05/10/2024. Restauration de la vidéo de 2002 « Le mur de Moretti. De Paris à Tautavel ». Un collector devenu introuvable sur le Net (sauf erreur) ! En effet, pour sa restauration, nous avons cherché, en vain, une copie sur le Net. Nous avons alors retrouvé, dans nos propres archives, une sauvegarde ancienne que nous avons le plaisir de vous présenter, à nouveau, sur pileface.
Lors de nos recherches sur le Net, à défaut de trouver le documentaire cherché, nous avons trouvé l’interview de Moretti de 1979 où l’on voit, notamment, Philippe Sollers s’exprimer sur "Le Mur de Moretti", et nous l’avons ajouté.
A cette occasion, nous en avons aussi profité pour refondre et enrichir la section « Mur de Moretti ».
Les années Moretti-Sollers 1972-1981
L’un était peintre, Raymond Moretti, mais on le désignait par son seul patronyme : Moretti (1931-2005), l’autre est écrivain, Philippe Sollers né en 1936.
« On sait peu de choses des relations de ces deux là » notait Dominique Brouttelande
Leurs trajectoires se sont pourtant croisées et ont laissé des traces de leur impact :
Juin 1972 :
Portrait de Philippe Sollers à la une du Magazine littéraire N°65. Il est signé Moretti qui inaugure là, sa collaboration avec le magazine, laquelle se poursuivra pendant 330 numéros jusqu’en 2004, l’année qui précéda son décès.
1979
La relation artistico-littéraire Moretti-Sollers est à son zénith.
Cette année là Moretti a 48 ans,
Sollers 42 ans est encore dans la publication de son Paradis, en épisodes dans Tel Quel.
Cette même année, Moretti - sa biographie [1] en témoigne, - réalise trois oeuvres importantes :
16 mai 1979 : “ La Haggadah “. Récit de l’Histoire du peuple hébreu sortant d’Egypte pour retrouver la Terre Promise que les juifs lisent le soir de la Pâque. Présentation et exposition des Illustrations du livre de bibliophilie (Ed G. Israël) à la galerie Boccara à Paris.
Septembre 1979 : “ Le Mur du Forum des Halles “. Peinture à l’huile de 46 mètres de long et de 4,50 mètres de haut, évoquant l’évolution de l’homme et de son génie, des signes protosumériens à la naissance de l’alphabet, de l’homme de Tautavel (crâne en bronze scellé dans le mur) à Victor Hugo, Maurice Ravel et Louis Armstrong...
Nous verrons que Sollers y a été associé avec l’homme de théâtre Armand Gatti et le journaliste essayiste Marc Paillet pour l’élaboration des textes inscrits dessus.Nota : notons que la photo montrant Moretti, Gatti, Paillet et Sollers, prise par le journaliste-photographe Patrick Duval, et qu’il situe vers 1978, date probablement de 1979. Ce cliché mis dans la perspective temporelle et recoupé par une interview vidéo de Moretti en septembre 1979 (voir plus avant) devient alors un témoignage de premier plan, consécration de la coopération de ces quatre là, à un moment où ils élaborent ensemble les textes inscrits sur le Mur, ce que Moretti indique dans son interview.
28 novembre 1979 : Exposition “2000 ans d’érotisme“.à la galerie Sylvia Bourdon à Paris sur des écrits de Philippe Sollers.
Nous sommes au point culminant des relations Moretti-Sollers dont les focalisations des thèmes abordés s’entrecroisent alors : la Bible et l’histoire du peuple hébreu à l’origine de la Bibliothèque, les origines de la langue, l’érotisme...
Sollers et Moretti ont aussi en commun d’aimer le jazz de Louis Armstrong et quelques autres. Moretti laissera quelques portraits de jazzmen célèbres et un livre de 1984, intitulé Jazz coécrit avec Franck Tenot, Daniel Filipacchi, Michel Legrand et Claude Nougaro.
Outre le jazz, nous allons le voir ci-après, leur sphère commune englobe Breton et Rimbaud.
1981
“Les Illuminations“ de Rimbaud. Livre d’art. (Ed G. Israël). Recevra L’Aigle d’or en 1982, (la plus haute récompense internationale pour un livre d’art). Illustré par R. Moretti. Introduction de Ph. Sollers
Le portrait d’André Breton
Voici aussi un portrait d’André Breton par Raymond Moretti (vers 1979) qui témoigne des relations Moretti-Sollers..
Portrait au feutre noir, signé par l’artiste et annoté par Ph. Sollers,
mis en vente à l’Hôtel Marcel Dassault les 9 et 10 mai 2011. Resté invendu.
ZOOM, cliquer l’image

