Oubliez tout (ou presque) : les clichés (la chemise blanche, etc), la politique (provisoirement), les parti-pris. Lisez Nuit blanche. BHL, écrivain, vient de publier son récit le plus intime, son meilleur livre. Lu d’une traite.


Bernard-Henri Lévy - Le Figaro La Nuit : Nuit Blanche (8 janvier 2025)
Bernard-Henri Lévy est l’invité de Thibaut Gauthier dans Le Figaro La Nuit. 2 heures de déambulation en direct et sans coupure à travers la capitale pour parler (entre autre) de son dernier ouvrage chez Grasset : « Nuit blanche ».




« On se souvient de la légende de la gravure de Goya, « le sommeil de la raison engendre des monstres ». Bienvenue chez les monstres !
Au fil de cinq chapitres entrecoupés eux-mêmes de fragments, comme autant d’éclats d’un temps suspendu, circulaire, où se perd la notion même du temps, voici le bestiaire de la nuit d’un insomniaque qui laisse s’écouler, à ciel ouvert, le flux de conscience de ses pensées, rêveries, souvenirs, portraits, cauchemars éveillés, associations d’idées cocasses, poétiques ou graves.
L’homme ne parvient plus à dormir : parce qu’il « en a trop vu » ? Parce qu’il hait le sommeil ou le redoute comme la mort ? Parce qu’il ne supporte pas de ne plus être en contrôle ? Parce que ce temps perdu pourrait mieux être mis à profit pour d’autres « recherches » ? Parce qu’il est devenu l’esclave d’un cocktail de somnifères qui tue en lui la faculté du rêve ?
Ceux qui croient connaitre la caricature publique du personnage « BHL » seront surpris par cet autoportrait d’une vie intérieure en ébullition où se consigne méticuleusement le jaillissement d’un inconscient qui ne tarit jamais.
L’humour succède à l’intensité, la gravité à la dérision, le sens du tragique à la légèreté et la rage à l’auto-ironie. Jamais l’auteur n’avait fait preuve d’un tel « lâcher-prise », matière et manière confondues, ni n’avait livré autant de détails intimes sur ce qui a fait de lui ce qu’il est devenu. Enfance, amis, amours, présence des morts, obsession du Livre et des livres, échos du passé qui ne passe pas dans le présent le plus brûlant, tels sont les thèmes qui traversent ce récit.
Qui n’a rêvé de se retrouver « dans la tête » d’un autre – qui plus est écrivain, philosophe ? Entrez dans Nuit blanche : vous y êtes ! »
La photo du bandeau de couverture : Nocturne en noir et or, la fusée qui retombe, 1875, (huile sur panneau) par James Abbott Mc Neill Whistler (1834-1903). Detroit Institute of Arts. BridgemnArt.


