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La rentrée littéraire de Yannick Haenel : « J’avais envie de faire de cet enseignant une sorte d’anti-héros contemporain »

Rencontre avec l’auteur de « la Solitude des professeurs est infinie »

D 29 août 2026     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entretien La rentrée littéraire de Yannick Haenel : « J’avais envie de faire de cet enseignant une sorte d’anti-héros contemporain »

Rencontre avec l’auteur de « la Solitude des professeurs est infinie » où l’on retrouve son personnage récurrent Jean Deichel, ici témoin du désastre de l’éducation nationale.

Yannick Haenel, chez Gallimard, à Paris, le 24 août.
(Dorian Prost/Libération). ZOOM : cliquer sur l’image.

Par Eric Loret

Libération. Publié le 28/08/2026 à 15h58

C’est déjà la rentrée, et l’école est finie. C’est ce qu’on se prend à penser en lisant le nouveau roman de l’auteur de Jan Karski (Gallimard, 2009) et de Tiens ferme ta couronne (2017). S’appuyant sur son expérience d’enseignant agrégé, Yannick Haenel raconte le désastre de l’Education nationale à travers les yeux d’un jeune prof de français, stagiaire puis titulaire itinérant dans des collèges de « banlieue ». On est au début des années 1990 et son héros, Jean Deichel, va de principaux sournois en inspecteurs blasés, de tuteurs peau-de-banane en collègues consolants, d’élèves relégués en étincelles de joie pédagogique. Il habite à Deuil-la-Barre (« ce genre de blague me fait toujours rire ») dans un minuscule local sous-loué par un pote qui ne lui veut pas que du bien.

Heureusement, le lac d’Enghien n’est pas très loin qui, par ses ombrages et ses oiseaux, évite à Deichel de dépérir malgré l’adversité. Il a l’habitude de ramasser des feuilles séchées et de les émietter dans ses poches pour se rassurer. Il y a aussi l’écriture de romans, à laquelle il s’essaie entre dix paquets de copies. Assez vite, il comprend, face au rôle de garde-chiourme qu’on l’oblige à tenir avec « des enfants qui en ont marre », que le corps enseignant presque tout entier vit sous anxiolytiques. Lui-même y devient abonné. Et puis un jour, il casse un vase lors d’un pot de départ, tel l’Idiot de Dostoïveski, et cette faute kafkaïenne va le poursuivre durant toute sa carrière.

Yannick Haenel n’a pas fait de son personnage une victime aigrie mais plutôt un témoin légèrement illuminé de la catastrophe, passionné par son métier : « C’est en tant que prof que j’ai commencé à vivre – à avoir une existence. » Deichel invente sans cesse de nouveaux « trucs » didactiques pour mettre les textes à portée des ados, convoque des autrices contemporaines (Ernaux, Duras, Delbo) et s’accroche à une devise qu’il s’est forgée : « Le monde n’existe que pour le souffle des élèves ».

Il faut dire qu’il ne quitte jamais un texte de la mystique juive, le Zohar, compilation de gloses dont il chérit la section « Disposition du jardin d’Eden ». Muni de ce guide et de son désir amoureux pour de multiples femmes (dont une grande bourgeoise qui lui donne l’occasion de divorcer de ce milieu et de son racisme), le jeune prof mène une quête plus large : celle du mystère de la vie, de sa résilience, des raisons d’y croire encore. « Je souriais tout seul au comptoir : l’enseignement était-il une activité mystique ? ». Cette poursuite d’une « félicité » possible le conduira jusqu’en Italie où il perd une amante dans Pompéi mais gagne un chien baptisé Lumpen, puis à la recherche des « petits chevaux de Tarquinia », pas plus visibles dans le texte de Duras que dans la réalité.

Car après tout, c’est ce qui manque qui fait avancer, et c’est une bêtise de croire que tout doit être réparé : « Et vous me pardonnez pour tout ? demande le prince Mychkine dans le texte de Dostoïevski. Pour tout en dehors du vase ? »

Votre roman est à la fois une déclaration d’amour au métier de professeur et aux élèves, et une dénonciation de l’école telle qu’elle est aujourd’hui…

