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« Windows on the World » de Frédéric Beigbeder

World Trade Center, le 11 septembre 2001

D 11 septembre 2026     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



— PARTIE I —

Le roman

« Le seul moyen de savoir ce qui s’est passé
dans le restaurant situé au 107e étage
de la tour nord du World Trade Center,
le 11 septembre 2001, entre 8 h 30 et 10 h 29, c’est de l’inventer. »

F. B.

« Un livre émouvant et fort qui confère à la littérature une mission fondamentale :
dire l’indicible. »

Gérard de Cortanze, Le Magazine littéraire.

« Frédéric Beigbeder restitue le drame dans sa brutalité, sans bavardage.
On ne peut qu’être impressionné par Windows in the World. »

Josyane Savigneau, Le Monde des livres.

Windows on the World de Frédéric Beigbeder (Grasset, 2003 ; prix Interallié) reste l’un des textes littéraires les plus audacieux et controversés consacrés aux attentats du 11 septembre 2001.

le livre sur amazon.fr

Le roman s’ouvre sur une affirmation radicale : « Le seul moyen de savoir ce qui s’est passé dans le restaurant situé au 107e étage de la Tour Nord du World Trade Center, le 11 septembre 2001, entre 8 h 30 et 10 h 29, c’est de l’inventer. » Beigbeder assume d’emblée l’impossibilité et la nécessité de la fiction face à une réalité qui, selon lui, « non seulement [...] dépasse la fiction mais [...] la détruit ».

LIRE L’ECHANTILLON


Crédit : Liberailibri.com/

Structure et double voix

Le livre est construit en chapitres très courts, chacun portant le titre d’une minute précise, de 8 h 30 à 10 h 29. Deux narrations s’y alternent :

• Celle de Carthew Yorston, agent immobilier texan divorcé, qui emmène ses deux jeunes fils (David et Jerry) prendre le petit-déjeuner au restaurant Windows on the World. On le suit minute après minute dans l’enfer : l’impact, la fumée, la chaleur, la panique, les tentatives de protection des enfants, jusqu’à l’effondrement.

• Celle de « Frédéric Beigbeder » lui-même, qui, un an plus tard, écrit le livre en prenant son petit-déjeuner au restaurant du sommet de la Tour Montparnasse à Paris, puis à New York. Cette voix mêle réflexions sur l’Amérique, l’anti-américanisme français, la culture pop des années 1970 (Concorde, jet-set, utopisme vertical des Twin Towers), et une auto-flagellation obsessionnelle.
Beigbeder multiplie les formules cinglantes : « L’enfer dure une heure et trois quarts. Ce livre aussi. » Il se livre à un long « Je m’accuse » où il s’en prend à son arrivisme, sa vénalité, son esthétique sans éthique, et à l’attraction morbide qu’exercent les ruines.

Le ton du livre

Le ton oscille constamment entre pathos, humour noir, cynisme et émotion brute. Carthew tente d’abord de convaincre ses fils que tout n’est qu’un grand jeu ou un tournage de film, avant que la réalité n’écrase toute fiction. Les descriptions de la fumée, de la chaleur, de l’odeur, de la désorientation sont d’une précision quasi documentaire (Beigbeder s’est appuyé sur des témoignages oraux et des articles de presse), tout en restant inventées. Des scènes de pure trivialité (conversations de couple sur les marchés, gestes quotidiens) cohabitent avec l’horreur, ce qui a choqué une partie de la critique.

L’auteur assume le caractère « obscène » de l’entreprise : transformer des statistiques en destin individuel, un père et ses enfants mangeant des pancakes alors qu’un Boeing s’écrase sous leurs pieds.

Réception critique

En France

En France, le livre a été salué pour son courage et son humanité (prix Interallié 2003).

