…en ce mois d’aout torride, une peu de fraicheur
avec ce texte retrouvé sur Rodin et son épure.
Amitié.


Une figure de femme nue, arquée, aquarellée en vert gris pour la chair et en brun délavé pour les cheveux est découpée sur papier vélin. Un simple défi d’apesanteur, d’acrobate qui va faire le pont. Un début d’arc hystérique comme celui des patientes de Charcot. Un assouplissement hors de la rigidité des corps affairés et des poses sociales. En ce passage d’un siècle à l’autre, les corps dessinés par Rodin produisent une assemblée cohérente de modèles infiniment repris comme motif et cela, à l’instar de ses plâtres et de ses assemblages. Par le relâché spontané de sa main, Rodin, le plus solide sculpteur et empoigneur de la modernité, nous offre ses dessins de femmes, de danseuses et de modèles. Son crayon saisit, trace, file, contourne, précise ou laisse en suspens. Le corps et les possibilités de ses grâces inouïes excitent l’oeil. L’ocre pour imiter la chair est plus vraie que la chair naturelle.


Rodin découpe l’atelier intégral de son regard laser et sa barbe de sage. Dans l’espace de son atelier, la nudité n’est plus floutée par la serrure, ni hallucinée par le fantasme. Il ne prend pas les corps pour des objets, ni leurs fragments pour des restes. Il préfère les penser. Sur le papier, la chair du dessin s’incarne en vérité épidermique. Sa matière dessinée devient une peau concrète justement proportionnée au plan de la feuille. La fausse imprécision de la découpe et les contours au crayon rendent une aura unique. Le montage de feuille à feuille s’encastre avec grâce, annonçant les papiers collés de Picasso et ceux de Matisse. La découpe de Rodin est somptueuse avec son aquarellé glissé. Cerise sur le subtil gâteau des arts, les femmes se frôlent, se touchent et s’embrassent tendrement. Elles frissonnent de plaisir plus ou moins feint. L’érotisme de Rodin est la tendresse même.

Approchons de plus près ces femmes étendues, debout, à quatre pattes, couchées sur le côté ou en roulade, ces naïves obscènes, ces écartelées innocentes. Seules ou en couple, elles semblent tendres jusque dans leurs ébats et leur exhibitionnisme voulu. Danseuses à geste gracieux et au grand écart de jambes, elles montrent tranquillement tout ce qui plait à l’oeil. En postures de danse ou en poses académiques revisitées, dans l’atelier de Rodin, selon la légende, tous les modèles sont à poil, en même temps. C’est mieux d’être nu pour travailler à l’aise, bouger à l’instinct, donner mouvement libre à son scrutateur. Ici, le nu n’est ni perdu, ni contrarié ni dérobé. Les gestes s’inventent au gré, en oubli et relâchement plus ou moins gracieux L’instant est fixé par l’oeil du maître, sans intention, mais plutôt au vol, au clignement, à l’onde. Les contours frais du corps sont tracés pour cet instant donné. Plus de pose crispée, tendues ou intentionnel de modèle vivant. Plus d’obscénité. Vous qui entrez, laissez toute pornographie ! Si ça mouille et si ça bande, si ça transpire et si ça joue, c’est pour le grand sérieux de l’art in situ. La diablerie apparente n’est finalement qu’un jeu d’enfant. L’art est une innocence sans geste déplacé.
Mes dessins sont la clé de mon œuvre,
assure Auguste Rodin.

Lutte amoureuse

Voyons Lotus en forme de coupelle, femme à bras et jambes écartées et levées, c’est la fleur de surface. Sa petite fente est quasi attenante à sa bouche, elle flotte sur le dos dans l’eau bleu vert. Elle accueille le ciel, l’air, la lumière. Elle est éclosion. Réceptacle, elle joue sa pose avec une expression d’idiotie béate. Drôle de posture de ballet aquatique en enfance fleurie.

Il y a les Baudelairiennes à la chevelure et à la toison offerte en débordement aquarellé. Une Courtisane à robe bleue relevée. Une Bacchante nue prise de côté le bras en l’air. La Néréide basculée dans l’eau, dite La nuit.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants, et fais rire les vieux des rires des enfants, je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, la lune, le soleil, le ciel et les étoiles,
énonce la femme vampire des Fleurs du mal.


