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Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie

Parution le 20 août

D 20 août 2026     A par Albert Gauvin - C 15 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le roman sort ce jeudi 20 août. En vente dans toutes les bonnes librairies !

Pourquoi avoir choisi ce titre ? Comment débute le roman ? Quel quotidien découvre votre personnage principal ? Pour votre personnage est-ce que son métier se résume vraiment à être à l’heure ? Quelle part de votre expérience d’ancien professeur se retrouve dans ce roman ?

Jean Deichel, jeune professeur de français, fait son stage dans un collège de la banlieue parisienne. La nuit, il loge dans un club de tennis à Deuil-la-Barre ; le jour, il découvre les difficultés du métier en même temps que ses joies profondes, la violence de l’École en même temps que sa beauté.
Jean est aussi un poète ivre d’aventure, attentif à trouver la lumière de la « vraie vie » au cœur du quotidien le plus gris : dans des jardins réels ou rêvés, au bord d’un lac, lors d’évasions à Pompéi et à Tarquinia, mais surtout dans la grâce fragile d’un cours réussi.
Entre réalité politique et mystère existentiel, la vie des profs est un roman.

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Deux rencontres

Maison de la Poésie

Rencontre & lecture musicale
mercredi 16 septembre 2026
19h30
Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie
Lecture par l’auteur accompagné par Mahut
Entretien mené par Arnaud Jamin

Passage Moliėre
157, rue Saint-Martin - 75003 Paris
M° Rambuteau - RER Les Halles

A Manosque

LIRE sur PILEFACE :
De Yannick Haenel :
La solitude des professeurs
Autobiographie politique
Autobiographie de prof
’horreur et la pensée

De David di Nota :
J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty

Première mise en ligne le 27 juillet 2026.

15 Messages

  • Minière | 29 août 2026 - 12:17 1

    Rentrée littéraire. Chez Haenel, le roman est ouvertement nourri par la poésie. Ce n’est pas le cas chez les autres romanciers de la rentrée.


  • Albert Gauvin | 25 août 2026 - 14:46 2

    Le romancier signe une épopée abrasive sur l’impossible métier d’enseignant au prisme des tribulations de son double littéraire Jean Deichel, jeune prof de banlieue au bord de la crise de nerfs. Une ode à la littérature et à la transmission.

    "Trente ans plus tard, elle me reste en travers de la gorge. La solitude des professeurs est infinie, c’est-à-dire qu’elle ne finit jamais." Avant de devenir l’écrivain multirécompensé que l’on connaît, essayiste et chroniqueur à Charlie Hebdo, Yannick Haenel fut professeur pendant quinze ans. De cette époque lointaine où il enseigna le français en banlieue parisienne, il tire un récit qui résonne comme un cri. Une adresse à tous ceux qui ont laissé s’envenimer la condition des enseignants jusqu’à l’irréparable parfois. Parce que le problème reste entier.

    Mais La solitude des professeurs est infinie, publié le 20 août chez Gallimard, c’est aussi et surtout un fantastique récit d’initiation. Déclaration d’amour à tous les passeurs d’enthousiasme, les fous de littérature, les jamais rassasiés qui peuplent encore les classes avec l’idée saugrenue de "changer ce monde".

    Vocation en bandoulière

    Au début des années 1990, jeune professeur stagiaire de français de 22 ans, Jean Deichel débarque dans un collège de Mantes-la-Jolie, fleur au fusil et vocation en bandoulière. Si sa première année se déroule dans une sorte de béatitude un peu foutraque malgré les angoisses et les mises en garde de l’entourage pédagogique ("si vous leur souriez, ils vous boufferont"), bien vite l’épuisement et le sentiment d’abandon le submergent, laissant place à une féroce dépression.

    Il faut dire qu’au cours de ses premiers mois d’enseignement, le jeune prof un peu fantasque ne s’économise pas. Tentant l’impossible pour façonner un cours où la littérature n’est pas transmise comme une langue morte. "Malgré le rappel à l’ordre de l’inspecteur, je persistais à faire Duras, je faisais Kafka, Stevenson, Flaubert, et même des auteurs vivants comme Pierre Michon, Charles Juliet ou Annie Ernaux. Autrement dit, je n’en faisais qu’à ma tête ; je parlais selon mon cœur. La seule vérité, c’est l’enthousiasme."

