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Claude Minière, L’Engagement

D 24 juillet 2026     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jeudi 23 juillet, 17h54

Cher Albert Gauvin,

si cette Note ne vous paraît point trop courte, n’est-ce pas, vous la publierez.

Bien amicalement vôtre,
Claude Minière

L’Engagement

Chine, Afrique, Palestine (l’Engagement). Il est sans doute difficile à des jeunes gens d’aujourd‘hui d’éprouver comment fut vécue dans les années 60, par des écrivains et artistes, la relation aux partis « ouvriers » ou « révolutionnaires », et la question de l’engagement. Il faut sur ce terrain se souvenir que les regards, les espoirs, les fantasmes se distribuaient dans trois directions.
Si, en France, le « pôle » » d’attraction et de débats était traditionnellement l’Urss, dont le prestige alors était poussé dans les marges par la Chine éveillée ; de l’autre côté des Alpes, l’horizon des questions était plutôt l’Afrique. Marcelin Pleynet a volontiers rapporté comment la revue Tel Quel était occupée des rapports avec le Parti communiste français. Pier Paolo Pasolini rédigera une préface pour Litteratura negra, l’anthologie établie par Mario Pinto de Andrade et publiée à Rome en 1963. Il exprimera ses tourments et sa recherche d’une nouvelle orientation dans La Divine Mimesis, suite d’esquisses écrites entre 1963 et 1967, publiée en 1975, et que les éditions Bartillat, à Paris, ont fait paraître en 2023 dans une nouvelle traduction due à Danièle Sallenave. De jeunes écrivains parisiens, Genet, Pasolini,... l’heure était aux déchirements. Désengagement, désenchantement, la vie était aux dés.
Sur le modèle de Dante traversant l’Enfer, Pasolini décrit une suite de rencontres. Voici la première :
« Et tandis que je m’effondrais, rendu justement ridicule par mon ancienne victoire sur un monde auquel j’appartenais sans aucune raison de me retenir plus haut, désormais privé de l’autorité de la poésie, et rendu ignorant par les longues fréquentations obscurantistes, pratiques et mystiques, voici que m’apparut une figure, dans laquelle je devais encore une fois me reconnaître, jaunie par le silence.
« Lorsque je l’aperçus — au milieu de toute cette solitude, de ces oubliettes où je m’étais confiné — je m’écriais : ‘Grâce, s’il te plaît’ comme dans les rêves, lorsque toute dignité est perdue et que celui qui doit pleurer pleure, et celui qui doit demander grâce demande grâce. ‘Regarde l’état dans lequel je me trouve, regarde, même si moi je ne sais pas si tu es une survivance ou une nouvelle réalité !’ »
Je dirais que, dans les années 60, Tel Quel a émergé telle une île salvatrice au milieu d’une mer de désolation.

Claude Minière

Tel Quel, années 60

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Archive A.G.
LA COUPURE COMPLÈTE
(extraits [1])

Avait-elle besoin d’argent ? Que doit-elle prêter, ou de quoi s’acquitte-t-elle dans cette pièce où le sol fait damier comme dans l’autre où il y a tous. Que prête-t-elle dans ce face à face prise sur le rétrécissement de cette alternative du blanc et du noir.
Que prête-t-elle qu’elle ne reprendra pas / qu’elle reprendra : qu’elle est en train de donner. Le ciel dehors est partagé comme celui, "réaliste", du supplice qui devra paraître manifeste.

***

Mais c’est qu’elle la montre, entre ses deux longs doigts, dans le cadre noir (un livre ? fermé). Ils seront à la porte. Il s’agit bien d’elle, un peu pointée, apparaissant mieux ainsi : du livre. Souligné par cette main, (montrée) montée en épingle.

A-t-elle réellement besoin de leurs échanges, disparité, liens ? Le bruit, redoublé. Dans un geste qui doit désigner le drame, le fixer. La maison encerclée, clos rompu et délimité par le sang qui passe, foyer. Dans un fragment du paysage (détail) dont la sérénité se défait — et se fait

la main, à l’articulation
***

Elle rêvait le carrelage est prêt à calculer la trace du sang ici les différents niveaux où ils passent sont comme tremplins. La terre est derrière, c’est le lointain des courses, des armes. Devant se pèse l’immensité. La place ressemble, mais tout autour, avant ? N’en finit plus : Tout arrive ici aussi

En même. temps nous marchons à travers la place, quelques arcades, une frise de colonnettes, les marchés où l’on est assis jusque dans la nuit, les pigeons urbi et orbi — comme vidée en son milieu et raturée sur les bords.

