Dans Purple Magazine, en 2009, BHL répond aux questions d’Olivier Zahm. Ce dernier évoque l’amitié avec Sollers, ce « compagnon secret », une « amitié forte, intense et, sur la durée, à toute épreuve dit le philosophe.

"L" comme Lévy (Bernard-Henri)


Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers
Portraits croisés d’une amitié littéraire
Portraits croisés d’une amitié littéraire

BHL et Ph. Sollers lors d’un meeting de "SOS Racisme",
Universié d’Assas Parsis, le 2 mars 1985 Photo Thomas / Collectif
ZOOM : cliquer l’image

| Bernard-Henri Lévy (5 nov. 1948 - ), souvent désigné par ses initiales BHL, est un écrivain, philosophe, cinéaste et intellectuel français figure emblématique des « nouveaux philosophes » depuis les années 1970. Fondateur de la revue La Règle du Jeu. Connu pour ses engagements antitotalitaires et en faveur du devoir d’ingérence, il est l’auteur d’essais marquants tels que La Barbarie à visage humain et L’Idéologie française, ainsi que de reportages et films tournés sur les terrains de conflits comme la Bosnie, la Libye et l’Ukraine. | Philippe Sollers (28 nov. 1936 - 5 mai 2023), né Philippe Joyaux, écrivain, essayiste et éditeur. Figure majeure de l’avant-garde. Fondateur des revues Tel Quel et L’Infini, il est l’auteur d’une œuvre prolifique allant de l’expérimentation formelle (Paradis) aux succès romanesques (Femmes). Un intellectuel médiatique, provocateur et passionné d’art, de musique et de Venise. |

Pas de nécrologie pour Philippe Sollers
La première fois que j’ai vu Sollers, c’était en 1977. Il était magnifique et glorieux.
Il avait côtoyé Bataille et Breton.
Foucault et Derrida avaient fait antichambre au seuil de la maison Tel quel.
Mauriac et Aragon, c’est-à-dire, comme il aimait à le rappeler, le Vatican et le Kremlin, s’étaient disputé l’honneur de l’avoir reconnu et baptisé en premier.
Il avait fait l’expérience des limites et de l’infini.
Il connaissait la loi des exceptions que sont les écrivains.
Il était dans l’une des périodes les plus productives de sa vie et c’est celle où, en même temps, il publia le moins.
Et nous voilà, plusieurs après-midi de suite, rue des Saints-Pères, dans un appartement vide et blanc, au-dessus d’un bar anglais où nous allons, dans les années suivantes, fomenter quelques complots — moi lui lisant le manuscrit de La Barbarie à visage humain ; lui déployant des efforts sans mesure pour dissuader un jeune homme qu’il ne connaît pas de se laisser publier par un Jean-Edern Hallier qu’il ne connait que trop (le directeur de L’Idiot International n’est-il pas l’éternel meilleur ennemi qui fit tout, dans une autre vie, pour l’envoyer se faire trouer la peau dans un djebel de la guerre d’Algérie)
Ainsi commence l’histoire.
Une amitié naît là, intense, sans nuages, dont nous n’imaginons pas qu’elle durera autant que nos vies.
Extrait de « Pas de nécrologie pour Philippe Sollers »
Bloc-notes de BHL dans Le Point du 9 mai 2023 pour saluer la mémoire de l’écrivainn décédé le 5 mai 2023
L’intégrale ICI
Sollers dans le « Lexique » de BHL (lettre S) par Liliane Lazaz
Philippe Sollers, compagnon intellectuel et littéraire de BHL, voit dans son œuvre « la meilleure prose politique d’aujourd’hui ».

Philippe Sollers en 1988. ©Louis Monnier/Gamma Rapho

Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy
Ils font connaissance en 1977, à l’époque où Bernard-Henri Lévy prépare la Barbarie à visage humain. L’histoire veut que BHL ait, plusieurs après-midis de suite, lu son opus à voix haute devant son aîné. Une amitié est née là, qui ne s’est jamais démentie. Sollers a méthodiquement défendu les trois premiers essais de Lévy : La Barbarie à visage humain, puis Le Testament de Dieu et, enfin, dans le Matin de Paris, L’Idéologie française. Lévy, de son côté, n’a cessé d’apporter son soutien à Sollers chaque fois qu’il a eu le sentiment que celui-ci jouait une partie difficile ou importante. Dans Ennemis publics, sa correspondance avec Michel Houellebecq, il parle du caractère « rare » et « précieux » de la sympathie intellectuelle qui les unit.

Bernard-Henri Lévy à propos de Philippe Sollers
Quand nous serons morts, lui et moi, il n’y aura plus personne pour comprendre certaines choses.
Les Aventures de la liberté, Grasset.
Une vie. Ou plusieurs. A la façon de Pythagore, dont la légende voulait qu’il eût vécu vingt vies en une vie.
Le Point, 22 mars 2001.
Sollers est l’anti-Gygès. Il porte une cuirasse de lumière qui aveugle un peu. Mais c’est en projetant ce leurre, cette image feinte de lui-même, cet hologramme, qu’il tient à distance les malveillants et aura, enfin, la paix.
Le Point, 20 septembre 2002.

Philippe Sollers à propos de Bernard-Henri Lévy
La meilleure prose politique d’aujourd’hui.
Le Monde, 13 mai 1977.
Guaino et Chevènement que le génial BHL aura conduits à l’injure. Voilà un art : agiter un chiffon rouge devant des systèmes nerveux primitifs, et hop, ils foncent.
Journal du dimanche, 28 octobre 2007.
A part moi, je ne vois personne, dans ce pays, qui ait été autant insulté.
Un vrai roman, Mémoires, Plon 2007.
Des écrivains qui tous deux ont été largement vilipendés
Vous [Bernard-Henri Lévy] parlez dans Comédie, de la « détresse » de Sollers. Précisez.
« Sollers ? Ce fragment de Comédie est clair, il me semble. Il dit que la catégorie fondamentale de l’époque n’est pas le zapping mais la redite, non pas l’amnésie mais l’hypermnésie. Il dit : nous vivons un âge paresseux ; une fois qu’il a enregistré une image, il ne veut surtout pas en démordre ; une fois qu’il a enregistré un son, c’est le même son qu’il veut entendre, encore et toujours, à l’infini. Il dit, encore, que la loi du temps c’est cette stupeur de l’entendement, cet engorgement de la faculté d’oubli que Nietzsche, encore lui ! appelait le ressentiment. Et il dit enfin que cela vaut, plus que pour quiconque, dans le cas des écrivains : qu’un grand écrivain surgisse, qu’il s’engage dans une aventure d’écriture et de vie ultra-singulière, qu’il oppose à ce temps répétitif, visqueux, le mouvement d’une énergie qui, aveugle ou pas, le fait devenir, à chaque instant, autre que celui qu’il est, et alors l’époque s’affole et va tout faire, ou presque, pour l’étouffer sous les clichés.
J’ai connu Sollers en 1977. C’était, il me semble, une de ses périodes les plus productives (écriture de Paradis, probablement Femmes en chantier). Or ce fut aussi sa période la plus silencieuse (il n’avait rien publié depuis quatre ans, il n’allait rien publier pendant encore quatre ans). Et le souvenir que j’ai de lui, à ce moment là, est bien celui d’un joueur inquiet, aux aguets, convaincu, à tort ou à raison, d’être cerné par une malveillance quasi générale, rattrapé, dès qu’il paraissait, par son propre stéréotype et engagé dans une lutte à mort avec l’époque. Le temps a passé, là aussi. On a peine a imaginer cela, quand on songe au Sollers triomphant d’aujourd’hui. Et pourtant ! Voilà ce que j’entends quand je parle de la « détresse » de Sollers. »
Bernard-Henri Lévy, in Récidives, Grasset, 2004, p 68 (Nouvelles réponses à l’Infini, Gallimard, 1998)
Sur pileface ICI
Le cas Sollers par BHL
Article paru dans Le Point, 20 septembre 2002
Que reproche-t-on à Philippe Sollers ? Bernard-Henri Lévy pose la question, et dessine ici les contours d’un « portrait du joueur », celui de son ami-écrivain.
On lui reproche d’être heureux dans un temps de mélancolie, de ressentiment, de dérision embarrassée, de jalousie, de soupçon, de désenchantement, de cynisme.
On lui reproche son absence radicale d’angoisse, de tragique, d’amertume – il n’y a de révolutionnaire que joyeux, répète-t-il, et l’on ne saurait mieux tourner le dos au modèle officiel du grand écrivain compassé, perclus de mauvaise conscience et de passions tristes.
On lui reproche d’être, comme ses héros, satisfait du style de vie qu’il s’est choisi et on lui reproche, non seulement de le croire, mais de le dire : on reproche à ce rusé de nous donner un livre sensualiste, à ce malin d’entonner l’éloge des cinq sens et du corps – on reproche à ce dix-huitiémiste de raconter, tel un Diderot moderne, un d’Alembert, un Rousseau, le pur sentiment d’exister.
On lui reproche d’être un écrivain heureux et d’avoir tout de même une histoire ; de nager sous les mouettes sans tomber dans l’élégie ; de « prendre le chemin du fenouil », de chanter « l’étoile des amants », de dire à une femme aimée « tu es un galet de la plage », on lui reproche de faire un roman avec des noms d’oiseaux ou de violettes – sans renier un seul instant l’esprit de Joyce et de Mallarmé.
On lui reproche de jouer sur les deux tableaux (d’aucuns disent : toucher à tous les guichets).
On lui reproche de réveiller ses lecteurs en sursaut avec un livre à contre-courant (craignent-ils que le bonheur, comme l’intelligence, soit contagieux ?).
On reproche à cet homme qui sera, samedi, chez Ardisson et qui était, l’autre semaine, chez Tapie ou Guillaume Durand de ne rêver que de clandestinité, de catacombes, de masques (les écrivains comme des vieux sages, en grand conciliabule, se chuchotant à l’oreille les secrets ultimes).
On lui reproche de se mettre à l’écart sans partir.
On lui reproche de bouder Paris sans céder à la tentation de Venise ou de Ré.
Il y a des écrivains qui, pour se protéger, se cachent et nous la jouent laconique, ombrageux, grand silencieux. Sollers, lui, fait l’inverse ; c’est en se montrant qu’il se dérobe, et c’est aussi ce qu’on lui reproche.
Il y a des écrivains qui, pour mieux se faire voir, jouent les invisibles – c’est le syndrome de Gygès, le très guerrier roi de Lydie qu’un anneau magique pouvait rendre invisible. Sollers, oui, casse le modèle ; c’est un anneau de visibilité qu’il porte au doigt, et c’est cela, pense-t-il, qui le protège.
Sollers est l’anti-Gygès. Il porte, comme disait Cocteau, inventeur méconnu de la stratégie et immense romancier-poète, une cuirasse de lumière qui aveugle un peu. Mais c’est ainsi, c’est en projetant ce leurre, cette image feinte de lui-même, cet hologramme, qu’il tient à distance les malveillants et aura, croit-il, la paix.
On lui reproche d’avoir des remords mais pas de regrets.
On lui reproche de ne pas répondre aux reproches qui lui sont faits.
On lui reproche, quand on le traite de balladurien, de papiste, de suppôt de Messier, de s’en tirer par une pirouette et de laisser dire ; quel culot, grondent les censeurs ! où va-t-on si les insultés se mettent à ne plus répondre à leurs insulteurs ! qu’allons-nous devenir, nous, les tarentules, s’ils font comme si la désinformation les protégeait plus qu’elle ne les gêne ?
On lui reproche d’être mal vu à droite, mal vu à gauche – on lui reproche d’être un athée social : ne lui reproche-t-on pas, quarante ans après, d’avoir coupé au service militaire ? ne continue-t-on pas de faire comme si les dizaines de milliers de pages qu’il a produites se réduisaient aux cent lignes de « La France moisie » ?
On lui reproche de dire qu’il ne connaît qu’une subversion, celle du style (le reste, selon lui, n’est que mascarade, marchandise, comédie – et tant pis si ce n’est pas mon avis).
On lui reproche d’aimer ce qu’il écrit, chaque page, chaque phrase, presque chaque mot, à une époque où il est de bon ton de grogner : « oh ! mes livres… un brouillon… juste une esquisse… » (lui va jusqu’à se pasticher lui-même – mais oui !).
On lui reproche d’être un travailleur acharné.
On lui reproche de dire qu’écrire n’est ni un droit ni un devoir.
On lui reproche de ne pas dire comment il a écrit certains de ses livres : cet homme qui ne fait jamais rien au hasard, je ne l’ai jamais entendu – et cela encore, on le lui reproche – prononcer une phrase que l’on puisse prendre au tragique et qui fasse, par exemple, art poétique.
On lui reproche de tout dire et de ne rien dire, de dire comment il vit et de ne rien révéler de sa vie réelle, on lui reproche d’être extrêmement libre et de ne jamais « fendre l’armure ». On lui reproche d’être inconnu et célèbre.
Bernard-Henri Lévy
bernard-henri-levy.com
Un acteur hyper-surréaliste qui, dans sa virtuosité de déplacements et de communication, déclenche des opérations militaires de grande envergure.
Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy

