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Bernard-Henri Lévy, l’aventure d’une vie passée à la rencontre des autres

D 12 octobre 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bernard-Henri Lévy, l’aventure d’une vie passée à la rencontre des autres

« Mémoires provisoires », pavé événement et émouvant de la rentrée littéraire, dit une existence faite d’admiration et de fidélité, loin des caricatures de BHL. Interview.

Christophe Passer
Publié : 10.10.2026, 17h09


Le philosophe français Bernard-Henri Lévy sur le tapis rouge de la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes 2025. À 77 ans, le philosophe français Bernard-Henri Lévy (ici à Cannes en 2025) publie des « Mémoires provisoires ». « Parce que ma vie n’est pas terminée, dit-il. En tout cas, je l’espère. »
AFP. ZOOM : cliquer sur l’image.

En bref :

- Bernard-Henri Lévy utilise le récit des autres comme miroir de lui-même.
- Son œuvre mêle portraits d’autrui et réflexion profondément personnelle.
- L’écrivain philosophe s’approprie les destins étrangers pour mieux se définir.

Il existe une affaire plus fausse que les caricatures : leur persistance idiote, alors que les griffures de l’existence racontent milles autres pistes, facettes, façons de voir, caractères, dites cela comme vous le souhaitez. Car en ouvrant les « Mémoires provisoires », grand livre de Bernard-Henri Lévy, beaucoup de certitudes anciennes qui croient vous raconter cet homme volent en éclats.

Écrivain d’abord, tranchant, lyrique, philosophe jadis nouveau et sûrement, aventurier sans doute, infatigable penseur et défenseur de la liberté, paré d’une haute idée de la fidélité, l’intello à la chemise blanche, 77 ans, apparaît bien ailleurs et autrement : veiné de tant de rencontres et admirations dévouées, pleines de tragique, de quelques querelles, de drôlerie aussi, toujours à la recherche de la densité des êtres et de la vérité du monde.

Dans son livre, il croise Godard ou Françoise Giroud, son Arielle et son Albert Cohen, quelques présidents, des guerriers, Delon ou Pasolini, Norman Mailer et Gary, Massoud, Jean Seberg ou Sollers, Zelensky en héros hâve et amical. C’est l’histoire d’un homme ayant vécu non pour lui, mais à la recherche éperdue du meilleur des autres : BHL n’est pas celui que vous pensiez. Interview.

Votre livre est une autobiographie singulière : vous y racontez votre vie en racontant les autres. Une façon de vous dérober ?

Non, non, certainement pas. C’est la meilleure façon de me raconter au contraire. Nous sommes, pour une large part, ce que les autres ont fait de nous. La manière la plus fidèle de se raconter, c’est à travers ceux qui vous ont accompagné, formé, bouleversé.

Ces « Mémoires provisoires » sont peuplés de morts, Althusser, Deleuze, Malraux, Pasolini, Gary, Lanzmann… Avec l’âge, prennent-ils davantage de place ?

Je dirais plutôt qu’avec le temps ils deviennent de plus en plus vivants. On pense que le souvenir s’estompe. Pour moi, c’est l’inverse. Plus le temps passe, plus les morts qui me sont chers m’habitent et m’accompagnent.

Y a-t-il quelqu’un à qui vous aimeriez dire : « Je ne vous avais pas compris » ?

Peut-être Jean-Luc Godard. Je n’ai pas mesuré sa quête métaphysique et douloureuse autour de la Shoah, du judaïsme, de l’être juif. Je la comprends mieux aujourd’hui.

Une valeur traverse le livre : la fidélité. Laquelle vous a coûté le plus cher ?

Je n’ai jamais regretté d’avoir été fidèle. En revanche, j’ai regretté les rares fois où je me suis brouillé avec quelqu’un. Il y a des êtres dont je regrette d’avoir manqué la dernière partie de la vie et des morts dont je suis inconsolable. Paul Guilbert, qui fut à l’origine du mouvement des nouveaux philosophes et l’un de mes amis les plus chers, est de ceux-là : vingt-six ans qu’il est mort, et je ne m’y fais pas.

Vous êtes précédé par un personnage public, « BHL ». Qu’est-ce qu’il dit de plus faux sur vous ?

Peut-être que je m’intéresse davantage à moi qu’aux autres. Je sais qu’on le dit souvent. On appelle cela « narcissisme », que sais-je. Je pense que c’est vraiment très bête. Et ce livre, s’il en était besoin, en apporte une preuve supplémentaire. Se raconter en disant aux autres : « Après vous », c’est vraiment son principe. Après vous, Claude Lanzmann. Après vous, Thomas Kaplan. Après vous, commandant Massoud. Après vous, Philippe Tesson. Après vous, Philippe Sollers. Voilà : « Après vous. »

Massoud hier, Zelensky aujourd’hui : qu’est-ce qui vous attire chez ces hommes placés devant l’épreuve du courage ?

