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Deux entretiens avec Yannick Haenel

La solitude des professeurs est infinie

D 4 septembre 2026     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entretien. Yannick Haenel : « Un « enseignanticide » est à l’œuvre »

L’écrivain et chroniqueur de Charlie Hebdo publie en cette rentrée La solitude des professeurs est infinie. Il y raconte, par le truchement du roman, son expérience d’enseignant, mais aussi l’abandon grandissant de l’école de la République par l’institution. Rencontre.

L’écrivain Yannick Haenel, collaborateur et camarade de Charlie Hebdo, vient de sortir un nouveau roman : La solitude des professeurs est infinie (éd. Gallimard). Dans ce récit inspiré de sa propre expérience de professeur, il relate avec finesse, humour et délicatesse, les épreuves que traversent les professeurs aujourd’hui, que tout le monde semble avoir abandonnés. Entretien.

Pourquoi écrire ce livre maintenant ? Quelle est sa genèse ?

La genèse de ce livre est très liée à Charlie Hebdo. Lorsque je couvrais le procès des attentats de janvier 2015, je me souviens de la crépitation soudaine des téléphones des journalistes autour de moi, fin octobre 2020. On m’a dit, en chuchotant, qu’un enseignant venait d’être décapité. C’était Samuel Paty. Le choc a été tel pour moi que j’ai écrit immédiatement un texte pour Charlie Hebdo, « La solitude des professeurs », où je racontais pour la première fois le fait que, moi aussi, il y a vingt-cinq ans, j’avais été enseignant. Je disais aussi combien les professeurs sont bien plus que des fonctionnaires, ce sont des porteurs de flamme. Puis, j’ai souhaité écrire l’histoire qui avait été la mienne. Mais je ne trouvais pas la forme. Finalement, comme dans la plupart de mes romans, j’ai choisi le narrateur Jean Deichel, un double, un personnage très pratique, car c’est moi en mieux et en pire. Il est beaucoup plus poète et beaucoup plus fou. Au final, l’évocation de Samuel Paty reste discrète. Ce n’est pas un livre sur les profs victimes de l’islamisme. Mais il se trouve que ça a été le déclic.

Au début du livre figure une histoire qui semble anecdotique mais qui ne l’est pas, le récit d’un vase brisé…

Je me suis souvenu de quelque chose d’un peu grotesque qui m’était arrivé : à la fin d’une année scolaire, lors d’un pot de ­départ d’un collègue, pris d’ivresse – de joie et d’alcool –, j’ai dansé comme un fou et je me suis étalé lamentablement sur une table, sur laquelle étaient posés tous les cadeaux que l’on offrait aux profs sur le départ, dont un cadeau très cher qui était la reproduction d’une oeuvre d’art en céramique. Ça avait été un petit scandale. J’en avais conçu de la honte. En l’écrivant, j’ai compris que c’était l’image qu’il me fallait pour commencer ce récit : l’idée de faute. J’en avais fait l’expérience quand j’étais enseignant : la société reproche toujours quelque chose aux profs, comme si ce qu’ils faisaient n’était jamais assez bien. Les morceaux brisés de ce vase devenaient la mémoire morcelée de cet homme qui va tenter de se souvenir de la raison pour laquelle il a voulu quitter l’enseignement. Une espèce de thriller psychologique. Ce vase, c’est aussi le symbole de l’école de la République, devenue un vase brisé. Que faire ? Recoller les morceaux ? Le narrateur nous dit que ce n’est pas si grave, ce qui est beau, c’est la lumière qui passe entre les morceaux du vase brisé quand on le reconstitue.

Pourquoi ce titre, La solitude des professeurs est infinie ?

Il a l’utilité d’un mantra. Le narrateur se le récite pendant ses trois heures de RER par jour. Ce titre est une forme d’interpellation, de constat politique. J’ai constaté l’aggravation du dénigrement dont le corps enseignant fait l’objet, et aussi de l’abandon de l’école républicaine. N’importe quel professeur a ce sentiment d’être abandonné. Il est aussi méprisé par la société, alors qu’il est un intellectuel. J’ai tenu à le montrer dans une scène pivot de mon livre, lorsque le narrateur est invité à dîner avec des personnes de la grande bourgeoisie qui le regardent comme un prolétaire. Je voulais également faire entendre un second degré dans ce titre : la solitude, c’est aussi cette étrange indépendance d’esprit. Le narrateur est doucement frondeur. Dans une classe, le programme ou l’inspecteur n’existent plus. En réalité, personne ne sait exactement comment faire cours. Et le narrateur le dit même à l’inspecteur. D’ailleurs, pendant neuf ans d’enseignement, en collège dit « difficile », je n’ai ­jamais vu un seul inspecteur. Comme si, déjà, il s’agissait de lieux que l’institution considérait comme perdus.

