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Umberto Eco en 1982 : « Le “nom de la rose” ou la puissance infinie du langage »

D 30 juillet 2025     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


ENTRETIEN. Comment un spécialiste du Moyen Age et théoricien des signes a-t-il conçu l’un des plus grands succès littéraires du XXe Siècle ? Dans cet entretien avec « le Nouvel Observateur » en 1982, Umberto Eco, mort en 2016, retraçait la naissance du « Nom de la rose », ce thriller médiéval sorti en 1980 et devenu depuis un best-seller planétaire traduit dans 45 langues et écoulé à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires.

Propos recueillis par Frédéric Ferney

Publié le 27 juillet 2025


Umberto Eco dans l’émission « Apostrophes » à l’occasion de la sortie de son livre « le Nom de la rose », en 1982. XAVIER GASSMANN/INA VIA AFP

Le prix Médicis étranger a été décerné à Umberto Eco pour son roman « le Nom de la rose », une réjouissante Série noire qui conduit le lecteur en Italie médiévale, dans une abbaye où crime, stupre et sodomie sont le pain quotidien. Il s’est entretenu avec Frédéric Ferney. Jean-François Josselin a reçu le prix Médicis pour « l’Enfer et Cie ». Après le Goncourt et le Renaudot, c’est un second beau doublé pour Grasset et son directeur littéraire, Yves Berger Le même jour, le prix Femina échouait à la romancière canadienne Anne Hébert, éditée au Seuil.

Vous êtes un professeur d’université connu pour ses travaux sur l’esthétique médiévale ou la poétique de Joyce. Comment un théoricien du signe ose-t-il faire le saut : écrire un roman ?

Umberto Eco Je n’avais jamais rêvé de le faire. J’ai eu un ami très cher : Roland Barthes. Toute sa vie, il a regretté de ne pas être un écrivain, un vrai créateur. En fait, il l’était ; mais il ressentait un manque, il en souffrait. Moi, non. J’étais un théoricien heureux. Je ne subissais pas la tentation d’écrire. J’en ai éprouvé subitement l’envie le jour de l’enlèvement d’Aldo Moro [l’ex-chef du gouvernement italien et leader de la Démocratie chrétienne enlevé puis assassiné par les Brigades rouges en 1978].

Politique d’abord !

Il faut dire qu’en Italie Mai-68 s’est prolongé pendant dix ans, avec des barricades réelles ou imaginaires. Les intellectuels ont passé leur temps à intervenir à tout bout de champ, à manifester, à signer des pétitions. L’affaire Moro leur a brutalement cloué le bec. Ils ont senti qu’ils n’avaient plus rien à dire. En ce sens, choisir d’écrire un roman historique, ce n’était pas opter pour le refuge ou l’évasion : c’était un choix politique. Vous allez me dire que l’histoire et, en particulier, le Moyen Age sont à la mode. C’est vrai. Mais pour moi, c’était une façon de mieux déchiffrer le présent. Un pays qui traverse une crise profonde dont les causes ne sont pas claires – elles le seront plus tard pour les historiens – éprouve le besoin de se ressaisir à travers son passé.

Vous avez donc décidé de raconter une histoire. Tout simplement ?

Oui, mais pas de façon innocente. On ne peut plus « raconter » de façon innocente ; on n’a jamais pu le faire, pas plus à l’époque de Sterne qu’aujourd’hui. Depuis « Tristram Shandy » jusqu’à « Si par une nuit d’hiver un voyageur », de Calvino – ce ne sont que deux exemples –, on a voulu faire le roman du roman ; on a théorisé sur le récit par le récit. Dans « le Nom de la rose », l’histoire s’entrecroise avec l’Histoire un peu comme s’il s’agissait de réconcilier Alexandre Dumas avec l’Ecole des Annales. Ce n’est pas innocent. On vit en province mais le monde entier est devenu une capitale. Et puis il y a des interférences, des parallélismes inattendus ajoutés par le temps. Quand le lecteur italien découvre dans mon roman que Fra Dolcino, le meneur hérétique, est originaire de Trente et que sa femme s’appelle Marguerite, il croit reconnaître Curcio, le leader-fondateur des Brigades rouges, ancien élève de la faculté catholique de sociologie, qui venait de Trente et dont la femme s’appelait Marguerite ! Cela dit, ce n’est pas un livre sur l’Italie d’Aldo Moro et des B.R. A cet égard, je voudrais dire ceci : il ne faut pas confondre l’emploi et l’interprétation. On peut naturellement se servir d’un texte pour n’importe quel usage. On peut y emballer un sandwich ou le lire de façon hallucinatoire, cabalistique, par exemple en permutant les lettres ou les phrases. C’est tout à fait respectable mais cela n’a rien à voir avec l’interprétation, qui consiste à lire sous le contrôle de ce qui est écrit. Le texte ne permet pas de juger du bien-fondé de telle ou telle interprétation mais il permet à coup sûr de réfuter une interprétation. Je ne peux pas devant « les Ambassadeurs » de Holbein dire que c’est le portrait d’une femme nue. Mais, encore une fois, le récit n’est pas innocent. Il faut pactoyer avec la perte de l’innocence…

