« ... lire, c’est mon métier, ma passion, ma folie douce. Mais lire sous canicule est une expérience qui vous offre des pensées étranges – des pensées que vous n’auriez pas eues en temps normal. »
Yannick Haenel


Ziggy Lazarus Bowie
Publié le 20 mai 2026
Quand je n’en peux plus, quand la politique me tue et le travail m’épuise, quand je n’arrive plus à lire ni à écrire, et que le découragement m’enveloppe l’esprit tout entier, comme c’est le cas ces temps-ci (au point que je crains de devoir écrire cette chronique, je crains de vous décevoir en ne vous proposant que du bavardage), me restent les images de ce que j’ai aimé. Ces images scintillent, fidèles, plus fortes que des souvenirs : elles sont finalement la trace de ma vraie vie.
Parmi elles, plus intenses que toute mémoire, comme les figures d’un dieu fou accompagnant mon existence de ses métamorphoses, il y a les visages successifs d’un chanteur qui aura été mon récitant secret.
Sous des arcades, à Niamey (Niger), il se découvre à moi dans la vitrine d’un disquaire. J’ai 12 ans. Sur le boîtier de la cassette, un éclair bleu et rose barre son visage. Il a les cheveux rouges et la pâleur d’un lézard. C’est lui : l’extraterrestre, l’androgyne aux yeux clos, le poète qui sauvera le monde (ou peut-être seulement ma vie). Je n’ai encore rien entendu de lui, mais la beauté de son Z m’assure que sa musique relève d’une transfiguration électrique.
Rentré en France, me voici prisonnier de l’adolescence dans un pensionnat militaire. Le week-end, en salle télé, je regarde toute la journée MTV pour m’abrutir. Et voici que ressurgit mon prince schizo, cette fois-ci grimé en clown : une larme noire griffe sa joue comme une estafilade, il invoque son double, le Major Tom, cosmonaute et junkie ; et dans ce clip solarisé où les roses, les rouges et les jaunes explosent en une féerie psychédélique, il s’avance sur une plage, costumé en Pierrot lunaire, entouré d’un cortège de prêtresses mystériques vêtues de noir. Derrière eux, un bulldozer frappe mon cerveau pour toujours comme un bison mécanisé. Qu’est-ce que la présence ? J’ai 15 ans, des couteaux sont tendus vers ma gorge, mon Dasein est parano, timide, sacrificiel. Je m’identifie à tout ce qui dévie : Ian Curtis, Maldoror, Ashes to Ashes.

Des décennies plus tard, l’homme qui a été tous les hommes meurt. Les dieux aussi, paraît-il ; ainsi se fabriquent les cultes. Mais les garçons sauvages n’ont besoin que d’eux-mêmes (l’anarchie est le véritable amour). Le clip, cette fois, s’appelle Lazarus, il sort en même temps que sa mort, peut-être même avant : ressuscité avant de mourir ? On le retrouve, comme dans Ashes to Ashes, prisonnier d’une camisole psychiatrique, sa chambre est le temple d’un cauchemar sacré (sa vie) ; un bandeau sur ses yeux rappelle qu’il est le sacrifié. Voici qu’un démon sort de l’armoire : c’est peut-être son jumeau astral, dingue et génial ; il s’est levé de son lit de mort et rédige un texte, tandis que l’autre est penché sur son épaule.
Mais qui est l’autre ? Aladdin Sane, Major Tom, Ziggy Stardust, Halloween Jack, The Thin White Duke ou David Bowie ?


Arménie, amour
Publié le 10 juin 2026
Il n’est pas vrai que nul ne témoigne pour le témoin, pas vrai que l’innommable demeure sans voix : il y a toujours quelqu’un pour relayer la parole. C’est même exactement ce que font les poètes, les écrivains, les cinéastes et les historiens : ils se rendent disponibles à ce qui ne peut se dire que depuis l’impossibilité de témoigner. Les témoins de l’Histoire ne peuvent parler, ils sont empêchés par ce qu’ils ont vu, entendu, vécu ; et c’est précisément la vérité de leur empêchement qu’ils transmettent lorsqu’ils délivrent leur histoire, laquelle, devenant parole, modifie l’Histoire.