J’ai déjà rencontré au moins vingt personnes qui m’ont dit le plus grand mal du film de BHL Le Serment de Tobrouk, sans l’avoir vu. Un type aussi spontanément détesté doit avoir quelque chose. J’ai donc été voir son film, qui est excellent, images et son. On y découvre un acteur hyper-surréaliste qui, dans sa virtuosité de déplacements et de communication, déclenche des opérations militaires de grande envergure. Regardez-le, en plein désert libyen, téléphoner par satellite dans tous les sens, convoquer Sarkozy, Hillary Clinton, Cameron, des chefs de tribu, les Israéliens, les Turcs. Un homme seul, avec les moyens personnels, peut donc démontrer qu’on peut sauver des populations et faire bouger les lignes ?
La critique, hypocrite, lui reproche son « narcissisme ». C’est vraiment s’aveugler, par jalousie, sur des moments étonnants, comme celui de ce bateau approchant du port de Misrata dans la nuit. Je crois deviner ce qui choque le plus : les documents sur la première victoire de la France libre, avec le colonel Leclerc, à Koufra, ceux évoquant Malraux et la guerre d’Espagne. Les somnambules du Spectacle ne veulent plus qu’on leur parle de l’Histoire. Tiens, une croix de Lorraine en plein désert ? BHL « gaulliste » ? Mais bien sûr. Son film doit donc être exécrable, alors qu’il est tout simplement très beau.
Philippe Sollers, Chronique dans le Journal du Dimanche.du 26 juin 2012
La révolution selon et avec Philippe Sollers par Bernard-Henri Lévy
[…] Eh bien, j’ai le sentiment qu’avec le texte qu’il publie aujourd’hui, avec ce vingt-cinquième roman qui s’intitule « Médium » et qui est l’un des plus enlevés, et des plus allègres, de ce mozartien des lettres qu’il est aussi, s’ouvre une [nouvelle période] dont on verra bien ce qu’elle donnera mais qui s’annonce déjà comme la plus combative, la plus offensive et, au fond, la plus politique de l’auteur de « Guerres secrètes ».
Plus que jamais, la voix contre la langue.
Plus que jamais, le romancier contre les momies.
Plus que jamais le goût du secret, de la clandestinité, de la double vie, comme propédeutiques de la liberté.
Mais, aussi, la résistance organisée, méthodique, à l’esprit d’un temps où tous les hommes sont remplaçables.
Le refus, chez ce Girondin définitif, d’une religion nationale dont les roulements de tambour se font ces jours-ci assourdissants.
Cette autre religion, celle de « la vie », dont il énonce l’envers morbide et criminel : ventes d’organes ; cellules souches mises en culture et laissant, pour de bon, le mort s’emparer du vif ; « procréation médicalement assistée » qui peut se lire « parfaite mort assistée » ; non plus l’école des cadavres, mais leur trafic, leur recyclage monstrueux, leur usinage radieux.
L’identification d’une « folie » à laquelle, dans un retournement qui n’est pas sans rappeler celui d’un certain Antonin Artaud établissant que, s’il n’y avait pas eu de médecins, il n’y aurait pas de malades [1], il oppose une « contre-folie » paradoxale, mélange de grande sagesse et de fantaisie, de lenteur bien tempérée et d’affolement calculé des humeurs et des affects, de petits gestes simples (laisser passer trois bus sans les prendre, lire des classiques chinois cinq heures par jour) et d’écart fondamental (le refus, sans appel, de la collaboration communautaire et de ses camisoles sociales).
Des exercices de mémoire pour temps d’amnésie ou, ce qui revient au même, banques de données aidant, d’hypermnésie généralisée.
Un stylo à pompe, ou une encre rapportée d’Italie, qui, à l’âge du « traitement de texte », suffisent à recréer la « circulation sanguine » des phrases.
Le réapprentissage du temps, le vrai, celui où les minutes durent parfois des heures, où les heures paraissent tour à tour trop denses ou trop poudreuses, passant en rafales ou, au contraire, s’éternisant, et où le narrateur, c’est-à-dire aussi bien vous, ou moi, a tous les âges à la fois.
Et puis — substances aidant : Sollers ne nous dira pas lesquelles, mais j’ai mon idée sur la question... — un affolement des perceptions ; le corps qui s’allège comme celui des cosmonautes ; le paysage qui gagne en précision ; l’espace soudain sans limites ; et la beauté d’une femme aimée qui semble, tout à coup, « une apparition de l’au-delà ».
Rimbaud appelait cela le dérèglement raisonné de tous les sens.
Ou Lautréamont la réinvention de la Poésie comme alternative à la fatale bassesse de l’homme, cette « bête fauve ».
Sollers en est là.
C’est-à-dire qu’il est évidemment très en avance sur tous les clergés philosophiques qui n’ont fait que régresser, pense-t-il, par rapport à cette deuxième révolution française fomentée, en pleine Commune de Paris, par une paire de « voyants », ou de « veilleurs », dont il reprend le fil.
Quand, en écho à la mort de Lautréamont dont le corps, enveloppé dans son linceul de mots et aussi, nous apprend-il, dans ceux de l’étrange absoute dite par un abbé Sabattier massacré quelques jours plus tard par les communards, ne fut jamais retrouvé, il imagine son propre cadavre jeté dans le Grand Canal par un mari jaloux mais remontant, lui, un beau matin, recouvert d’une carapace portant les signes d’une écriture indéchiffrable, puis quand il s’amuse, ensuite, des « experts » requis par la direction des musées de Venise pour se pencher sur le mystère de ce nouveau linéaire B et s’exclamant « du chinois ? non, du français ! », il donne la clé du programme.
Reste à le réaliser, bien sûr : mais un jeune Sollers est là — dont ce sont les débuts et qui, avec une insolence devenue bien rare, annonce la couleur des combats à venir.
Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy pour Le Point.
La Règle du Jeu, 8 janvier 2014.
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Ce qui les réunit
Un compagnonnage né d’un parrainage
Le lien fondateur est celui du soutien littéraire. Dès la parution de La Barbarie à visage humain, Sollers pressent, dans Le Monde, que le livre va faire scandale et salue dans l’essai de Lévy un approfondissement de l’analyse du fait totalitaire. Deux ans plus tard, dans Le Nouvel Observateur, il accueille Le Testament de Dieu comme un livre écrit dans le plus beau français qui soit. Lévy, de son côté, n’a jamais oublié ce double baptême : il rappelle volontiers que les deux premières critiques de son premier livre furent signées de Roland Barthes et de Philippe Sollers, « ces deux extraordinaires parrains » parés, dit-il, « de tous les prestiges de l’avant-garde littéraire ».
« La Barbarie à visage humain » est d’abord une reprise et un approfondissement de l’analyse du fait totalitaire. »
Philippe Sollers, « La Révolution impossible », Le Monde, 13 mai 1977

Une même hantise : la France repliée sur elle-même
Le deuxième lien est politique. À la parution de L’Idéologie française, en 1981, Sollers se réjouit publiquement des polémiques suscitées par le livre : « La France moisie, disait Sollers. Et moi l’idéologie française », rappelle Lévy. Dans Le Matin du 15 janvier 1981, Sollers va jusqu’à proposer, en forme de clin d’œil, de se déclarer à nouveau français si Lévy en faisait autant. Les deux hommes partagent la même conviction qu’un antifascisme véritable suppose de regarder en face le refoulement de Vichy — conviction que Lévy retrouve, dit-il, dans un dialogue que Sollers avait mené dès 1975 avec Gérard Miller dans les colonnes de Tel Quel.
Quant à moi, l’irresponsable en matière d’idéologie, je veux bien maintenant me déclarer français si Bernard-Henri Lévy accepte de l’être.
Philippe Sollers, Le Matin de Paris, 15 janvier 1981