    Un enthousiasme et des méthodes qui n’entrent dans aucune des cases bien calibrées d’une administration qui le rejette vite comme un corps étranger. Lui qui trimballe en permanence dans les poches de son vieux manteau élimé quelques pages arrachées du Zohar, le grand livre de la mystique juive, mêlées de feuilles d’arbres odorantes, comme autant de gris-gris non négociables. Cramponné à la conviction que les territoires perdus de la République n’existent pas et que "même dans la nuit la plus épaisse, il y a l’aurore".

    Rage sourde

    C’est lors de sa deuxième rentrée que les choses vont se corser pour de bon. "La pesanteur de ce métier est irrémédiable", écrit-il. Elle prend la forme insidieuse de l’épuisement, des emplois du temps surchargés, de la violence de certains élèves, de la lâcheté de la hiérarchie. "C’est la violence qui est première dans les collèges. Être professeur c’est enrayer son déchaînement." Le jeune prof s’accroche. Optimisme de la volonté, envers et contre tout. Mais pour que cela fonctionne, encore faudrait-il que le reste suive. Soutien, encadrement, formation, moyens supplémentaires.

    Haenel ne règle pas ses comptes, ne désigne pas de coupable. Les causes sont multiples, anciennes, c’est entendu. Juste une rage sourde perceptible entre les lignes face une situation déjà alarmante il y a trente ans. "Ils savent très bien que les profs se sacrifient, et ce savoir, au fond, les soulage : quelqu’un fait le sale boulot à leur place. Mais certains nous en veulent, comme si, par notre simple présence, nous étions la preuve que la société ne tourne pas rond."

    "Personne n’enseigne impunément"

    Comme d’autres le firent avant lui, il évoque le funeste "pas de vague", les agressions quotidiennes plus ou moins graves – souvent plus que moins d’ailleurs - les cohortes de collègues enchaînant les arrêts maladie parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, l’usure psychologique liée à la difficulté d’enseigner. "L’Éducation nationale tout entière était sous Xanax." Il décrit au plus près le sentiment très particulier qui colle à la peau de ces jeunes profs en souffrance, en détaille le prix. "Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément."

    Jusqu’au jour où ni son amour du métier, ni sa foi en la poésie ne suffisent à rendre "la réalité supportable". La tangente devient inéluctable. L’ombre de Samuel Paty plane sur le récit bien sûr. Sa mort et celle de Dominique Bernard font partie des motifs qui ont poussé l’écrivain à se replonger dans le passé pour prendre la plume et joindre sa voix puissante à celle des autres. "Avec toutes les agressions contre les profs qui se sont multipliées ces trois dernières années, j’ai plongé dans l’obsession."

    Et il y a quelque chose d’extrêmement émouvant face à ce qui apparaît comme un extraordinaire gâchis. Même si ces années d’enseignement n’ont pas été vaines. Loin de là. Ce qui a été donné demeure, sans doute niché quelque part dans le cœur des gamins croisés et l’écriture a pris le relais. Reste une question lancinante : combien de Jean Deichel vaincus faudra-t-il encore compter avant que quelque chose ne change ?

    Edwige Audibert
    France Télévisions - Rédaction Culture


  • Minière | 22 août 2026 - 09:15 3

    Grâce, gratitude, gratuité --- N’est-il pas remarquable que, depuis les temps bibliques, et aujourd’hui accentué, nous avons le souci de la TRANSMISSION ? Mais justement, dans l’instant de chance, la transmission n’est plus le sujet.


  • Albert Gauvin | 20 août 2026 - 01:14 4

    Tout n’est pas perdu

    par Pierre Benetti

    En revenant sur la période de sa vie où il enseignait dans des collèges de la banlieue parisienne, Yannick Haenel raconte la joie de transmettre la littérature et d’exister par elle. Mais des ombres planent sur son nouveau roman, La solitude des professeurs est infinie : celles de Samuel Paty et de Dominique Bernard, des professeurs assassinés, humiliés et abandonnés. À leur récupération politique, il oppose la ferveur romanesque.

    Bien qu’il ne s’agisse pas d’une série à proprement parler (on peut lire chaque livre séparément et l’un ne suit pas l’autre), Yannick Haenel poursuit ce qui s’apparente désormais à un cycle, initié par Introduction à la mort française (Gallimard, 2001) et poursuivi sur cinq romans. Évoluer parmi les avalanches (2003), Cercle (2007), Les renards pâles (2013), Tiens ferme ta couronne (2017) et Le trésorier-payeur (2022) étaient déjà reliés par le même narrateur-personnage, son double romanesque, Jean Deichel, toujours sur le qui-vive pour qu’il lui « arrive quelque chose », suivant à la fois l’ordre de Baudelaire («  Soyez toujours ivre  ») et celui d’André Breton («  Lâchez tout  »). Il veut «  avoir vécu  ».