Passons par l’action en tant que telle, aux représentations des femmes qui se touchent toutes seules. A celles qui le font Manu militari (loin des crispations de Schiele et des croquis enfantins de Dubuffet) et qui sont cernées parfois par d’autres dans leur autonomie manuelle. A celles qui, jambes écartées, s’offrent tout en se cachant le visage. Ce qu’elles montrent leur serait-il insupportable ? Rodin à ce sujet, est plutôt précis dans l’esquisse des traits. Ces femelles sont couchées, clitoris circonscrit, pris entre deux index ou bien entre le majeur et l’annulaire de la main droite. L’une debout, rentre ses deux doigts-là (majeur et annulaire) dans sa fente. L’autre aux cuisses solides est couchée à l’envers sous un voile bleu, la tête posée sur sa partenaire. Et elle y va toute seule, de ses deux mains, tendrement accompagnée. Une autre encore, place l’index et le majeur, droits au bouton b> et l’annulaire gauche se joint à l’auriculaire pour l’anus. Le doigté des femmes chez Rodin est unique par son aspect naturel et presque serein. Etonnant de simplicité. Erotique, pas pornographique. L’érotique, même solitaire, est un amour charnel réussi et libre alors que la pornographie rate, par sa grégarité inconsciente, le plan singulier du plaisir.

Toucher concret

Cette pornographie est pourtant avec Le diable appelé Milton par Rodin présentifiée par une femme nue, de dos, à quatre pattes, jambe droite relevée, large fente fermée. Sa peau brune, telle une gitane. Ce Cyclope à oeil vertical est une provocation brûlante et obscène qui lance un pied de nez par sa jambe levée. Magnifique et vibrant dans ses contours brumeux humides, ce diable féminin ! Sollers, sûrement en souriant, dans son Rodin, dessins érotiques, écrit que Rodin « sait qu’il est en plein péché radieux ».

Le diable

Les femmes découpées de Rodin se ressemblent et s’assemblent en fines lignes de dessin. Elles s’encastrent, s’emboîtent, elles se tiennent compagnie. L’oeil tendre, absent, égaré ou clos. Elles s’aiment, elles aiment et elles se sentent aimées. Chacune dans sa singularité bien visible. On ne s’assemble que si l’on ne se ressemble pas. Dans ce Couple féminin, l’une est couchée sur le côté, corps blanc dans sa longue chevelure. Elle est découpée-posée sur le dessin d’une autre, très belle et fine acrobate ocre clair qui attrape son pied par-dessus sa tête. Il y a Trois femmes. La première dans un tissu bleu clair relevé sur les fesses, cache la moitié de son visage par l’envers des doigts de sa main. La seconde sur le côté est entourée par une troisième au seul demi-visage qui la regarde. Luxure, la jambe entourée d’un serpent en Eve primordiale se positionne, obscène. Pas dupe de l’approche du petit reptile qui ouvre sa gueule et ses dents griffues au niveau du genou. Eve est soumise à l’animal, offerte, indifférente. C’est là son luxe à la Luxure, de feindre l’indifférence.



En deux ou trois temps et deux ou trois traits, une Femme nue qui fait le poirier en grand écart d’une jambe levée. Sa grâce et sa finesse, sa belle nature s’envole presque par cette jambe. Gymnaste ou danseuse, découpée au plus près de son corps gracile, sa souplesse allume sa beauté. Croupe parfaite, fesses d’une rondeur à mordre. Qui ne voudrait goûter son fruit ? Son élongation tirant vers le haut et nous fait tirer la langue. Femme cerf-volant ou papillon, elle fait l’avion en papier léger ; elle décolle. Son corps élastique sublime la pesanteur.