Quelle est la part de réel et quelle est la part de fiction dans l’ouvrage ?

C’est un livre dont la matière est autobiographique, mais dont j’ai remobilisé les éléments pour leur donner une consistance romanesque. J’ai aussi inventé des personnages qui cristallisent plusieurs personnes réelles. Comme cette prof qui vit dans un camping. C’est important de parler très concrètement de la précarité des profs. Pas uniquement de dire qu’ils ne sont pas assez payés. J’ai aussi voulu rendre compte au plus près des cours que j’avais vécus, pour montrer combien c’est un jeu d’équilibriste avec les élèves, on est sur la brèche à chaque seconde de chaque heure. La moindre baisse de tension, et les élèves peuvent s’y engouffrer.

Ce qui marque, dans ce livre, c’est que, finalement, le pire, ce ne sont pas les élèves…

Je raconte en effet davantage la violence institutionnelle que les violences des élèves. Lorsqu’une enseignante de musique est agressée, le couperet tombe : le fameux « pas de vagues », qui a d’ailleurs aussi été appliqué pour Samuel Paty. J’essaye également de donner une autre image des collèges de banlieue que ce que raconte notamment la presse de droite. D’après mon expérience, c’était toujours compliqué, toujours tendu, mais on a toujours pu faire cours. C’était épuisant, mais passionnant, et je n’ai pas rencontré de situation extrême. L’un des enjeux politiques de ce livre consiste à rectifier l’image mensongère des collèges de banlieue. Il m’est arrivé de penser carrément que le système veut tuer les professeurs. Après l’assassinat de Samuel Paty, après celui de Dominique Bernard, ou encore le suicide d’une directrice d’école victime d’homophobie, je me dis qu’il y a quelque chose qui, sourdement, est à l’oeuvre : une sorte d’« enseignanti­cide ». Le système néolibéral étouffe les professeurs en leur imposant un langage du profit, ils doivent être « opérationnels ». Les professeurs sont victimes de ça aussi.

Comment le narrateur, qui est un tout jeune professeur agrégé, parvient-il à avoir de l’autorité sur ses élèves ?

C’est un intello qui débarque, il a la tête farcie de Derrida, Mallarmé…, mais le réel ne lui déplaît pas. Faire cours, c’est avoir des petits qui lèvent la main pour savoir s’il faut souligner en rouge ou en bleu, pas pour savoir qui est Gérard de Nerval. Mon narrateur est à peu près comme moi, ce n’est pas une force de la nature, et il déteste parler fort. J’ai fait de ce handicap une vertu. J’ai choisi la désactivation de l’autorité, c’est-à-dire le fait de produire de l’autorité en ironisant sur l’autorité. Plus je parlais bas, plus les élèves arrêtaient de bavarder. Je jouais au jeune poète (que j’étais !) pour les intéresser. Ça me donnait une autorité, alors que l’autorité me répugne. Je partais du principe qu’il n’y a aucune raison pour que les enfants ne nous écoutent pas et qu’il faut trouver comment les intéresser.

Le narrateur assiste aussi au début des demandes de censure pour des raisons religieuses émanant des élèves…

Oui, dans les années 1990, c’est le tout début des censures qui ne disent pas leur nom. Je raconte par exemple qu’une professeure ne parvient pas à faire cours sur Bel-Ami, de Maupassant, car une ligue musulmane trouve que c’est pornographique ! Alors qu’il s’agit de littérature classique, ce n’est pas le Marquis de Sade ! La question religieuse est devenue dans les établissements scolaires la question la plus intimidante et la plus taboue. Dans les années 1990, parfois, des parents se plaignaient s’il y avait une scène de sexe dans un texte. Aujourd’hui, ça s’est déplacé sur beaucoup plus de sujets liés aux interdits religieux.

Est-ce que cela vous manque d’enseigner ?

Cela manque à Jean Deichel, mais pas à Yannick Haenel. Je suis nostalgique, mais je n’y arriverais plus. Je n’aurais plus la force. Je pense qu’on ne peut pas enseigner longtemps, toute une vie, car cela suppose une énergie de conquérant. Aujourd’hui, mes ­combats sont ailleurs.