    La solitude des professeurs est infinie peut donner l’impression de condenser l’ensemble. On y retrouve le style de Yannick Haenel, à la fois ample et précis, comique et méditatif, emporté et serein, trivial et merveilleux. On y croise des éléments rencontrés ailleurs – un renard pâle, Georges Bataille le fameux trésorier-payeur d’Arras, un fusil de chasse, la peinture italienne… surtout, on y rencontre une matière qui a irrigué les romans précédents, alors même qu’ils racontaient des épisodes ultérieurs de la vie du personnage. Il ajoute une pièce qui manquait à sa biographie : la dizaine d’années que Jean Deichel/Yannick Haenel, venu à Paris après ses études à Rennes, passa dans l’enseignement secondaire dans les années 1990.

    Si Jean, c’est un peu tout le monde, Jean Deichel, c’est à la fois Don Quichotte, Lancelot et le prince Mychkine. Il y a de l’idiot et de l’errant en lui. Et si l’on entend « déchet » dans « Deichel » – certains personnage ne se privent pas d’écorcher son nom –, c’est que ce beau personnage est aussi fait des épaves et rebuts de la société, se sentant proche des vies méprisables, des animaux, des étrangers, et cette fois-ci des enfants jugés « difficiles » car vivant dans les quartiers marqués du même stigmate. Lecteur de Moby Dick et du Zohar, le jeune homme est d’abord un fou de littérature, au sens littéral (et vivre la littérature, n’est-ce pas la prendre au sens littéral ?) : incapable de vivre sans faire de sa vie un récit, il la vit d’autant plus qu’il vit tout comme un roman. Les événements qui occupent le reste de la terre lui passent par-dessus la tête, mais la moindre perception – souvent décuplée par l’alcool, car il n’est pas de roman de Yannick Haenel sans sa scène d’ivresse, souvent catastrophique – donne lieu à une aventure (l’auteur dirige la collection du même nom chez Gallimard). Son désir et les hasards qu’il suscite forment sa seule actualité. De ce que disent les livres, il prend tout avec le plus grand sérieux ; pour ce qui est des règles, des conventions et des usages de la société, il envoie tout balader. Tel Roberto Bolaño qui fut gardien de camping, il dort dans le Tennis Club de Deuil-la-Barre, une petite ville du Val-d’Oise, dont un copain de fac lui a confié la clef contre la mission d’ouvrir et fermer la grille à heures fixes. Jean Deichel s’en fout. Son confort lui importe peu devant la joie de lire, d’écrire, de faire lire et écrire. Il s’y jette à corps perdu.

    Le problème, c’est que l’Éducation nationale française ne fonctionne pas comme le roman que vit le chevalier de la littérature. Lorsqu’il s’élance vers les collèges où il est nommé, il se fait le témoin de phénomènes en germe il y a trente ans et qui n’ont fait que s’aggraver depuis, tombant sur des enseignants en dépression, épuisés, rendus aigris et cyniques par des fonctionnements administratifs absurdes, un manque de moyens et une perte de sens totale. Le principal à tête de mort, l’inspecteur et certains de ses collègues n’ont que faire des éblouissements qu’il souhaite partager. Ils veulent de l’ordre dans les classes, une bonne « gestion », la maîtrise de « compétences », la validation d’« acquis », « un bon cours », sans que personne sache ce que cela veut dire. Les portes du collège se referment sur Jean Deichel et ses élèves, relégués dans un préfabriqué, comme celles d’une caserne ou d’une prison – dans son premier livre, Les petits soldats (La Table Ronde, 1996), Yannick Haenel racontait son enfance dans un prytanée militaire. Tout semble donc fermé ; mais tout semble aussi pouvoir s’ouvrir, tout le temps. L’enjeu est de trouver la clef – un motif qui jalonne le récit, du collège au tennis-club. « Et si nous quittions ce monde affreux, elle et moi, tout de suite, avant d’être faits prisonniers ? », se demande-t-il quand il rencontre sa collègue Sabine.

