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"B" comme Bonheur

Abécédaire sollersien...

D 11 août 2026     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Au-delà du nord, de la glace, de la mort – notre vie, notre bonheur...
Nous avons découvert le bonheur, nous connaissons le chemin,
nous avons trouvé l’issue de ces milliers d’années de labyrinthe.

NIETZSCHE
Exergue de « Une vie divine » de Philippe Sollers

Thierry Ardisson : Est-ce que vous pensez
que vous aurez eu une belle vie ?
Philippe Sollers : « Oui. Sérieux »

Emission TV « Tout le Monde en parle » du 7 nov 2004
Interview lapidaire façon Ardisson sur le thème « Dernière interview »

Philippe Sollers pape d’une avant-garde littéraire et apôtre du bonheur, est ce antinomique ? Nous allons tenter de vous montrer que non.

Bonheur

Extrait d’Abécédaire sollersien (work in progress)


P A R T I E I

GIF La provocation du bonheur

Le « bonheur ? Est-ce que j’oserai aller jusque-là ? Pousser la provocation à ce point ? Mais oui... Je ne vois pas pourquoi je ne le dirais pas... Peur des représailles ? Bof... Le « bonheur » ? La « sagesse » ? La « joie » ? Mais oui ! Mille fois ! Dix mille ! Un million ! Et encore !... Un bonheur de diamant... Sensible à chaque instant, sur fond de catastrophe personnelle et universelle... Je voudrais être encore plus seul... Plus abandonné... Sans aucun espoir... Est-ce que je dis « oui » à ma vie ? Sans aucun doute. Cent mille fois ! Un milliard ! Comme on veut ! Sans aucune pudeur ! C’est affreux ! C’est monstrueux ! Un tel contentement de soi ! Pour si peu ! Un tel narcissisme ! Une telle naïveté dans l’autosatisfaction ! Oui ! Encore ! Dites-moi ! Dites-moi bien que c’est l’horreur, n’est-ce pas ? Magnificat ! J’exulte ! je suis obligé de l’écrire, là. Bonheur. Sagesse. Joie. Il est trois heures de l’après-midi, une fois de plus. Je suis allongé sur la pelouse devant la maison. Il y a l’eau, tout près. Le léger vent sur le bleu permanent qui glisse. Les mouettes. Le pin parasol. Les roses rouges. Les papillons blancs. Tapis volant et silence. De nouveau. Encore une fois. L’état de plus grande concentration correspond exactement au moment de dépense le plus érotique. Blanc et noir ensemble. Aucune différence. Le reste n’a aucune réalité.

Portrait du Joueur
Futuropolis, 1991
Gallimard, 1984

Commentaire

« Le bonheur ? Est-ce que j’oserai aller jusque là ? »
« Pousser la provocation à ce point ? Mais oui... »
« Un bonheur de diamant... » (je souligne). Diamant : il a déjà utilisé ce pseudo limpide, C’est bien de son bonheur, à lui Diamant-Philippe Joyaux, dont il nous parle, si nous en doutions. ... « sur fond de catastrophe personnelle (je souligne) et universelle... Je voudrais être encore plus seul » (cf. Une curieuse solitude(1958), l’isolé absolu, (1998) ,le film que lui a consacré Labarthe. « Sans aucun espoir...Est-ce que je dis "oui" à ma vie ? Sans aucun doute ». Echo nietzschéen.
Et l’on dit cet homme inconsistant, changeant ? C’est vrai, il s’est trompé avec son siècle, a surfé sur ses vagues marxistes et maoïstes, a louvoyé en littérature du classicisme conservateur - du débutant qui reproduit ses maîtres- à l’expérimentation dogmatique, avant de renouer, dans la maturité, avec un classicisme peint à ses couleurs.

Mais ce portrait du joueur n’a pas pris une ride. Les couleurs frappent notre oeil sans affaiblissement, sans déviation. Ondes constantes du Sollers ondulant. « soleil voix lumière écho des lumières soleil coeur de lumière rouleau des lumières moi dessus dessous maintenant... »
Le même Sollers, hasard et nécessité, devenu l’évangéliste du bonheur et de la jouissance « par respect pour la vie ». Chapeau bas l’artiste !
C’est ICI

Le bonheur comme acte de courage et de volonté
Sollers le redit en d’autres occasions, le bonheur n’est pas un état naturel ou une chance passive : c’est une conquête, un choix courageux, presque une révolte. Ainsi dans une interview sur France Inter, cette citation emblématique :

Le bonheur est un acte de courage.
France Inter, podcast Remède à la mélancolie, 25 avril 2021

Dans un monde qui valorise la plainte et la victimisation, oser être heureux relève d’une forme de résistance.