Al’étranger

Stephen Metcalf (The New York Times>, avril 2005) commence par une charge contre Beigbeder (« moral dandy », « hipster nihilist », « publicity hound ») avant de retourner complètement son jugement : malgré un dispositif « gimmicky », un recentrage permanent sur l’auteur et des monologues intérieurs trop nombreux sur le sexe et la mort, le livre est « so funny and moving ». Il y voit une vérité inattendue : face à la souffrance et à la mort, nous sommes tous égaux, et ce qui compte est la manière dont on a aimé.
NewYork Times

D’autres critiques américaines et britanniques l’ont jugé narcissique, gimmicky, trop centré sur le « je » de Beigbeder, et parfois de mauvais goût (certains passages de la version française ont d’ailleurs été adoucis dans la traduction anglaise).

Beaucoup ont souligné le paradoxe : un Français non-témoin qui s’autorise à imaginer l’intérieur de la tour alors que la littérature américaine tardait encore à le faire. Beigbeder lui-même a dit écrire « contre l’anti-américanisme français » et contre l’autocensure.

Le livre n’est jamais devenu un phénomène de masse aux États-Unis (contrairement à la France), mais il a été lu et discuté comme l’une des premières tentatives littéraires sérieuses — et dérangeantes — de regarder à l’intérieur des tours.

25 ans après : que reste-t-il à ajouter ?

Vingt-cinq ans plus tard (2001-2026), le livre conserve une force étrange. Le 11 septembre n’était pas seulement un attentat : c’était l’entrée dans une ère où le réel a pris l’apparence du spectacle hollywoodien, où l’image a précédé et parfois remplacé le sens. Beigbeder l’avait déjà senti.

Depuis, le monde a connu les guerres d’Afghanistan et d’Irak, la montée et la (relative) chute de Daech, les attentats de Paris, Bruxelles, Manchester, Nice, les conflits en Syrie, au Yémen, la guerre en Ukraine, le retour de la violence au Proche-Orient, la polarisation des démocraties, la montée des populismes et des radicalismes de tous bords. La « guerre contre la terreur » a produit ses propres dérives, ses nouvelles victimes et ses nouvelles formes de haine.

Ce que le roman de 2003 permet encore d’interroger aujourd’hui :

• L’illusion de la verticalité et de la maîtrise (les tours comme symbole d’un monde qui se croyait invulnérable . Trump dans sa campagne des elections mid-term de novemble 2026 clame encore l’invulnérabilité de l’Amérique... ).

• La difficulté de raconter la mort collective sans la trahir ni la récupérer.

• La persistance d’un certain nihilisme contemporain : plaisir, individualisme, spectacle, et soudain le réel qui frappe.

• Le fait que la fiction, même impure et narcissique, reste parfois le seul moyen de rendre une humanité concrète à ce qui n’est plus que chiffres et images.

Une « postface » possible en 2026 pourrait souligner que l’horreur n’a pas disparu ; elle s’est multipliée, fragmentée, et souvent banalisée par le flux permanent d’images. Le restaurant Windows on the World n’existe plus. Les Twin Towers non plus. Mais la question posée par Beigbeder reste intacte : comment écrire l’indicible sans le profaner, et comment continuer à vivre — et à aimer — quand on sait que tout peut s’effondrer en 102 minutes ?

Le livre n’offre pas de réponses consolantes. Il force seulement le lecteur à regarder, minute après minute, ce que l’on préfère généralement détourner du regard. Vingt-cinq ans plus tard, cette exigence n’a rien perdu de son urgence.


GIF — PARTIE II —

Le 11 septembre 2001, l’Amérique basculait dans une nouvelle ère

IL Y A 25 ANS, LES ATTENTATS D’AL-QAIDA ONT DEVIE LE COURS DE L’HISTOIRE, OUVRANT UNE ERE DE GUERRES, TRANSFORMANT LA SOCIETE, ET NOURRISSANT LES CLIVAGES DE L’ERE TRUMP.