    Face à cet ordre qui tue toute imagination sur son passage, Jean Deichel va se révolter en maintenant vive sa ferveur. À l’accablante scène d’inspection où il se fait humilier, répond celle, magnifique, où les collégiens se passent de main en main un livre de Charlotte Delbo qu’ils lisent à voix haute. Et il faut le voir, juché sur une chaise d’arbitre de tennis, pour sentir toute sa liberté, toujours à la recherche autour de lui des oiseaux, jardins et coupes d’or qu’il a rencontrés dans des tableaux et des poèmes. C’est aussi la grande liberté de Yannick Haenel, sans doute ici au sommet de son art narratif, alternant la réflexion poétique et politique avec le plaisir de la fiction.

    La clef qui ouvre, Jean Deichel va aussi la saisir par le souvenir et l’écriture. S’il fait le récit de son expérience, c’est qu’elle n’est pas totalement « passée », dans les deux sens du terme. « Parce qu’en elle quelque chose m’échappe, une chose qui ne passe pas : trente ans plus tard, elle me reste en travers de la gorge », dit-il. C’est aussi la clef de cette énigme qu’il faut trouver par le récit. La difficulté de ces années, vaste morceau de passé qui hante le présent, tient à ce qu’elles ont fait alterner la dépression et l’allégresse, deux solitudes différentes qui se font face. À la mauvaise solitude qu’est l’isolement, correspond, dans le temps de l’enseignement comme dans celui du récit, la solitude qui ouvre au monde et aux autres, légère, illuminée, « sœur de l’ivresse  ». Le roman de Yannick Haenel raconte ainsi une histoire double, celle d’un engloutissement dans la souffrance et d’une remontée à la surface de la vie. Cette histoire attendait un récit capable d’inclure la totalité de l’expérience vécue, avec ses contradictions, ses impasses, ses mystères. Le roman se déroule principalement au croisement des années 1990-2000, mais il s’écrit en «  cette nuit, trente ans plus tard, où la mémoire des instants me revient, où j’écris ces phrases à toute allure en attendant qu’elles me révèlent leur secret ». Et comme le dit magnifiquement Deichel/Haenel, grâce au récit, «  ce qui est perdu revient », «  tout n’est pas perdu, alors  ».

    Un événement joue comme un déclencheur de la mémoire et de la narration. L’assassinat de Samuel Paty, le 16 octobre 2020 devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait l’histoire, l’a «  réveillé », dit Jean Deichel, et lui lance un appel à témoigner. « Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur ces années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs. » Trois ans plus tard, le 13 octobre 2023, un ancien élève tue un autre professeur, Dominique Bernard, dans le groupe scolaire Gambetta-Carnot d’Arras. Le chevalier de la littérature se retrouve égaré dans un monde où ses collègues se font assassiner. Leur histoire apparaît de manière indirecte à travers celle de Judith, la collègue dont le vase sera brisé – et peut-être recollé.

    Comment écrire sur un tel sujet sans participer à la récupération permanente dont ces morts, et plus généralement la souffrance des professeurs, font l’objet depuis des années ? En faisant à la fois le pari du témoignage et celui du roman. Yannick Haenel, profond, lucide et ému, parvient à ce tour de force de ne faire ni un texte à thèse, ni un livre qui éviterait son sujet. Il ne nie pas la violence des élèves, le refus de la liberté d’enseigner, toutes les tensions qui traversent la société française ; il rappelle d’abord le manque de considération pour la si délicate et si puissante mission des professeurs. « C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé », dénonce Jean Deichel. Mais il propose une autre lecture des événements, plus courageuse, car plus minoritaire, que bien des discours politiques et médiatiques. Il ne s’agit pas de les idéaliser ou de mythifier les enseignants. Mais si «  leur solitude est infinie », ce n’est pas seulement à cause de leur abandon ; c’est aussi que, à l’image de celle de l’écrivain, leur tâche est par définition solitaire et à renouveler sans cesse – donc à soutenir avec le même dévouement qu’on leur demande.

    La solitude des professeurs est infinie construit alors ce qui nous a trop souvent manqué dans le traitement immédiat des événements qu’il raconte. Les objectifs politiques ont récupéré les morts et les souffrances, confisqué leur mémoire. Se souvenir avec justesse du sacrifice des professeurs, cela demande du temps. En transmettant leur ferveur, ce grand roman nous le donne.

    En attendant Nadeau


  • Minière | 19 août 2026 - 13:59 5

    La grâce, la gratitude, in extremis


  • Minière | 18 août 2026 - 17:52 6

    Cher Albert Gauvin, j’ai plaisir, ici, à vous "accompagner", si vous voulez bien.