Dans le même esprit, il écrit dans Passion fixe (Gallimard, 2000) :

Le plus beau des courages est celui d’être heureux
Passion fixe

Le bonheur discret, érotique et littéraire

La discrétion est la première des vertus : on lui doit bien des instants de bonheur.
Philippe Sollers
Le Cavalier du Louvre, Vivant Denon


Le bonheur est donc aussi une affaire de secret, de retrait voluptueux, loin du bruit médiatique.
Dans Trésor d’amour (Gallimard, 2011), roman autobiographique vénitien, le narrateur vit une relation parfaitement heureuse avec Minna dans le silence, les livres et l’eau de la lagune. Sollers y cite Stendhal :

Mon bonheur consiste à être solitaire au milieu d’une grande ville, à passer toutes les soirées avec une maîtresse.
Philippe Sollers, Trésor d’amour (Stendhal)

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Un visiteur examine le tableau « Femme rose sur fond rouge » de Kees van Dongen à la Tefaf de Maastricht, le 12 mars 2015
AFP PHOTO/ANP/MARCEL VAN HOORN

Le bonheur de leur première nuit

Ils partaient pour un long voyage dont ils connaissaient les incertitudes. Ils ne savaient pas s’ils retrouveraient le bonheur de leur première nuit. Déjà, à l’heure dangereuse du petit matin, Jeanne avait douté d’elle. Elle avait peur, mais elle ne regrettait rien. »
Point de lendemain
Vivant Denon évoqué par Sollers dans Le Cavalier du Louvre

GIF Sollers ou la volonté de bonheur

PHILIPPE SOLLERS ou la volonté de bonheur, par Gérard de Cortanze. Ed. du Chêne, "Vérité et légendes"
Ce livre d’entretiens avec Gérard de Cortanze,est une bible pour comprendre et décrypter Sollers. Le titre lui-même est un programme : le bonheur est une volonté, un effort de l’esprit.

- L’offensive contre la tristesse : Sollers explique à Cortanze que la tristesse est une "passion basse" (en s’inspirant de Spinoza).

Le bonheur est une décision. C’est une façon de s’extraire de la masse qui, elle, préfère se plaindre.
Sollers ou la volonté de bonheur / Vérités et Légendes


- La question du plaisir :

... sans la connaissance de la douleur , la question du plaisir n’aurait aucun sens.
ditto


- La "Divine Comédie" permanente : Il y développe l’idée que le bonheur réside dans la lecture, la musique (Mozart surtout) et la capacité à voir la vie comme une fête constante, malgré l’horreur du monde. Un hymne à la volonté de bonheur dans un climat de nihilisme envahissant.

Le monde se précipite vers le chaos, la violence, la terreur, la pornographie, le calcul aveugle, la marchandisation à tout va ? Mais non, voyez, écoutez, lisez : voici le lieu magique [Venise] et futur dont tous les artistes et les esprits libres témoignent.
Dictionnaire amoureux de Venise (4ème de couverture)

Le bonheur n’a pas de « pourquoi » (à la différence du malheur)

Sollers oppose radicalement le malheur (qui appelle toujours une explication, une plainte, une cause) et le bonheur (qui est gratuit, inexplicable, presque miraculeux) :

Beaucoup de pourquoi au malheur, pas de pourquoi au bonheur.
Passion fixe (2000)


Et juste après, il donne une définition presque zen du bonheur :

Sera heureux celui ou celle pour qui tout est très important et, en même temps, sans aucune importance.
ditto Passion fixe


C’est la fameuse « passion fixe » : une intensité sans pesanteur, un engagement total qui reste léger.
Et à propos de Passion fixe, et de bonheur, voici un morceau d’anthologie du Canard enchaîné signé André Rollin :