signé Moretti

« Breton est entré
dans le café où nous
étions avec Bataille.
Visiblement, il suivait une
femme qui venait de s’asseoir.
Il s’est levé après que je suis
allé lui parler, pour venir saluer
Bataille. Bataille est resté
assis.Ph. Sollers »


signé ph. Sollers

MUR DE MORETTI
De quoi s’agit-il ?
Raymond Moretti est un sculpteur moderne populaire a qui on a demandé dans les années 70 de décorer un mur du forum de halles, à Paris, lors de sa création. Il choisit de créer une œuvre grandiose, dans le style de ce qu’il avait déjà fait auparavant, une œuvre intitulée "L’alphabet".
Il s’agit d’une fresque gigantesque de 4m50 de haut sur 45 m de long qui retrace l’évolution du monde et de l’humanité vue à travers le prisme des différents arts développés par l’homme : la peinture, la musique, la calligraphie. Cette évolution est visible lorsqu’on parcourt l’œuvre de gauche à droite.
Commençant par un masque en bronze, copie du crâne de l’homme de Tautavel, c’est tout naturellement à Tautavel qu’il a été installé, après qu’il ait été obligé de déménager du forum des halles suite à la restructuration de ce dernier. Etant indissociable de son support en béton, le mur complet a été découpé en 56 morceaux, puis repositionné sur son emplacement définitif à Tautavel. Il fallut encore deux ans à Michel Bourdon, peintre-décorateur, pour effacer les traces de ce découpage et relivrer la même œuvre restaurée. Elle a été inaugurée une seconde fois à Tautavel le 11 juillet 2002 par l’auteur. La ville en a profité pour faire une exposition temporaire consacrée à Raymond Moretti.
Malheureusement de nos jours la peinture s’abime. Livrée aux intempéries, elle s’écaille par endroit et laisse entrevoir sa destruction à moyen terme, suite à la disparition progressive des couleurs.
www.les-pyrenees-orientales.com
Le Mur de Moretti au Forum des Halles. L’interview de Moretti de 1979
TF1 Actualités 13H - 21.08.1979
Edition spéciale consacrée au Forum des Halles, deux semaines avant son ouverture. Jean-Pierre PERNAUT, en compagnie de Alain BEVERINI, reçoit depuis le futur centre commercial plusieurs invités, dont l’artiste Raymond MORETTI qui a réalisé une fresque de 200 m2 dans le Forum, intitulée "Le mur". Il explique que cette fresque représente l’histoire physique et culturelle de l’homme. Il commente le choix d’une reproduction agrandie en bronze du crâne de l’homme de Tautavel, comme ancêtre de l’humanité, le lien dans son travail entre le grand passé et le grand futur. Il parle de l’aide que lui a apporté son assistant chinois, de l’importance de l’amitié. Pour réaliser cette fresque il a été assisté s’est en effet entouré d’amis : témoignage de l’écrivain et cinéaste Armand GATTI, de l’écrivain Philippe SOLLERS, sur leur collaboration et le sens de l’oeuvre, de l’art. Philippe SOLLERS conclut en définissant Raymond Moretti comme un visionnaire et sa fresque comme "une oeuvre de vision". Un reportage illustre l’intérêt de Raymond Moretti pour la préhistoire et l’art préhistorique : images de son oeuvre "Le monstre", de fouilles sur les sites de Tautavel (crâne de l’homme de Tautavel), du campement préhistorique de Terra Amata (pour le musée duquel il réalise une sculpture).