  • Albert Gauvin | 18 août 2026 - 16:32 7

    Il y avait dans Le Trésorier-payeur (paru en 2022, déjà) une grâce singulière. Celle d’un écrivain capable de transformer les marges de l’existence en aventure intérieure, faire surgir la littérature là où on ne l’attendait pas, dans les plis d’une existence administrative en apparence sans éclat. Ce personnage étrange, dont la silhouette hante encore la mémoire du lecteur, réapparaît d’ailleurs ici en filigrane, comme un discret passeur entre les livres. Avec La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel poursuit son exploration autobiographique en brouillant plus que jamais les pistes entre roman, confession, souvenirs et méditation. Son héros s’appelle Jean Deichel. C’est son double, son masque, son miroir. Comme lui, il a fait ses études à Rennes, passé le Capes puis l’agrégation, avant de découvrir les premiers postes en banlieue parisienne, au début des années 1990. Mais il ne s’agit pas d’un simple récit d’apprentissage. Haenel raconte la naissance d’une vocation, celle d’un homme qui voudrait enseigner comme on entre en religion.

    Le jeune professeur débarque au collège Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie avec un mélange de ferveur, d’innocence et d’inadaptation qui le rend immédiatement attachant. Il croit encore que transmettre la littérature peut sauver des vies. Il prend son métier au pied de la lettre, avec une sorte de sainteté naïve qui le place aussitôt en porte-à-faux avec le quotidien de l’Éducation nationale. Car Jean Deichel est un merveilleux maladroit. Incapable de se fondre dans le groupe de ses collègues, gêné dans les conversations ordinaires, il accumule les bévues avec une constance désarmante. L’une des plus savoureuses survient lorsqu’il fait tomber et brise le précieux vase étrusque – ou plutôt son admirable copie – destiné à l’une de ses collègues. Toute sa vie semble ainsi placée sous le signe du décalage. Il avance dans le monde comme Charlot dans une usine ou Monsieur Hulot dans une réception mondaine : avec une grâce involontaire qui fait sourire autant qu’elle émeut.

    Même son logement participe de cette étrangeté. Il habite une chambre improbable aménagée au fond d’un ancien tennis couvert, refuge insolite où il lit, rêve, corrige ses copies et cherche déjà, sans vraiment le savoir, la phrase qui fera de lui un écrivain. Au cœur du livre – ou plutôt au deux tiers du récit – surgit aussi une histoire d’amour qui est comme l’histoire d’un rendez-vous manqué avec le bonheur. Sophie, qui travaille dans la haute joaillerie, est séduisante, mystérieuse, insaisissable. Pendant trois ans, Jean Deichel tente de construire avec elle une relation qui ressemble davantage à une quête qu’à une véritable vie de couple. Ils ne cessent de se manquer.

    La rupture se joue lors d’un voyage en Italie, sans doute l’un des plus piquants épisodes du livre. Dans le dédale des rues de Pompéi, parmi les ruines figées par le Vésuve, Jean rencontre un chien errant dont il s’éprend aussitôt. Il le baptise « Lumpen », en souvenir du Lumpenproletariat cher à Marx. Entre Sophie et le chien, il choisit… le chien. On éclate de rire devant cette scène aussi absurde que bouleversante. Est-il fou ? Est-il simplement incapable de vivre les conventions sentimentales ? Dingo ou malchanceux ? Haenel ne tranche pas. Il préfère laisser son personnage suivre obstinément les chemins de traverse, comme si les animaux, les livres ou les fantômes lui étaient finalement plus accessibles que les êtres bien vivants.

    C’est peut-être là que réside la réussite du livre. Sous ses allures de récit décousu, volontiers digressif, parfois torrentiel, La solitude des professeurs est infinie, est (comme affirmé p.313) un hommage posthume à Samuel Paty et à Dominique Bernard, sacrifiés et abandonnés, composant un édifiant autoportrait d’artiste en jeune professeur. Chaque anecdote devient matière à réflexion, chaque souvenir ouvre une porte vers le Zohar, Duras, Baudelaire, Dostoïevski (l’Idiot) ou Nietzsche. Les salles de classe, les couloirs du collège, les trajets en RER, les chambres précaires, les amours contrariées deviennent les stations d’un chemin initiatique. Le style épouse ce mouvement.