Canardages

SOLLERS est un insolent. Contre «  l’humanité pleurarde », il écrit le bonheur. Celui qu’il connaît, depuis 1968, avec une femme, Dora, de vingt ans plus âgée que lui : « On aura été très heureux, voilà. C’est très sérieux, le bonheur, c’est la question des questions, l’éternelle idée neuve (...). On vous dit que le bonheur n’existe pas  ? Ne le croyez pas. On vous le vend fourré à la merde ? Insistez, détournez-vous, ne désespérez pas. On vous répète que la vérité c’est l’horreur, la décomposition, la misère, la mort  ? Passez votre chemin (...).  »

Philippe Sollers passe son chemin. Qu’importe qu’il soit traité d’irresponsable, de lâche, d’égoïste, d’immoral ; qu’importe qu’il ait beaucoup changé, bougé, qu’il se soit contredit, qu’il ait avancé, reculé, dérapé, régressé ... car, dit-il, « je n’ai jamais suivi, en somme, que cette fixité passionnée  ». Dora est là, dans sa vie. Toujours : présente comme absente. Ils voyagent, ils se quittent. Ils sont libres. Ils lisent, ils écoutent Bach interprété par Glenn Gould : « Pour savoir où on en est avec quelqu’un, il suffit d’écouter de la musique ensemble. Le moindre désaccord nerveux vient faire tache dans les intervalles, mais si le son passe sans rencontrer personne, c’est le signe que tout va bien.  » L’harmonie parfaite style Harlequin ? Sollers écrivain pour chaumières langoureuses ?

Simplement, il se veut à contre-courant. Il se veut triomphant sous le soleil qui «  ce matin est le même que celui que Lao-tseu, Tchouang-tseu, Shakespeare, Bach et Mozart ont vu  ». Il sait qu’il va agacer, mais il adore ça : «  La règle générale est de raconter des amours impossibles, des impasses, des drames, des récriminations, des échecs, et moi je fais le contraire. » D’où cette satisfaction sereine et revendiquée d’écrire un roman d’amours heureuses ... à l’encontre de cette nouvelle littérature du vomi, du bidet, du pénis fatigué, du cul répétitif, ou du viol paternel - et vlan pour les Angot, les Houellebecq et autres qu’il a semblé aduler un temps ! Sollers n’est pas à une contradiction près...

Aujourd’hui, la révolution ne peut être que ce bonheur reconnu contre la mainmise que la Centrale LF - «  Leymarché-Financier », qui écrit au fronton de ses immeubles : « Le monde n’a de sens ni but, il débouche sur la mort. La pensée et l’esprit sont là comme des naufragés sur une île déserte... »

Contre ce nouveau danger, Sollers, avec « Passion fixe », oublie les théories, ne veut plus de «  bla-bla » : « Et n’embêtez pas non plus les humains avec vos idées, vos programmes, votre harcèlement social. Ils veulent simplement vivre, les humains, vivre le temps de vivre, et reproduire la vie pour se sentir vivre ou revivre, et vivre le plus longtemps possible, et même survivre. Laissez-les à leurs petites affaires, à leurs joies, à leurs soucis. Ils sont fatigués, coincés, bêtement vides, mais aussi gentils, démunis.  »

Sollers en marchand de bonheur, ça va sûrement faire un malheur.

André Rollin
[Le Canard enchaïné-339], 2000
Crédit : Archives Eric Cotheret, créateur du site biblioparfum.net (malheureusement plus an ligne), qui nous a fait don de ses archives Sollers (coupures de journaux)

GIF Tribulations à travers quelques unes de ses œuvres

Pour Philippe Sollers, le bonheur n’est ni une quête niaise, ni un état de satisfaction passive. C’est une position offensive une forme de résistance aristocratique contre la "société du spectacle" et la grisaille du nihilisme.

Le Bonheur comme "Action de Grâce"
Pour Sollers, être heureux est un acte de lucidité. Il s’oppose à l’idée que l’intellectuel doit nécessairement être tourmenté ou désespéré pour être crédible. Le bonheur est chez lui lié à la célébration de l’instant et à la gratitude d’exister.

Le bonheur est une chose très sérieuse, c’est une décision de chaque instant. Il faut savoir gré à la vie de nous offrir le spectacle du monde.
L’Éclaircie, 2011.

L’Épicurisme et les Sens
Le bonheur sollersien est profondément ancré dans le corps : le goût du vin, la musique (Mozart, surtout), la peinture vénitienne et l’érotisme. C’est une "physique" du plaisir qui refuse la morale culpabilisatrice.