En regardant Sans retour possible, le film que Jacques Kebadian a réalisé en 1983 avec Serge Avédikian, et qui vient de ressortir, en lisant Un mur contre l’oubli, un magnifique livre collectif publié sous sa direction aux éditions Marest, je comprends avec émotion que la mémoire – en l’occurrence celle du génocide des Arméniens - appelle la parole, et que cette parole ne peut qu’être inextinguible. Douloureuse, incomplète, modeste, étonnée d’elle-même, parfois vindicative, toujours terrible.
Toute l’œuvre de Jacques Kebadian, et plus précisément ce film exceptionnel dont le livre reproduit des centaines de photogrammes, est animée par la nécessité de rendre justice – c’est-à-dire de donner voix – au sort des Arméniens, dont un million cinq cent mille, c’est-à-dire les trois quarts de la population, ont été exterminés par les Turcs à partir de 1915. Ce génocide, la Turquie ne l’a toujours pas reconnu. Une femme parmi les rescapés filmés par Jacques Kebadian dit : « À la fin, les Turcs nous ont déportés, massacrés, dispersés. »
Le film et les bouleversants photogrammes d’Un mur contre l’oubli (sous-titré Seize récits arméniens, merveilleusement commentés par des historiens, des cinéastes, des critiques, des amis) nous offrent les témoignages d’Arméniens exilés en France, notamment à Marseille et à Nice. Chacun d’eux relève d’une trouée de lumière ; les visages portent en eux le désastre et la grâce d’un amour ininterrompu pour une terre paradisiaque, l’Arménie, dont le jardin est devenu diasporique.
J’ai beaucoup pensé à Shoah, de Claude Lanzmann, dont ce film-livre est le pendant arménien. L’Histoire est une mosaïque d’expériences sensibles. Lorsqu’elle est enfin racontée du point de vue des victimes, avec leur terrible humilité, le sens du temps se met à changer, et la mémoire se soulève. Les morts ne sont pas morts tant qu’on parle pour eux. L’Arménie revit grâce à ces voix et ces visages.
Une femme, Aravni Atamian, s’adresse au gouvernement turc, sa colère est un chant, elle devient poème pour se faire entendre par-delà l’oubli : « Si les arbres étaient des crayons, les océans de l’encre, cela ne suffirait pas pour écrire tout ce que nous avons souffert. Et aujourd’hui, sans honte, vous prétendez n’avoir rien fait. »


Libre
Publié le 17 juin 2026
Depuis quelques semaines, je me promène avec un petit livre rouge. Pas vraiment petit, d’ailleurs : 512 pages. Un gros livre rouge qu’on tient bien dans la main, qu’on ne lâche pas, qu’on ouvre à n’importe quel moment de la journée pour en extraire une phrase. Car il est composé de 2 969 éclats, d’étincelles, de pépites qui ont la forme éclatante des aphorismes. Ce sont des pensées brèves, fulgurantes, cinglantes ; parfois des arrivées de poésie. On sent que c’est écrit à la main (on le sent au velouté de l’honnêteté) ; on sent que ça vient directement d’un carnet, de ceux qu’on noircit par besoin, par désir, par coup de foudre, continuellement ou de temps en temps.
Voici que ce petit gros livre rouge se donne lui-même comme carnet : il est à vous désormais, il est signé Mathieu Terence, il possède le plus beau des titres, Le Livre libre, et il est publié aux Éditions du Cerf.
Extraits : « Je vous parle frères et soeurs de solitude. Séparés autant et aussi peu que peuvent l’être deux mains. »
Ou : « Si la fleur ne giclait pas en couleurs dans nos yeux, elle serait un baiser profond, plus que français. »
Deux miracles d’expression : « Les galets dorment sur le dos. » Et : « Le vent est orphelin. »
Et puis : « Ils ne pensent qu’à remplacer ce régime par celui qui n’aura qu’eux aux manettes pour différence. »
« Société, communauté coupable composée d’innocents. »
« Le présentiste appelle liberté l’abus qui lui convient et abus la liberté qui le dérange. »
« Si la flamme est pétale, je fixe la rose possédée qu’est le feu. »
« Le silence en relief, à l’instant du souvenir qui naît. »
« L’éblouissement est sans paupières. »
« Avec la mode du génial, le réussi s’est considérablement raréfié. »
« Verser l’éclatante lumière du chant sur les choses les plus cachées. »
« Le pouvoir pour se maintenir n’opère pas que sur la compétence. Il use aussi de l’incompétence pour tenir la compétence qui le menace. »
En même temps que Le Livre libre, Mathieu Terence publie un pamphlet : La Littérature d’ameublement (Éditions du Cerf), où il décrit avec ironie ce qu’il appelle l’« Entreprise Éditoriale ». Les écrivains, ravalés au rang d’« auteurs » et d’« autrices », sont devenus des « livreurs », c’est-à-dire de simples porteurs de livres dénués de toute pensée et de toute écriture : « Un livreur, c’est un écrivain moins la littérature. »
La camelote généralisée touche avant tout le roman, devenu ce produit creux au « sujet de société », dont l’insignifiance barbote dans le capitalisme culturel. Petits boutiquiers connectés de leur bouse empathique, ces néo-auteurs sont très à l’aise dans le système : tant que la poésie s’efface, l’« Entreprise » est soulagée, elle contrôle.
La littérature, elle, fleurit dans les brèches, indemne, princière. Elle vibre dans les livres rouges et dans les aventures secrètement dissidentes. L’imperceptible est son royaume.