Le goût du secret : l’entretien de Purple Magazine (2009)
C’est sans doute dans l’entretien que Lévy accorde à Olivier Zahm pour Purple Magazine, en 2009, que la nature profonde du lien apparaît le plus clairement. Interrogé sur ce « compagnon secret » qu’est Sollers, Lévy refuse d’abord l’image du dialogue permanent : il décrit une amitié faite de rencontres espacées, presque clandestines, « comme deux agents secrets » échangeant, entre thé et whisky, « quelques informations de qualité ». Relancé sur ce qui les rapproche vraiment, au-delà de la politique et de la littérature, il finit par nommer la chose : le culte du secret lui-même.
Le secret comme un art de vivre. L’art du secret. »
Bernard-Henri Lévy, entretien avec Olivier Zahm, Purple Magazine, 2009
Il précise n’avoir jamais échangé de confidences avec Sollers en plus de trente ans d’amitié : « Je ne connais aucun de ses secrets. Il ne connaît aucun des miens. » Et si l’on cherche la source ultime de cette connivence, Lévy la situe ailleurs, dans un goût commun bien plus vaste que l’anecdote biographique : le goût de la littérature d’abord, puis celui du siècle présent, vécu « sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie ».
Ce qui nous rapproche le plus c’est le goût de la littérature, d’abord.
Bernard-Henri Lévy, entretien avec Olivier Zahm, Purple Magazine, 2009
À cela s’ajoute une même conception de l’écrivain comme figure publique multiple : chacun a fondé et animé sa revue — Tel Quel puis L’Infin pour Sollers, La Règle du Jeu pour Lévy — et chacun a fait de la scène médiatique, la presse, la radio, la télévision, une extension naturelle de son écriture plutôt qu’une compromission.
Ce qui les différencie
L’avant-garde contre le combat
Sollers vient de l’expérimentation radicale de Tel Quel : de longs romans non ponctués, une prose que Lévy lui-même décrit comme « les pages comme une lave », un art conçu comme déferlement plus que comme démonstration. Lévy, à l’inverse, reste dans la tradition de l’essai argumenté, tendu vers la conviction et l’action publique. Cette opposition de méthode, il l’a lui-même formulée en distinguant, chez son ami, quatre puis cinq « périodes » successives — des romans de jeunesse à l’époque combative de Médium — quand sa propre œuvre progresse de façon plus linéaire, un livre répondant à une actualité, une guerre, une cause.

La légèreté et la « monomanie »
Lévy a lui-même mis des mots très directs sur cette différence de tempérament, dans le journal qu’il tient pendant la guerre de Bosnie. Assistant à un déjeuner où André Glucksmann tente en vain d’imposer le sujet de Sarajevo, il s’interroge sur ce qui, en lui, est le plus proche de qui : de la « monomanie » de son ami Glucksmann, qui est aussi la sienne, ou de la légèreté de Sollers.
De qui, à cet instant, suis-je le plus proche : André et sa monomanie (qui est aussi la mienne) ou Sollers et sa légèreté (que, dans le fond, j’envie) ?
Bernard-Henri Lévy, Le Lys et la Cendre. Journal d’un écrivain au temps de la guerre de Bosnie, Grasset, 1996
Sollers lui-même a résumé cette différence en une formule militaire, rapportée par Lévy dans le même journal : il voit en son cadet un homme d’« attaque aérienne », plus que d’infanterie — image qui dit assez le tempérament frontal, mobile, spectaculaire, de l’engagement de BHL, par contraste avec sa propre stratégie de retrait et de biais.
Tu es bon en attaque aérienne ; attention à ne pas t’enliser dans des combats d’infanterie.
Philippe Sollers, cité par Bernard-Henri Lévy, Le Lys et la Cendre, Grasset, 1996

L’anti-Gygès contre l’homme public
Dans le portrait qu’il consacre à son ami, « Le cas Sollers », Lévy dessine la figure d’un écrivain qui se protège en s’exposant, à rebours du modèle du grand écrivain tourmenté et retiré du monde. Il forge, pour le décrire, l’image inversée du mythe de Gygès : là où le roi de Lydie se rendait invisible pour agir, Sollers porterait au doigt « un anneau de visibilité ».
Sollers est l’anti-Gygès. Il porte […] une cuirasse de lumière qui aveugle un peu.
Bernard-Henri Lévy, « Le cas Sollers », Bloc-notes du Point, 20 septembre 2002
Sollers, de son côté, a noté chez Lévy l’inverse exact : une vie publique éventée, exposée, mais qu’il refuse obstinément de transformer en matière romanesque ou autobiographique. C’est ce paradoxe qu’il pointe, avec une ironie amicale, dans un échange que Lévy rapporte dans son journal de 1997.
Tu es, de nous tous, l’un de ceux qui a la vie la plus variée et, bizarrement, tu n’en fais rien… »
— Philippe Sollers, cité par Bernard-Henri Lévy, Comédie, Grasset, 1997
Ainsi se dessine un contraste net : Sollers cultive le secret en pleine lumière et transforme sa vie en légende littéraire discontinue, « plusieurs vies » selon Lévy ; Lévy, lui, vit au grand jour une existence tout aussi mouvementée — guerres, causes, polémiques — sans jamais, ou presque, la convertir en fiction.
L’impact de Jacques Lacan sur les écrits de Philippe Sollers et de Bernard-Henri Lévy
Jacques Lacan (1901-1981) a exercé une influence profonde mais différenciée sur les deux auteurs. Chez Philippe Sollers, elle est personnelle, littéraire et durable : Lacan est un interlocuteur, un modèle de parole et une source conceptuelle pour penser le langage, le sujet et l’illisible. Chez Bernard-Henri Lévy, elle est plus philosophique et formatrice : Lacan autorise le passage à la philosophie, nourrit la critique du Maître et du totalitarisme, et reste une référence dans la défense de la psychanalyse contre les tentatives de normalisation.

Chez Philippe Sollers : une relation « épisodique et intense »
Sollers rencontre Lacan en 1965, après la publication de Drame. Il suit pendant des années le séminaire, qu’il décrit comme « le plus grand théâtre » qu’il ait jamais vu : improvisation, respiration, digressions, corps engagé dans la voix. Lacan, de son côté, s’intéresse à ce jeune écrivain qui dirige Tel Que et travaille le langage. Il dédicace les Écrits (1966) à Sollers : « On n’est pas si seuls somme toute. » Dans le séminaire Encore, il déclare : « Sollers est comme moi : il est illisible. »
Sollers n’a jamais été analysé par Lacan, mais la relation est faite de curiosité réciproque. Il publie en 2001 Lacan même, recueil de textes et d’entretiens qui constituent un hommage lucide, non dévot. Après la mort de Lacan (1981), il salue dans Le Nouvel Observateur « le gai savoir d’un jésuite zen ».

Influences concrètes sur l’écriture :
Le sujet barré ($)
Un concept de la psychanalyse de Jacques Lacan qui désigne un être humain divisé par le langage et l’inconscient.
• Le langage comme structure et le sujet barré. L’idée que « l’inconscient est structuré comme un langage » et que le sujet est effet du signifiant irrigue les romans expérimentaux des années 1960-1970 (Drame, Nombres, Lois, H, Paradis). Sollers dualise souvent le narrateur (Je / Il) en écho au Moi et à l’Autre lacaniens.
• L’illisible et la jouissance de la lettre. Lacan valorise l’illisible ; Sollers en fait un programme d’écriture. La langue n’est plus communication transparente, mais lieu de la jouissance, du trou, du non-rapport.
• Formules et motifs récurrents. « Il n’y a pas de rapport sexuel », « La Femme n’existe pas », « Dieu est inconscient », le « parlêtre » traversent l’œuvre de Sollers, notamment dans les romans plus « figuratifs » des années 1980 (Femmes) et au-delà (Centre, où la psychanalyse est au centre du récit).
• La parole et le corps. Sollers insiste sur le fait que, chez Lacan, « c’est le corps qui sort de la voix ». Cette attention à l’oralité, au phrasé, au silence nourrit sa propre conception de l’écriture comme performance et de la littérature comme expérience de la limite.
Lacan représente pour Sollers un hérétique, un self-made-man, un penseur de la parole qui refuse le prêchi-prêcha et cultive une solitude souveraine. L’influence reste active jusque dans les derniers textes : Lacan est convoqué comme figure de la vérité contre le consensus et le cognitivisme [2].

Chez Bernard-Henri Lévy : une autorisation philosophique et une critique du Maître
Lévy découvre Lacan pendant ses années de khâgne et d’hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand, puis suit le séminaire à l’ENS. Il fait partie, en 1971, du service d’ordre qui tente de s’opposer à l’expulsion de Lacan. Dans « Pour une charte de la psychanalyse » (2003), il écrit explicitement qu’il a « pu, un jour, oser commencer de philosopher grâce au texte de Freud, ainsi qu’à sa relecture, sa redécouverte par Jacques Lacan ».
Lacan est peu nommé dans La Barbarie à visage humain (1977), mais il est présent :
• derrière la figure du Maître (« qui a toujours raison parce qu’il est l’autre nom du Monde ») ;
• dans la théorie structurale du langage et du désir ;
• dans le pessimisme à l’égard des « lois de l’histoire ».
L’influence se prolonge dans la défense active de la psychanalyse lacanienne contre l’amendement Accoyer (2003) et contre l’idéologie cognitiviste. Lévy participe aux Forums des psys organisés par Jacques-Alain Miller, préface des ouvrages, et oppose la « science poème » (Lacan, Canguilhem, Lautréamont) au fétichisme du chiffre et à la normalisation de l’âme.

Traits lacaniens dans l’œuvre de Lévy :
• Le sujet divisé, le désir irréductible, le refus de la maîtrise totale.
• La critique des systèmes qui prétendent suturer le réel (totalitarismes, scientisme, idéologies du bonheur).
• Une conception de l’intellectuel comme celui qui affronte le réel (au sens lacanien : ce qui résiste, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire) plutôt que de le maîtriser.
Contrairement à Sollers, Lévy n’intègre pas Lacan dans une poétique de l’écriture. Il en tire une éthique et une politique de la résistance : le Maître totalitaire, le désir de pureté, la tentation de réduire le sujet à un objet mesurable.