Chapitre 1 Dormir ? 1 J’ai tout fait comme il faut. Arrêté ma tablette avec sa lumière bleue qui bloque la production de mélatonine. Mis mon portable sur mode avion. Eteint les lampes. Les veilleuses. Coincé les portes du placard, au cas où les néons se mettraient à clignoter. Pareil pour les rideaux. Ils ont été changés. Ils sont bien amples, maintenant, avec embrasses, aimants et coefficient de fronçage qui leur permettent d’être impeccablement superposés et de laisser zéro chance à une clarté, un phare de voiture, un rayon de lune. J’ai, en plus, posé une pile de livres qui, vu que je dors fenêtre ouverte, les gardera bien collés en cas de coup de vent. J’ai avec moi le Pléiade Mallarmé, tome 2, 1936 pages, dont je sais qu’il va m’ennuyer. Je me relève pour ajouter trois livres à l’autre pile, qui bloque les portes du placard. Ressors de la chambre. Retourne à mon bureau. Cherche, pour le rendez-vous de demain matin, le dossier que je suis sûr d’avoir posé là, avant dîner. Ne le trouve pas. Me dis que je l’ai rêvé. Mais je rêve si peu ! C’est tout le problème. Je retourne me coucher. Reprends le Mallarmé. M’ennuie. Pense aux gentils médecins qui tentent de me fourguer leurs tisanes à base de valériane, aubépine, passiflore, mandarine rouge. Pourquoi pas, tant qu’ils y sont, de la lavande dans les draps ? De la camomille sur mon oreiller ? Ou le fou génial qui, à la Renaissance, se frottait les tempes avec des éponges trempées dans des décoctions de pavot, de mandragore, de laitue ?
Non. Lire encore. Lire jusqu’à ce que le livre me tombe, comme il se doit, des mains. Qu’ai-je à faire, sous la plume d’un des plus grands poètes français, des « Beautés de l’anglais » ? Ou de ratiocinations sur les avantages comparés de l’enseignement des langues « par le naturel » et « par la grammaire » ? Le Coup de dés ou le Billet à Whistler, bien sûr. Ou le projet sublime du « Livre ». Mais c’est dans le tome 1. Et je n’ai pas non plus de raison de me passionner, dans ce tome 2, pour Les Dieux antiques, traduction d’un manuel scolaire vulgarisant les théories d’un orientaliste, Max Müller, qui m’a toujours paru douteux.
Ça y est. Le livre fait son effet. Je bâille. J’ai la tête lourde. L’attention qui flotte. Je pense à l’insomniaque de Freud censé s’endormir en se concentrant sur l’enlèvement de ses vêtements et de ses souliers. De son dentier, aussi ? Je ne sais plus. J’ai de bonnes dents. Les dents de ma mère. Elle était si jolie… Le seul problème c’est que je bruxe, je grince, dans mon sommeil. Comme le diable. Comme les damnés. Comme l’impie dans le livre de Job. Ou comme Mallarmé – mais, hélas, pas ici ! – qui disait : « moi, je ne dors jamais, et c’est ainsi que je me figure l’état de damné ». Alors, j’éteins ma lampe. Doucement. Légèrement. Sans en faire une histoire. Genre « c’est facile, tout va bien ».
Mais non. Fausse alerte. Je me tourne. Me retourne. Ai du mal à trouver une position. M’ennuie encore plus que quand je me forçais à lire en pensant que ça m’endormirait. Je suis tout à fait réveillé maintenant. « Je gémis contre le matelas », disait Kafka. C’est comme si j’étais « enfermé dans une noix ». Une noix ? Rallumer. Reprendre le livre et chercher si c’est là qu’est la fameuse formule sur l’œuvre de Proust « sortie d’une tasse de thé ». Peu probable. Et il n’y a pas d’index.
2 Je connais les recommandations de la Faculté. Je les ai tous vus. Les acupuncteurs. Les magnétiseurs. Les hypnotiseurs. Les marchands de sommeil de la médecine douce, parallèle, alternative. Les Herr Professor de l’Unité des Troubles de la Veille et du Sommeil, à Lille, où on m’a diagnostiqué des apnées longues, avec moyenne horaire monstrueusement élevée. L’Hôpital San Raffaele, à Milan, où on voulait me greffer un implant dans la poitrine. Le Centre de médecine du sommeil de Cenas, à Genève, où ils m’ont affublé d’un équipement de cosmonaute, lui-même équipé d’un moteur qui faisait un bruit d’avion et ne laissait aucune chance au sommeil. L’Unité d’Hypnologie et Epileptologie, à Lyon, où ils m’ont donné une autre machine, mais il fallait un prix Nobel rien que pour connecter les câbles. Et puis la Mayo Clinic, à Rochester, Minnesota, où l’idée était de me raccorder le cerveau, la nuit, à un écran de télésurveillance – je leur ai dit : « hi, guys ! le dossier Hemingway est le seul, comme par hasard, à avoir disparu de vos files ! et vous voulez contrôler mes insomnies, mettre un vidéo-opérateur derrière chacun de mes rêves et, si je ne rêve pas, de mes fantasmes ? No way ».
Chacun avait sa technique. Et ce serait peut-être une technique de me les remémorer. Méditation. Yoga. Gemmothérapie et florithérapie. Sophrologie. Hypnose. Relaxation. Lâcher prise. Respirer par le ventre. Vous n’avez plus de poumons, juste un ventre. Vos pieds sont lourds, très lourds. Penser à la literie. Aux Rubik’s cubes qu’on donnait, pour les calmer, aux fous de Sarajevo. Marcher en pensée. Penser à rien. Compter les moutons. Les moulures. Compter pour compter, comme les bagnards de Dostoïevski qui comptaient jusqu’à 3 000. Revoir les femmes que j’ai aimées. Retrouver l’instant très précis où le charme s’est noué, puis rompu, mais cesse-t-on jamais d’aimer ? La douceur des tempêtes apaisées – je suis, finalement, si fidèle.
Me concentrer sur mon corps, à nouveau. Les jambes. Les pieds. La tache de naissance sur le mollet gauche. Le dessin noueux des rotules. Leur double cicatrice. Le tibia. Le péroné. Le canal lombaire, il paraît qu’il est trop étroit et que, s’il se rétrécit encore, je finirai en chaise roulante. Le sexe bien sûr. Le point où commence le plaisir et celui où il se change en regret. Le torse. Le nombril. La racine des cheveux. L’auto-examen de Leiris dans L’Age d’homme, mais sans miroir, de mémoire, dans le noir, l’entière surface du corps en même temps que ses matières.
Descendez en vous-même, disent-ils. Dans votre corps, mais aussi dans votre âme. Pensez que vous êtes un explorateur. Ou, mieux, un scaphandrier partant explorer vos profondeurs. Beurk ! C’est ce que demandait Charcot aux hystériques de la Salpêtrière photographiées en continu et, comme moi, si j’avais accepté d’offrir mes symptômes à la science de la Mayo Clinic, transformées en bêtes de cirque. A part se frotter les pieds avec du vinaigre, les tremper dans de l’eau de moutarde ou le coup de la peau de chamois dans les draps, je crois que j’ai tout essayé. Tout. Mais ça ne sert à rien. Ça ne marche pas mieux que la lecture des « Articles non recueillis » de Mallarmé. Ce soir, j’ai une autre idée. Les morts. Je vais, pour changer, essayer de me concentrer sur les visages de mes morts. Qui sait ?
J’entends un bruit de fourmis. Un bris de verre pilé. Un robinet qui goutte. Une respiration derrière le rideau. Une ancienne syllabe. Un sanglot. Puis, rien. Les voici.
3 Paul, notre tête d’or, la première fois que je l’ai vu, locaux du Canard enchaîné, lancement du Quotidien de Paris, crinière de feu, on aurait dit un incendie… Lacombe, larron magnifique à qui je donnais, entre deux retours en prison, ma petite Justine à garder… Bérès qui professait que, pour un homme de sa trempe, la seule mort accidentelle serait de mourir dans son lit… La mélancolie de Massoud… Le sourire confus de Marie-France, tendu comme un nerf à vif… Isabelle, dans le ciel, la dernière des surréalistes… Benny, 1966, le jour de notre rencontre dans le bureau d’Althusser, avec son œil qui avait déjà tout vu et, à la fin, à Jérusalem, entre deux leçons de Talmud, le même regard revenu, comme pour dire qu’un homme n’est jamais quitte de celui qu’il a été… Jean-Luc, avec ses rêves d’avion et cet oiseau, sorti de nulle part, posé sur son épaule… Françoise, l’éditrice géniale qui débrouillait les écrivains mais ne lisait pas leurs manuscrits… Jean-Claude, mon autre éditeur : je suis l’un des rares à l’avoir connu bavard et à l’avoir vu, quand ? passer au muet… Butel : son visage de loup famélique car la vie, la vraie, était toujours remise à plus tard, comme un éternel commencement, éternellement repoussé… Pierre : le style fait homme, la plus douce des dolce vita, des jardins (Majorelle) faits pour aboutir à un beau cénotaphe… Lanzmann : je l’avais, dans mon discours aux Invalides, comparé à Orphée allant chercher son Eurydice aux six millions de visages assassinés – je le vois, ce soir, tel un Hercule furieux et, comme il le disait, « enfouraillé », flinguant les antisémites et les lâches. Et Dominique-Antoine G. : « allô, Gribouillis ? mon ordi a planté ! » et j’ai, toute une vie, attendu ses Propos barbares.
Je vous salue, Florence, au patronyme glorieux et aux yeux, non de tourterelle, mais de mouette devenue muette… Philippe, éternel Directeur, votre malice émerveillée, votre crime de rire et d’être libre… Et André G., frère en nouvelle philosophie, avec sa rage d’enfant revenue chaque fois qu’il prenait la parole et sa voix qui tremblait un peu… Et toi, Jorge, Grand d’Espagne : tu disais « notre guerre » quand tu parlais de la guerre d’Espagne, et cela me flattait… Et Otelo, Grand de France et du Portugal, maître d’une Fronde lusitanienne qui, les soirs où tu étais très saoul, te faisait voir les caravelles du roi Sébastien cingler sur le Tage… Et vous aussi, Samir, avec votre rire de poudre et de colère, votre avidité joyeuse quand, sortant des prisons croates, vous avez été affecté au tournage de Bosna ! et, à la fin, c’était si triste, votre bras de cogneur devenu de paille… Et Jean, je vous salue aussi, roi secret de ce temps-là – vous me rappeliez mon père, vous le saviez, vous en jouiez… Et lui, bien sûr, mon père, depuis le temps qu’ils me disent tous : « un livre sur ton père… ses secrets… son secret… le tien, en conséquence… c’est ça qu’il faut écrire… il est là, le rendez-vous… ».
Mais ça non plus, ça ne marche pas. Il y en a trop. Je suis cerné. Ce n’est plus mon téléphone – resté, lui, bien éteint ! – c’est ma tête qui est un cimetière. Spectres exténués ou vivaces… Apaisés ou fâchés… Les morts, les pauvres morts… Et maintenant Delon avec sa gueule d’ange accrochée à sa vie fracassée… Je ne peux pas. Ça bouge trop. Je tends la main. Bois une gorgée d’eau. Je sais que cette nuit sera comme les autres nuits et que je n’y arriverai pas. J’aurais mieux fait de rester dans mon bureau. C’est trop tard.