Le bonheur est lié à la sensation pure, à l’audition, à la vision. C’est une question de rythme.
Un vrai roman : Mémoires, 2007.

Le Bonheur est Clandestin

L’adage dit : « pour vivre heureux, vivons cachés ». Sollers lui, renverse la formule : « pour vivre cachés, vivons heureux » Sollers prône un bonheur de "guerilla" contre l’époque. Il s’agit de cultiver son jardin intérieur, loin des indignations collectives et du bruit médiatique (qu’il utilisait pourtant avec ironie).

Le bonheur, aujourd’hui, est devenu une activité clandestine. Il s’agit de ne pas se laisser gagner par la sinistrose ambiante.
Discours Parfait, 2010.

La Langue et la Littérature

Le bonheur suprême pour Sollers réside dans la lecture et l’écriture. Le texte est un espace de liberté absolue où le temps est vaincu. Être heureux, c’est savoir lire Saint-Simon, Casanova ou Dante comme s’ils étaient nos contemporains.

Écrire, c’est être dans un état de bonheur constant, même quand on traite de sujets sombres, parce que la forme est une victoire sur le chaos.
La Guerre du Goût, 1994.

GIF Le bonheur chez Sollers est-il une illusion ou une expérience véritable ?

Le bonheur est souvent défini comme un état stable et harmonieux. Pourtant, dans La Fête à Venise et Femmes, Philippe Sollers en propose une vision différente, instable et liée au désir.
D’abord, le bonheur semble reposer sur une forme d’accord idéal. Dans La Fête à Venise, Sollers écrit :

La vie se résume bien à cela, trouver le lieu, l’autre qu’il faut.
La Fête à Venise


ce qui rejoint une idée clé chez Sollers : trouver “le bon endroit et la bonne personne” . Des conditions rares.


Le bonheur chez Sollers est aussi traversé par la contradiction et le désir :

Elle me détestait… nous jouîmes ensemble…
La Fête à Venise


Comme Albert Camus, Sollers pense qu’il faut vivre malgré l’absurde :

Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Albert Camus


Enfin, le bonheur devient une forme de liberté. Dans Femmes, Sollers y affirme :

Le monde appartient aux femmes.
Femmes


Le bonheur va se jouer dans la lucidité, le jeu, l’indépendance.

Ainsi, chez Sollers, le bonheur n’est ni une illusion ni un état durable : il est une expérience intense, libre et profondément vivante.



P A R T I E II

GIF Jean d’Ormesson et Philippe Sollers, deux adeptes du bonheur

« Je suis le seul dans le roman contemporain,
avec Philippe Sollers, à occuper le créneau du bonheur.
Du coup on me prend pour un écrivain léger. »

Jean d’Ormesson,
Grandes Conférences du Figaro, Le bonheur et le malheur d’être né,
Théâtre de la Madeleine, 7 novembre 2005.

« Jean d’Ormesson] était l’écrivain du bonheur
et de la bienveillance »

François Busnel
Europe 1, 08h21, le 05 décembre 2017

Points de convergence

Les deux écrivains cultivent un hédonisme élégant, un amour des femmes et du plaisir, et une défense du bonheur face à la morosité contemporaine. Ils incarnent une forme d’aristocratie intellectuelle et mondaine : Sollers (né Joyaux) et d’Ormesson (issu d’une famille noble) apprécient le jeu social, la séduction et la légèreté, tout en étant profondément lettrés.
• Sur le bonheur : Tous deux en font un acte de courage et de résistance. Sollers : « Le plus beau des courages est celui d’être heureux. » ou « Beaucoup de pourquoi au malheur, pas de pourquoi au bonheur. » (dans Passion fixe). Il voit le bonheur comme une passion fixe, liée à la jouissance et à l’enfance retrouvée via l’érotisme. D’Ormesson : « Je crois que si je passe pour l’écrivain du bonheur, c’est parce que je pense qu’il faut être heureux en dépit de tout le reste. » Il occupe le « créneau du bonheur » dans une époque tragique et parle d’un bonheur fragile mais réel, fait de moments de communion et de plaisir.

Points de divergence

Les différences tiennent surtout au style et à l’engagement : Sollers est plus provocateur, avant-gardiste puis iconoclaste (maoïsme, catholicisme hétérodoxe, critique radicale), tandis que d’Ormesson reste dans une élégance classique, ironique et conservatrice légère.
• Bonheur : Sollers le voit comme une passion fixe, presque combative contre les « tarentules » moroses (référence nietzschéenne). D’Ormesson l’envisage avec plus de légèreté ironique et de conscience de sa fragilité, ancré dans une vision historique et sociale plus sereine.

