkner, après Moustiques, Monnaie de singe (textes de si faible réputation qu’ils ne sont pas recueillis dans ses Œuvres romanesques en Pléiade) et Sartoris, n’était pas un roman. Premières phrases de la préface de 1937 de Maurice-Edgar Coindreau à sa propre traduction : « “Ce roman, à l’origine, ne devait être qu’une nouvelle, me dit, un jour, William Faulkner. J’avais songé qu’il serait intéressant d’imaginer les pensées d’un groupe d’enfants, le jour de l’enterrement de leur grand-mère dont on leur a caché la mort, leur curiosité devant l’agitation de la maison, leurs efforts pour percer le mystère, les suppositions qui leur viennent à l’esprit. Ensuite, pour corser cette étude, j’ai conçu l’idée d’un être qui serait plus qu’un enfant, un être qui, pour résoudre le problème, n’aurait même pas à son service un cerveau normalement constitué, autrement dit un idiot. C’est ainsi que Benjy est né.” » Et c’est ainsi que la première partie, intitulée « 7 avril 1928 » (les trois autres sont dans l’ordre « 2 juin 1910 », « 6 avril 1928 » et « 8 avril 1928 »), faite des associations d’idées d’un « idiot », est particulièrement corsée pour le lecteur. Le titre du roman vient de Shakespeare, Macbeth déclarant, à deux scènes de la fin de la pièce qui porte son nom, que la vie « est une histoire contée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ».

« Je ne pensais pas que quiconque voudrait publier ça »

Malcolm Cowley, critique américain qui convainquit Faulkner de réaliser en 1946 The Portable Faulkner, raconte que Lenore Marshall, lisant le manuscrit, dit en 1928 à son agent littéraire de patron : « Je crois avoir découvert une œuvre de génie. » S’ensuit le dialogue suivant : « De quoi s’agit-il ? – Je ne sais pas, avoua-t-elle, je viens juste de commencer. – Alors finissez-le. » Malcolm Cowley continue : « C’est ce qu’elle fit le jour même et là-dessus elle déclara que le Bruit et la Fureur était vraiment une œuvre de génie, bien qu’elle ne sût pas encore quel en était le sujet. »

Dans sa préface à l’édition de 1932 de Sanctuaire, Faulkner écrit, après avoir évoqué ses difficultés à publier Sartoris, avoir « mis dans le Bruit et la Fureur tout ce que j’avais dans le ventre ; mais je n’ai su cela que lorsque le livre fut publié, parce que je l’avais écrit pour mon plaisir. Je crus alors que je ne serais jamais plus publié. J’avais cessé de me considérer comme un être publiable. » « Je ne pensais pas que quiconque voudrait publier ça », écrit-il encore à un responsable de la maison d’édition Random House en 1946 en racontant la genèse du roman. En 1933, il rédige un projet de préface au Bruit et la Fureur, traduit dans la Pléiade, qui commence ainsi : « J’ai écrit ce livre et j’ai appris à lire. […] Avec le Bruit et la Fureur, j’appris à lire et à cesser de lire car, depuis, je n’ai rien lu. » Il écrit aussi : « Un jour, il me sembla que je fermais une porte entre moi et toutes les adresses et catalogues d’éditeurs. Je me dis : maintenant je vais pouvoir écrire ». Et ce fut donc le Bruit et la Fureur.

A lire aussi
« Appendice » au « Bruit et la Fureur » de William Faulkner : généalogie de l’immoral

Faulkner en entretint le caractère culte. Dans son projet de préface de 1932, il raconte que Sanctuaire et Tandis que j’agonise, ses romans suivants, ne lui ont pas permis de retrouver ce qu’il avait connu en écrivant le Bruit et la Fureur, « cette extase, cette foi ardente et joyeuse, cette anticipation de surprise que la feuille encore immaculée sous ma main retenait, inviolée, inépuisable, attendant que je la libère ». Quand, au Japon, en 1955, on lui demande : « Lequel de vos livres est le plus réussi à vos yeux ? » : « Eh bien, l’échec le plus beau fut le Bruit et la Fureur, et c’est celui qui, à mes yeux, est [le plus réussi], parce que ce fut le plus bel échec. » Entretien dans la Paris Review, en 1956, où Faulkner explique pourquoi c’est son livre préféré : « Comme aucun de mes livres n’a atteint la perfection que je visais, je dois juger mon œuvre en prenant pour critère celui qui m’a causé le plus de peine et de tourments ; de même qu’une mère aime l’enfant qui est devenu voleur ou meurtrier davantage que celui qui s’est fait prêtre. » Et c’est ce roman jadis « écrit pour mon plaisir » qui l’emporte désormais en tourments.