Iris est ma sculpture préférée. La messagère sportive s’exhibe en sauteuse de steeple qui prend son pied pendant la course. Généreuse, les jambes en grand écart de face. La déesse arc-en-ciel apporte la paix dans le rayonnement de ses reflets de fer. Sa nudité panoramique en éventail, elle est ostensiblement une boîte de Pandore. Elle permettrait de baiser son intimité au premier venu que ça ne m’étonnerait pas. Ce corps béni par les dieux est leur émissaire. Son message vaut plus que toute philosophie. Discret, secret, visé, pointé, son silence touche juste. Son boudoir à elle, c’est l’espace. Dans le musée où dans l’atelier, elle irradie son ouverture. Elle saute par-dessus les curieux, visiteurs pressés d’aller d’exposition en exposition, empêtrés de connexion, approximatifs, bavards et maussades. La virtualité en condition, leurs écouteurs grésillent, ne voyant rien, aveuglés par leur rectangle lumineux toujours à portée. Laissez-les seuls après leur avoir parlé, ils se rebranchent en trois secondes. Iris concentre ses photons dans la clairière de l’être. Elle est un oiseau de bon augure qui vole selon. C’est l’aigle nietzschéen femelle. L’espace libéré. Elle me dit l’essentiel. Ouvrez l’oreille, elle ne repassera pas de sitôt !

Iris, messagère des dieux, 1895

Perché en guetteur solitaire Le Penseur laisse le temps passer. Planté dans son érotique méditative, il trône nu au-dessus de la scène. C’est l’athlète de la pensée, le musculeux de la création, l’athée de la société. Il est revenu des frictions épidermiques, des étreintes obligatoires, des amours passion et du cinéma nihiliste. Il voit ça de haut. Il sait la pulsion sexuelle ; la pense avec ironie. Ses pensées sont ses catins. Bienveillance est son nom (contraire de surveillance). Malgré sa position renfrognée, je lui suppose une grande désinvolture. Il voit cette comédie entre hommes et femmes comme un mythe antérieur. La force subtile aide à mieux respirer à son contact. Les choses et les êtres s’épanouissent à sa proximité. Il contemple les jardins et leurs espaces fleuris. Lors de leurs promenades, les femmes préfèrent ne pas le voir.

Au musée Rodin de Meudon, il fait très beau ce jour de septembre. La statue de marbre blanc du Balzac est étrangement penchée dans l’appentis verdoyant du parc. Celle de Victor Hugo repousse les flots de Guernesey d’une main qui semble empêcher l’herbe de l’atteindre. Plus bas, la tombe de Rodin gravée de son seul nom est entourée d’un large tapis de lierre dionysiaque et surplombée par le Penseur. Sensation de sérénité dans la salle d’exposition attenante. Ce n’est pas le même érotisme dans ses nus de plâtre que dans ses dessins. Et de même dans la démesure des formats de ces sculptures de bronze des jardins de l’hôtel Biron. Tout est pourtant à l’échelle de la pensée de Rodin, structuré, équilibré et d’un calme souverain. Le monumental se proportionne à l’originalité de la vision. La création est sereine. Rodin sort du tohu bohu de la création biblique et reforme les éléments à son image. Ecole de volupté et de beauté en luxuriance forêt paisible de figures vivantes sur les hauteurs de Meudon.

Jardin du musée de Meudon

Il y a perversion du goût ou perversité de l’esprit à chercher la grâce dans la débilité. C’est la force qui produit la grâce.
Rodin

Nul ne peut assouplir La Danaïde. Elle ne changera pas de position ; elle fait bloc. Bras calé sous son corps, elle ne veut plus se voir. Boule de blanche d’énergie noire, rentrée, repliée, bloquée, tordue sur place, buste décharné, cheveux d’algues déployées, elle ne laisse voir que ses fesses splendides. Etrange repli foetal qui ne laisse personne de marbre. Pour rester vierge, elle a supprimé son mari. Sa porte est close. Elle végète, diaphragme fermé, respiration arrêtée. Elle n’inciterait qu’à se perdre, à plonger avec elle. On ne l’accompagne pas raisonnablement plus loin ?