Producteur / co-producteur Télévision Française 1
Générique Journaliste : Jean Claude Perpere Présentateurs : Jean Pierre Pernaut, Alain Beverini Participants : Raymond Moretti, Armand Gatti, Philippe Sollers
Le Mur de Moretti. De Paris à Tautavel. Documentaire 2002
Sous-titré : De Paris à Tautavel. Un documentaire réalisé en 2002 à l’occasion du transfert du « Mur » du Forum des Halles à Tautavel. Le film s’ouvre sur une citation d’Armand Gatti, ami proche de Moretti :
« L’architecture commence
comme toute écriture :
Elle fut d’abord alphabet
On plantait une pierre debout,
c’était une lettre
et chaque lettre était un hiéroglyphe,
et sur chaque hiéroglyphe
reposait un groupe d’idées
comme le chapiteau sur une colonne »
Armand Gatti
« Le mur » rebapisé « l’Alphabet » en 2002. L’oeuvre a l’ambition de retracer l’Histoire de l’homme et de l’univers. Et la fresque quitte Paris pour Tautavel ! En effet, située au Forum des Halles, dans un sous-sol qui ne permettait pas une mise en valeur de l’oeuvre, sur les murs du cinéma Gaumont, elle n’a plus, dans cet espace commercial qui se restructure, sa raison d’être : elle passe inaperçue, elle est incomprise, elle souffre d’enfermement et du manque de lumière ! On décide donc de déplacer l’oeuvre dans un lieu plus adéquat et prestigieux.
_ Pourquoi choisit-on Tautavel, village perdu des Corbières, dans une province si reculée, si loin de la capitale ?
Parce que « l’Alphabet » s’ouvre sur une impressionnante mise en scène de l’Homme de Tautavel ! Parce que R. Moretti a des relations amicales avec Henri de Lumley, spécialiste de la préhistoire, Directeur du Muséum d’histoire naturelle et du Centre de recherches préhistoriques de Tautavel ! Ainsi, le choix est affirmé : la fresque de Moretti passe de la nuit du forum et de l’indifférence des halles, au plein soleil du midi catalan-occitan... [2]


Réalisation : Olivier Champeaux, Eric Dazin (2002)
Texte : Yves Courrière
Dit par Jean-Claude Brialy
Extrait :
« [...] Les lettres se mettent en place
et forment des mots,
...donc communication.
Les textes arrivent, et là : Armand Gatti, Philippe Sollers et Marc Paillet m’ont aidé à faire des textes qui sont inscrits dessus.
Je ne sais pas si on les comprend beaucoup
parce qu’à partir de là les textes prennent de la chair,
deviennent donc physiques
et on ne peut plus les lire. »

Nota : Philippe Sollers développera un dialogue de même nature avec Christian de Portzamparc, l’architecte de la Cité de la Musique à Paris (1995). Dans le béton de ses murs, C. de Portzamparc a gravé des passages de Paradis, de Sollers.
Leur dialogue se poursuivra dans un livre "Voir/Ecrire", 2003), extrait ici (pdf)
Crédit :
artcurial.com
Les amis de Moretti
L’hommage du Magazine Littéraire suite à sa disparition