Convergence et divergence
Les deux auteurs retiennent de Lacan l’attention au langage, le sujet barré et une méfiance envers les totalités (historiques, scientifiques, politiques)..
Chez Sollers, Lacan est un compagnon de route littéraire et théâtral ; chez Lévy, un maître à distance qui ouvre la voie à une pensée engagée. Dans les deux cas, Lacan fonctionne comme un antidote au discours dominant : contre l’institution psychanalytique sclérosée pour l’un, contre les totalitarismes et le scientisme pour l’autre. L’impact reste, pour l’un comme pour l’autre, celui d’une pensée de la faille, de la parole et de la résistance à l’analyse [3].
Dossier "Lire Philippe Sollers"
C’est un dossier proposé par La Règle du Jeu N° 81, janvier 2024
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De son premier roman, l’histoire d’un jeune homme qui explore l’amour, à Graal, récit où se cristallisent les lectures, les méditations et les mystères d’une vie entière, l’œuvre de Philippe Sollers n’aura cessé de se métamorphoser à la vitesse du siècle qui l’observa s’écrire. C’est que Sollers aura été de toutes les aurores : écrivain classique, adoubé par Mauriac et Aragon, révolutionnaire du langage, commenté par Barthes et Derrida, explorateur des avant-gardes à la tête de Tel Quel, romancier du désir, biographe de Mozart et de Casanova, défenseur de l’Infini dialoguant avec les vrais vivants de la littérature, c’est-à-dire les morts, libertaire engagé mais athée des chapelles sociales, catholique charnel et épris de grand art… Toutes ces identités réunies en un homme ont engendré une œuvre marquée par l’Imprévu, le Nouveau, où se trame pourtant une profonde cohérence. Mais comment y entrer ?
Dans ce dossier, La Règle du jeu réunit ses proches, ses amis, mais aussi des universitaires, des critiques littéraires, des écrivains, des lecteurs – afin de rendre hommage à l’écrivain majeur que fut, et que continue d’incarner Philippe Sollers.
Depuis qu’il l’a rencontré en 1977 et au fil des décennies, Bernard-Henri Lévy n’a cessé d’écrire sur Philippe Sollers. Textes rassemblés et présentés par Félix Le Roy.

L’amitié
Il faut dire dès maintenant, en préambule, le fort sentiment d’amitié qui a lié Philippe Sollers et Bernard-Henri Lévy. Le second a souvent évoqué cette belle amitié d’écrivain à écrivain :
« Sollers, justement. L’amitié entre deux écrivains (et, peut-être, l’amitié tout court) : non pas, comme on le croit souvent, une pratique de l’échange, du dialogue, du pour-parler interminable, de la causerie approfondie, mais juste le contraire – une connivence si aiguë, une entente si bien établie, qu’elles se passent quasiment de mots et ramènent la conversation à sa dimension la plus minimale. Laconisme de l’amitié. Rareté de la parole amie. L’amitié – ou la parole réduite à sa forme sténographique. »
Bernard-Henri Lévy, « Bloc-notes » du Point, 5 octobre 1996.
Dans Purple Magazine, en 2009, BHL répond aux questions d’Olivier Zahm. Ce dernier évoque l’amitié avec Sollers, ce « compagnon secret », une « amitié forte, intense et, sur la durée, à toute épreuve » nous dit le philosophe :
Olivier Zahm : Philippe Sollers. L’écrivain essayiste Philippe Sollers, votre ami, votre compagnon secret…
Bernard-Henri Lévy : C’est vrai que j’ai parfois le sentiment, quand on se voit, qu’on est comme deux agents secrets, représentants de je ne sais quelles puissances alliées et se voyant de loin en loin pour échanger, entre une tasse de thé et un verre de whisky, comme dans un roman de Graham Greene, quelques informations de qualité.
O. Z : Pour plus d’efficacité ?
BHL : Disons qu’il y a cause commune.
O. Z : Politique ?
BHL : Oui. Donc littéraire
.
O. Z : Vous avez aussi en commun une même passion pour les femmes, pour l’érotisme, pour une vie libertine.
BHL : Je ne sais rien de la vie de Philippe Sollers.
Il ne sait rien de la mienne. Nous ne parlons jamais de ces choses.
O. Z : Sans doute, mais les deux grands séducteurs de la scène littéraire française, c’est lui et vous.
O. Z : Admettez que vous partagez, tous les deux, le même goût pour le secret et la vie privée…
BHL : Là oui. Absolument. Le secret comme un art de vivre. L’art du secret.
O. Z : Alors ?
BHL : Alors je dirai que ce qui nous rapproche le plus c’est le goût de la littérature, d’abord. Et puis, ensuite, le goût du siècle, de ce siècle, de cet instant en tant qu’il est notre présent. Vous connaissez le mot de Voltaire : « Ah, le beau siècle que ce siècle de fer ! » ? Eh bien cette idée, le principe selon lequel c’est cette époque-ci qui est la bonne, qu’il n’y en a pas d’autre, qu’on n’a pas d’époque de rechange et que c’est là qu’il faut jouer, que c’est là qu’il faut gagner, que c’est ça qu’il faut décrire, raconter, critiquer, ce principe qui commande de vivre sans nostalgie, sans dépression, sans mélancolie, et sans indiscrétion non plus, eh bien voilà, oui, ce qui nous rapproche.
En tout cas, le fait est là : on réalise le tour de force de se voir très régulièrement, de rire beaucoup, de se parler d’un nombre infini de choses, sauf de nous-mêmes ! Pas de confidences. Pas d’intimité. Je ne connais aucun de ses secrets. Il ne connaît aucun des miens. Et cela fait une amitié forte, intense et, sur la durée, à toute épreuve. »
Bernard-Henri Lévy, Purple Magazine, propos recueillis par Olivier Zahm, 2009. Repris dans Questions de principe 11. Pièces d’identité, Grasset, 2010.

LA SUITE DU DOSSIER
Sollers, un parrain
« L’insoutenable légèreté de Philippe Sollers »
« Lettre d’un persan à une persane à propos de Philippe Sollers »
Questionnaire de Proust : Lévy imagine les réponses de Sollers
Dialogue entre Bernard-Henri Lévy et Philippe Sollers
28 avril 2016. « Un monde de livres » : Josyane Savigneau reçoit sur RCJ Bernard-Henri Lévy pour L’esprit du judaïsme (Grasset) et Philippe Sollers pour Mouvement (Gallimard). Un dialogue qui se poursuit depuis quarante ans.


Introduction
Josyane Savigneau : Bonjour et bienvenue dans « Un monde de livres » où je pourrais ne rien faire, car je reçois deux personnes qui peuvent très bien se passer de moi pour se parler puisqu’ils se parlent depuis quarante ans. Bonjour Philippe Sollers.
Philippe Sollers : Bonjour.
Josyane Savigneau : Bonjour Bernard-Henri Lévy.
Bernard-Henri Lévy : Bonjour.
Josyane Savigneau : Alors pourquoi donc faire dialoguer aujourd’hui Bernard-Henri Lévy qui publie un gros essai L’Esprit du judaïsme aux éditions Grasset. Je le montre sans la jaquette parce que je suis phobique des jaquettes. Et Philippe Sollers qui publie Mouvement, un roman placé sous le signe de Hegel aux éditions Gallimard. Alors pourquoi ? Pour plusieurs raisons. La première est que depuis de nombreuses années, ils se lisent et que chacun soutient le travail de l’autre. La deuxième est qu’ils ont été et qu’ils sont toujours assez attaqués pour de mauvaises raisons et que chacun a toujours défendu l’autre. Et aussi parce que cet essai et ce roman philosophique peuvent entrer en résonance et en débat, et enfin, parce que Bernard-Henri Lévy, dans son livre, appelle à un rapprochement entre chrétiens et juifs et que l’un est juif et l’autre catholique.

À propos de Mouvement de Philippe Sollers
Josyane Savigneau : Alors Bernard-Henri Lévy, vous avez écrit il y a quelques années, je pense que c’était au moment de la sortie du roman de Sollers qui s’appelait Médium, un des articles les plus intelligents que j’ai lus sur l’œuvre de Sollers, c’est sa cohérence. Mouvement, vous voyez ça comment aujourd’hui dans cette cohérence ?
Bernard-Henri Lévy : Écoutez, je le vois d’abord comme un des romans de Sollers les plus réussis. Ça me gêne parce qu’il est là, ça me gêne de le dire, mais enfin bon, je préférais le dire hors de ça. Donc en plus, c’est vrai. L’un des plus réussis, cohérence absolue et nouveauté. Parce que ce qui me frappe justement, c’est que contrairement à ce que l’on entend, chacun des romans de Sollers me semble être en rupture par rapport au précédent. Il apporte quelque chose d’autre. Et là, il y a en effet cette mise en abyme romanesque de Hegel, mais pas seulement, Mao Zedong. Il y a Mao Zedong, personnages de romans, il y a des passages qui sont absolument tordants de drôlerie, parce que les romans de Sollers sont aussi comme le Talmud, extraordinairement drôles. Et donc voilà ce que je dirais, à la fois cohérence et imprévisible nouveauté.