Propos recueillis par Laure Daussy, Charlie Hebdo.

Yannick Haenel  : «  Au fond, il n’y a que les illuminations de vraies  »

OLJ / Propos recueillis par Josyane Savigneau, le 2 septembre 2026 à 23h00

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© Philippe Quaisse

En cette rentrée littéraire, Yannick Haenel, qui, depuis 2024, dirige une collection et une revue, Aventures, chez Gallimard, publie un roman très étonnant, où il fait revenir son double de fiction, Jean Deichel, dans sa jeunesse de prof de collège de banlieue. Mais même si le livre, que Haenel en l’écrivant nommait Le Vase brisé, a désormais pour titre La Solitude des professeurs est infinie, ce n’est en rien une étude sociologique de l’enseignement en France, mais le destin bousculé – raconté d’une manière toujours poétique – d’un jeune homme qui croit tout autant en la transmission qu’en la littérature. C’est, depuis 2001 et Introduction à la mort française, le premier livre de Haenel qui n’est pas publié par Philippe Sollers, mort en mai 2023. Il ne faut pas faire parler les morts, mais on peut rappeler qu’en 2022, à ceux qui aimaient moins Le Trésorier-payeur que le magnifique Tiens ferme ta couronne (prix Médicis 2017), Philippe Sollers disait : « Vous aimez moins, ça n’a aucune importance, le prochain roman sera magistral. »

L’Orient littéraire a voulu donner la parole à Yannick Haenel sur ce nouveau roman qui est l’un des événements de la rentrée d’automne.

Au début de Cercle (Gallimard, 2007), Jean Deichel, votre double de fiction, lâche tout, renonce à son métier d’enseignant. Dans La Solitude des professeurs est infinie, il revient à ses débuts.

En l’écrivant, j’ai pensé à un préquel, une histoire qui a lieu avant les événements d’une œuvre déjà sortie, comme au cinéma, dans Star Wars par exemple, où on commence par le milieu. J’ai voulu raconter la vie de Jean Deichel avant Cercle.

« La raison d’être de ce livre, écrivez-vous, vient de l’inquiétude qui m’a tenu pendant des années quand j’étais prof. »

Exactement. C’est une inquiétude qui tenait au métier de professeur, mais surtout à quelque chose de métaphysique : rechercher la parole juste. Être prof est vraiment une aventure de la parole : faire en sorte d’écouter la parole, celle des enfants, d’écouter ce qu’il y a à l’intérieur de la parole. Fondamentalement, mon inquiétude de l’époque tenait à mon désir d’écrire. Alors, j’écrivais en cours avec la voix. Il y a vraiment dans le livre une équivalence étrange, peut-être un peu burlesque, entre le professeur et le poète.

C’est ce qui frappe immédiatement le lecteur. Un livre poétique sur un sujet, l’enseignement, qui, a priori, ne l’est pas.

Je suis heureux de ça car j’ai voulu vraiment raconter de manière limpide ce qui se passe en classe. Il y a peu de romans français montrant très exactement ce qui a lieu en une heure de cours. Et puis tous les rouages d’un collège, les conflits, les jalousies, les rapports de force. Tout le livre, pour moi, est irrigué par une sensation d’être entre deux. Jean Deichel est doucement marginal parce que, tout en étant sans doute un bon prof, il n’est pas complètement prof et n’est pas encore poète. Cette dimension poétique en fait comme un rêve éveillé.

Il ne faudrait pas que le titre fasse croire que c’est un roman sur la douleur d’être prof. Il est aussi sur le bonheur d’être prof, sur l’idée de la transmission et de ce qu’on arrive à faire passer comme parole.

En effet, je n’aime pas tellement le discours mélancolique et réactionnaire de ceux qui déplorent la condition des enseignants aujourd’hui. Secrètement, ils ont une nostalgie de la IIIe République, de l’autorité. Ce n’est pas du tout mon cas. Je pense qu’il y a un abandon des professeurs par la société actuelle parce que cette société, disons néolibérale, déteste tout ce qui est intellectuel. Et même un petit prof de collège de banlieue qui fait réciter Nerval à ses élèves est un intellectuel, quelqu’un qui croit en la parole. Donc je raconte cette solitude, avec ses difficultés, mais aussi de manière joyeuse. Il y a des moments de merveille dans cette entente entre les adolescents et ce Jean Deichel un peu égaré, qui est un illuminé.