Le chant des Sirènes
Publié le 24 juin 2026
Connaissez-vous l’histoire de Boutès ? On est dans la mythologie grecque, bien avant le monde achéen, disons vers la fin des Mycéniens. Boutès est l’un des Argonautes, ces héros qui, sous le commandement de Jason, cherchaient la Toison d’or. On se souvient surtout de l’histoire de Médée, la seule femme, avec Atalante, qui les rejoint (le navire Argo n’est composé que d’hommes, 87, je crois, ou 88). L’histoire de Boutès, moins connue, est racontée, commentée, méditée par Pascal Quignard dans un merveilleux petit livre d’intelligence et de poésie : Boutès, publié aux toutes jeunes Éditions Hardies [1]. Qu’est-ce qui nous anime, qu’est-ce qui enflamme notre désir et relance nos récits ? Je crois que c’est l’espérance de l’extase.
Boutès est l’un des rameurs du navire Argo. Alors qu’on s’approche d’une île mystérieuse, où vivent des oiseaux à tête de femme qu’on appelle Sirènes, un chant s’élève, irrésistible et, paraît-il, mortel. C’est une voix féminine qui provient de l’île. Les Argonautes sont immédiatement attirés, ils lâchent tout, ils veulent rejoindre cette voix. Orphée, qui voyage avec eux, tente avec sa lyre et son plectre un contre-chant pour repousser l’appel des Sirènes, la manœuvre réussit, la mélodie charmeuse semble reculer sur la mer, le chant s’éloigne ; mais l’un des rameurs quitte son banc, monte sur le pont et saute dans la mer : c’est Boutès.
Qu’est-ce qui nous attire quand nous sommes attirés ? demande Quignard. Son livre, qui est un traité sur ce qu’il y a de plus inconnu en nous, va plus loin que toute psychanalyse : il interroge, à travers sa navigation de phrases – car lui-même est une sorte de navire Argo -, l’arrivée en nous de l’imprudence qui se lève comme un absolu irraisonnable, mais aussi la danse (« Le désir de se lever de façon irrépressible », écrit Quignard), la nostalgie pour les sons de l’étreinte, et quelque chose d’encore plus incontrôlable qui est l’appel de la sauvagerie.
À travers son herméneutique passionnée, Quignard fait de Boutès une figure anarchiste. Il quitte le groupe, la société, l’homogénéité pour se lancer, seul et ivre de désir, vers un lieu qui ne le récompensera pas. Les hommes ont peur de s’égarer, la pensée elle-même a peur, mais la musique qu’on porte en soi se lève dès qu’elle entend qu’on l’appelle : les Sirènes ne sont jamais que le nom très fou du désir de s’extirper que l’on porte en soi. S’extirper de la meute masculine. S’extirper du langage grégaire. Se jeter dans le libre, au risque de s’y noyer.
Qui êtes-vous ? Y a-t-il un peu de Boutès en vous ? Êtes-vous l’un de ces rameurs qui disciplinent leur désir ou celui qui rompt le travail, se dresse et se jette à l’eau ? Préférez-vous être lié, quitte à ne pas vivre, ou délié, quitte à en mourir ?