Adrien Jaulmes
Le Figaro, 11 septembre 2026

La menace du terrorisme islamique semble aujourd’hui appartenir à une époque révolue. Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, les commémorations organisées à New York et Washington se tiendront -vendredi avec le respect que l’on réserve à des événements historiques lointains. L’émotion collective suscitée par ces attaques s’est dissipée.

Une nouvelle génération d’Américains n’a pas directement expérimenté le traumatisme, le choc et la stupeur induits par les attentats. Ni vu en ¬direct les images dramatiques tourner en boucle sur les écrans de télévision d’une ère présmartphone : les tours qui s’effondrent à Manhattan dans un épais nuage de poussière et de débris, la ¬façade fracassée du Pentagone et le Vol 93 d’United Airlines qui s’écrase dans les champs de Pennsylvanie après que les passagers ont courageusement forcé la porte du poste de pilotage, l’empêchant de frapper le Capitole. Comme l’attaque japonaise de Pearl Harbor ou l’assassinat de John Kennedy, le 11 septembre 2001 est devenu un tournant de l’histoire, le marqueur de la fin d’une époque.

Il est pourtant difficile de ne pas faire le lien entre ces attaques venues du ciel et l’étrange période actuelle. Un quart de siècle plus tard, l’atmosphère ¬irréelle et un peu inquiète qui règne aux États-Unis, entre colère et nostalgie, méfiance généralisée et profonds clivages de l’ère Trump, assombrie par le malaise inhabituel avec lequel les Américains envisagent l’avenir, est au moins en partie une lointaine conséquence de ces attentats.

Le cours de l’histoire américaine a été dévié lors de cette belle matinée ensoleillée de septembre 2001. Le ¬public lui-même avait à l’époque perçu dans les heures et les jours qui suivirent qu’une ère s’achevait - celle de la décennie un peu euphorique qui avait suivi la chute du mur de Berlin et de l’URSS, et la fin de la guerre froide. Et que commençait, dans les ruines -fumantes des attentats, un nouveau XXIe siècle, chaotique et imprévisible.

La nouvelle ère a été celle de guerres lointaines et presque continues. D’abord en Afghanistan et en Irak, puis en Libye, en Syrie et en Iran. George Bush, le président nouvellement élu, avait aussitôt après les attentats abandonné ses promesses de campagne de réduire les engagements extérieurs des États-Unis, pour lancer son pays contre les responsables de ces attaques, définis de façon extensive. Son haut-parleur à la main dans les gravats du World Trade Center, il avait déclaré une guerre contre le terrorisme qui ¬allait englober des dizaines de pays sur plusieurs continents et orienter la puissance et les ressources colossales des États-Unis contre une nébuleuse islamiques aux contours flous. Contribuant involontairement par sa bruta¬lité brouillonne à générer de nouveaux ennemis après avoir défait les premiers. Après l’élimination d’Oussama Ben Laden et la défaite d’al-Qaida au terme de dix ans de traque, les États-Unis avaient dû faire face à l’essor d’un Califat meurtrier au cœur du Moyen-Orient dont ils avaient sans le vouloir favorisé l’essor en renversant Saddam Hussein. La malencontreuse expédition irakienne s’était vite révélée ¬comme une immense bévue stratégique, dont le résultat avait été d’enlever son principal ennemi au régime de Téhéran, tout en lui offrant un nouvel allié arabe chiite.

Cette guerre contre le Terrorisme, dont l’appellation même contient ¬toutes les ambiguïtés, puisqu’elle désigne une pratique au lieu d’un ennemi, a aussi transformé les États-Unis de l’intérieur.

Pris d’une fièvre patriotique qui lui fait soutenir presque unanimement les opérations militaires extérieures, le Congrès vote dans les mois qui suivent à l’unanimité des lois créant une puissante bureaucratie sécuritaire. Le Patriot Act de 2001 développe un vaste appareil de surveillance qui s’étend aux citoyens américains. En 2002, le département de la Sécurité intérieure est créé, qui devient l’une des plus grosses agences gouvernementales fédérales.
Une direction nationale du renseignement est chargée de coiffer les dix-sept agences de renseignements américaines dont les budgets augmentent de façon vertigineuse. La guerre contre le terrorisme se déploie à travers le Moyen-Orient, et s’étend depuis le Sahel jusqu’en Asie du Sud.