« Les italiques sont indispensables »

En 1932 encore, cependant, car la contradiction ne fait jamais peur à Faulkner, le Bruit et la Fureur est le seul de ses romans « écrits sans avoir en même temps l’impression d’effort, de tension, sans avoir ensuite l’impression d’épuisement, de soulagement ou de dégoût. Quand je l’ai commencé, je n’avais aucun plan, je n’écrivais même pas un livre. Je pensais bien aux livres, à la publication, mais à l’envers, en me disant : peu m’importe que les éditeurs aiment ça ou non ».

Que le roman soit compliqué, Faulkner le voit bien. Mais c’est comme ça, le lecteur n’a qu’à s’y faire. Lettre à Ben Wasson, son éditeur qui avait envisagé des corrections de forme, où Faulkner défend les italiques contre les espacements ajoutés : « Un espace indique un changement objectif dans le tempo, alors qu’ici l’image objective devrait être un tout continu, puisque les associations sont subjectives, c’est-à-dire qu’elles se passent dans la tête de Benjy et non dans l’œil du lecteur. Pour moi, les italiques sont indispensables, parce qu’elles signifient pour le lecteur la confusion qui règne dans l’esprit de Benjy, cette confusion ininterrompue en surface qui est la caractéristique d’un idiot et qui, de l’extérieur, possède une certaine cohérence dynamique et logique. Pour ne pas perdre cela en utilisant des espaces, il faudrait écrire une amorce à chaque association. » En 1945, il écrit à Malcolm Cowley : « Il y a une dizaine d’années, on avait l’intention de le réimprimer, en employant des encres de différentes couleurs pour rendre la chronologie plus claire, etc. J’ai souligné mon exemplaire avec des crayons de différentes couleurs et je l’ai envoyé », mais « je ne l’ai jamais revu ». Ni personne, l’exemplaire colorié ayant manifestement été perdu au grand dam des études faulknériennes.

L’intrigue est telle que Charles Recoursé, comme Maurice-Edgar Coindreau avant lui, juge nécessaire de l’expliquer en avant-propos. Les trois premières parties sont autant de monologues intérieurs des trois frères Compson, Quentin et Jason après Benjy : la mauvaise conscience de Quentin, auteur ou victime d’un inceste platonique envers sa sœur, va le pousser à un acte contre lui-même tandis que Jason, plein d’un ressentiment familial et social – les Compson ne sont plus ce qu’ils étaient – est soudain prêt à tout contre sa nièce qui se trouve s’appeler également Quentin. (« La composition du Bruit et la Fureur suffirait, à elle seule, à décourager le lecteur paresseux. Et cependant, ce n’est pas la plus grande des difficultés », écrit Maurice-Edgar Coindreau dans sa préface de 1937.) La quatrième partie comprend un narrateur à la troisième personne. Quentin, la nièce, est la fille de Candace dite Caddy dont Faulkner écrit, à propos de la première partie, qu’il a mis dans le Bruit et la Fureur « la seule chose en littérature qui parviendrait à m’émouvoir profondément : Caddy grimpant dans le poirier pour regarder par la fenêtre la veillée funèbre de sa grand-mère tandis que Quentin, Jason, Benjy et les Noirs lèvent les yeux vers son fond de culotte souillé de boue. ».

« Il faut alors bricoler »

Le temps a passé depuis 1937 et la première traduction de Maurice-Edgar Coindreau, déjà révisée par Michel Gresset et lui-même pour l’édition Pléiade de 1977. Celle de Charles Recoursé en prend acte, près de quatre-vingt-dix ans après, et met à jour des oppositions presque théoriques. « Lire le Bruit et la Fureur, c’est avancer dans un brouillard qui se dissipe un peu avec chaque narrateur ; c’est progresser dans un chahut, un brouhaha qui s’éclaire progressivement », écrit-il. Maurice-Edgar Coindreau a écrit : « Je comparerais volontiers ce roman à ces paysages qui gagnent à être vus quand la brume les enveloppe. La beauté tragique s’en accroît, et le mystère en voile des horreurs qui perdraient en force sous des lumières trop crues. »

Et encore : « J’ai cependant résolument écarté toute tentative de faire passer dans mon texte la saveur du dialecte noir. Il y a là, à mon avis, un problème aussi insoluble que le serait, pour un traducteur de langue anglaise, la reproduction du parler marseillais. » Charles Recoursé : « Et puis il y a cet anglais du sud des Etats-Unis, qui survit encore largement aujourd’hui mais qui, de même que n’importe quel vernaculaire, n’a pas d’équivalent. Il faut alors bricoler, chercher à composer un langage qui conserve son étrangeté sans rabaisser celles et ceux qui l’emploient. […] L’objectif […] est d’inventer un parler qui paraîtra plausible au lecteur tout en le déplaçant. » Auteur, lecteur, traducteur : personne n’est épargné par l’émouvante complexité du Bruit et la Fureur.