Reprenons notre respiration avec La Cathédrale. Les longues mains presque en jonction tactile, en effleurement électronique, en entente du coeur et de raison. Sanctuaire réduit de l’esprit et du corps. Allégorie physique du rapprochement soudain. Boule de souffle à modeler. OEuf d’éclosion mystique. Dans la beauté de ces mains réunies, elle réserve l’énergie de sa parole. A sa source, se maintient le feu du désir et l’union des passions apaisées. Symbole de l’amour modelé qui renaît de ses cendres. Ses deux bras en arche d’alliance, elle retrouve l’innocence de l’âme et son feu secret.
Ainsi la pensée parvenue à sa maturité éclate en lumière et ses origines restent inconnues. Les nuages changent comme entre des esprits agiles des conversations.
(Rodin)

Balzac est pour Rodin l’écrivain nu aux bras croisés, visage à expression dure, ventre rebondi, jambe droite désaxée du genou. Puis il passe de la redingote au manteau, de la robe de moine à la robe de chambre. Balzac est un athlète les mains sur le sexe qui résiste à la pesanteur (et proche de la position de Jean d’Aire des Bourgeois de Calais. La puissance ténébreuse du Balzac de Meudon, tel un Faust de marbre blanc, sur la photographie de Steichen de 1908, prise précisément à minuit, émerge à la lumière. Pacte d’éternelle jeunesse. L’imaginaire de Balzac, c’est sa robe de chambre. Ce qui enveloppe de son corps. Sur les photos début de siècle, il faut voir le pavillon de l’Alma de la villa des Brillants à Meudon, dont les fenêtres font penser à des vitraux et cet endroit à une cathédrale de l’art. Cette porte en plâtre dans l’atelier de Rodin trône face à la foison de sculptures en plâtre à l’air libre et sur tables ou sur socles avec d’autres rangées dans des vitrines.

Rodin à Meudon vers 1998


On n’ouvre pas cette porte, dite de l’enfer. Des corps peuvent cependant la traverser. Trois ombres en trinité renversée surplombent la double porte. Sous les ombres perchées, Le penseur recroquevillé est concentré. Les trois parties de cette porte donnent à voir des corps enchevêtrés, rejetés de l’intérieur, aspirés vers l’extérieur, malaxés par la matière, pulsés par le ventricule du coeur des ténèbres. Rodin pèse et soupèse la mort et son mystère, l’entrée de l’enfer ou de sa sortie vers le purgatoire en battement de syncope, en rythmique de diastole/systole. Il évalue la matière et opère une traversée de l’inertie. Voyez-y la forme magique et merveilleuse des possibilités de l’existence humaine si vous voulez. Mais trouvez l’issue.
Ici des mains se tendent vers l’éternité (…) Des yeux s’ouvrent, regardent la mort et ne la redoutent pas,.
, commente Rilke à propos de La porte de l’enfer.

La porte de l’enfer, 1880/1890

Torses, seins, dos, fesses, sexes, jambes, bras, mains, pieds, têtes. Toutes les parties du corps, toutes ses postures et positions infinies émergent de la vision de Rodin. Le caractère érotique de cette porte surprend par son foisonnement et son chant funèbre (comment ne pas penser à L’érotisme de Bataille). Beauté des formes et son envers d’horreur. Difficile de faire le tour de cet amalgame de situations et de scènes couvertes de lave noire. La lascivité et la sensualité de ces scènes apparaissent sous l’emprise générale d’un plaisir convulsif. Des corps en vrille chutent vers leur déclin, inexorablement. Voudraient-ils sortir de cet enfer ?, le pourraient-il ? Tous fuient, s’accrochent, glissent et tombent dans les limbes. Aspiré entre sommeil et éveil par un rêve tourmenté. L’aspérité échappe ou cède à leur inutile préhension. Tous et toutes, nus, déchus, chassés du paradis terrestre, ôtés de leur innocence. Incarnés dans le sombre bronze en relief aérien. Tentez de respirer avec eux et vous devinerez peut-être le code de la double porte. Trouvez donc le sésame de l’antique caverne ! Face à sa fêlure, à sa faille et son issue, vous resterez là, à scruter sans fin. Vous ne pouvez plus quitter cette oeuvre majeure. Désormais, vous la pensez de près.