Les Américains abandonnent aussi une partie de leurs protections civiques. L’ouverture de la prison de Guantánamo, dans une enclave américaine à Cuba, refuse aux combattants talibans et membres d’al-Qaida le ¬statut de prisonniers de guerre, mais aussi celui de criminels de droit ¬commun. Avec les militants d’al-Qaida se retrouvent dans ces cages des chefs de guerre afghans dénoncés par un rival ou des simples exécutants. Et la prison existe encore vingt-cinq ans plus tard malgré les promesses de la fermer.

La CIA adopte aussi des techniques d’interrogatoire poussées, euphémisme servant à désigner la torture. Pour contourner la loi américaine, les suspects et les prisonniers sont envoyés dans des pays tiers, ou remis à des agences de renseignement étrangères. L’agence de Langley déploie une force aérienne de drones qui mène une guerre secrète en éliminant les chefs des groupes islamistes et assimilés, aussitôt remplacés. Les États-Unis ¬deviennent une énorme machine militaire presque aveugle, qui frappe et suscite comme dans une malédiction grecque les adversaires au fur et à mesure qu’elle les éradique.

Les rares critiques de ces politiques sont dénoncés comme manquant de fibre patriotique, voire soupçonnés de trahison. Le traumatisme des attentats a muté en une ferveur nationaliste qui ne tolère guère les divergences. À l’extérieur, les alliés des États-Unis leur apportent d’abord leur soutien après le 11 septembre. L’Otan fait jouer pour la première fois la clause de l’article 5 en se rangeant aux côtés des Américains attaqués. Même des adversaires comme la Russie, et dans une certaine ¬mesure l’Iran, fournissent une forme d’aide.
Mais ce rassemblement est de courte durée. Dès 2002, la décision d’envahir l’Irak, dictature brutale mais qui n’a rien à voir avec les attentats, fissure ce soutien international. Aux États-Unis, l’invasion est soutenue par l’opinion publique et un Congrès presque una¬nimes. La campagne politique et ¬médiatique laisse peu de place aux voix discordantes. Au sein des institutions américaines, diplomates et responsables du renseignement qui mettent en garde contre cette aventure sont écartés, leurs carrières parfois terminées. Dans les médias règne le même unanimisme, quitte à biaiser leur couver¬ture. Les démocrates, soucieux de ne pas apparaître comme manquant de ¬fibre patriotique, votent quasiment tous en faveur de l’opération.

Les alliés qui se montrent réticents à participer à la campagne de Mésopo-tamie sont moqués. En premier lieu la France et l’Allemagne. Des éditoria-listes en vue traitent les Européens de femmelettes, en comparaison avec l’esprit martial américain. Les Français sont surnommés les « Singes capitulards mangeurs de fromage » pour avoir refusé de se joindre à l’expédition. Aucune personnalité aux États-Unis n’a jamais reconnu depuis publiquement que les mises en garde de Chirac et de Villepin n’étaient pas dépourvues de quelques fondements. À la seule exception de JD Vance, qui est à ce jour le seul responsable politique à avoir admis que la France avait eu sans doute raison d’émettre des réserves.