À propos de L’Esprit du judaïsme de Bernard-Henri Lévy
Josyane Savigneau : Et vous, Philippe Sollers, dès que vous avez lu L’Esprit du judaïsme, vous avez dit c’est un livre majeur. Pourquoi ?
Philippe Sollers : Bien, parce que majeur, ça veut dire que c’est en augmentation par rapport à tout ce qu’on a fait, Bernard-Henri Lévy, par avance, et que c’est dans le cheminement long, tout à fait impressionnant, d’un livre que j’avais beaucoup aimé, qui s’appelait Le Testament de Dieu, et c’est un livre encore plus réussi. Donc ça vient de loin cet Esprit du judaïsme. Alors, là, moi, ce qui m’a frappé le plus, c’est en effet, d’abord, évidemment, il faut traiter définitivement cette histoire d’antisémitisme européen, français surtout. C’est la raison pour laquelle, au fond, il a toujours été attaqué ; on l’attaque, mais en réalité, il y a toujours dans ses attaques un relent d’antisémitisme fondamental. Je me rappelle très bien que j’ai assisté à ce genre de murmures, de réprobations. Soyons sérieux, l’antisémitisme n’est pas mort, il a eu lieu, il a été considérable. Bernard-Henri Lévy traite le sujet encore d’une façon décapante, c’est-à-dire : n’oublions pas que c’est Drumont, La France juive ; n’oublions pas que Bernanos était un fanatique de Drumont ; n’oublions pas ce mot épouvantable de Bernanos qui est « Hitler a déodoranté l’antisémitisme ». Voilà des points extrêmement importants qui renvoient à tout le parcours de Bernard-Henri Lévy qui s’appelle L’Idéologie française, qui mettait le doigt sur cette impensée française. Donc, il apporte l’une des preuves considérables.
Philippe Sollers : Alors, le Talmud, c’est important parce que qu’est-ce que c’est que l’esprit du judaïsme, contraire à la croyance, à ce que la foi peut laisser supposer, de suggestions, d’autosuggestions, etc. C’est tout simplement l’étude. Qu’est-ce que c’est ? Ça n’est pas une question raciale. Ça n’est pas une affaire religieuse, non, ça n’a rien à voir avec la religion. C’est très, très important de la démonstration qu’il fait. Alors, et le Talmud, il veut dire étude. Moi, j’ai repris mon Talmud, c’est-à-dire l’édition Steinsaltz de 1994. C’est très lourd... En France, on n’a pas vraiment lu, non, parce que l’Église catholique n’a pas permis la lecture de la Bible. Alors si vous êtes dans les pays anglo-saxons, tous les écrivains ont lu la Bible, Faulkner la récite encore avec son style. Mais en France, l’Église catholique a refoulé ça. C’est pour ça que l’alliance entre judaïsme et christianisme... J’aime pas le mot christianisme. C’est le catholicisme parce qu’il n’y a pas d’alliance avec le christianisme. Le christianisme, il y a vingt-cinq sectes aux États-Unis, ça n’a aucune importance. Il y a l’Église orthodoxe […] plein aussi, de relents antisémites. Il faut voir qui a pris le plus conscience de l’antisémitisme. Dix chrétiens. Bon, une longue histoire, deux mille ans.
Philippe Sollers : Alors moi je prends mon Talmud et qu’est-ce que je lis, par exemple, je lis ça de temps en temps, c’est tout à fait compliqué, c’est prodigieusement drôle, enfin si on veut. Je lis par exemple une loi qui est à prendre de sa fin. Alors ça renvoie à la Bible, c’est-à-dire que la suite du texte éclaire son début. Oh, j’adore ça, c’est ce que je fais tout le temps en écrivant. L’écriture me conduit automatiquement à pratiquer cette étude constante. Ou alors : « Ne lis pas le verset de la Torah tel qu’il est écrit mais de la manière suivante » – alors le plus souvent on change l’ordre de certaines voyelles. Par conséquent il y a ça qui est premier, fondamental : c’est l’écriture. Il y a un choix de Dieu pour des gens qui vont se coller à l’écriture. C’est pas une question de croyance, c’est une question d’étude. Dieu n’est pas à croire, il est à comprendre. Voilà ce qu’apporte, en dehors d’un magnifique chapitre de Bernard-Henri Lévy sur le prophète Jonas – n’allez pas trop vite. Je reviens simplement au fait que mon livre, le roman là, commence par la Bible, c’est-à-dire l’hébreu. Voilà.

Croyance et étude : juifs et catholiques
Josyane Savigneau : Mais alors justement, est-ce que c’est une opposition entre le chrétien qui croit et le juif qui comprend ?
Philippe Sollers : Le chrétien peut comprendre, tout le monde peut comprendre. Encore faut-il qu’il veuille comprendre.
Bernard-Henri Lévy : En plus, il y a d’abord, je suis d’accord avec Philippe, la question c’est pas le christianisme. La question, c’est vraiment le catholicisme, c’est ce qui s’est passé il y a soixante ans exactement avec l’encyclique Nostra Aetate qui a conclu Vatican II, qui a été, j’attire votre attention sur ce point, la plus difficile, la plus problématique, la plus polémique, celle qui a failli faire exploser le conclave des cardinaux de toutes les encycliques de Vatican II. Ça a été une énorme affaire. C’était une révolution absolue, ce minuscule passage entre l’idée que les juifs étaient les pères des catholiques et l’idée qu’ils étaient désormais leurs frères. Ça n’est rien, évidemment le monde bascule. Parce qu’un père, comme chacun sait, c’est quelqu’un qui est destiné à mourir, à vous léguer son héritage. Un frère, c’est quelqu’un qui est engagé dans une interlocution interminable, dans une dispute sans solution. Et donc évidemment, ça change tout. Donc c’est de ça qu’il est question. Il est question de ce qui s’est passé entre la conférence de Seelisberg en Suisse en 1947, où des intellectuels catholiques réfléchissaient sur ce qu’il faut faire pour sortir une fois pour toutes du rang des meurtriers antisémites qui ont rendu possible la Shoah. Et puis cette espèce d’énorme tremblement de terre de Nostra Aetate, qui est une affaire colossale, encore une fois, où vous avez l’affaire centrale et cette interlocution judéo-catholique – pas le dialogue, hein, pas le dialogue judéo-catholique, ça c’est comme ça qu’on parlait dans les années trente, à l’époque de Maritain, d’Henri Gheon et d’autres – c’est pas du dialogue, c’est vraiment une dispute judéo-catholique entre égaux, comme la voyait d’ailleurs Franz Rosenzweig ou comme Nostra Aetate après Vatican II. Ça c’est en effet quelque chose absolument essentiel.
Bernard-Henri Lévy : Alors est-ce qu’un catholique a le souci de comprendre ou seulement de croire, et est-ce qu’un juif a le souci de croire ou seulement de comprendre ? De comprendre et pas du tout de croire, en gros, je dirais que c’est ça, mais évidemment les rôles, les positions se rapprochent de plus en plus de quelque chose qui ressemble à ce travail vivifiant de la lettre qu’invente le Talmud. Le Talmud invente ça, ça c’est évident. Le Talmud invente cette idée que plus on va vers la fin, plus on se rapproche du début. Donc par les philosophes, le Talmud invente cette histoire que l’affaire de la sainteté, que l’affaire de la transcendance, ça se joue dans les mots, ça se joue dans la lettre. Faut rendre à Rachi ce qui est à Rachi. Ça, c’est le Talmud. Alors ça veut pas dire qu’il n’y ait pas des catholiques aujourd’hui, des grands écrivains catholiques, et Philippe Sollers en est, ou des exégètes du côté de ceux qui s’attellent à ça. Et puis inversement. Il est évident qu’on peut être juif, et c’est même assez fréquent, et partir de ce travail toujours rajeuni, revivifié sur la lettre, et puis aller vers quelque chose qui ressemble à la foi, naturellement.
Josyane Savigneau : Et Philippe, s’il vous plaît, je vous lis deux phrases de Bernard-Henri Lévy. « Les Juifs sont venus au monde moins pour croire que pour étudier. » Ça, c’est ce que vous avez développé tout à l’heure. Mais...
Philippe Sollers : Écoutez, j’aimerais beaucoup qu’on souligne ça en très gros caractères, qu’il soit projeté partout, parce que c’est... Bernard conviendra qu’il y a des Juifs... Le confort existe partout, dans toutes les religions, sans parler de la radicalisation islamiste et autres. Mais il y a du confort. Or, l’étude, c’est le contraire du confort, c’est-à-dire, c’est la remise en question chaque matin devant les mêmes interprétations, plus loin, comprendre. Donc, son appel est considérable et elle vaut pour tout le monde.
Josyane Savigneau : Alors, je vous lis la deuxième : « Ce corps-à-corps avec le texte, qu’on appelle l’étude, est l’inverse de l’Évangile, qui veut dire bonne nouvelle et invite à la fusion ou au martyre. » Vous êtes d’accord avec ça ?
Philippe Sollers : C’est la mauvaise interprétation de l’Évangile. C’est tout simplement, ce qui est intéressant dans ce qu’on appelle l’Évangile, il y a quatre auteurs, quatre auteurs qui racontent la même chose mais un peu différemment. On peut aussi s’interpréter. Alors là, il faut aller vers le substrat. Quand on s’intéresse à l’Évangile, on va automatiquement vers le grec ou le latin, mais plus loin, l’araméen. Et puis enfin, il y a un personnage principal dont tout le monde a voulu ignorer, enfin la plupart, qu’il était complètement juif, c’est-à-dire Jésus. Le calendrier est celui de Grégoire XIII, un pape fort intéressant qui a fait le calendrier que nous sommes aujourd’hui. C’est-à-dire que vous ne pouvez absolument pas faire un chèque qui ne soit pas daté du calendrier de Grégoire XIII. Bon, voilà pourquoi Rome est toujours dans Rome. Alors, la question, c’est que si on va au judaïsme, à l’esprit incarné par ce personnage dont on peut nier l’existence, on peut toutes les polémiques, enfin, on en parle encore. On en parle toujours. J’ai publié L’Invention de Jésus, d’un type qui s’appelait, qui est mort malheureusement, extraordinaire, qui s’appelait Bernard Dubourg. J’ai eu de très mauvaises critiques dans la presse dite catholique, par exemple. Au contraire dans je ne sais plus quelle revue juive. Donc c’était un premier effort pour montrer que contrairement à ce qu’on pense, c’était de l’hébreu, l’Évangile. Et la polémique est encore en cours. Enfin, alors les catholiques français. Le catholicisme est mondial. C’est comme le judaïsme, il peut se trouver n’importe où, là où il y a des juifs qui étudient. Les Français, malheureusement, ils croient qu’ils se croient propriétaires de l’Église catholique. Vous voyez par exemple que le pape François, jésuite, tout à fait virtuose, ignore totalement la France. De toute façon, il vise uniquement la Chine. Si on étudie les évangiles, alors à partir des évangiles, vous avez trois bibliothèques de théologie, etc. Vous pouvez y passer beaucoup de temps. Pourquoi pas ? C’est très intéressant. Moi, saint Thomas d’Aquin m’intéresse. Mais l’étude reste la même.
Josyane Savigneau : Donc on va pas seulement vers la fusion et le mélange.
Philippe Sollers : Non, mais l’évangile mal compris, c’est le sirop qui produit en général des effets de sécurisation de la psychose ou de la névrose, c’est tout. Il y a des juifs de confort, il y a des catholiques de confort. Pour les combattre tous les deux. Mais oui, il y a des catholiques, oui, bien sûr. La question n’est pas là, la question c’est de comprendre, de comprendre. Alors Dieu est une hypothèse qui me paraît sérieuse, alors vous dire qu’il est mort, qu’il n’a jamais existé, peu importe, une hypothèse qui fait beaucoup parler, ça fait beaucoup réfléchir, ça fait beaucoup écrire. Donc, si on se le dit ou pas, dire « oui, Dieu, c’est formidable », alors, ben, moi, je vais me comporter comme ça dans une communauté, quoi que ce soit, juive, catholique, ou alors, après, vous prenez toutes les variantes du christianisme, vous pouvez aller vers l’Asie aussi, car d’autres paramètres. La question n’est pas là, c’est, la question est individuelle, très profondément. Je sens dans ce qu’écrit Bernard-Henri Lévy une implication personnelle et c’est ça que j’entends le plus.
Josyane Savigneau :: Il a très bien expliqué ça dans un débat qu’on a fait tous les deux où il y avait une phrase que je ne comprenais pas et qu’il a très bien expliqué qui était : « Il ne suffit pas toujours d’être juif pour être juif. »
Bernard-Henri Lévy : Oui, oui, absolument. Mais, non, je suis d’accord avec ce que vient de dire Philippe. C’est vrai qu’il y a des catholiques de confort comme il y a des juifs de confort. C’est vrai qu’il y a une grande exégèse catholique qui n’a rien à envier par sa profondeur, sa précision, sa façon de tourmenter les textes, de leur faire rendre gorge ou rendre leur vérité ou les réinventer, au Talmud. Tout ça est vrai. N’empêche que si on regarde la scène au fond, pour en rester à la France, qui est le cas que je connais le mieux là-dessus, la scène originaire de tout ça : ce dixième, onzième siècle où les rabbins de Troyes, Rachi, et Nicolas de Lyre – Rachi est l’un des premiers exégètes chrétiens qui se coltinent le texte en latin, etc. Il y a quand même, dans l’origine, une espèce de bifurcation. Alors, ça n’empêche pas qu’après, ça se rapproche. Il y a tout de même, qu’on le veuille ou non, et c’est pour ça qu’il y a des chrétiens, c’est pour ça qu’il y a des catholiques, c’est pour ça qu’il y a des juifs, et c’est pour ça qu’il est bien qu’il en soit ainsi. Il y a tout de même dans le catholicisme cette hypothèse de Dieu qui peut venir très vite, qui peut se passer de l’étude, qui peut être antérieure à l’exégèse, qui peut être embrassée d’un premier mouvement de l’âme. Il y a cette hypothèse-là qui est absolument interdite si vous regardez les débats, encore une fois, entre Rachi et les moines qui étaient là autour des comtes de Champagne au même moment. Rachi leur dit : l’hypothèse de Dieu est une hypothèse extrêmement sérieuse, mais qui ne doit et qui ne peut venir qu’extrêmement tard, après des années, après une vie, après des vies d’études et de commentaires. Et là, il y a quand même une différence majeure. Alors, ça donne, par exemple, le pari pascalien. Pari pascalien, cette façon brusquement d’aller très vite, de faire l’économie de la patience, de l’exégèse, de sauter d’un seul coup d’un seul à la croyance et à la fusion, très beau geste, immense mouvement de l’esprit catholique. Impensable pour un juif et qu’on le veuille ou non il y a là quelque chose qui distingue dans l’origine et donc jusqu’aujourd’hui les deux rapports au texte, à la lettre.
Philippe Sollers : Certainement. Puisque, puisqu’il est question de Pascal, il faut rappeler une chose toute simple. Très, très bouleversante. Il s’agit des illuminations intérieures, le feu, la nuit de feu de Pascal, « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ». Il écrit ça en deux exemplaires sur un petit papier de 22 heures jusqu’à minuit, c’est ce qu’on appelle le Mémorial de Pascal. Dans les Pensées, on voit très bien qui, c’est un des premiers, et dans quelle langue, qui s’intéresse à une lecture passionnée de la Bible. Absolument passionnée. Donc, je voudrais passer simplement, ce n’est pas tout le monde qui peut, enfin, on peut dire qu’il a été un peu toqué, qu’il a eu une vision, que Dieu lui est apparu, peut-être. Par conséquent, et qu’il écrivait en français, c’est parmi ce qu’on peut faire de bien en France, c’est vraiment très, très difficile d’arriver à cette condition que j’adore. Là, c’est une expérience. Alors, bien sûr, ça peut être des charlatans, ça peut être de l’autosuggestion, ça peut être des visions à côté de la plaque, ça peut, tout le monde peut s’engouffrer dans ce mensonge. Et je dirais que c’est pratiquement ce qui est intéressant parce que qui va faire le tri ? Bien, c’est ce qui aura été écrit d’une certaine façon qui va faire le tri. Dans le livre de L’Esprit du judaïsme, il y a un chapitre que je voudrais, avant qu’on passe au prophète Jonas si on a le temps, mais il y a un chapitre consacré à Proust qui est de toute première importance. C’est un écrivain, un inévitablement juif, pas seulement juif, mais homosexuel, qui dévoile à un moment donné crucial dans l’histoire, l’histoire de la France, qu’il adore. D’abord, il a été aussi couvert catholiquement. Donc Proust est à la fois juif, catholique, homosexuel, ce qui lui donne une vision particulièrement acide de tous les rapports sociaux. La France est quasiment nullifiée. Il refait toute l’histoire de France et c’est un riche homosexuel qui refait ça, c’est-à-dire les grands chefs-d’œuvre de l’humanité qui s’appellent la recherche du temps perdu. Voilà. Et ça, on ne dira jamais assez. Bernard a raison sur Rachi, mais de tout ça arrive quelqu’un comme Proust.
Philippe Sollers : Oui, alors je vais m’entendre là, parce que quand même, c’est quand même le Collège de France qui a introduit l’hébreu au même titre que le latin et le grec. L’hébreu non aidé par le latin et le grec sera en très grand danger. Si on supprime le latin et le grec, on va vers une barbarie sûre. Et d’ailleurs, comme vous n’avez pas besoin de nous l’apprendre, il y a quand même des prétendants islamistes radicaux qui profitant de cette molasserie générale et de cette inculte, ou cette ignorance générale, peuvent en effet avoir l’intention de remplacer tout ça. Le péril suprême pour le judaïsme et son esprit, c’est l’ignorance comme toujours et l’analphabétisme et l’illettrisme. Voilà, c’est fondamental. Et voilà ce qui ressort de L’Esprit du judaïsme de Monsieur Bernard-Henri Lévy.