On n’ouvre pas cette porte. On ne la franchit que de l’intérieur. Sans se retourner. Les ombres masculines en surplomb sont l’envers des trois grâces, l’inversion de la représentation apollinienne du féminin. Dans leur guingois postural, penchées vers le bas, les ombres bien présentes tentent de tout recouvrir, d’impressionner quiconque. En cette toute fin du XIXème siècle, Rodin annonce le siècle mortifère à venir en construisant sa porte. On ne la traverse pas car on a le préjugé qu’elle est infranchissable. Préjugé de l’invisible et innommable enfer du présent. Son modèle préalable est la Porte du Paradis de Ghiberti au baptistère de saint Jean à Florence avec ses huit scènes bibliques inspirée des combats de centaures de Michel-Ange. Lors de son voyage en Italie où il a beaucoup dessiné, Rodin a alterné voyage en train et voyage à pied depuis Bruxelles jusqu’à Naples en passant par Rome pour visiter la Chapelle Sixtine où il a étudié précisément la sculpture du Bernin.
Un art qui possède la vie ne restaure pas les oeuvres du passé, il les continue.
(Rodin)
Rodin pense son charnier de beauté en incarnant les figures de l’histoire, des mythes et de la littérature. Inspiré de la Divine Comédie, se retrouve L’enfant prodigue, l’Avarice et la Luxure, la Fortune aux yeux bandés, Ugolin, les sirènes, un centaure, le poète Villon, Paolo et Francesca, des putti, l’amour en fuite, le Christ, le cyclope, Titan ou Icare. Cette mythologie est préalablement recrée pièce par pièce en atelier. Les figures mélangée, mixées, assemblées se recomposent entre elle ; disposées avec le plus grand art par le plus libre des sculpteurs depuis Le Bernin. Les figures qui traversent La porte semblent privées d’oxygène et aveuglées par trop de lumière. Les corps parfaits sont ressuscités, en beauté nouvelle émergeant de l’informe. Camille Claudel, la plus douée de ses élèves, son amante religieuse durant une décennie, ne revint pas de la déflagration du génie inépuisable de son ainé. Avec Rodin on est loin des scènes de causerie entre Curieuses ou de baignade sous la Vague.

La porte de l’enfer, détail, 1880/1890


La pensée est un pneuma de la matière que la présence nue des femmes allège. Rodin, artiste expérimenté et préoccupé par la fluide mécanique du vivant s’avère être un écrivain considérable. Ses propos et ses écrits le prouvent. Il faut lire et goûter chaque phrase des Cathédrales de France paru en 1914. Ces écrits apparemment désuets et nostalgiques d’un art du passé résonnent d’une force évocatoire extraordinaire dans leur expression simple, directe, vitale. Je reprends un florilège de cette douce inspiration de l’artiste aux mains rugueuses.
C’est l’art à la fois si léger et si doux, de notre ciel qui a donné à nos artistes leur grâce et affiné leur goût.

Rodin a beaucoup dessiné la cathédrale (à la sanguine) tel un corps vivant soumis aux lois naturelles. « Son architecture, dit-il, est semblable à celle du corps humain, son harmonie apporte confiance, assurance et paix. Le constructeur de la cathédrale détermine ombres profondes et belles lumières et lui produit ainsi un magnifique vêtement. »

On le suit à travers ses contemplations, ses illuminations et ses descriptions de ville en ville, de région en région, de monument en monument, de chefs d’oeuvre visibles ou cachés. Son style rappelle étrangement celui de la poésie chinoise par son caractère naturaliste.

Je laisse filer quelques phrases vibrantes d’inspiration à travers l’émotion de ses découvertes.
Je ne cueille mes pensées utilement et joyeusement que dans le plein air des façades, dans l’ombre des nefs et dans la valeur des matinées claires. Je suis le propriétaire de ma vie. .
La gloire de cet arbre fruitier, plein de fleurs au premier plan… Les arbres sveltes s’arrondissent eux-mêmes. On voit encore la nervure, l’armature noire de la branche parmi les jeunes feuilles. Arbres de fin d’hiver. .

Quelques appréciations de Rodin traversant les villes :

A Versailles : « Quatre jeunes filles viennent sur la route, au bord de cette prairie couleur de printemps. Quatre vivantes images de bonheur. Elles marchent légères dans l’air léger, sans plus de pensée que l’herbe et les fleurs. »
Meudon : « Le paysage dort, accablé de bonne ivresse. Un peu de vent ; cet arbre fruitier bouge la tête. Au loin, la fumée d’une petite maison encense. La respiration de la nature agrandit le décor. Par intervalles, le roulement d’un train rappelle le passage du temps à travers cette éternité. »
Eglise de Cérans : « Les nervures sont comme les ramures des arbres. Ces feuilles se rattrapent comme des feuilles qui se raccrochent au nid. »
« Il y a à Blois une rue si gracieuse, à la voir en raccourci, qu’on a de ce point de vue la sensation d’un monument ».