Disons que c’est un manifeste en faveur de la vie méconnue des professeurs, de leur vie romanesque méconnue, et une déclaration d’amitié folle envers les élèves et les heures de cours, qui apparaissent si peu poétiques aux yeux des gens, mais dont j’ai fait l’expérience, pendant dix-sept ans, comme pouvant être des moments passionnants de parole partagée : de grands moments, parfois même illuminants, mais aussi de désastre absolu, d’incompréhension et de confusion. J’ai fait des reportages pour Charlie Hebdo sur des directrices d’école qui se suicident, et puis il y a eu les coups de poignard dans les classes, et bien sûr les assassinats de Samuel Paty, d’Agnès Lassalle et de Dominique Bernard. Face à cela, la passivité des politiques est très étrange, et je me demande parfois s’ils ne haïssent pas les enseignants, et le service public en général. Tout ce qui relève de l’intellect est prolétarisé depuis trente ans en France : on glorifie l’école dans la langue de bois politique mais on n’y apporte aucun moyen. Je voulais raconter cette complexité à partir de ce que j’avais vécu : on est sur cette ligne de crête entre la joie parfois sidérante de la transmission, quand ça marche avec trente jeunes gens, et l’échec, qui est organisé autour des professeurs. C’est donc un récit assez mélancolique.

La temporalité du texte mêle trente années, avec des anachronismes assumés…

Oui, c’est un livre travaillé par strates, les strates de l’existence, au fond. Par intégrité, je ne voulais pas raconter l’Education nationale d’aujourd’hui, que je connais moins, mais celle dans laquelle je me suis débattu, dans les années 1990. L’événement déclencheur, c’est octobre 2020 : je suis chroniqueur judiciaire au procès des attentats de janvier 2015. Je suis dans le palais de justice depuis plus d’un mois et un matin les téléphones crépitent autour des journalistes. On apprend qu’un professeur a été décapité devant son collège. Cet événement-là m’a accompagné longtemps. Je ne parle pas de la manière dont il a été pensé ensuite politiquement, mais comme pur événement destinal : le sacrifice des professeurs. Ensuite, tout le travail consistait à soulever ces années 1990 comme une chape de mystère. Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi je me sentais constamment en faute quand j’étais prof. On entre en classe, on est déjà soupçonné. Et le jour où j’ai trouvé comment symboliser cette faute, avec le vase brisé par le narrateur, le livre s’est écrit presque tout seul. Ces deux temporalités — celle d’un type qui se penche aujourd’hui sur l’étrange faute qu’auraient commise les professeurs et la description quasi sociologico-poétique de ce qui se passait en classe — m’ont permis ces allers-retours. La temporalité est la matière même du récit : d’où les strates, et le narrateur qui ne cesse de remonter plus loin dans une espèce d’archéologie du sujet. J’avais envie de faire de cet enseignant une sorte d’anti-héros contemporain, qui fait face à la fois à un sentiment permanent de lynchage et à une gloire secrète : faire vraiment de la politique sans avoir besoin d’en parler, c’est-à-dire être dans une salle de classe six heures par jour.

A un moment, votre héros se fait traiter de gauchiste à un dîner de grands bourgeois, parce qu’il défend des élèves parqués et abandonnés…

Dans l’expérience quotidienne d’un prof, il y a à la fois la matière de la violence scolaire, la violence subie, qui, lorsqu’elle est racontée, peut faire le jeu de l’extrême droite et, au contraire, la possibilité de construire chaque jour quelque chose qui relève d’un désir éperdu d’égalité, de connaissance partagée, de progrès – pour utiliser de vieux mots. Cette violence, je ne la comprends absolument pas comme une question sécuritaire, et je réfute le constat apocalyptique de l’extrême droite. Ce dont Jean Deichel est le témoin, c’est au contraire qu’on peut faire cours partout, dans les lieux stigmatisés par la société, et que l’étrangeté au sens le plus absolu – à savoir les « étrangers », comme ils disent — constitue une richesse.

Jean Deichel n’en est pas à sa première apparition dans votre œuvre. Vous dites qu’il est un témoin, question déjà au cœur de Jan Karski. C’est votre Antoine Doinel ?

Oui, il se plaint souvent de moi ! Jean Deichel, c’est moi en mieux et en pire : en plus courageux, et aussi en plus déplorable, en plus alcoolisé, en plus obsédé. Là, j’avais envie d’écrire le prequel de Cercle, ce livre qui commençait en 2007, un matin à 8h07, où Deichel ne montait pas dans un train de banlieue pour aller à son travail. Mais je prenais soin de ne pas dire lequel. Deichel, c’est presque un opérateur d’intensité, un narrateur que je peux lancer dans n’importe quelle situation : une espèce de kamikaze de la douceur, qui prend les choses de biais. C’est aussi un poète en devenir, quelqu’un qui ne cesse d’essayer d’écrire sans jamais finir. Et c’est l’un des sujets du livre : le surcroît de poésie. L’absence de poésie aggrave la barbarie, cela me paraît clair.

« Deichel » est-il entre le déchet et l’échelle ?