Bernard-Henri Lévy : le crépuscule d’un monde en paix

- Bernard-Henri Levy et Volodymyr Zelensky
en 2023 à Kiev
©AFP/Ukrainian Presidential Press Service

Avec Bernard-Henri Lévy Écrivain, philosophe
Iryna Slavinska Journaliste, directrice de la chaîne de radio publique Radio Culture Ukraine

Bernard-Henri Lévy, le philosophe qui murmure à l’oreille des présidents, revient dans cet entretien sur sa vision de la politique française et des conflits en cours à l’échelle internationale. Il livre sa vision de la gauche, son regard sur l’Ukraine, la Libye, les massacres commis par l’armée israélienne à Gaza et ses accusations de violation du droit international.

Interrogé sur les récents positionnements de la gauche française, Bernard-Henri Lévy défend une vision de la gauche qui est "anticolonialiste, antifasciste, antitotalitaire. Une gauche qui n’est pas les trois à la fois, et qui n’est pas capable de reconnaître en Poutine un ennemi, en Trump un adversaire, se fera balayer par l’histoire", prophétise-t-il. Dans cette veine, il avance que l’État d’Israël est "le modèle d’une guerre anticoloniale réussie". Pour autant, alors qu’Israël est contesté au motif de violer le droit international, Bernard-Henri Lévy refuse d’assimiler les agissements de l’État hébreu à une violation du droit international : "la vraie violation du droit international, c’est le 7 octobre, le Hamas. C’est le 8 octobre, le Hezbollah. Ce sont les bombardements par les Houthis. C’est l’état de belligérance absolue et la volonté de destruction d’Israël par l’Iran", certifie-t-il.

Concernant l’intervention militaire en Libye, Bernard-Henri Lévy revient sur les événements du printemps arabe de 2011. Il souligne que la France a agi selon un "devoir d’ingérence", un devoir moral de protéger les populations qui portent des velléités de démocratie. "Nous sommes obligés de reconnaître que le président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, a fait une chose noble et belle, il a appliqué le devoir d’ingérence, c’est-à-dire quand il y a un peuple qui menace d’être massacré et qu’on en a les moyens et qu’il n’y a pas d’autre solution, on vole à son secours". Il ne regrette pas sa position d’alors : "quand un peuple vient frapper à la porte et qu’il dit "la démocratie, on veut essayer, la liberté, c’est pour nous, les femmes méritent de vivre dévoilées", qu’est-ce qu’on fait ? À l’époque, leur interdire l’accès aux valeurs universelles de la démocratie eût été une infamie".