[Pactoyer ? Eco s’exprime dans un français clair et rocailleux, émaillé de néologismes, où les « e » muets parlent et où les « r » chantent comme dans une cabalète de Verdi. Dans sa bouche, « province » s’entend « Provence ». « Roman » sonne « romain » . Sa langue, qui se souvient du latin, s’enrichit de parlantes inexactitudes. Certains mots réhabilitent des vocables défraîchis ou perdus en français. Sous la langue apprise l’italien court, ruisselle, selon une pente invisible, surgit soudainement : « Ecco ! », puis se cache de nouveau sous la phrase française, trop sage, qui en garde l’écho.]

…A partir de Moro, en Italie, tout se passe dans un lieu obscur. J’ai voulu parler de ce lieu obscur. Si j’avais tenté d’écrire :« La marquise sortit à cinq heures », j’aurais probablement échoué. J’aurais subi le chantage du « déjà-dit ». J’avais besoin d’un masque. Je me suis donc imaginé dans la position d’un chroniqueur médiéval. Valéry, d’ailleurs, n’excluait pas qu’on puisse écrire, à une autre époque :« L’abbé sortit à cinq heures » ! J’avais naturellement quelques modèles : notamment, le Serenus de « Doktor Faustus », qui raconte à la fois l’histoire d’un autre et sa propre histoire de conteur.

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Des moines sont mystérieusement assassinés les uns après les autres. L’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville, accompagné de son disciple, Adson de Melk, qui est le narrateur, est chargé de l’enquête. C’est une « série noire » médiévale ?

D’un certain point de vue, c’est, en effet, une histoire qui se passe au Moyen Age (en 1327), dans une abbaye où on tue des moines. C’est un polar scolastique. Le lecteur se pose la question : « Qui est coupable ? »…

[En parlant, Eco se gratte la barbe, qu’il a brune et fournie. Pas une barbe d’artiste, une barbe de professeur. Entre Guillaume l’inquisiteur et Umberto le sémioticien surgit Eco le détective. Un même art de l’investigation et de l’enquête. L’indice, le signe. La faute, le crime. Au début était Babel, l’imbroglio, l’énigme. Eco, Sherlock Holmes de la province de Bologne, fait « hum » et tapote le culot de sa pipe. « Elémentaire, mon cher Adson ! »]

…D’un autre point de vue, c’est un roman théologique, un roman sur l’« omnipotence infinie de Dieu ». C’est une idée d’Ockham, très dangereuse, qui a suscité à l’époque un immense débat. Saint Thomas - – qui croit à l’« omnipotence de Dieu »mais pas à l’« omnipotence infinie de Dieu »– discute le problème suivant : « Dieu peut-il réparer la ruine infligée à une vierge ? »Il y a trois possibilités. Si on entend par « ruine » le « péché » : certes oui, c’est le métier de Dieu de restituer la pureté. Si on entend par « ruine » l’intégrité physique de l’hymen : c’est évidemment plus compliqué, c’est contre les lois naturelles, néanmoins, parfois, Dieu fait des miracles. Mais, enfin, si on entend par « r éparer la ruine » le fait que Dieu puisse faire que ce qui a été ne soit pas et n’ait jamais été : alors, non, cela, c’est très grave, pas même Dieu le peut, dit saint Thomas. Si Dieu pouvait cela, son « omnipotence » serait « infinie ». Mon personnage – prénommé Guillaume – est en proie à ce vertige qui a saisi tout le Moyen Age…

[Le Moyen Age ? Eco. y recueille l’aliment encore tiède de la passion. Sa voix a changé comme si l’enjeu était soudain grave et actuel. Cet érudit, visité par la grâce du récit, a le don d’enjamber les siècles et de revivre intensément le passé. Eco parle de vive voix avec saint Thomas et tutoie Guillaume d’Ockham. Sans gêne. On dirait Carcopino conversant avec Cicéron comme s’il l’avait quitté la veille.]

Comment expliquez-vous le succès public du livre (300 000 exemplaires vendus en Italie) ?