    Il est libre, foisonnant, débridé, bardé de souvenirs, d’associations d’idées, de méditations philosophiques, sans jamais perdre cette musique intérieure propre à l’auteur bouillonnant de Jan Karski. Certains lecteurs trouveront le livre prolixe, bavard ; d’autres y verront le bonheur fugace d’une pensée qui refuse les lignes droites. Le titre, enfin, interpelle avec justesse. Car, oui, la solitude des professeurs est infinie. Parce qu’ils transmettent sans jamais savoir ce qui demeure de leurs paroles. Parce qu’ils exercent un métier où l’on donne davantage qu’on ne reçoit. Parce que cette solitude rejoint celle de l’écrivain, qui écrit lui aussi sans connaître le destin de ses phrases.

    Au fond, Jean Deichel ressemble à un Candide contemporain, un clown métaphysique, un saint laïc égaré dans les années 1990. Il trébuche, casse des vases, rate ses histoires d’amour, préfère un chien aux séductions de la normalité, mais il avance, porté par une foi inentamée dans les pouvoirs de la littérature. Un livre foisonnant, inégal, certes, mais profondément vivant. Et sans doute l’un des plus personnels de Yannick Haenel, qui confirme, après Le Trésorier-payeur, qu’il est décidément l’un des écrivains français les plus singuliers de sa génération.

    Gilles Pudlowski


  • Albert Gauvin | 16 août 2026 - 18:16 8

    Yannick Haenel envoie un prof stagiaire dormir dans un club de tennis, et il en tire le roman le plus juste de la rentrée sur le métier

    Il y a des sujets que la fiction française n’ose jamais vraiment attraper. L’enseignement en fait partie. Yannick Haenel s’y colle avec La solitude des professeurs est infinie, paru le 20 août chez Gallimard, et il le fait sans pathos ni grand discours.

    Le héros s’appelle Jean Deichel. Les lecteurs de Haenel le connaissent déjà, c’est son double romanesque, celui qui traînait dans Cercle. Cette fois il est jeune, tout juste sorti de la fac, et il décroche un poste de stagiaire dans un collège de la banlieue nord. Le jour, il essaie de faire cours. La nuit, faute d’argent, il dort dans un club de tennis à Deuil-la-Barre. Le décor est posé, et il dit déjà tout.

    Ce qui frappe, c’est que Haenel n’en fait pas un réquisitoire. On sent la fatigue des trois heures de transports quotidiens entre deux banlieues, la paie qui ne suit pas, le silence des institutions quand un jeune prof appelle à l’aide. Sauf que Jean, lui, cherche autre chose. C’est un poète un peu ivre, qui guette la beauté là où personne ne la voit, dans une salle grise, au bord d’un lac, ou dans une rêverie sur Pompéi.

    Le roman raconte cette bascule. Au départ il y a les joies profondes du métier, ces instants où une classe accroche, où un élève s’allume. Et puis, doucement, les espoirs s’effritent. Jean se replie, fuit le réel, s’enferme. Le titre n’est pas une formule, c’est ce que le livre vous fait éprouver page après page.

    On tient là un roman d’apprentissage, mais à l’envers. D’habitude le héros grandit et s’ouvre au monde. Ici il se referme. Haenel connaît le terrain, il a enseigné avant d’écrire, et ça se sent dans chaque détail juste, jamais surligné.

    Pour qui c’est. Pour tous ceux qui ont un jour posé un pied devant une classe, évidemment. Mais aussi pour les autres, ceux qui croient que ce métier se résume à des vacances et des heures creuses. Vous ne regarderez plus un prof de collège de la même façon.

    C’est tendu, ça ne cherche pas à consoler. Haenel signe l’un des rendez-vous les plus tenus de cette rentrée, et sans doute le plus utile. 21,50 euros, et deux ou trois soirées d’été qui ne ressembleront à aucune autre.

    Crédit : french toast


  • Albert Gauvin | 14 août 2026 - 14:30 9

    Nouvelle vidéo en tête de l’article.


  • Albert Gauvin | 8 août 2026 - 17:13 10

    La classe, le vase et la lumière : des enseignants esseulés

    Un RER qui traîne, une sonnerie trop forte, un portail franchi trop tôt : Jean Deichel entre dans l’Éducation nationale de travers. Il a vingt-deux ans, l’agrégation et le CAPES en poche, Joy Division au revers du manteau, Nietzsche, Mallarmé et les Ramones dans la tête, mais presque aucune idée de la manière dont on tient trente élèves devant soi. Rentrée des classes le 20 août.

    Son premier matin tient en une phrase : « À bout de nerfs et trempé de sueur : ainsi commença ma vie de prof.  » Fatigue, grotesque, angoisse : le réel menace déjà de devenir fiction.