La liberté est un secret
Publié le 1 juillet 2026
Cette semaine de canicule aura donc cristallisé l’immensité de la connerie humaine. Le dérèglement climatique que nous avons provoqué est une catastrophe qui tue les plus fragiles, et qui aggrave les différences entre les classes sociales. Comme l’a dit Patrick Cohen dans une chronique politique de la matinale de France Inter : « Qui meurt de chaleur dépend du logement, de l’âge, de l’isolement social, du revenu. » La fournaise de juin révèle une fois de plus l’incurie criminelle du gouvernement : « La mortalité qu’elle provoque, dit-il encore, est bien le produit cumulé de décisions d’urbanisme, de logement, de budget, de santé publique. » Rien de plus politique, donc.
Ce ne sont pas nécessairement nos résistances biologiques que les vagues de chaleur viennent éprouver, mais nos conditions de vie. Le monde du travail est décidément le vrai symptôme des inégalités : c’est une chose de s’épuiser à la tâche à 60 ans dans un hangar d’usine sous 40 °C et une autre de faire des Zoom sous clim.
Durant cette semaine, que j’ai passée dans les transports pour aller de mon invivable bureau d’édition sans ventilateur où je sentais mes poumons se compresser, à chez moi, où, torse nu, le visage collé contre un gros ventilo et suçant des glaçons, je cherchais, comme beaucoup d’entre nous, un chemin dans l’épaisseur de l’air devenu matière, je n’ai fait que lire.
Vous me direz que ça ne change pas : lire, c’est mon métier, ma passion, ma folie douce. Mais lire sous canicule est une expérience qui vous offre des pensées étranges – des pensées que vous n’auriez pas eues en temps normal.
J’ai complètement vrillé en lisant La Passion selon G. H., de Clarice Lispector, parue aux éditions Des femmes. Le livre a été écrit en 1964, au Brésil, c’est un chef-d’œuvre inouï. L’autrice raconte une pure expérience de déréalisation de soi : une femme découvre une blatte dans son appartement, et c’est toute la vérité de son existence qui se modifie. Jusqu’à présent, vivait-elle vraiment ? Le secret d’être quelqu’un dépend avant tout de notre rapport avec le néant qui nous assaille. Peut-être ne s’agit-il que de se mettre à éprouver enfin ce que nous éprouvons : « La liberté est un secret », écrit-elle.
Ces cinq mots n’ont l’air de rien, mais ils surgissent depuis l’abîme dont nous demeurons les spectateurs blasés. Nous sommes sur terre comme des anomalies passionnées, et nous refusons de voir le néant qui éclaire l’être en s’y conjuguant.
Lisant ces phrases, vous allez vous demander ce qui arrive au chroniqueur : la canicule ne lui a-t-elle pas tapé sur la tête ? J’avoue : j’aime lorsqu’une porte s’ouvre, et que tout, enfin, devient inconnu. Le monde, alors, est nu comme un coquillage, comme ces fossiles qui contiennent le rien du temps. L’amour s’ouvre ici, comme si l’on n’avait pas encore vécu. Et la connerie humaine, durant quelques instants, est vaincue.


Le fascisme oligarchique
Publié le 15 juillet 2026
Quelque chose nous arrive actuellement sans qu’on en ait vraiment conscience. Cette chose, qui n’est pourtant pas secrète, existe en filigrane sous le déchaînement de violences qui accable la planète. Cet « innommable actuel », comme dirait Roberto Calasso, a pris une forme inédite : le sacrifice du langage.
Que cette mise à mort soit encore inaperçue de beaucoup n’empêche pas qu’elle ait lieu sous nos yeux. La capillarité informatique a imposé le règne incontesté des procédures, lesquelles, articulées à l’instantanéité des commandements, cherchent à rendre caduque l’expérience du langage.
Mais il ne suffit pas de dénoncer l’appauvrissement du langage, que chacun, dans son milieu ou son intimité, peut constater et déplorer : il s’agit plutôt de percevoir l’avancée continuelle de sa destruction, et comment elle fait le jeu d’un pouvoir axé sur l’exclusif rendement de ses intérêts.
Le pouvoir ne désire qu’une chose : s’établir plus encore, ainsi doit-il se débarrasser de ce qui freine ses affaires. Son but consiste à éliminer progressivement toute alternative au capitalisme d’extorsion : l’attaque numérique tous azimuts contre le langage et ses ressources (spirituelles, poétiques, non économiques) relève en cela, et depuis plusieurs dizaines d’années, d’une stratégie de guerre.
Vider le langage de sa substance, le vouer à l’inconsistance binaire : n’est-ce pas l’ordre implacable qui est donné aux êtres parlants ? Qu’ils y consentent, et que, pour certains, ils devancent la commande, n’est pas étonnant, même si, la plupart du temps, ils croient s’y opposer.
On le sait, plus le monde est inconsistant, plus s’accroît le nombre de ceux qui ont à s’en plaindre ; mais leur plainte est elle aussi inconsistante.
Car le pouvoir s’exerce aujourd’hui par l’ignorance : je veux dire qu’avoir le pouvoir, c’est décider de ce qu’on ignore. Et ce qu’on veut ignorer à tout prix, à l’époque de l’épaississement organisé de la sensibilité (à l’époque de l’aplatissement de toute singularité), c’est le langage.
Les oligarchies structurent le monde par leur violence ; elles veulent façonner des esprits à leur service : ainsi se comportent-elles comme ces instances d’injonction qu’on appelait naguère fascistes.
Les nouvelles formes de fascisme sont aujourd’hui diluées dans le capitalisme : autrefois, le fascisme s’opposait radicalement au système dont il défiait le culte du profit, aujourd’hui, il se confond avec ses intérêts. Oligarques et extrémistes de droite s’entendent désormais sur deux choses qui relèvent de l’infamie basique : la ségrégation et l’accaparement. Exproprier et diviser : l’idéologie oligarco-fasciste s’y emploiera coûte que coûte sur la planète entière. Le racket trumpien n’est qu’un début. La violence binaire incube les esprits. Il est urgent que la France, pays historique de la politique, invente une voie nouvelle.