Menaces contemporaines et prémonitions
Josyane Savigneau : Mais alors justement, Philippe Sollers, dans Mouvement, il y a des mouvements positifs, les rêves du narrateur, la lecture de la Bible. Moi, on m’a appris le latin, les matins de grand calme, et puis il y a aussi le moment où vous écrivez, l’auteur est déchaîné et il veut que tout exulte et jubile. Mais alors, il y a beaucoup de mouvements négatifs. Et bien que votre livre ait été écrit avant les attentats de novembre, il y a des passages qui sont comme prémonitoires. Je voudrais en lire un. « Le vieux dieu biblique qui a arrêté le bras d’Abraham au moment où il allait égorger son fils. On comprend que des tas de jeunes gens recrutés pour cette guerre sainte fuient l’Europe et ses vieux parapets pour ce paradis mortel. Allah, le couteau à la main est grand, pas du tout miséricordieux, inlassable. Byzance, qui en est encore à discuter du sexe des anges, de l’homosexualité ou de la procréation médicalement assistée, frissonne. Sodome est terrorisée et le grand village occidental explose. » Alors, je vais aussi citer Bernard-Henri Lévy : « Il se fait qu’en s’étendant les territoires perdus de la République, que s’y multiplient les actes d’incivilité, de barbarie et que partent pour le djihad des enfants de la génération black-blanc-beur. » Donc la menace, elle est là quand même.
Bernard-Henri Lévy : Ben oui, oui, qu’elle soit là, c’est le moins qu’on puisse dire, mais ce qui est impressionnant en effet dans Mouvement, c’est cette annonce-là. C’est assez... enfin, je vois pas tellement de cas d’écrivains contemporains qui aient décrit ce qui était en train de se passer avec cette précision. Houellebecq et Sollers. Sur le djihadisme. Mais l’un est nihiliste, pas l’autre.
Philippe Sollers : Les conclusions sont absolument à l’opposé. Bien sûr, bien sûr. Il dit, lui, que tout le monde est prêt à se soumettre. Son livre s’appelle Soumission. Il repart sur Wiseman et pas sur Proust. Voilà. Donc, moi, j’appelle au contraire au combat, à la résistance. Au mouvement.
Bernard-Henri Lévy : Donc, oui, bien sûr. Sur, je voudrais revenir une seconde sur ce que disait Sollers tout à l’heure à propos de la nuit de feu pascalienne, on pourrait dire de la boule de feu hölderlinienne. Ce que répondra toujours un juif à ça, à cette idée du feu, il répondra par les étincelles. C’est ça toute la question, au fond. Le grand, ce qui résume notre débat depuis trente minutes, c’est cela. Il y a des humains, des croyants, des travailleurs de la lettre sainte qui voient du feu. Et il y en a qui voient des étincelles, et c’est immensément différent. Voir des étincelles où on voit du feu, voir des petites clignotements de lumière là où on voit l’illumination pascalienne, c’est ce qui fait, c’est ce qui distribue les rôles pour très, très longtemps.
Philippe Sollers : La Bible dit une chose quand même très claire, Exode 3, 14 : c’est Dieu qui, c’est le buisson qui brûle, qui ne se consumee pas, et une voix lui dit, et Dieu décline son identité. « Je suis qui je serai », ou « Je suis qui je suis ». Donc, c’est quand même, c’est pas tout à fait des états d’âme. C’est un feu qui ne consume pas un arbre.
Bernard-Henri Lévy : Mais en même temps, c’est une, quand Dieu lui parle, quand Moïse le voit, il le voit si fugacement, dans une telle intermittence, il le voit comme une ombre fugitive. Il est celui qui d’ailleurs, il le voit le moins par rapport aux prophètes qui le suivront.
Philippe Sollers : Dieu, on l’entend. Il est pas fait pour être vu, il est fait pour être entendu.
Bernard-Henri Lévy : Voilà, c’est ça, on voit sa voix, on voit sa voix. Là-dessus, vous allez être d’accord.