Les chefs de guerre ne m’intéressent pas en soi. Ce qui m’intéresse, ce sont les héros, les hommes qu’une circonstance hisse au-dessus d’eux-mêmes. Ce moment où un homme voit s’ouvrir devant lui une passe vers la grandeur et s’y engouffre m’a toujours fasciné. Depuis les grands hommes de l’Antiquité qu’on nous apprenait à admirer dans les lycées de mon enfance. Il y avait notamment un petit livre, le Lhomond, du nom de l’abbé Lhomond, qui était une sorte de recueil de vies exemplaires. Je me revois, petit garçon, en sixième ou en cinquième, au début de mes études de latin, absolument pris par ce livre, par les vies qu’il racontait.


Bernard-Henri Lévy et Volodymyr Zelensky, lors d’un hommage aux soldats Ukrainiens tombés sur le front. « Il est le chef du monde libre », affirme le philosophe au sujet du président ukrainien.
IMAGO/Bestimage ZOOM : cliquer sur l’image.

Vous écrivez que Volodymyr Zelensky est aujourd’hui le chef du monde libre. Pourquoi ?

Une des grandes chances de ma vie a été de connaître cet homme et qu’une sorte de lien d’amitié se soit noué entre nous. Je considère cela comme une bénédiction. Tardive, mais une bénédiction quand même. À cause de ses qualités morales, de son courage. Et puis il y a mon jugement politique. On a souvent présenté Zelensky comme un mendiant venant quémander notre aide. En vérité, il est le chef du monde libre. Il est celui qui nous protège tous contre l’un des deux ou trois plus grands dangers qui menacent ce monde libre. C’est le paradoxe : cet homme nous demandait notre aide et, en vérité, il est peut-être en train de nous sauver. Je le crois au plus profond de moi-même.

Vous n’avez pourtant pas toujours cru en lui…

Avant de le rencontrer, je suis comme tous les imbéciles. Je pense que c’est un amuseur public et que, dans le meilleur des cas, ce sera Coluche. Mais dès que je le rencontre, je comprends que je n’avais rien compris. Au bout de dix minutes, tout se renverse. J’ai le sentiment de faire l’une des rencontres majeures de ma vie.

Votre vie sentimentale et familiale reste davantage dans la pénombre. Est-ce de la pudeur ?

Oui et non. Les personnages importants de ma vie intime sont dans le livre : ma femme, ma fille, mon fils, ma sœur. Arielle Dombasle, la femme de ma vie, est constamment présente. Mon père, lui, surplombe le livre. Ce qui est vrai, c’est que la vie privée apparaît souvent sur un mode plus drolatique que sentimental. C’est un livre qui ne perd jamais une occasion de saisir la cocasserie de l’existence. Quand ma sœur me fait écrire une lettre au pape pour obtenir une faveur pour un abbé schismatique, c’est la cocasserie absolue de la vie. Quand l’histoire d’amour avec ma femme se mêle à celle de SOS Racisme, il y a là aussi un moment de haute cocasserie. Ma vie privée est donc bien là. Les écrivains se prennent souvent au sérieux. Moi, pas tant que ça. J’aime le côté drolatique de la vie. Donc non, la vie privée n’est pas absente. Elle est entrelacée au reste.

Après toutes ces vies, ces guerres et ces amitiés, qu’est-ce que vous savez de la vie que vous ignoriez à 20 ans ?

Rien. On apprend peu. On commet éternellement les mêmes erreurs. La vie est un noviciat perpétuel.

Albert Cohen, que vous veniez voir le samedi à Genève, vous appelait « Solal » et vous imaginait même dans le rôle de son héros. Auriez-vous pu accepter ?

Mon admiration pour lui était telle que, si le projet avait réellement pris corps, peut-être aurais-je accepté, oui. Je raconte cette scène où je lui amène Daniel Toscan du Plantier, alors directeur général de Gaumont. Si Toscan avait sérieusement considéré le projet, si Catherine Deneuve avait vraiment joué Ariane et si Cohen avait insisté pour que je joue Solal, je l’aurais peut-être fait.

Vous avez côtoyé tous les présidents français depuis Mitterrand, qui occupe une place importante dans votre récit. Emmanuel Macron aussi : vous écrivez qu’on finira par le regretter.

Oui. Dans ce jeu de massacre auquel se livrent les uns et les autres, il y a quelque chose d’incroyablement injuste. Je pense que les Français regretteront assez vite Macron. Je pense aussi que le pire est improbable. Je ne crois pas que Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon seront jamais présidents de la République.

Pourquoi « Mémoires provisoires » ?

Parce que ma vie n’est pas terminée. En tout cas, je l’espère. Et j’espère avoir encore beaucoup, beaucoup de choses à faire, d’aventures à mener.

Pasolini vous avait dit que « la vie n’est pas intéressante ». Or avec ses morts plus vivants que les vivants, ses amitiés, hasards et « cocasseries », votre livre semble consacré à démontrer l’inverse.

Oui. Bien sûr. Je suis heureux que vous l’ayez vu. Ce chapitre est un contrepoint à ce qu’illustre l’ensemble du livre. Cela m’a amusé de déposer ce démenti quelque part dans le livre et, ainsi, de le crypter un peu.

« Mémoires provisoires », Bernard-Henri Lévy, Olivier Nora Éditions, 2026, 832 pages.

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