Sur l’Ukraine, Bernard-Henri Lévy exprime son inquiétude concernant les projets de paix, notamment ceux proposés par l’entourage de Donald Trump. Il craint que le président américain impose un plan de paix à Zelensky que ce dernier serait forcé d’accepter. "Quand Trump dit "je ferai la paix en 24 heures", évidemment, c’est une bêtise. Mais cela correspond à un vœu, c’est-à-dire qu’il va mettre un plan sur la table et il va demander aux belligérants de se décider", souligne le philosophe.
De son côté, la journaliste ukrainienne Iryna Slavinska se montre attentive aux sondages pour vérifier le pourcentage des Ukrainiens qui croient leur pays capable de l’emporter. "Il y a 92 % d’Ukrainiens qui estiment que si l’Ukraine est soutenue par l’Ouest, par les États partenaires, elle est capable de vaincre, de gagner cette guerre, annonce-t-elle. Donc moi, je pense qu’on a beaucoup d’optimisme à nourrir en ce qui concerne la victoire ukrainienne".


DANS LA PRESSE
Nuit blanche : Le champ de bataille intime de Bernard-Henri Lévy
par Sylvain Fort
8 janvier 2025


Bernard-Henri Lévy marche, la nuit, dans une rue parisienne.
Photo : Ali Mahdavi. ZOOM : cliquer sur l’image.

De Bernard-Henri Lévy, nous savions qu’il avait décidé de traverser son siècle les yeux grands ouverts. Nous ignorions cependant que ce fût si littéralement. Nuit Blanche énumère les champs de bataille qu’on lui connaît – Bosnie, Soudan, Burundi, Ukraine… – et en ajoute un, intime : la lutte contre l’insomnie.
Tout commence de manière quasi clinique. Les symptômes, les causes possibles. Dans sa chambre où dort A., l’auteur se tourne et se retourne, dans son lit et dans sa tête. Lacan, pour le psychique, Canguilhem, pour le biologique, sont convoqués à son chevet. Des fantômes passent, légers. Xavier de Maistre plus aventureux, il n’achève le tour de sa chambre que pour entreprendre celui du salon et de la bibliothèque. La nuit sera longue, en plus d’être blanche. Les écrits mineurs de Mallarmé, appelés en renfort pour assoupir, sont sans effet. C’est dire la gravité du problème.
Nous n’en sommes pas quittes avec cette introspection nocturne. Au contraire, quelque chose soudain se rebelle et s’emballe. Les visions et les souvenirs se bousculent. Voici Duras (Marguerite) et Ducasse (Isidore), voici Guattari et Mélenchon, Sartre et Camus, Bologne la Rouge et Mai 68, la Scala de Milan où l’amour est né, Positano où le sommeil est mort. Et voici Anatole, son Bardamu, dans Hôtel Europe, se révoltant contre le sommeil qui tient éloigné de l’essentiel (il y a aussi un Anatole chez Mallarmé, qui lui dressa un tombeau : cet Anatole dont le nom même veut dire, paradoxe, celui qui se lève, et qui est aussi le prénom d’un des petits-fils de l’auteur). L’inconscient dialogue avec la mémoire, des histoires affleurent, sans ordre, sans fioritures, avec le seul vrai style possible, qui est celui du vrai. La part d’autodérision, le jeté de l’écriture, les chemins de traverse et l’ironie rieuse : on croirait le journal de Solal écrit par les Valeureux.
Plus rien n’arrête cette circumnavigation domestique et psychique. Un chat fait irruption, appelé Little Siam, peut-être pour faire la nique à Duras la vietnamienne. Le chat se coince la tête, on se croirait dans Alice. La nuit tous les chats sont gris, mais Grisélidis Réal discute de la couleur noire dans un pas de deux avec Goethe, puis avec Annie Lebrun (nomen omen). Benny Levy danse avec Charles Péguy, les enfants et les petits-enfants entrent en piste comme un viatique, les deux Aron (Raymond et Jean-Paul) surgissent, et ils ne sont, eux, pas franchement siamois. Tout un pandémonium drolatique se déploie où l’ultra-gauche percute le wokisme sous l’œil ironique de Belmondo coiffé d’un Borsalino, pendant que rôde Ronsard, mort de ne pas dormir et que flotte le rire plein de sagesse de Sollers. Cette nuit de Walpurgis (Goethe, encore) pourrait se fracasser sur le mur des remèdes anti-insomnie. Mais leur catalogue est un chapitre en soi, façon Don Juan ou Docteur Miracle. Las, l’esprit s’embrume et se perd, le corps se refuse. Seule la voix du père (du Commandeur ?) entendue en songe éveillé apaise et recentre. La sarabande peut se clore. Elle s’est trouvé, au moins, une signification : ne pas vouloir dormir, c’est ne pas vouloir mourir, c’est vouloir, sans interruption, écrire. L’écriture comme fleur et fruit de l’insomnie, n’admettant comme seul vraie ressource que l’Ecriture, matrice et matière, seul miroir qui vaille, où les prophètes aussi veillent la nuit. Le livre de lui que d’abord l’auteur ne trouvait pas dans sa bibliothèque en forme de labyrinthe est peut-être alors celui-ci, Nuit Blanche. Non pas anecdotique, mais central, drôle mais tragique aussi (et respectant les trois unités !). Tragique, si j’ose dire, au bon sens du terme, car livrant une vérité d’homme.
D’un écrivain qui si souvent nous a ouvert les yeux, nous ne devrions pas regretter qu’il ne ferme pas les siens. Nous le déplorerons par humanité, non sans nous réjouir secrètement des livres qui en sont nés. Celui-ci ne fait pas exception, et la verve de ces variations intimes atteste du moins qu’il est un sommeil dont Lévy ne dormira jamais : le sommeil de brute.


« Nuit Blanche » de Bernard-Henri Lévy : un autoportrait surprenant et singulier
Marie-Laure Delorme
5 janvier 2025


Bernard-Henri Lévy à proximité de la place de la Concorde,
le 22 novembre 2024, à Paris.
Photo : Julien Faure. ZOOM : cliquer sur l’image.