    Un collège comme territoire intérieur

    La solitude des professeurs est infinie réussit d’abord parce qu’il ne réduit jamais l’école à un sujet. Emplois du temps, casiers, photocopies, inspections, RER à l’aube : le collège existe. Mais tout passe par Jean, qui transforme une pelouse en jardin, un renard en signe, une éclaircie en promesse. «  L’évasion, il n’y a que ça de vrai.  » C’est le moteur du livre : à la pesanteur institutionnelle répondent un feuillage, une chanson, un poème.

    Haenel saisit surtout la contradiction du métier : être entouré et demeurer seul devant ce qu’on tente de transmettre. La phrase-titre revient comme un mantra : «  La solitude des professeurs est infinie.  » Elle pourrait virer à la plainte  ; le roman en fait quelque chose de plus incertain, où la solitude devient aussi l’espace nécessaire à la parole. Car transmettre ne consiste pas à remplir : «  on ne peut que s’y rendre disponible.  »

    Le vase brisé, ou le roman qui s’emballe

    Puis un vase casse. À la fête de fin d’année, Jean danse, boit trop, chute sur la table des cadeaux et pulvérise une poterie destinée à Judith Chatel. Dès lors, le roman d’apprentissage dérive vers l’obsession : le vase devient faute, énigme, présage. Pompéi, le Zohar, Dostoïevski, les jardins, les oiseaux, le renard pâle et Lumpen entrent dans une même circulation de signes.

    C’est là que le livre prend son plus beau risque et rencontre sa limite la plus nette. Haenel excelle à faire surgir du merveilleux dans le trivial, mais insiste parfois jusqu’à réduire l’étrangeté qu’il vient de créer. Le procédé n’est d’ailleurs pas dissimulé : Haenel donne lui-même la clef de son vase à Dostoïevski, en faisant de la scène de L’Idiot de Dostoïevski— où Mychkine brise précisément l’objet qu’on l’avait supplié d’épargner — le modèle à partir duquel Jean relit sa propre catastrophe.

    La convergence séduit, mais son accomplissement, jusque dans la tombe étrusque où réapparaît un vase brisé, paraît presque trop parfait : à force de se répondre, certains signes cessent d’être des apparitions pour devenir des démonstrations.

    Jean, surtout, interprète énormément Jean. Il vit, relit ce qu’il vient de vivre, raccorde les images, puis explique ce que l’écriture en révèle. Cette obstination nourrit sa drôlerie  ; elle laisse parfois trop peu d’air au lecteur. Le roman ne produit plus seulement du mystère : il en fournit presque aussitôt le commentaire.

    De Saint-Ex à la vitesse du souvenir

    La première année à Saint-Exupéry possède une densité que la suite ne retrouve pas toujours. Streger, Laguille, Ania, Paul, Joséphine ou Sabine surgissent avec une voix, une allure, un ridicule, parfois une grâce. Lorsque neuf années d’enseignement sont ensuite parcourues par fragments, l’écriture accélère et certains personnages deviennent davantage des étapes dans l’itinéraire intérieur de Jean. Ce choix épouse une mémoire discontinue  ; il entraîne néanmoins une baisse de tension.

    Jean tend aussi à absorber ce qui l’entoure dans son propre roman : collègues, femmes aimées, élèves, animaux, œuvres rejoignent sa constellation intime. Le texte le sait et s’en amuse. Sa mégalomanie rêveuse séduit lorsqu’elle met le récit en mouvement  ; moins quand le monde semble disposé pour lui envoyer des messages.

    Il suffit pourtant que les élèves reviennent pour que tout se réaccorde. La lecture de Charlotte Delbo, une classe faisant circuler le livre à voix haute, Leyla découvrant la tulipe aperçue à Auschwitz : la scène compte parmi les sommets du roman. Jean la résume avec une simplicité qui tranche avec ses emballements : «  il n’y a pas que du malheur, il y a de l’inoubliable.  » Voilà ce qui sauve le livre de la déploration scolaire. L’usure, la peur et l’effondrement sont là  ; quelque chose continue malgré eux.

    Ce qui reste après la sonnerie

    Dans ces moments, la littérature cesse d’être le refuge privé d’un professeur pour devenir une expérience commune. Un inspecteur formule presque malgré lui ce qui résiste à toutes les méthodes : «  un cours, ça échappe à tout le monde.  » C’est probablement le cœur du roman. On prépare, on cadre, on corrige  ; puis quelque chose passe, ou non.

