Et vous, jeunes ou non, qu’attendez-vous de votre vie ? par Yannick Haenel
A travers le soulèvement lycéen et cette manière qu’ont les jeunes gens de ne plus se satisfaire du monde désastreux dont ils héritent, la question de l’usage de sa vie, et donc de son sens, se pose à chacun de nous, selon l’écrivain, chroniqueur régulier de la campagne présidentielle pour « Libération ».

- Lors d’une manifestation à Bordeaux
le 13 octobre. (Marion Vacca)
Par Yannick Haenel
écrivain
Libération. Publié le 15/10/2026 à 15h02
Quand j’étais prof, au collège, au lycée, je ne demandais jamais à mes élèves ce qu’ils voulaient faire dans la vie, encore moins à quel métier ils se destinaient. Je ne considérais pas les adolescents comme de futurs employés, je ne concevais pas l’école comme un prélude à l’embauche, je pensais, je pense toujours, et de plus en plus, que la vraie vie échappe au fonctionnement de la société. Durant les heures de cours, je cherchais à découvrir avec eux, à travers des textes de littérature, cette part de l’existence qui n’est pas mesurable, qui ne sera jamais rentable, qui se soustrait au monde du profit.
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Cette part, je l’appelais la grande chose et j’écrivais ces mots au tableau en capitales : LA GRANDE CHOSE. Je leur disais que c’était difficile à définir, que c’était même impossible, mais que chacun sait quand elle arrive dans sa vie : on peut juste s’y préparer, comme à un rendez-vous qu’il ne faut pas rater, et lorsqu’on la rencontre, l’existence devient passionnante, comme lorsque la musique nous inonde le cœur.
Alors voilà, je ne demandais pas aux adolescents ce qu’ils voulaient faire plus tard dans la vie, je leur demandais : « Qu’attendez-vous de votre vie ? »
A cette question, sans doute ne faut-il pas répondre trop vite, et ne pas s’empresser de boucher le trou qu’elle ouvre. Car ce trou, c’est la liberté elle-même : l’inconnu qu’elle libère. Et en laissant cette question ouverte, en créant dans sa vie les conditions d’une telle ouverture, peut-être se donne-t-on la chance de rencontrer LA GRANDE CHOSE, et de faire l’expérience des joies qu’elle promet.

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Cette question : « Qu’attendez-vous de votre vie ? », ce sont les lycéens, aujourd’hui, qui la posent. Peut-être n’est-elle que balbutiée, peut-être n’est-elle énoncée que très confusément, avec des mots qui peuvent paraître à certains maladroits ou avec « des idées qui partent dans tous les sens », comme on dit quand on ne veut pas entendre. Et alors ? Il faut être une brute pour ne pas l’entendre, et le déchaînement policier à l’encontre de la jeunesse dit bien que la surdité qui lui répond est organisée, qu’elle est voulue.
Mais tendez l’oreille : cette question, on l’entend bruire passionnément à travers les blocus et les manifestations ; sur les pancartes, c’est elle qui s’écrit en capitales, et de revendications en revendications, c’est encore elle, son espérance, son exigence, son absolu, qui secrètement se donnent à écouter.
Qu’avons-nous donc fait de nos vies pour qu’une telle question nous surprenne, et qu’elle embarrasse aussi violemment la société ?
Quand cette question revient, c’est que la vie est devenue insuffisante, c’est aussi parce qu’on désire plus, qu’on désire mieux. Une phrase me trotte dans la tête, elle est de Hegel. Guy Debord et les situationnistes aimaient la citer pour sa limpidité insurrectionnelle : « A la manière dont un esprit se satisfait, on reconnaît l’étendue de sa perte. »

Eh bien, les jeunes gens de ce pays ne se satisfont plus de cette poubelle en quoi des décennies de néolibéralisme ont transformé l’école. Ils comprennent qu’en ruinant consciencieusement les collèges, les lycées et les universités, en prolétarisant le professorat, en subordonnant l’étude à la simple réussite sociale, le gouvernement et le système oligarchique dont il reçoit les ordres cherchent à rendre impossible qu’on puisse se poser encore la question de ce qu’on attend de sa vie, et plus encore cherchent à rendre impossible qu’on y réponde par ces trois mots : LA GRANDE CHOSE.

Vous voyez donc qu’à travers le soulèvement lycéen, à travers cette manière qu’ont aujourd’hui les jeunes gens de ne plus se satisfaire du monde désastreux dont ils héritent, et de ne plus se contenter de ressasser « l’étendue de la perte », la question de l’usage de sa vie, et donc de son sens, est posée à chacun de nous.
Car toujours ce qui arrive à la jeunesse détermine ce qui s’accomplit dans l’ensemble de la société ; toujours ce qui couve chez les adolescents révèle les malaises, les impasses, les renoncements, mais aussi les élans nouveaux qui incubent notre existence commune. Autrement dit, et qu’ils le sachent ou non, qu’ils s’en foutent ou qu’ils le cultivent, l’esprit des jeunes gens est politique ; on les a crus égoïstes, décérébrés par les écrans, incapables d’empathie, et voici qu’ils nous réveillent en nous indiquant l’impensé qui nous détruisait tous à petit feu : ils remettent en jeu LA GRANDE CHOSE.
Qu’attendez-vous de votre vie ? C’est la question que je poserai dans chacune des chroniques que Libération m’invite à écrire tout au long de la campagne présidentielle de 2027. C’est peut-être la seule question qui vaille d’être posée car elle en sous-entend d’autres, plus brûlantes encore : avons-nous perdu notre âme ? Reste-t-il encore en nous un peu de désir pour LA GRANDE CHOSE ? Il faudra adresser ces questions à chaque candidat à la présidentielle. Les six mois qui viennent vont être passionnants.
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1 Messages
Moi aussi je fus en Arcadie. Mais comment les professionnels de la profession politique (les LePen, Mélenchon, Retailleau, etc...) ont-ils pu penser que ça pouvait continuer comme ça ? Leurs pitoyables chamailleries dans le théâtre Palais Bourbon, l’esprit de plus en plus cynique, financier, moche...Comment le roman est-il revenu au confortable réalisme ?