Un dimanche de novembre, une fin d’après-midi. On ne l’avait pas revu depuis quinze ans. Tout reste inchangé. Son physique, sa courtoisie, son Coca-Cola, sa défiance. Bernard-Henri Lévy revient avec « Nuit blanche ». Un récit hybride entre confessions, enquête, déambulations. À travers un flux de conscience se dessine un autoportrait en zone périlleuse. On y rencontre un homme angoissé, tendre, batailleur, fiévreux. L’auteur cisaille quelques certitudes et livre quelques confidences. Chez lui, tout est paradoxe. S’aime-t-il autant qu’on le dit ? On n’a jamais vu une personnalité verrouiller autant son image, pour arriver à un résultat aussi désastreux. C’est un fait : l’homme privé est mieux que l’homme public.
« Nuit blanche » est une enquête littéraire sur ses insomnies. Pourquoi tant de nuits sans sommeil ? Les pistes s’additionnent les unes aux autres pour former une ronde de spectres déchaînés. Les reportages de guerre dont on revient avec des images incrustées dans la rétine ; l’inutilité de s’assoupir lorsqu’il reste tant de choses à accomplir ; l’abus insensé de cocktails médicamenteux, comme autant de bombes psychiques ; la hantise de perdre le contrôle, quand on est vertébré par le culte du secret ; la peur de mourir car il y a bien un jour où l’on découvre que l’on est mortel. « Nuit blanche » s’inscrit dans la droite ligne de « Comédie » (1997). L’auteur s’y adonne à un monologue intérieur nerveux, dans un temps limité et un lieu circonscrit. Finalement, un autoportrait surprenant et singulier.

« Nuit blanche » est son récit le plus intime. Bernard-Henri Lévy ne s’était jamais autant livré. Il le confirme :« Dans le domaine de la littérature, les livres arrivent à leur heure. Depuis longtemps, j’en ai deux, trois en tête. Je nourris une illusion entre moi et moi, mais je pense qu’au fond ils ne verront jamais le jour. J’ai aimé écrire “Nuit blanche” car j’ai apprécié être dans une liberté d’allure. » Certaines scènes sont drolatiques. Il tente de libérer le chat de son épouse, sans le toucher, pris au piège de fils électriques entremêlés ; il s’attache lui-même à un pied de table pour ne pas sauter par la fenêtre, à la suite d’une absorption massive d’Haldol ; il met en concurrence ses trois médecins ; il se retrouve malencontreusement assommé par le Stilnox lors d’un vol international ; il envoie des messages embarrassants sous somnifères. « Je ris volontiers et je fais rire volontiers, mais je n’aime pas le rire cruel et je n’aime pas rire des autres. »
L’auteur convoque amours, famille, camarades. Parmi les amis de toujours, Philippe Sollers, Paul Guilbert, Jorge Semprun. « Mes amis morts ne sont pas des présences, mais des absences tragiques. Je pense beaucoup à eux. Qu’est-ce qu’ils auraient dit ? Je n’ai aucune réponse et je prends garde à ne pas les faire parler. » L’avocat Thierry Lévy, mort en 2017, occupe une place à part dans la galaxie des proches. Il a été le défenseur d’Isabelle Doutreluigne, première épouse de Bernard-Henri Lévy et mère de Justine Lévy, quand elle a été incarcérée à la suite de cambriolages. « On s’est connus en 1973. Nous n’avions pas une camaraderie de mecs. Il a été présent dans un moment important de ma vie, quand Isabelle Doutreluigne a été en prison. Il est resté auprès d’elle et il a interrompu le cauchemar à mi-course. Thierry Lévy a toujours été là. Je ne parle pas de coups de fil amicaux, sans intérêt, mais de fraternité et de présence. »
Tout le récit est un hommage à Arielle Dombasle. Elle s’invente une sœur jumelle, le filme en train de dormir, répond en plein sommeil. Bernard-Henri Lévy : « J’ai de forts moments d’anxiété et, sans elle, je serais moins joyeux. Elle a une joie de vivre inentamable et mystérieuse. Comment une femme parvient-elle à maintenir une joie de vivre égale, malgré les deuils, les outrages, les épreuves ? » Arielle Dombasle demeure sa part lumineuse. Ceux qui la connaissent décrivent une femme d’une grande profondeur, dissimulée derrière des barrières de protection. Du rouge à lèvres sur des blessures d’enfance.
La famille est le cœur incandescent d’un récit en solitaire. Ils sont une fratrie de trois. Bernard-Henri Lévy évoque pour la première fois, à l’écrit, son frère cadet. Philippe Lévy a été renversé par une voiture, à l’âge de 15 ans, en 1969. Il est tombé dans le coma et s’est réveillé avec de lourdes séquelles. Un jour de décembre, en 2013, l’hôpital Beaujon a appelé le philosophe pour lui apprendre que son frère s’était jeté du sixième étage. Philippe Lévy en est sorti miraculeusement vivant. De son côté, Véronique Lévy, la sœur cadette, s’est convertie au catholicisme. Le fils aîné reste seul sur le ring.
Bernard-Henri Lévy fait le portrait de ses parents. La disparition de sa mère a été une épreuve majeure. Il confie : « La mort de la mère est le début de la solitude. À partir de cette date-là, on est seul de manière irrémédiable. » Son père reste la figure phare de sa vie. « Il a été pour moi l’étalon du juste. » L’écrivain raconte, là aussi pour la première fois, les circonstances de sa disparition. Le grand industriel André Lévy a subi, à l’hôpital américain, une opération dont il n’avait pas besoin, afin de pouvoir accompagner son fils sur le tournage du « Jour et la nuit » (1996) au Mexique. Il est sorti prématurément de l’hôpital, pour fêter l’anniversaire de son aîné. La soirée se passe bien. Bernard-Henri Lévy part en fils protégé et revient, deux heures plus tard, en fils dévasté. André Lévy est mort, à l’âge de 75 ans. Bernard-Henri Lévy en garde une culpabilité, même s’il ne veut pas du mot. On retiendra que quand sa mère l’a appelé en pleine nuit, pour lui annoncer le décès de son père, il était en plein sommeil.