Hegel et la Révolution française
Josyane Savigneau : : Je disais que le livre de Sollers s’était placé sous le signe de Hegel, qui est un personnage du livre, je dirais pas tout à fait au sens où Nietzsche était un personnage d’Une vie divine où il était vraiment le héros, mais tout de même, et alors j’ai le sentiment, vous ayant lu tous les deux, que vous n’êtes pas du tout d’accord sur Hegel, mais alors pas du tout.
Bernard-Henri Lévy : Non, peut-être pas, mais... Oui, c’est pas grave. Oui, oui, oui, on est sûrement pas... Est-ce que vous, en réalité, vous parlez de ce peuple juif dont Hegel avait déclaré et proclamé une ligne inévitablement... Ben ça, Hegel mon ennemi, ça c’est sûr. C’est pas pour ça que je suis le sien. Mais qu’il soit mon ennemi, qu’il soit l’ennemi des juifs, qu’il les ait traités de cloportes des mondes anciens, etc. Ça, personne ne peut le nier, pas même Philippe Sollers. Il y a eu, on a parlé de l’antisémitisme catholique, d’accord, mais il y a eu l’antisémitisme hégélien qui était au moins aussi violent et qui en gros partait de l’idée qu’un peuple en diaspora, un peuple sans État, un peuple sans grande logique étatique et nationale, ne pouvait pas être un peuple... Et c’est d’ailleurs le grand geste génial de Sartre à la fin de sa vie, que d’avoir retourné la chose et avoir dit que justement, comme lui, il n’aimait pas trop les États, qu’il n’aimait pas trop les communautés nationales, qu’il n’aimait pas la figée de l’intelligence des sujets dans le gros animal communautaire, que c’est pour ça qu’il trouvait les juifs intéressants. Parce que je pense que il y a dans la théodicée hégélienne, c’est là où on pourrait discuter, il y a dans la façon de sommer, de faire une somme de l’intelligence, de l’histoire des hommes, quelque chose qui est terrible pour les humains de chair et de sang, pour les humains concrets, quelque chose qui est épouvantablement réducteur. Voilà, ça c’est le grand reproche que j’ai depuis toujours, depuis que je suis en âge de penser, avec Hegel et Nietzsche.
Josyane Savigneau : Mais Philippe Sollers, vous êtes intéressé à Hegel pour plusieurs raisons, mais l’une d’elles m’a intriguée, vous dites que un des problèmes des Français aujourd’hui, encore, est de ne pas avoir su penser la Révolution française, alors que Hegel a su la penser.
Philippe Sollers : Et oui, c’est ça qui s’est passé et qui se passe encore. Vous savez que ces jeunes gens à Tübingen, il y a Schelling, il y a Hölderlin, admirable poète. Bien, alors ils sont absolument enthousiasmés par la Révolution française. C’est une aurore, une réconciliation du divin avec le monde commun. Pourquoi ? Parce que ces Français ont accompli quelque chose d’inouï avec une énergie considérable. Ils ont vaincu des milliers d’années de préjugés, etc. Ils sont tout à fait révolutionnaires. Ce qu’il faut quand même se demander, c’est qu’est-ce qu’ils sont en train de, qui les renseigne ? À quel parti ils appartiennent. Je conteste formellement l’expression fausse à mon avis de Clemenceau, « la révolution n’est pas un bloc ». La Révolution française doit être traitée sérieusement, elle ne l’est plus, bien que à mon avis elle poursuive son cours, parce que le droit de l’homme, c’est pas demain qu’on s’en débarrassera. Mais enfin, il y a une chose, la biographie de Hegel, c’est que tous ces braves jeunes gens qui avaient vingt ans lisaient la propagande girondine, c’est-à-dire les Girondins. Or, la révolution n’est pas un bloc. Ensuite, la Terreur arrive avec une ombre, une ombre que Hegel pense immédiatement. Il faut quand même dire une chose qui, je crois, élargit, enfin, énormément le problème, c’est que d’abord, l’histoire fait son entrée avec Hegel dans la philosophie, philosophie de l’histoire, nouveau dictionnaire, Hegel premier philosophe qui s’intéressait à l’histoire. Ensuite, il y a Napoléon qui passe sous ses fenêtres à Iéna, la Phénoménologie de l’esprit, qui est un texte absolument ébouriffant de génie. C’est l’âme du monde, l’esprit du monde. Il ne serait pas dans cet état de déliquescence. Donc il y a quelque chose qui n’est pas pensé. Et ce qui n’est pas pensé, c’est également qui le pense, je suis désolé, c’est la mort, la mort comme maître absolu. Je fais dire à un moment donné la chose suivante, qui va être falsifiée par Marx. C’est très important de comprendre pourquoi Marx [ne s’est pas] servi de Hegel, mais n’a pas voulu le comprendre vraiment. Hegel, et Marx est un garçon extrêmement brillant. Regardez, il va me surplomber. C’est vrai. Il a trouvé un levier extraordinaire, c’est l’argent. Le Capital, enfin ça, c’est génial. Regardez, « Panama Papers », etc. Regardez l’argent fou aujourd’hui, c’est génial. Mais vous remarquerez une chose, ils ne parlent jamais de la banque, ce qui est vrai. Les conséquences ont été ébouillantantes. Donc, c’est très, Marx, ça fait une question. Regardez, il a un trépied, il a l’économie politique anglaise, voilà, on voit, […] elle est pas difficile, vous voyez, comme vous voulez, l’économie politique, c’est une forme d’homme, l’économie politique. Vous avez la philosophie allemande pour lui c’est Hegel. Marx est très très très intelligent. Il faut pas se débarrasser de Hegel, faut garder ça. Il le renverse, il le remet sur ses pieds mais du coup Hegel n’a plus de tête, c’est embêtant quand même. Ça va produire des effets ravageurs. Et puis dit le socialisme français. À où en sommes-nous donc avec le socialisme français à l’heure où nous parlons ? Vous avez un philosophe très en cours qui vous dit quelle est sa certitude philosophique. C’est prudence. Prudence, c’est la philosophie de la misère. Alors à quoi Marx écrit d’une façon éblouissante, Misère de la philosophie. C’est-à-dire qu’on en est à ne plus penser. Il y avait ce pauvre Althusser qui disait, c’est effrayant, le parti communiste. Il ne dit pas Marx, mais il me disait, tu sais, tu le liras jamais. Il ne le lisait pas. Il voulait laisser tranquille tous les deux. Alors voilà, c’est tout. Le socialisme français est en cours de suppression. Donc, Mitterrand a accompli son œuvre, c’était détruire, au plus possible, le parti communiste. Et on fait de la politique avec Hegel. On fait de la politique. Et donc, L’Esprit du judaïsme doit, à mon avis, il en fait, même s’il ne le dit pas.
Josyane Savigneau : : L’heure avance et j’aurais voulu qu’on parle de, mais ce serait un débat trop long là pour le coup parce que le socialisme français ou la politique française, c’est l’irruption.
Bernard-Henri Lévy : Moi, je préciserai ce que vient de dire Sollers. L’Ami du peuple,.L’Ami du peuple, Il y a un journal sous la Révolution française, de Marat. Mais ça, c’est extrêmement important. C’est la première fois l’histoire du monde, et c’est ça qui frappe beaucoup ces jeunes gens, qu’un journal s’appelle L’Ami du peuple. Sauf que dans cette formule, et c’est là où j’avais des listes d’assassinat à prescrire. Avec les deux. L’Ami du peuple, ça veut dire deux choses. Ça veut dire, parce révolutionnaire. Il y a le peuple qui fabrique les droits de l’homme, le peuple des Girondins, et il y a le peuple lyncheur et bientôt pogromiste, enfin, c’est parce que c’est la même logique, en tout cas, qui est le peuple des robespierristes. Et toute la question politique dans laquelle on est depuis deux siècles, c’est, y compris avec les philosophes en cours, dont auxquels vous faites allusion, c’est djihadistes, terroristes qui prônent le califat ou qui prônent ici le populisme front national, etc. Ça, c’est aussi l’ami du peuple. Ou est-ce que ça veut dire l’ami des droits, l’ami des sujets singuliers, l’ami de ces étincelles d’humanité qui ne font jamais vraiment un feu, comme le pensent les grands alliés judéo-catholiques d’aujourd’hui. Donc ça, c’est la Révolution française, c’est le partage qui s’instaure à ce moment-là, et c’est probablement [ce qu n’aurait pu être] sans ce jeune homme à Tübingen qui s’appelle Hegel.
Josyane Savigneau : Mais alors, donc, dans votre livre Bernard-Henri Lévy, vous dites qu’il faut en finir avec l’idée de révolution. Je ne suis pas tellement sûr que Philippe Sollers soit d’accord avec ça, mais on va peut-être plutôt parler quand même de Jonas parce qu’il est dans vos deux livres et il est extrêmement important dans les livres de Bernard-Henri Lévy.