Au fond, il n’y a que les illuminations de vraies. J’essaie de décrire les enfants comme étant en attente de ça. Ils ont soif et faim. Ils sont souvent déçus, mais ils attendent. Dans La Métamorphose de Kafka, quand Gregor Samsa se réveille, transformé en cette espèce de gros insecte, il entend de la musique dans la chambre d’à côté : c’est sa sœur qui joue du violon. Il rampe vers elle et Kafka dit qu’il va vers la nourriture inconnue. C’est exactement de cela qu’il s’agit. Tous ces jeunes gens attendent la nourriture inconnue. Et ce qui est beau, c’est quand un prof attend aussi la nourriture inconnue, la littérature elle-même.

Il y a toutefois quelques scènes terribles dans votre texte. La prof de musique inexpérimentée qui se fait détruire dès son premier cours, blessée sous le bureau renversé. Et l’inspection de Jean Deichel, par un bureaucrate inspecteur.

Ces deux scènes, je les ai recomposées un peu, mais je les ai vraiment vécues. Tout ce que je raconte de la vie au collège, je l’ai expérimenté d’une manière ou d’une autre. La violence, institutionnelle dans le cas de l’inspecteur, qui va jusqu’à dire que Marguerite Duras ne doit pas être enseignée. Et puis la violence à l’égard de la jeune prof qui montre la cruauté des enfants lorsqu’ils sentent la faiblesse.

Ce n’est pas un roman sociologique, mais quand même il raconte ce qui se passe dans un collège de banlieue. J’essaie de rendre sensible le fait qu’être un professeur, c’est être exposé, c’est s’exposer.

C’était l’une des difficultés de ce roman : aborder des questions sociologiques sans renoncer à une manière poétique.

Il y a longtemps que je cherchais ça, parce que, on le sait, la société n’aime que la société. Et si on parle de tout autre chose de plus fondamental, elle n’écoute pas. Je sais que tout ce qui concerne le professorat sera entendu, mais le reste… Donc je voulais tenter un geste double. Dans mon esprit, il y a deux livres. Celui que j’avais appelé Le Vase brisé – c’est le titre secret de ce roman. Il raconte l’itinéraire tortueux, illuminé, un peu infernal aussi, de ce jeune homme qui a cassé un vase et qui va créer lui-même sa propre faute pour pouvoir la surmonter.

Le Vase brisé était un beau titre, d’autant qu’il y a dans le texte des références à la Kabbale. Mais le titre à la Peter Handke – comme L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty – intrigue encore plus.

Et il a un caractère de ralliement, je rencontre des gens qui l’attendent et terminent la conversation en me disant : « On est profs » ou « Nous aussi étions profs ».

Je voudrais que vous commentiez une phrase relevée par beaucoup de vos premiers lecteurs : « Il était trop tard, il a toujours été trop tard : nous existons parce qu’il est trop tard ; et pourtant il y a le récit et avec lui ce qui était perdu revient. »

C’est un livre sur l’irrémédiable. Et pourtant, l’irrémédiable n’a pas le dernier mot. Là aussi, il y a cette ambivalence, que je ressens constamment. Mais concernant ce prof, Jean Deichel, que j’ai jeté dans cette aventure, il y a quelque chose de tragique. À cause de ce vase brisé, qui va conditionner toute sa vie dans une espèce de retard, il vit le temps comme étant celui d’une faute. Cette angoisse d’arriver en retard, qu’il a dès la première page, mais surtout la sensation fausse d’arriver trop tard et de ne pas avoir vécu. Et c’est seulement par la littérature, par le fait de revenir… Je crois qu’il y a dans le livre cette phrase, « écrire, c’est revenir », revenir par les récits. Ce qu’on croyait perdu nous est redonné, nous est peut-être donné enfin. Ce n’est pas un constat tragique, c’est une manière de surmonter la mélancolie du temps qui a l’air de passer.

En effet, par le récit, ce qui était perdu revient. C’est l’histoire de ce livre. Quelqu’un raconte, trente ans après. Après les violences commises contre des professeurs, après des assassinats, des coups de couteau, il réalise, non pas qu’il l’a échappé belle, mais que quelque chose s’était passé dont il devait se détourner.

Propos recueillis par Josyane Savigneau, Orient Le Jour.

SUR PILEFACE : La solitude des professeurs est infinie