L’accueil violent réservé au film « Le jour et la nuit » reste un souvenir à vif. « Tout a été visé par la meute :mon film, mon rapport aux femmes, mon rapport à ma femme. J’ai eu d’autres échecs, comme le quotidien “L’Imprévu”, fondé avec Michel Butel, mais je ne crois pas qu’on apprenne de ses défaites. On apprend dans les livres et auprès des pédagogues. » Bernard-Henri Lévy a toujours attiré des réactions haineuses.
« Je résiste car je me dis qu’il est probable que j’ai raison. On a plusieurs vies dans une vie. J’ai une vie d’écrivain, mais il y a heureusement une part de moi-même qui reste toujours ailleurs. Quand je suis très attaqué, je suis atteint uniquement si les critiques proviennent de gens que je respecte. Je ne fais pas partie de ceux qui prétendent ne pas regarder ce que l’on écrit sur eux. Je lis pour évaluer le tort que cela va faire ou non à la réception de mon travail. Sinon, aucune importance. La campagne médiatique a tué “Le jour et la nuit” mais, la plupart du temps, les réactions négatives n’ont aucun impact sur ce que je fais, l’image que j’ai de moi-même, ma joie de vivre. Les nerfs sensibles ne sont pas touchés. Il y a des exceptions. Un jour, ma fille est revenue en larmes de l’école car on m’avait critiqué. Elle avait autour de 8 ans. C’est la seule chose qui m’embête. »

Dans la rue, il arrive qu’on l’insulte à cause de ses prises de position politiques. « Ne pas être considéré de gauche ne me fait rien du tout. La gauche est devenue soit réactionnaire, soit couarde. Un intellectuel doit tracer son propre chemin, qui n’a à être ni à gauche ni à droite. J’ai toujours défendu les nuances de mes couleurs, en étant massacré par la gauche. » Bernard-Henri Lévy a six petits-enfants. Il parle de Suzanne Mille, fille de Justine Lévy et de Patrick Mille, comme d’une brillante intellectuelle. « J’aimerais leur transmettre, à tous, quelques réponses sur la manière dont il faut se conduire dans la vie. »
L’essayiste tient depuis toujours un journal intime. Il veut en tirer, un jour, ses Mémoires. « On remet, on remet mais, quand vient l’heure, l’envie peut avoir disparu. Le vrai risque n’est pas la mort subite, mais le manque d’énergie. Si l’électricité intérieure est coupée, tout devient terne et blasé. J’espère que, quand le moment sera venu pour moi, j’aurai la même vitalité et la même juvénilité qu’aujourd’hui. “Le lièvre de Patagonie”, de Claude Lanzmann, est réussi car il avait une volonté de vivre, de séduire, de convaincre intacte. Le journal permet de tout retranscrire. Il est une mine de renseignements inouïe, même rédigé à la diable. On oublie beaucoup de détails dans une rencontre et ils constituent la chair des événements. »

Bernard-Henri Lévy a longtemps pensé écrire un livre sur l’auteur de « La promesse de l’aube ». Il a rédigé un long texte sur Romain Gary dans « Pièces d’identité » (2010). « J’y dépeçais l’affaire Gary-Ajar. Des abîmes se sont ouverts en moi. Je pense, rétrospectivement, que ce texte m’a guéri de mon envie d’écrire un livre sur lui. Le destin de Gary : il a enclenché une mécanique infernale avec Ajar. Il n’y avait plus de place pour lui, il n’y avait plus de la place que pour Ajar. Il en est mort. Je connais mes zones de fragilité et j’étais confronté à quelque chose de trop radioactif pour moi. » La créature peut ensevelir le créateur, comme le personnage peut dévorer la personne.
L’auteur de « Qui a tué Daniel Pearl ? » (2003) reste un homme de désir, hanté par la peur du vide. Il précise :« Je ne me figure rien par avance. J’ai un appétit infini pour le présent. Les choses arrivent et je les veux ardemment. Je m’implique corps et âme. Je suis un enthousiaste de la vie. Je rêve du présent. Des événements vont survenir et je me dirai alors : heureusement que je ne suis pas mort, afin de pouvoir les vivre. » À la toute fin, il nous avouera : « Le temps est devenu mon obsession. » Que faire du temps qui reste ? « Je ne conserve rien, je perds tout. » Régulièrement, il sollicite les uns, les autres à la recherche d’un bout de papier, datant d’une jeunesse lointaine. Dans sa vie, une seule chose matérielle a résisté au fleuve des années. Sur son bureau, depuis trente ans, un objet immuable : le stylo de son père. Un fétiche lourd et léger. Le style et la fidélité. Bernard-Henri Lévy n’a pas écrit de roman depuis longtemps, comme s’il avait enterré la partie sensible de son être. Il assure : « Avec “Nuit blanche”, j’ai fracturé la roche et je pense être prêt à écrire d’autres romans. » Mais se connaît-il si bien ? Il y a définitivement, chez lui, quelque chose d’enfoui et d’en fuite.
L’article de Marie-Laure Delorme est paru originellement dans Paris Match.


« Nuit blanche », de Bernard-Henri Lévy : la chronique « essai » de Roger-Pol Droit

Publié le 03 janvier 2025

- PHOTONONSTOP
« Nuit blanche », de Bernard-Henri Lévy, Grasset, 190 p., 18,50 €, numérique 13 € (en librairie le 8 janvier).