*

En guise de synthèse, on peut dire qu’ils convergent dans une éthique du plaisir et de la joie contre le tragique ambiant, illustrant deux visages du libertinage français : l’un plus sulfureux et expérimental (Sollers), l’autre plus raffiné et classique (d’Ormesson). Tous deux défendent que la littérature doit contribuer au bonheur et à la séduction de la vie.
VOIR : Jean d’Ormesson, un adepte du bonheur

A propos de Jean d’Ormesson

Né à Paris, le 16 juin 1925, d’une famille de conseillers d’État, de contrôleurs généraux des finances, d’ambassadeurs de France et de parlementaires, parmi lesquels un chancelier de France et un député à la Convention nationale.
Ancien élève de l’École normale supérieure. Agrégé de philosophie.
Elu à l’Académie française.
Grand prix du roman de l’Académie française pour La Gloire de l‘Empire, 1971.
Directeur général et éditorialiste du Figaro (1974-1977).

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 25 août 2026 - 09:15 1

    « Dictionnaire amoureux du bonheur » de Jean-Paul Enthoven : un autoportrait au miroir de ses félicités

    Cécile Guilbert
    Publié le 23 août 2026


    « Dictionnaire amoureux du bonheur », de Jean-Paul Enthoven, Plon, 576 pages, 27 euros, en librairies jeudi 27 août. ( Laura Acquaviva pour "La Tribune Dimanche".)

    Dans ce merveilleux « Dictionnaire amoureux du bonheur », Jean-Paul Enthoven montre qu’il faut, pour tâcher d’être heureux, de l’appétit, du talent, mais aussi du courage.

    Enfant, Jean-Paul Enthoven croyait que le bonheur ressemblait à une photo de Slim Aarons mêlant jolies femmes bronzées et bellâtres dégustant des cocktails au bord de piscines bleutées entre Amalfi et Saint-Tropez. «  Intense, frivole, artificiel, toujours bref – mais délicieux  », ce qu’il appelle le «  bonheur-Fitzgerald  » fit aussi partie de sa panoplie. Plus tard, il crut que pour être heureux, «  il suffisait de dîner en ville, de casser des verres à la russe, de perdre des fortunes au casino, de vivre d’amour et de conquêtes, d’errer dans des châteaux vides  ».

    Âme romanesque en rupture de ban et quête de destin, il partit à la chasse au bonheur et comme son adoré Stendhal, aima, souffrit, vécut. Écrivit aussi des romans qui, entre Rome, Paris et Capri, conjuguaient passions amoureuses et luxueuse oisiveté. D’où ce masque, dont il ne fut jamais la dupe, de dandy sémillant et d’éternel adepte de la dolce vita dans les somptueuses villégiatures des élégants de ce monde. Ce qui en perdure, invincible et lumineux  ? Un appétit, un talent, un courage pour le bonheur qu’on redécouvre, mûri et diffracté en moult nuances, dans ce merveilleux Dictionnaire amoureux du bonheur.

    Styliste élégant, Enthoven propose, quant à cette «  notion insaisissable  », un «  état des lieux des concepts et des pratiques propices à [s]a félicité  » en 360 entrées. À travers souvenirs, réflexions et citations se dessine l’autoportrait d’un homme assumant pleinement son narcissisme et son égotisme, ces portails de la connaissance de soi.

    «  Vivre à propos  »

    Les lectures se taillent la part du lion à travers une métaphysique pratiquée de manière plus sensualiste que cérébrale. Car l’auteur, souvent tenté par la «  pensée magique  », les anges gardiens, les talismans, sait mieux que personne – sinon Kant – que «  le bonheur est un idéal de l’imagination et non de la raison  ».
    N’ayant rien à voir avec un état passager qui tomberait du ciel mais avec la force morale et la discipline, il demande un effort et se cultive comme le prouvent ces multiples listes catalogues de «  rituels  », «  vaccins contre le malheur  » et «  conseils à [lui]-même et aux autres  » que l’auteur nous dispense moins en sybarite qu’en ascète dégrisant ses lecteurs de l’argent, du luxe, du snobisme.

    Cécile Guilbert