La parole de Rodin n’a qu’un le seul désir ; laisser apparaître la beauté réparatrice du monde. Son oeil précis et chaste posé sur La jeune fille de l’église de Beaugency, s’émerveille de cette beauté fraiche et saine, purement française à ses yeux :

« Un petit muguet fleuri dans une robe neuve. La volupté est encore étrangère à ces lignes adolescentes. Quelle grâce modeste ! … C’est dans tout son charme la jeune fille de la province française : simplicité honnêteté, tendresse, intelligence et ce calme souriant de l’innocence vraie qui se propage comme une douce contagion et verse la paix dans les coeurs les plus troublés ».

Rodin occupe le spectre entier de la sensation humaine. Depuis l’émotion de conception jusqu’à la réalisation matérielle achevée, aucune faute de goût dans sa perception. Il constate qu’une tradition semble s’enfuir mais perdure pourtant jusqu’à aujourd’hui dans notre vision des Cathédrales, si précisément captée dans ses dessins. La haute spiritualité de Rodin n’est pas dénuée de la connaissance des plaisirs ni incompatible avec les nudités entrelacées de l’atelier.
La cathédrale est une agrafe qui réunit tout, c’est le noeud, le pacte de la civilisation.



« C’est souvent dans les choses d’apparences modestes qu’on apprend le plus. Le travail est mystérieux, il accorde beaucoup aux patients et aux simples. Il refuse aux pressés et aux vaniteux ; il accorde à l’apprenti, il refuse à l’élève : et un jour, la merveille naît du modeste travailleur.

Auguste Rodin se considère comme un simple artisan malgré son apparence de bourgeois aisé à large barbe et oeil perçant. Les bavards, toujours limités dans leur compréhension des choses, ne veulent rien savoir de l’essentiel et ne prennent rien au sérieux, ils raisonnent à vide.

« Le temps des raisonneurs est revenu. Comme toujours, ils bavardent, ils pérorent savamment, ils ne veulent pas admettre ce qu’ils ne peuvent comprendre. Ils dissertent sur l’art du moyen-âge et posent mille questions qu’ils laissent presque toutes sans les résoudre. »

Pour le sculpteur, la beauté des femmes est la clé pour comprendre la grandeur sensuelle des édifices.

« Les femmes parfument l’église de leur beauté… Le prix de la beauté n’appartient en propre à aucune femme, mais elles se le partagent toutes. Chacune d’elles s’accomplit dans sa personnelle beauté comme un fruit mûrit selon les lois de son espèce. »

Finissons par une sorte d’assomption. Psyché transportée au ciel (avant Novembre 1903) en décollage calme est prise dans l’or paradisiaque des airs. En élévation d’anatomie parfaite, sur le dos, jambes levées droites tenues intérieurement par les mains croisées, Psyché nous regarde avec un clignement d’oeil. Dans le mythe, son évidente joie va jusqu’à rendre jalouse Aphrodite. Sa beauté n’est faite que de reflets. Elle flotte au vent céleste de sa sensualité. Dégagée, suspendue au-dessus de nos désirs, sa nature est d’être le miroir du ciel.

Psyché

Maintenant, une poésie vivante, infinie, palpite dans tout le décor, jetant sur les choses un voile de joie.

Danseuse, 11 octobre 1905

JHL 2017
Quelques Liens pileface sur Rodin

Rodin, dessins érotiques
« Rodin, le culte du nu » par Alain Kirili
J’ai rendez-vous au Musée Rodin, rue de Varenne
Picasso-Rodin, le choc des titans
Sollers, Rodin et Victor Hugo : un vrai roman
Rodin au pied des cathédrales
La Porte de l’Enfer d’Auguste Rodin
Le Baiser
Premier musée Camille Claudel / Rodin, l’exposition du centenaire (1917-2017)
L’Abandon de Camille Claudel, un bronze comme une profession de foi
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