La désillusion vient rapidement remplacer cette fièvre guerrière. Annoncées comme brèves et décisives, les guerres du 11 septembre se transforment en campagnes de longue haleine. Celle d’Afghanistan, qui reprend avec le soulèvement des provinces pachtounes et le retour des talibans, et celle d’Irak qui mute en deux guerres ¬distinctes, l’une contre les insurgés sunnites liés à al-Qaida et l’autre contre une rébellion chiite inféodée à l’Iran, consument pendant près de vingt ans les forces américaines. Près de trois millions d’Américains sont engagés dans ces conflits, qui font des milliers de morts, mais aussi des dizaines de milliers de blessés et de mutilés, et créé une génération d’anciens combattants désillusionnés, traumatisés, ou radicalisés, plein de rancœur et d’amertume. Ces guerres contre- insurrectionnelles coûteuses constituent aussi une distraction stratégique majeure pour les États-Unis. Pendant que les Américains tentaient de pacifier l’Helmand ou Al-Anbar, la Chine s’est discrètement armée pour devenir une puissance navale de premier plan et se hisser au rang de principal rival militaire des États-Unis.

Ces conflits sans issue ébranlent la société américaine. La ferveur patrio-tique mute en une sourde rancœur envers les institutions. Le fiasco irakien et les mensonges de la classe politique et des médias qui ont justifié l’invasion contribuent à leur discrédit. La méfiance et le scepticisme se répandent, favorisant la montée d’un nouveau populisme et le retour de l’ancienne tradition isolationniste américaine qui avait été abandonnée pendant la Seconde Guerre mondiale. Les théories complotistes s’emparent des attentats du 11 septembre pour les intégrer à un corpus sans cesse grandissant.

Le courant des « Truthers » dissèque à l’infini ce qu’il présente comme des incohérences dans la version officielle. Dans les années 2010, ces nouveaux complotistes, comme Alex Jones, trouvent via les réseaux sociaux leur chemin jusqu’au cœur du débat politique américain, trouvant de nouvelles audiences et multipliant leurs théories à l’infini. Cette méfiance généralisée se transforme rapidement en phénomène politique et propulse au pouvoir des candidats de rupture, qui critiquent l’engagement de leur parti dans des aventures extérieures.

L’élection de Barack Obama, qui remporte la primaire contre Hillary Clinton, qui a soutenu ces guerres, marque ce tournant chez les démocrates. Mais son retrait d’Irak en 2012 a pour conséquence de favoriser l’essor de l’État islamique deux ans plus tard, et de le forcer à mener une nouvelle guerre au Moyen-Orient. À droite, le mouvement du Tea Party incarne la rupture avec le Parti républicain traditionnel. En rejetant ses élites discréditées, dorénavant qualifiées de néoconservatrices, ce mouvement populiste fissure le parti de Ronald Reagan et de ses successeurs, les Bush père et fils. Ce qui en reste est balayé par l’irruption de Donald Trump sur la scène politique. Faisant oublier qu’il a commencé par soutenir la guerre d’Irak, ce maître de la communication politique profite comme personne du rejet des élites et des experts associés à ces conflits. Il s’en sert pour discréditer ses adversaires républicains et les médias. Il est le premier à oser décrire publiquement la guerre d’Irak comme une « belle bonne grosse erreur » pour remporter les ¬primaires de son parti en 2016.

Les attentats du 11 septembre n’ont guère profité à al-Qaida. Ben Laden et ses affidés sont morts, et son mouvement a essaimé à travers le Moyen-Orient en mouvements djihadistes ¬locaux. Les États-Unis ne se sont pas retirés comme il l’espérait du monde musulman, et n’y ont pas été vaincus dans un djihad global. L’Islam radical a perdu de son attrait. Les États-Unis restent la première puissance du monde. Mais ces attaques terroristes au -retentissement mondial ont brisé une partie de l’optimisme américain, et laissé une société plus cynique et plus fracturée. Le 25e anniversaire du 11 septembre, qui coïncide avec le 250e anniversaire de l’indépendance, marque un événement qui n’a pas encore trouvé sa catharsis.
A. J.

« C’était l’apocalypse » : le récit inédit d’un rescapé français de la tour nord

Mayeul Aldebert
Le Figaro, 11 sptembre 2026

Le Français Mikaël Benfredj avait 19 ans quand il est parti faire un stage de fin d’études à New York pour la banque ¬Merrill Lynch. Il était au pied de la tour nord avec son appareil photo quand le ¬premier avion de ligne, détourné par les pirates de l’air, a percuté l’édifice à 8 h 46. Il s’exprime pour la première fois dans les médias.