Le premier jour de cours, quand on met son nom au tableau, on a peur de la manière dont les élèves vont l’entendre. Il écrit donc « Deichel », un élève lui demande si c’est comme une échelle, et il répond : « Oui, avec moi, on va très haut. » C’est aussi le déchet au sens d’Agamben, l’homo sacer, le paria. Mais il y a une noblesse dans celui qui est au ban. Même s’il cherche scrupuleusement à faire le cours le plus réussi, Deichel n’y arrive pas : en un sens, il reste hors du système. Plus prosaïquement, l’Eichel est une rivière d’Alsace, près de chez mes parents.

Votre œuvre est traversée de réflexions sur la judéité, et ici le narrateur se promène tout du long avec « Disposition du jardin d’Eden » extrait du Zohar…

Le livre tout entier est travaillé par la brisure des vases, qui part d’une bêtise concrète du narrateur : il casse la reproduction d’un vase antique de prix et va le vivre comme son expiation. En même temps, cette brisure des vases fait partie, dans la mystique juive, d’un moment de la création du monde où le trop-plein de lumière a fait éclater les vases. Nous vivons, c’est la condition humaine, disons, dans une tentative de restaurer les tesselles, ces étincelles recouvertes d’une écorce que le Zohar appelle kelippah, et qui est le mal. Mais le narrateur va s’apercevoir qu’au fond, ce qu’il y a de beau, c’est ce qui apparaît entre les morceaux brisés. Il fait du Zohar un livre de présages qu’on ouvrirait tous les jours comme un porte-bonheur. Il ne cesse de déchiffrer les signes autour de lui, comme on le fait en classe : que pensent les élèves ? Qu’est-ce qu’ils viennent de comprendre ? Est-ce que je rajoute un mot ? Cela ne fait pas exactement de lui un mystique : c’est un amateur, qui fait son bricolage conceptuel pour tenir.

« Disposition du jardin d’Eden » entre en rapport avec la question du désir, de la femme et de l’art à la fois. Vous parliez tout à l’heure de « chape de mystère » : à la fin du livre, la descente dans la tombe des vases peints de Tarquinia fait penser à l’un de vos textes sur l’art, Bleu Bacon (Stock, 2024), avec la même mise en scène d’une archéologie d’un mystère.

Le narrateur traverse un roman d’apprentissage classique, avec ses figures féminines, et les associe l’une après l’autre à quelque chose qui vient de plus loin : l’art antique, la figuration étrange, absente, qui était sans doute sur ce vase brisé et qu’on va retrouver peut-être dans une tombe à Tarquinia. Je cherchais moins à formaliser l’impact d’une œuvre d’art aimée que l’usage presque libératoire qu’on peut en avoir. Et il y a une initiation amoureuse et sexuelle, en effet, tout au long du livre, que le narrateur vit de manière parfois évasive. Sa manière de s’identifier à la faille, aux nervures, à ce qui manque et à ce qui ne va pas, fait que le roman d’apprentissage habituel ne fonctionne pas pour lui : il lui faut chercher encore plus en amont, cette lumière étrusque et cette épiphanie finale dans un éclat de rire, gage peut-être d’une sorte de délivrance. Mais la délivrance n’est pas tellement vivable, ni viable : il n’est pas sûr que Deichel puisse s’établir quelque part. Roberto Calasso raconte dans le Livre de tous les livres (2019) l’histoire d’un rabbin qui séjourne en Eden très brièvement, et qui veut en rapporter les fleurs de l’arbre de vie, ce qui est tout à fait interdit. Il en emporte quelques feuilles séchées dans les poches de son manteau, et quand il revient de ce qui est apparemment un songe, il y a effectivement quelques miettes dans ses poches. Jean Deichel, c’est un peu ça, et c’est toute son innocence : il vit avec des miettes d’un paradis auquel il pense qu’il est possible d’accéder.

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie, Gallimard, « Blanche », 320 pp., 21,50 € (ebook : 14,99 €).

1 Messages

  • Albert Gauvin | 29 août 2026 - 22:01 1

    Le récit romanesque des dix-sept années passées par Yannick Haenel à enseigner dans des collèges de la banlieue parisienne au début des années 90 est l’illumination de la rentrée littéraire. Le narrateur Jean Deichel, personnage récurrent et alter ego de l’auteur, débarque en tant que stagiaire au Collège Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie. « J’avais vingt-deux ans et n’étais pas sûr d’exister. Je n’avais pas conscience que j’allais travailler : je cherchais autre chose. La vie ne s’était pas encore ouverte, j’en attendais des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie. » Sa vocation qui éclot vient même de plus loin : elle a sa source dans la grande tradition des mystiques juifs et du Zohar qui revient régulièrement dans un intertexte soutenu et profond, insigne des livres de Haenel. La suite.