    Le dernier mouvement pousse cette logique jusqu’au conte initiatique. On pourra trouver les coïncidences trop bien agencées, la lumière trop commentée, la propension de Jean à transformer chaque blessure en signe un peu complaisant.

    Mais le livre conserve une énergie singulière : celle d’un homme qui raconte ses erreurs sans les réduire à une morale. «  Écrire, c’est revenir.  » Revenir au collège, au vase, aux humiliations, aux élèves, aux livres  ; non pour réparer le passé, mais pour comprendre pourquoi certaines scènes continuent de brûler.

    La solitude des professeurs est infinie est un roman généreux, drôle par éclats, vulnérable, parfois encombré de ses propres illuminations, mais jamais tiède. Sa force et son défaut procèdent du même geste : vouloir faire entrer dans la salle de classe le monde entier — littérature, désir, peur, sacré, fatigue, joie. Tout ne passe pas par la porte. Beaucoup demeure après la sonnerie.

    NdR : Pour la genèse, La solitude des professeurs est infinie prolonge un texte publié par Yannick Haenel dans Charlie Hebdo en 2021. Le texte le confirme d’ailleurs. Haenel fait dire au narrateur que les assassinats de Samuel Paty puis de Dominique Bernard ont réveillé ces années enfouies : «  J’ai plongé dans l’obsession. Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience.  » Il aura commencé à écrire le livre à partir d’une réactivation de ses souvenirs d’enseignant.

    Marguerite Duras accompagne également le dernier mouvement du roman. Le voyage de Jean et Judith à Tarquinia dialogue explicitement avec Les Petits Chevaux de Tarquinia, dont le titre promet justement ces animaux que les personnages de Duras ne vont jamais réellement chercher. Chez Haenel, Judith explique que ce livre lui a donné envie de venir sur place avec Jean : devant les fresques étrusques, les chevaux deviennent alors moins une destination qu’un signe à déchiffrer.

    «  Ces chevaux azurés qui galopent sous terre, n’est-ce pas un secret, dit-elle, un grand secret qu’il faut garder pour soi ?  » La référence fonctionne ainsi comme un contrepoint : là où Duras organise l’attente et le désir autour de ce qui demeure hors d’atteinte, Haenel fait du voyage à Tarquinia l’aboutissement concret — et volontairement romanesque — de tout son réseau de signes.

    Par Nicolas Gary
    Contact : ng@actualitte.com


  • Albert Gauvin | 8 août 2026 - 10:46 11

    J’entends bien. Mais pourquoi n’avoir retenu de ce seul "teasing" qu’une phrase parmi d’autres ? Pour le plaisir d’un contre-teasing ? Vous pouviez aussi citer les propos de Haenel et même lire les 20 premières pages du livre en accès libre.
    Cordialement


  • Pierre Stalves | 7 août 2026 - 23:44 12

    Je ne parlais pas du livre, mais de la vidéo d’appel à laquelle je réagissais. Je n’ai accès qu’à cela.
    Je ne reçois pas les livres en service de presse. J’attendrai donc en effet le 20 août, comme tout le monde.
    Cordialement.


  • Albert Gauvin | 6 août 2026 - 19:32 13

    Attendez de lire le livre avant de juger sur les mots d’un libraire. Vous verrez qu’il ne s’agit pas d’un "voyage mimi" dans un monde de bisounours ! Au contraire.


  • Pierre Stalves | 6 août 2026 - 18:29 14

    ’Si le professeur nourrit cette envie, tout se passe bien dans le classe’, dit le fantastique libraire.
    Merci pour ce voyage mimi dans la France des années 80.

    Mais simplement, si vous avez le temps, il faut que l’on vous dise.
    On déplore un tout petit rien.


  • Y. Gomez | 28 juillet 2026 - 18:53 15

    La solitude des professeurs d’enseignement artistique l’est encore plus, infinie. 20 ans d’enseignement en guise de preuve. Mais alors que dire de la solitude des sollersiens……. Suivez mon regard… Elle est au moins aussi titanesque que l’oeuvre à laquelle ce site est dédié.
    Les professeurs doivent être soutenus de toute urgence, mais leur mentalité doit tout autant se sauver d’elle-même, comme en abandonnant leur suicidaire « pas de vagues ». Je suis fils de profs, je sais de quoi je parle, et pas de profs à Henri IV. Je passe aussi sur leur plainte incessante sur l’orthographe et les mathématiques désastreuses d’un côté, nourris par leur obéissance et leur complaisance au wokisme et à la cancel-culture de l’autre. Il faut choisir.