Le prophète Jonas
Bernard-Henri Lévy : Ça a été ma grande surprise quand j’ai lu le livre de Sollers après la parution, mon livre venait de paraître, L’Esprit du judaïsme, et Philippe Sollers m’envoie... Et quand j’ai vu ça, qui s’ouvrait quasiment sur le personnage de Jonas, je me suis dit que c’était en effet pas complètement un hasard si depuis quarante ans, puisque je rappelle que c’est Philippe Sollers qui a écrit le premier article sur mon premier livre qui s’appelait La Barbarie à visage humain, si depuis quarante ans il y a ce compagnonnage d’intelligence entre Sollers et moi. Moi les deux premières personnes qui ont écrit sur moi, c’est Roland Barthes et Philippe Sollers. Dans cet ordre ou dans l’autre. C’est quand même très bien. Quand j’ai vu que Mouvement s’ouvrait ou à peu près sur le personnage de Jonas, je me suis dit vraiment qu’il y avait là des espèces de conjonctions astrales assez magnifiques.
Philippe Sollers : Alors, chez Bernard, il y a une énorme logique... parce que, écoutez, on peut faire des choix dans la Bible, il y a tout ce qu’il faut pour intriguer. Parce que ça m’a beaucoup, aussi, beaucoup surpris de voir tout à coup Bernard-Henri Lévy [avec le] prophète Jonas, réinterprétant le livre de Jonas. Qu’est-ce qu’il est allé faire dans le livre ? Pourquoi, pourquoi il ne plaît pas, il essaie de fuir Dieu, il est rattrapé, etc. Bon, c’est un... moi, je la pratique depuis très longtemps parce qu’il y avait des Bibles chez moi, elles étaient illustrées, ça me parlait à mon imagination enfantine, je [ne cessait] de fréquenter ce texte sur quoi je ne rencontre pas beaucoup de Français qui soit au courant. Il y en a même qui ont essayé de retranscrire la Bible, ça a été un désastre, voilà, n’en parlons plus. Mais la Bible, c’est là. Mais je précise que il y a un esprit très en danger parce que plus personne ne fait du grec et du latin. Et le peuple juif entend que choisi, non pas élu, mais choisi par Dieu comme une sorte de trésor, l’étude, sera très en danger dans toutes les périodes, l’alphabétisme et l’illettrisme. C’est pour ça qu’il faut aussi qu’il y ait le latin et le grec, ce qui était l’idée de François Ier.
Bernard-Henri Lévy : Exact. Quand François Ier crée le Collège de France, ça, je voudrais bien que ce soit redit ici, quand il crée le Collège de France, Collège de France d’aujourd’hui, c’est parce qu’il convoque Guillaume Budé, le libraire. Il y en a trois, c’est le latin, le grec et l’hébreu. Il y a de bonnes chaires à la Sorbonne où on enseigne le latin et le grec, ça c’était à l’époque, je ne suis pas sûr que ça soit encore vrai aujourd’hui, il n’y a pas de chaire d’hébreu. Je veux les trois. Pour que la France soit la France, pour que le monde soit le monde, pour que la civilisation soit la civilisation, il faut les trois. Depuis François Ier.
Josyane Savigneau : : Ninive, c’est une expérience de penser, comme vous dites, et il y a Ninive aujourd’hui, ça vous permet de parler des Ninives d’aujourd’hui, des leçons de Ninive.
Bernard-Henri Lévy : Moi, le livre de Jonas, je le lis depuis trente ans. Je l’ai avec moi, je raconte dans le livre. Vous savez que Jérôme Lindon, j’adore Jérôme Lindon, je rends hommage à Jérôme Lindon, qui a traduit, qui a traduit le livre de Jonas, et je... à Sarajevo, je l’avais au Darfour quelques années plus tard et ainsi de suite. C’est-à-dire que dans tous ces, dans ces quelques moments de ma vie où je me suis quand même trouvé dans la situation extrêmement bizarre de parler pour, de défendre, de risquer un peu de mon temps, un peu de mon énergie et peut-être un peu d’avantages pour des peuples qui n’étaient pas les miens, dont je ne parlais pas la langue, dont la culture m’était étrangère, et chez lesquels je sentais souvent une hostilité sourde, non dite à ce que j’étais, dans tous ces moments-là. J’avais le livre de Jonas dans la poche, et c’était pas un hasard, parce que qu’est-ce que c’est Jonas sinon cette histoire insensée quand même de Dieu qui dit à un type : « Tu vas aller prophétiser, tu vas aller parler, tu vas aller te soucier d’un peuple qui, pour la première fois, n’est pas le tien », parce que tous les prophètes vont parler à Israël ou à l’un des deux royaumes d’Israël, ils vont lui demander de se repentir, de rentrer dans la voie du juste et du bien. Pour la première fois, il s’agit d’aller voir le peuple le plus étranger, le peuple le plus hostile, le peuple ennemi par excellence. Et il est question d’aller lui demander de cesser de confondre sa droite et sa gauche, de cesser de vivre comme bêtes en grand nombre et de se reprendre. Et c’est une histoire dingue parce que Jonas, à juste titre, se pose quand même la question de savoir, mais s’ils sont tellement corrompus, tellement méchants, tellement anti-monde, pourquoi ne pas les laisser crever ? Pourquoi aller, pourquoi prendre le risque qu’une fois rétablis, ils se retournent... Et c’est vrai que cette histoire, elle me parle depuis les débuts des aventures de ma vie, voilà.
Conclusion
Josyane Savigneau : Je ne vais pas faire le général de Gaulle, les questions que vous auriez dû me poser, mais je vais dire comme les questions que j’aurais voulu vous poser, donc qu’on ne va pas avoir le temps. Ce débat sur la révolution, ça aurait été vraiment intéressant. Ensuite, il y a... Il est venu dans L’Esprit du judaïsme sur les années 1960-70 où vous avez partagé déjà beaucoup de choses. Et alors moi j’aime bien citer, alors je vais finir par une citation de chacun et vous allez voir que ce que vous disiez tous les deux sur le fait que depuis quarante ans vous pouvez vous parler, vous comprendre, etc. ça se retrouve dans ces deux citations.
Philippe Sollers : « C’est de nouveau le grand calme. Le parfum des lauriers flotte dans le jardin, une ombre plane sur l’eau bleue, à peine un léger nuage. La nuit a été tranquille et une fois de plus j’ai embrassé l’aube d’été. C’est aussi simple qu’une phrase musicale. »
Bernard-Henri Lévy : « Est-ce l’ombre qui est passagère, comme un nuage, ou la lumière comme une clarté intermittente, une trouée, je suis à la recherche du passage. »
Josyane Savigneau : Alors je pense que vous êtes tous les deux encore à la recherche du passage, que peut-être vous l’avez trouvé quand même, puisqu’il y a deux livres qui le prouvent. Mouvement de Philippe Sollers aux éditions Gallimard. L’Esprit du judaïsme, sans le Rothko, même si j’adore Rothko, de Bernard-Henri Lévy aux éditions Grasset. Donc, je voudrais d’abord vous remercier tous les deux, remercier David Elbaz pour sa réalisation, et puis, rendez-vous dans « Un monde de livres »en mai. Merci à tous les deux.
Note : Cette transcription a été établie à partir de l’enregistrement audio. Les noms propres et citations ont été corrigés dans la mesure du possible. Quelques passages restent approximatifs en raison de la qualité de la reconnaissance vocale d’origine.
VOIR AUSSI sur pileface :
: « L’esprit du judaïsme » et « Mouvement », Extraits
et encore : Hegel et la Révolution
LIENS
Bernard-Henri Lévy sur pileface
[1] Cf. la séquence 9. « Les Malades et les Médecins » (1946) de Van Gogh le suicidé de la société.
[2] Cette théorie interroge directement comment notre cerveau stocke, récupère et transforme l’information.
[3] Freud a été le premier à identifier et théoriser la résistance dans le cadre de la cure analytique. Pour lui, la résistance se manifeste comme une force s’opposant à la remontée à la conscience des contenus refoulés. Elle est intimement liée aux mécanismes de défense que le psychisme met en place pour se protéger de l’angoisse générée par ces contenus inconscients
<Lacan propose une relecture critique de la conception freudienne de la résistance. Pour lui, la résistance ne doit pas être simplement comprise comme un mécanisme défensif, mais comme un élément constitutif du discours du sujet. Cette perspective s’inscrit dans sa théorie plus large du sujet.Il intègre la notion de résistance dans sa triade conceptuelle du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel.
Abécédaire sollersien
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« Oh, mon peuple ! Ceux qui vous guident vous égarent. » (Isaïe 3:12)
Pendant 516 ans, c’est-à-dire depuis la mort de Myriam jusqu’à la mort de Salomon (975 ans avant notre ère), le peuple d’Israël ne forma qu’une nation.
Son gouvernement matriarcal avait répandu sur le monde un vif éclat malgré les luttes incessantes qu’il ne cessa jamais de soutenir contre les attaques des hommes.
Au milieu des menaces qui surgissaient à tous moments et des attaques sous lesquelles la puissance féminine devait finir par sombrer, le peuple oubliait le Sépher et la loi morale dont les Sociétés secrètes seules gardaient la tradition ; la nation s’agitait dans des convulsions intestines qui amenèrent la révolte des tribus de Juda et de Benjamin qui se séparèrent du peuple d’Israël. C’est ce qu’on appelle « le schisme de Juda ».
C’est après le schisme que nous voyons, dans le royaume de Juda, se constituer une religion nouvelle, c’est-à-dire que nous voyons des hommes prendre des fonctions sacerdotales. Dans la religion des Israélites, le Lévite était une sorte de sacristain ne s’occupant que des choses matérielles du culte ; il était un serviteur du Temple ou de la « Maison de Hevah ». C’était la prophétesse, la Mysta, la Sibylle qui enseignaient. Mais peu à peu des hommes voulurent prendre, à côté des femmes, une place trop grande et une lutte s’ensuivit. C’est alors que la prophétesse (Nabi) s’élève contre le prêtre (Kohen).
Les deux royaumes, Juda et Israël, furent sans cesse troublés par la lutte des Lévites et des Prophétesses, ou la lutte des Prêtres entre eux.
Ce furent, ces disputes pour le sacerdoce qui affaiblirent le pays, qui provoquèrent le schisme et furent cause de la chute du royaume d’Israël (en 721) et de la destruction de celui de Juda (en 587).
Cependant, les Prêtres s’efforcent d’imiter les Prophétesses, mais leur nature masculine les trahit ; ce sont les choses matérielles du culte qui les occupent surtout.
Les Lévites ne deviendront la caste sacerdotale que lorsqu’ils auront triomphé dans leur lutte contre les Prophétesses.
Cette trahison du « Prêtre » donne lieu à la fondation d’un nouveau grade dans les « Mystères » ; il est intitulé le Secrétaire intime et montre le rôle du traître qui écoute aux portes.
Ce traître, c’est le Lévite ; il a surpris les secrets du Temple par ses trahisons, ses ruses, ses fourberies.
Ce grade démasquait l’espionnage et le flétrissait ; aussi la tenture du Temple, pour cette initiation, était noire et parsemée de larmes d’argent. Dans les sociétés modernes, on en a caché la signification sous une légende ridicule.
Le véritable chef de la religion, dans le sens de Souverain Pontife, c’est la Soffet ; c’est Elle qui juge et sanctionne. Les prêtres n’étaient, d’abord, que des officiants dépendants d’Elle.
Ainsi, nous voyons Daud, en robe sacerdotale, amener l’Arche à Jérusalem, offrir des actions de grâce et bénir le peuple au nom de Hevah. Salomon voulut imiter sa Mère, il prit la direction d’un temple, nomma les prêtres, les destitua ; il joua le rôle de Pontife suprême, brûlant en personne l’encens devant Hevah.
Après lui, les Rois continuèrent, à son exemple, à remplir les fonctions de Grands-Prêtres, et c’est ce qui exaspéra les Femmes.
Ce n’est qu’après la construction du second Temple, c’est-à-dire en pleine réaction masculine, que le Grand-Prêtre s’éleva au pouvoir suprême. La littérature, masculine, qui surgit alors pour défendre l’usurpation de l’homme, l’exalta et fit remonter le sacerdoce à Aaron pour lui donner plus de prestige. Les Lévites ont écrit l’histoire pour se défendre comme les Prêtres de toutes les religions.
Les Juifs représentent le temps des « Juges » comme une époque d’anarchie et de trouble. En échange ils se glorifiaient eux-mêmes, disant : « Maintenant je sais que, Dieu me fera du bien, puisque j’ai chez moi un prêtre de la race de Lévi » (Juges, XVIII).
A cela les femmes, les Prophétesses, répondent par des explosions de colère, des malédictions, des anathèmes, des haines féroces contre le Goï (qu’on traduit par étranger). Les membres de l’ordre Lévitique furent appelés Gerson (étranger en tous lieux).
Les modernes, qui ne comprennent pas la nature de ces sentiments féminins, en font une sorte de patriotisme, la haine de l’étranger, alors que c’était l’indignation de celle qui est dépouillée de ses droits et de ses fonctions contre son usurpateur.
Le rôle du Prêtre fut double : il fut le destructeur de la première Religion, la vraie, et le créateur des faux dieux. Car les Divinités qu’il va instaurer, ce sont les types masculins qui avaient été considérés comme personnifiant le principe du mal, ceux que les Femmes combattaient et appelaient « les dieux étrangers ».
Cordialement.
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