LE FIGARO. - Pourquoi et depuis quand étiez-vous à New York en septembre 2001 ?

MIKAËL BENFREDJ. - New York était la destination rêvée pour un stage. J’avais grandi bercé par la culture américaine, le fantasme des gratte-ciel, des grandes avenues, des stars, de la télé et du cinéma. J’avais déjà été à New York enfant, avec mes parents. J’avais envie d’y retourner seul. J’ai décroché un stage chez Merrill Lynch, une banque mythique qui avait ses locaux dans une des tours du World Financial Center qui sont restées debout, juste en face des deux tours jumelles. Je suis arrivé le 8 juillet et j’ai profité d’un été magique à New York. Je logeais dans une résidence étudiante, c’était une vie de liberté dans la ville de la liberté, où tout est ouvert 24 heures sur 24. Je n’avais donc aucune appréhension particulière. D’ailleurs, ma préférence avait plutôt été d’aller faire un stage à Tel-Aviv, mais ma mère avait préféré que j’aille à New York car elle trouvait Tel-Aviv trop dangereux.

LE FIGARO. - Que faisiez-vous ce matin du 11 septembre 2001, avant que le premier avion ne s’écrase à 8 h 46 sur la tour nord ?

- Je me suis réveillé un peu plus tard que d’habitude car j’étais la veille à un concert de Michael Jackson, au Madison Square Garden. Le 11 Septembre était mon dernier jour de stage. J’avais même réservé une salle pour un « drink » à 17 heures. Je suis sorti du métro, j’ai acheté une pile dans une petite boutique pour mon appareil photo. J’ai marché cinq mètres et je m’apprêtais à traverser le passage piéton pour aller dans la tour nord du World Trade Center et prendre une passerelle qui rejoignait mes locaux. À ce moment, il y a eu le bruit de l’avion, je l’ai vu voler très bas puis disparaître dans la tour. Devant moi, une femme s’est retournée et a crié le nom de Ben Laden. J’ai compris plus tard qu’il y avait une mémoire très forte de l’attentat de 1993 dans le parking du World Trade Center.

LE FIGARO. - Comment réagissez-vous ?

- Je ne suis pas inquiet. J’appelle ma mère pour la rassurer. Dans la rue, personne ne panique encore. Tout le monde a les yeux rivés sur la tour qui fume. Les sirènes commencent à retentir. Les voitures continuent de rouler. Je prends quelques photos. C’est vraiment 17 minutes plus tard, quand j’entends le vrombissement du deuxième avion, que tout bascule.
- Là je pense d’abord que c’était le même avion qui revient car je n’ai pas compris qu’il s’était écrasé dans la tour. Mais quand je le vois, je comprends que ce n’est pas le même, et je réalise vraiment ce qu’il se passe. Dans la rue, c’est une scène de fin du monde : les gens courent à côté des taxis, des voitures sont abandonnées portières ouvertes. On a peur que tout nous tombe sur la figure. On entend même le maire de New York, Giuliani, très populaire à cette époque, qui appelle à quitter la presqu’île de Manhattan, qui dit qu’un autre avion est tombé sur le Pentagone, qu’un autre encore se dirige vers la Maison-Blanche. On n’a pas ¬d’internet à ce moment, et on entend le maire, une haute autorité politique, dire que l’Amérique est attaquée. C’est un cauchemar. On se demande où aller, on n’a pas de refuge, de point de chute. Je suis perdu, je pars avec le flux des gens. Je me retrouve dans un endroit où je ne vois plus les tours, même si je suis encore tout près. Et soudainement je sens le sol vibrer, comme si un métro passait, et je vois un nuage de fumée gigantesque. Une personne me crie « collapse » (« effondrement », NDLR). Là, j’ai couru sur quasiment deux kilomètres.
LE FIGARO. - Quand avez-vous compris que les tours s’étaient effondrées ?