Je me suis posé la question mais je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante. Je crois que le récit est une exigence fondamentale. « Raçonte-moi une histoire ! », demande l’enfant. Or la littérature des vingt dernières années a mis en crise la narrativité. La demande du public n’a pas cessé pour autant et a été satisfaite ailleurs, par la télévision ou le cinéma. Peut-être fallait-il, pour retrouver ce goût, quelqu’un qui ne soit pas un narrateur professionnel : un type comme moi qui n’avait rien à perdre. En tout cas, je ne m’attendais pas du tout à une réception aussi favorable. J’ai reçu des centaines de lettres, j’ai participé à des débats dans les écoles. Un professeur de lycée a même demandé comme exercice à ses élèves de récrire le dernier chapitre du livre. J’ai lu les compositions, où en général la dimension politique était fortement accentuée : chacun prenait parti, de façon parfois très violente. Je suis perplexe devant les réactions des lecteurs. C’est une expérience nouvelle pour moi. Lorsque je lis des comptes rendus de mes livres sur la sémiotique, mon attitude n’est pas la même : je juge si le critique est un crétin ou pas. Dans le cas d’un roman, chaque réaction est différente et m’apporte des éléments nouveaux, des effets de sens imprévus, qui pourtant sont bien contenus dans le texte. On est nourri par le lecteur.

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Pourquoi avez-vous choisi ce titre, « le Nom de la rose » ?

Je l’ai choisi au dernier moment. Au cours de la rédaction du livre, j’avais naturellement en tête un titre de travail du genre « Crime dans l’abbaye » ou « Du rififi chez les bénédictins ». Si je l’avais conservé, cela aurait poussé le livre vers le polar gothique. J’ai aussi songé à l’intituler du nom du protagoniste ou plutôt du narrateur : « Adson de Melk ». L’éditeur était contre. En Italie, cela ne se fait pas. C’est possible en Grande-Bretagne : « Mrs. Dalloway », « Lord Jim », ou en France : « le Père Goriot », « la Cousine Bette », « Madame Bovar y »,etc. En Italie, non. Quand un film américain arrive chez nous, si son titre est « Shane », on l’appellera « le Chevalier de la vallée solitaire » ou « le Baiser de minuit ». C’est comme ça. Le « nom de la rose » est une expression utilisée parfois au Moyen Age pour désigner la puissance infinie du langage. Abélard, par exemple, prétend que le pouvoir du langage est tel que la rose subsiste dans le nom. Et cela même si la rose est absente ou même si elle n’a jamais existé. Cela peut évoquer la rose mystique de Dante, de Yeats, bref, c’est un archétype accueillant des significations nombreuses. Le vers que je cite à la fin du livre est de Bernard de Morlaix, un bénédictin de l’abbaye de Cluny : « Stat rosa pristina nomine, nomine nuda tenemus. »C’est une variation sur le thème du « hélas, tout s’en va » à la Villon, mais là où chez les autres il ne reste rien car tout passe, ici, il reste le Nom. En fait, le personnage central du livre, c’est la bibliothèque, un labyrinthe de pièces en enfilade et de miroirs où sont amassés des milliers de volumes et où Guillaume finira par percer l’Enigme. Tout texte est écrit sur du texte. Je me suis beaucoup amusé à jouer avec des citations. Le lecteur français reconnaîtra dans l’épisode du cheval, au début du livre, un passage emprunté à l’histoire du chien dans « Zadig », de Voltaire.

Vous êtes en France comme un poisson dans l’eau. La culture française vous est familière. Etes-vous un cas ?

En ce qui me concerne, c’est une vieille histoire. Mais en Italie la culture française a toujours été un cas à part. Prenez n’importe quel prof de la Péninsule : il connaît tous les grands auteurs français de Voltaire à Sartre. On traduit tout. Même la plus minuscule conférence de Baudrillard ou de Lyotard ! Ouvrez un livre de critique littéraire écrit au début du siècle : les citations d’auteurs français ne sont pas traduites ; une personne cultivée était censée comprendre le français. Ainsi, les grands mouvements de pensée comme le positivisme et l’existentialisme se sont transmis directement dans votre langue. En Italie, par exemple, quelqu’un peut vous dire : « Je raffole des romans russes. » Vous ne trouverez personne pour vous dire : « Je raffole des romans français. » Ils sont trop proches. Zadig, Julien Sorel ou Emma Bovary ne sont pas des « Français » : ce sont des héros de roman, voilà tout. A l’opposé, les Karamazov sont des gens qui se comportent de façon bizarre : ils sont « russes », si vous voulez. En même temps, cette proximité, ce voisinage entre l’Italie et la France, est souvent une source de malentendus. A la veille de la guerre, Mussolini avait traité les Français de « cousins bâtards ». Ce n’était pas très malin car naturellement l’insulte est réversible, mais dans sa stupeur imbécile ce mot de Mussolini touche le vrai : nous ne sommes pas frères – pas même frères ennemis –, nous ne sommes pas non plus des étrangers. Entre cousins, on ne peut s’ignorer : on se méconnaît.

Article publié dans « le Nouvel Observateur » du 27 novembre 1982.

Propos recueillis par Frédéric Ferney

Nouvel Observateur

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