Claude Minière


[1] Extraits de L’Application des lectrices aux champs, Seuil, 1968. (A.G.)

2 Messages

  • Minière | 2 août 2026 - 08:47 1

    Rappel parfaitement tempestif, cher Albert Gauvin. Pour la notion d"’Occident" il faut en effet remonter à Heidegger. Mais PASOLINI, c’est une autre histoire, il vit dans sa chair l’attente du nouveau dont les Résistants lui avait donné l’espoir.


  • Albert Gauvin | 1er août 2026 - 20:21 2

    Cher Albert Gauvin, voudrez-vous cette Suite ?
    Mon amical salut du matin,
    Claude Minière

    L’engagement (2)

    « Où en sommes-nous ? », question que posait fréquemment Sollers, quand infini n’était pas devenu un attribut. La question avait pour double avantage d’écarter immédiatement toute routine et de poser comme principe que nous étions en mouvement, et avancions. Il me semble que le pas s’est ralenti. On en est venu à estimer que la position la plus intelligente — la plus sage, la plus enviable — serait celle du petit-bourgeois qui regarde passer le temps. Serions-nous installés dans la crise ? « Crise » ne signifie pas seulement « tournant », « décision », le mot peut aussi être, hélas, synonyme d’immobilisme.

    « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » 1
    « Au fond je considère l’époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n’a point à s’y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire... » 2

    Serons-nous donc éternellement dans un interrègne ?

    Claude Minière

    1. Antonio Gramsci, Cahiers de prison.
    2. Stéphane Mallarmé, Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885.

    Crise ? Interrègne ? Sans doute. Mutation.

    J’ai repensé à ce que, en 1980 (dès 1980), Sollers disait de la crise et, plus précisément, de la crise de l’Occident, dans Improvisations (folio essais 165, p. 151 et suivantes). VK l’avait remarqué en 2006, le 11 septembre, citant quelques extraits dans "On n’a encore rien vu". 20 ans plus tard (46 ans plus tard), alors que l’occidentalisation de la planète est en cours à travers le règne de la Technique, cela semble plus vrai que jamais. Je cite un extrait :

    [...] Il ne faut pas s’étonner si l’aventure occidentale suit son cours. Il ne faut pas croire qu’elle est en crise. Elle a toujours été en crise. C’est la crise elle-même. Elle n’est pas plus en crise aujourd’hui qu’elle ne l’était au IVe siècle ou au XIIe siècle ou au XVIe siècle. Ça a toujours été de la crise, l’aventure occidentale. Quelqu’un qui en était très conscient, c’est Husserl, par exemple, dans L’Origine de la géométrie, ou la Krisis. Les philosophes du XXe siècle, Heidegger en tête, ont commencé à se réinterroger sur cette aventure occidentale en tant que telle : là crise de la métaphysique elle-même. Je crois que l’Occident n’est pas en crise pour la bonne raison qu’il incarne la crise elle-même, qu’il est le facteur de la crise permanente, de crise au sens tragique, révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, au sens négatif mais aussi au sens positif. C’est-à-dire qu’on peut faire d’une part un tableau extraordinaire de toutes les négativités de la culture occidentale, de sa gestion de la mort, un tableau qui irait, si vous voulez, de l’Inquisition au nucléaire, en passant par les camps de concentration, et puis d’autre part faire aussi, exactement de façon symétrique, un tableau de ses positivités qui irait de la peinture à la musique en passant par la littérature et par tout ce que vous voudrez comme sublimation, comme art, comme philosophie, comme connaissance. Donc, l’Occident, je crois qu’il faut le définir comme ça : c’est le principe même de la crise. Critiquer l’Occident, c’est critiquer la crise, c’est-à-dire penser qu’il pourrait y avoir un état sans contradiction de l’humanité, un âge d’or, une résolution des conflits, quelque chose qui tendrait à un messianisme. Là, vous savez de quoi je veux parler : c’est évidemment, sorti de Hegel mais forçant Hegel, le marxisme lui-même, qui pense qu’une certaine contradiction peut être résolue à la fin d’un processus purement historique et que, à ce moment-là, il y aurait un état de non-crise de l’espèce. Je crois que l’illusion de ce type de point de vue s’enracine dans une méconnaissance très profonde de ce qu’est, non pas la vie simplement économique des hommes, leurs besoins, mais de ce qu’il en est de leur désir. Et ce qu’il en est de leur désir, c’est Freud qui est venu nous l’apprendre de façon spectaculaire, c’est Freud qui est venu en constater le nom : ça s’appelle la pulsion de mort, et ça s’appelle aussi la différence sexuelle. [...]

    A.G., ce 1er aôut.