- Raymond Moretti
Grand peintre, friand d’espace et de projets monumentaux, grand lecteur, grand seigneur : les multiples visages de Raymond Moretti, récemment disparu.
Jean Cocteau disait de lui qu’il avait le sens de la grandeur. Grand peintre, toujours friand d’espace et de projets monumentaux, grand lecteur, grand seigneur : Raymond Moretti fut tout cela à la fois. Il vient de nous quitter, le 3 juin dernier [2005], à 73 ans.
Conjuguant avec un rare bonheur peinture et littérature, Raymond Moretti a illustré la une du Magazine littéraire pendant plus de trente ans. C’est une aventure unique dans l’histoire de la presse. La première couverture qu’il signa en juin 1972 représentait Philippe Sollers. La dernière, qui précéda une refonte de notre journal à l’automne 2004, fut consacrée à Antonin Artaud. Au total, près de trois cent cinquante illustrations qui jalonnent l’histoire du Magazine littéraire. Chaque mois, Moretti nous donnait à choisir entre trois ou quatre dessins, sans exiger ni droit de regard ni rétribution particulière. Jamais il ne déclara forfait, excepté un numéro sur la BD, où il préféra passer la main. Nos rapports relevaient moins d’un travail que d’un rituel. Retranché dans son atelier de la Défense, Moretti passait rarement à la rédaction. Sitôt le journal imprimé, il nous téléphonait et, d’une voix chantante qui n’excluait pas la véhémence, s’inquiétait du numéro à venir. Une fois le sujet évoqué, il l’esquissait en quelques mots, comme autant de traits jetés sur la feuille. Aucun auteur ne semblait lui être étranger. Pour le portrait de Roland Barthes, qu’il savait fasciné par le Japon, il inséra des motifs de tissus japonais et pour celui d’Henri Michaux certaines de ses encres. Ainsi parvenait-il à restituer non seulement la figure d’un écrivain, mais aussi l’ensemble d’une oeuvre, d’un monde intérieur, l’empreinte unique d’une lecture. Les écrivains étaient sans nul doute ses modèles préférés. Il illustra d’importants ouvrages de bibliophilie, L’Art d’aimer d’Ovide, les Illuminations de Rimbaud, les Chroniques italiennes de Stendhal, l’oeuvre complète de Céline... L’an passé, il avait donné sa vision, en seize tableaux, du Cimetière marin de Valéry.
Bien que son oeuvre fût nourrie de constants jaillissements de couleurs, lui-même semblait voué au noir. Toujours vêtu de costumes sombres et fumant d’aussi sombres cigares toscans. Noir des vinyles qui distillaient sa musique préférée, indispensable à sa création, le jazz. Noir de la ville, de ses rues et de ses souterrains, qu’il considérait comme son milieu naturel et le seul lieu de civilisation. Noir des nuits durant lesquelles cet insomniaque travaillait inlassablement et dont il rapporta des merveilles.
Sa fureur créatrice n’avait aucune limite. Ainsi de son Monstre, sculpture tentaculaire de plus de mille mètres carrés, qui occupait un studio entier de la Victorine à Nice, sa ville natale, et qu’il transporta plus tard jusque dans son atelier de la Défense. Ainsi de L’Âge du Verseau, tableau gigantesque peint en 1962 avec Jean Cocteau qui devina, le premier, son immense talent. Sa série des Cris du monde, composée de douze toiles de six mètres carrés, était si vaste qu’aucune galerie ne put l’accueillir. Parmi d’autres travaux colossaux, Moretti entreprit en 1979 la fresque du Forum des Halles qui retrace sur deux cents mètres carrés l’histoire de l’humanité, puis, dix ans plus tard, métamorphosa la place du Capitole à Toulouse en installant vingt-neuf tableaux sous les Arcades. Ne reculant devant aucun défi, il eut le projet de peindre le mur de Berlin, mais la réunification de l’Allemagne l’en empêcha. Quand il dessinait des timbres-poste (près d’une trentaine), ses originaux excédaient le format convenu. Il ne pouvait se résoudre à la miniature, tant son trait avait besoin de mouvement et d’amplitude.
Homme d’amitié, il aimait recevoir dans un restaurant des Halles, Chez Denise. Au fond de la salle, une grande table recouverte de nappes de papier dessinées par lui-même. Au mur, nombre de ses oeuvres (il les offrait avec une générosité peu commune). Dans le quartier des Halles, il était sur ses terres. Venant de Nice, au tournant des années 1970, il avait installé son atelier dans un pavillon Baltard, et il connaissait bien la rue Saint-Denis pour lui avoir consacré une série de toiles. Ses amis, c’étaient Joseph (alias Jeff) Kessel, Jean-Jacques Brochier, Michel Legrand, Claude Nougaro, Henri de Monfreid, Raymond Devos, Claude Bolling, Jean Schmitt, à qui l’on doit un beau livre de souvenirs (1), et tant d’autres... Tous furent ses invités chez Denise. Il y a des tables ouvertes qu’on ne devrait jamais quitter.
Jean-Louis Hue
LE MUR DE MORETTI
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