La vie passionnée
Publié le 29 juillet 2026
J’aime bien cette période indécise de l’été entre fin juillet et début août. Qu’on travaille ou pas, qu’on soit en vacances, à la retraite, qu’on soit déjà parti ou qu’on s’y apprête, on ressent un flottement qui nous dit que le temps est toujours double, qu’à chaque instant il commence et s’achève, que les couleurs de l’espérance et de la mélancolie sont les mêmes.
Alors que je rendais visite à un ami qui vit au bord de la mer en Normandie, j’avais apporté pour le train un livre de Christian Thorel, Les Nuits expérimentales, publié aux éditions Verdier. Le livre est sous-titré Un carnet de cinéma, et il s’agit précisément de ça : une promenade passionnée au fil d’une vie dans les films aimés. Pour certains, dont je suis le frère, le temps aura finalement pris cette substance poudreuse et pourtant précise, follement poétique et délicatement politique, effervescente, presque fétichiste, du cinéma et de la littérature. Les livres lus, les films vus, les écrivains et les cinéastes admirés, parfois rencontrés : c’est peut-être la vraie biographie.
Christian Thorel, le grand libraire fondateur d’Ombres blanches, à Toulouse, militant insurpassable en faveur de la librairie et du livre en France, est aussi un amoureux fou de cinéma, notamment à travers la Cinémathèque de Toulouse, dont il est le vice-président, et si son livre relève d’un mémoire épiphanique de noms (nous avons tous notre liste des êtres qui nous ont changé la vie), c’est avant tout celui, comme il l’écrit merveilleusement, d’une « fraternité de réfractaires ».

Ainsi croisons-nous, invités par la généreuse cadence de son récit qui traverse quarante années de vie dévouée à l’art, Jean-Marie Straub, Robert Bresson, Chantal Akerman, Marguerite Duras, Samuel Beckett (et son unique film intitulé Film, dont Christian Thorel raconte, en une page merveilleuse, avoir eu entre les mains une copie 16 mm, bobine unique d’un film « fixé dans son acétate de cellulose », aujourd’hui déposé dans les archives de la Cinémathèque de Toulouse), mais aussi Eugène Green, Jean Renoir, et plus précisément Le Fleuve (qui, moi aussi, a changé ma vie, il y a longtemps, un soir d’adolescence à Niamey, au Niger), mais aussi Pier Paolo Pasolini, Jonas Mekas, Jean Eustache, Michael Cimino et Jean-Daniel Pollet, dont Méditerranée fait partie à jamais des mots de passe électifs pour beaucoup d’entre nous.
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, 27 mai 2026
Je vibre en lisant ces phrases de Christian Thorel à propos d’Out 1, de Jacques Rivette, et de la silhouette de Jean-Pierre Léaud errant dans les rues de Paris : « Entendez le bruit des silences, celui des jeux, entendez les pas de la marelle, les rires intérieurs, écoutez-y les inquiétudes, le bruit du monde lointain. La folie et la magie y sont deux modes d’expression naturels. »
C’est la vraie vie, celle de l’amour pour la grande aventure. Le temps nous sourit, son filigrane est une pellicule de cinéma.
[1] Pascal Quignard publie aussi aux Éditions Hardies Beatus, un merveilleux recueil inédit d’expériences limites.
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