Une nuit sans sommeil dans la tête d’un écrivain. Pas n’importe quelle insomnie : une farandole affolante et affolée. Pas n’importe quel auteur : « BHL ». Pour certains, ce sigle est devenu objet de tant de haine qu’ils n’ouvriront même pas le livre, le maudissant avant la première ligne. D’autres se défieront des postures qui composent, depuis des décennies, caricature et légende de Bernard-Henri Lévy. Tous ont leurs raisons, mais tous auront tort.
Nuit blanche est un texte inattendu, souvent touchant. La face cachée, intime, à vif, d’un personnage trop fabriqué pour être réel. Derrière l’image publique, un homme cesse de faire le malin, expose sa fragilité. Il ne dort pas. Depuis de très longues années, il a égaré la recette. Pour les autres, le « sommeil sûr dans un corps sain ». Pour lui, un continent perdu. Il a tout essayé, au fil des décennies, centres médicaux et cercles marginaux. Echec répété des thérapies de toutes sortes. L’écrivain a perdu le sommeil comme d’autres perdent la vue. Le jour disparu, son esprit voyage de l’autre côté du monde. « La nuit, tout prend des dimensions. » Le monde se ressent et se formule autrement.
Comme cette nuit-ci, dont le récit, heure par heure, en évoque mille autres, carrousel où défilent visages et souvenirs, exaltation et confusion, démesure et passage à vide. Le « cinéma intérieur », selon la belle expression du neurologue Lionel Naccache pour désigner la conscience, se dérègle et s’emballe. Surgissent des morts, amis célèbres, résistants obscurs, soldats israéliens, enfants de Gaza… Déferlent ses terreurs, ses idées noires, la meute à ses trousses, les pensées accélérées, en roue libre. Analyses politiques et scènes d’enfance, convictions et atermoiements se succèdent à toute vitesse. La tête sans sommeil est « une usine qui ne s’arrête jamais ».

Faute de fermer l’œil, l’insomniaque joue les bravaches. Face aux horreurs du monde, il y aurait un « devoir d’insomnie », partagé par une confrérie de combattants éparpillés, héros de l’ombre, éveillés permanents. Le sommeil serait carrément haïssable, mortifère, immoral… Veule et lâche, tant qu’on y est. D’ailleurs, dormir empêche d’écrire. Mieux vaudrait mourir éveillé, « plus haut que son lit ». Cette exaltation dure, mais finit par cesser. Terminés, la grandiloquence, les fantômes, les plaidoyers et même les touches d’humour, telle l’utilisation de Mallarmé comme somnifère.
Ne reste que le noir. Sans point d’appui, sans issue. L’effroi, le vide, à bout de forces. L’animal affolé ne veut plus qu’une chose : que ça s’arrête. La pilule magique est son dernier recours. Abandonner Mallarmé, inefficace, choisir plutôt une molécule, parmi les dizaines testées et comparées une vie durant, et attendre. Bien calculer le compte à rebours avant extinction de la tête, pour éviter les chutes, ou l’envoi de messages incohérents.
Dans cette confession haletante, on retrouve évidemment des thèmes récurrents de Bernard-Henri Lévy, ses obsessions, ses qualités comme ses travers, ses nombreux livres, ses films et ses combats. Mais insomnie et vulnérabilité le font découvrir autre. Elles se révèlent, surtout, moteurs cachés de l’écriture. Le rythme des phrases, leur cadence, leur scansion proviennent de cette pulsation qui, chez l’écrivain, résiste au sommeil. Ce qui ne dort jamais, en fin de compte, c’est le style.
Le Monde, 3 janvier 2025.


Les insomnies de Bernard-Henri Lévy et ses messages nocturnes à Emmanuel Macron

Par Claire Gatinois
Publié le 03 janvier 2025

- BHL au palais de l’Elysée,
à Paris, le 21 mai 2019.
LUDOVIC MARIN / AFP
« Vous aussi ? » L’une de ces nuits sans sommeil, comme tant d’autres depuis si longtemps, Bernard-Henri Lévy jette un œil au-dehors. De la fenêtre de son bel appartement du 8e arrondissement parisien, le philosophe observe la dernière lumière s’éteindre dans le palais de l’Elysée. « Je sais qu’il passe à l’“aile Madame” où il va en allumer une autre », écrit-il dans son ouvrage Nuit blanche (Grasset, 192 pages, 18,50 euros), à paraître le 8 janvier. Comme lui, le « jeune monarque » – c’est ainsi que l’écrivain désigne le président de la République – souffre de nuits agitées. Surhomme ou âme tourmentée ? Est-ce l’Ukraine, envahie par les Russes, qui prive le chef de l’Etat de repos ? Le Proche-Orient qui s’embrase ? Le pouvoir qui lui échappe ? On ne saura rien. Seulement qu’Emmanuel Macron veille tard dans la nuit.
De ces insomnies partagées entre le président de la République et le philosophe naît une correspondance sur Telegram, peut-être même une influence. Par l’un de ces textos nocturnes, Bernard-Henri Lévy suggère au chef de l’Etat, quelques semaines après l’attentat du 7 Octobre en Israël, de bâtir une coalition anti-Hamas sur le même modèle que celle visant l’organisation Etat islamique. Le journal Libération s’en fait l’écho, le 1er décembre de cette année-là. L’idée déconcerte. Assimilant le Hamas, mouvement islamo-nationaliste, à l’Etat islamique, nébuleuse djihadiste transnationale, elle prend le Quai d’Orsay de court et se solde par un échec diplomatique cuisant. « Les gens se font des films. Ils imaginent des conciliabules. Des visiteurs du soir. Des rapprochements idéologiques programmés. Alors qu’on est juste des frères en insomnie qui n’ont rien de mieux à faire, à partir d’une certaine heure, que d’échanger sur Telegram », relativise l’écrivain.