- Quand j’ai arrêté de courir, je me suis retourné et je n’ai vu qu’une seule tour. Et j’ai vu ensuite son antenne vaciller. J’étais loin donc. J’ai vu la tour s’effondrer dans un silence étonnant. Je me suis dit que j’étais en train d’assister au meurtre de milliers de personnes. Une espèce de transhumance un peu étrange a alors commencé depuis le sud de -Manhattan. Les cabines téléphoniques étaient prises d’assaut. Les petites supérettes distribuaient des bouteilles d’eau et des sodas. On marchait sans trop savoir où aller. Je me rappelle que parfois, on changeait de route car on se disait qu’au bout de la rue il y avait le siège de l’ONU ou l’Empire State Building, d’autres potentielles cibles.

LE FIGARO. - Comment avez-vous vécu les jours qui ont suivi ?

- Le jour même, j’ai rejoint le bureau d’un ami plus au nord de Manhattan.
Je me souviens qu’à la fin de la journée, les avenues de New York, qui sont bruyantes comme nos autoroutes, étaient vides et silencieuses. Quand je marchais dans les rues, ça résonnait. C’était apocalyptique. On s’est ensuite assis à la table d’un petit restaurant, avec nos cocas et nos pizzas, et c’est là qu’on a entendu un cliquetis qui venait du sens inverse des voitures. C’était un tank de l’armée américaine avec ses chaînes qui frappaient le bitume, conduit par des militaires avec le regard noir et le fusil tendu. On était sur un champ de bataille. Ils ont déclaré ¬Manhattan zone de guerre ! Je me souviens aussi de l’odeur de soufre pendant toute la semaine où je suis resté.

LE FIGARO. - Quelle place a pris cette journée dans votre vie d’après ?

- Pendant les semaines et les mois qui ont suivi, j’ai pris conscience d’avoir vécu un moment historique. Surtout en rentrant en France, où l’on n’était pas nombreux à avoir vécu les attentats sur place. À New York, tout le monde l’avait vécu et l’on entendait des histoires folles à ¬chaque coin de rue. Personnellement, j’ai eu beaucoup de chance de n’avoir eu aucune blessure physique ni aucune ¬séquelle psychologique. J’ai eu simplement pendant longtemps un trauma¬tisme avec les bruits en ville. Mais après mon retour en France, j’ai surtout passé des mois à raconter.

- Tous les 11 septembre, on continue de s’appeler avec mon ami qui m’a recueilli chez lui le jour des attentats. Quelques personnes m’écrivent chaque année sans exception, des personnes qui ont eu peur pour moi. Aujourd’hui je me sens appartenir à New York. Le 11 Septembre a aussi changé mon rapport aux villes frappées par le terrorisme. Je me sens solidaire.

LE FIGARO. - Vous rapportez votre témoignage dans un petit livre publié cet été. Pourquoi vingt-cinq ans après ?

- Tout simplement car je n’ai jamais eu la prétention d’être écrivain. Mais une maison d’édition m’a proposé une solution. Elle a utilisé une technologie IA qui a retranscrit mon histoire dans mon style d’adolescent de 19 ans, en se basant sur mes newsletters de l’époque mais aussi sur une série d’entretiens. C’est très bien retranscrit. Tous les gens qui me connaissent et qui ont lu ce livre me disent qu’on reconnaît ma façon de parler, de m’exprimer.

PROPOS RECUEILLIS PAR MAYEUL ALDEBERT, CORRESPONDANT À WASHINGTON

Les archives de l’INA

Le 11 septembre 2001 : une sélection de vidéos et d’articles pour se souvenir de ce qui s’est passé ce jour-là et comprendre comment le monde a changé depuis.
Le 11 septembre 2001 : une sélection de vidéos et d’articles pour savoir
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