Dormir, c’est mourir un peu, juge Bernard-Henri Lévy. Mais l’écrivain s’angoisse : on peut aussi mourir de ne plus dormir. Le philosophe étire ses nuits à lire, écrire ou flâner. Depuis combien de temps ? « Je ne sais plus. Ce n’est pas clair. Quand je fouille dans ma mémoire, je vois des plages de temps où il me semble que je dormais », écrit-il. Il fut un temps où l’écrivain entrait dans le sommeil « comme on rentre dans un bain ». C’en est fini. Le voici condamné aux « pilules magiques ». Cures d’« ibogaïne », « Rohypnol », « Quviviq », « bromazépam, alias Binoctal », jusqu’à son remède actuel, son « chouchou du moment », le « Stilnox ».
Reporter de guerre, aventurier, Bernard-Henri Lévy a entreposé dans son cerveau les images d’un monde détraqué. Mais « à quoi bon ne pas dormir, si c’est pour faire les mêmes cauchemars ? », s’interroge l’auteur de La Barbarie à visage humain (Grasset, 1977). « Le problème, c’est que tu en as trop vu », lui disait Philippe Sollers. « BHL » énumère : le Bangladesh, l’Ethiopie, le Darfour, les « cadavres en rondelles des bébés de la Mitidja [en Algérie] ». La Bosnie, « bien sûr ». Et « le regard surpris des jeunes morts de Dobrinja [en Bosnie]. Les femmes qui tombaient sans se relever, dans les colonnes de Gorazde, grelottantes dans la chaleur sèche ». L’Ukraine, maintenant. Et, au lendemain du 7 Octobre, les « kibboutzim pogromisés » d’Israël. « Est-ce qu’on peut dormir du sommeil du juste quand on a vu une manifestation d’affamés à Harar [en Ethiopie] ? », s’interroge-t-il.
Intellectuel médiatique, parodié et souvent moqué, « BHL » cherche une explication un peu moins « moi je » à ses insomnies. Surgit une théorie empruntée à Stefan Zweig dans Le Monde sans sommeil, ouvrage rédigé à l’aube de la première guerre mondiale. « Ce n’est pas lui, Zweig, qui ne dort pas. C’est le monde », écrit Bernard-Henri Lévy, qui poursuit, inquiet : « Le sommeil est-il permis quand c’est le temps qui se dérègle ? »
Claire Gatinois
Le Monde, 3 janvier 2025.

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6 Messages
La sage intranquillité de l’insomnie.
Art press n°530, mars 2025.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Marianne, 23 janvier 2025.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Le JDNews, 8/01/2025
On raconte que Napoléon, entrant en vainqueur dans une cité italienne, convoqua des professeurs d’université pour les faire disserter sur la différence entre l’état de veille et le sommeil. Est-ce par bonapartisme intellectuel que Bernard-Henri Lévy consacre un fascinant récit, entre l’essai et l’autoportrait, à sa condition d’insomniaque ? On songera plutôt à la phrase de Marcel Proust : « Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et du monde. Il les consulte d’instinct en s’éveillant. » Mais lorsque cet éveil devient structure, voire torture, une fatalité d’yeux ouverts quand la ville dort, comment fixer la physiologie d’un état qui vous met « la tête comme une volière » ? Atteignant l’âge où son père a disparu, Lévy interroge ces vies étranges que la nuit multiplie.
Déambulation. Comme Proust ou Dostoïevski,Bernard-Henri Lévy a fait de ses nuits tourmentées un terrain de jeu littéraire.
L’auteur pourrait trouver des raisons à ces attentats répétés contre le dieu Hypnos. Dormir fait perdre du temps à un écrivain des vigilances, dormir pointe une finitude que l’être d’action récuse. En « mangeur d’opium livresque », Lévy sollicite des rayonnages d’antécédents. Ronsard redoutait dans le sommeil une anticipation de la mort, le Dostoïevski des Nuits blanches traitait l’insomnie comme une déambulation de l’esprit. S’il se déclare contre le sommeil autant qu’il récuse les vacances, habité peut-être par un « devoir d’insomnie » que hantent les corps martyrisés des guerres dont il fut le chroniqueur, Lévy vaque ici en zone Daphné du Maurier-Hitchcock : « J’ai rêvé l’autre nuit que je retournais à Manderley. » Ses Rebecca ont le visage d’amis disparus, tant sa nuit est une conjuration de spectres, Claude Lanzmann et Jorge Semprun, Françoise Verny et Philippe Sollers, Pierre Bergé et Alain Delon, réapparus en fantasmagories telles les créatures volantes des « peintures noires » de Goya. Comme l’anamnèse est plus forte que le Stilnox,
Lévy tourne dans sa mémoire tel Apollinaire dans sa cour de prison, non sans tourment, et même avec une pointe de masochisme eastwoodien. À parcourir cette fresque de soi-même, on songe à cette Dolce Vita fellinienne dont chaque séquence se concluait par une aube. Ici, chaque matin ouvre à l’heure du Journal, obstinément dicté depuis des décennies, dont le scripteur se demande in fine s’il ne devrait pas devenir le matériau de futurs Mémoires. Car tel est l’horizon de ce manuel du mal-dormir, comme si Malraux avait halluciné son nocturne Lazare avant ses Antimémoires : la nuit met Bernard-Henri Lévy au pied du mur. S’il en soulève lui-même l’hypothèse, c’est que le pointillé de ces hachures psychiques appelle le livre à venir. Soit le massif à la sud-américaine d’une grande autobiographie symphonique. Soit ce petit traité de soi-même, dont Philippe Sollers disait qu’Aragon aurait dû l’écrire pour abattre son jeu ou sa règle du jeu ?
Le Point 2737, 9 janvier 2025