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"U" comme Ulysse

ABECEDAIRE SOLLERSIEN

D 21 juillet 2026     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


"U" comme Ulysse

Abécédaire sollersien (work in progress)

L’œuvre de Philippe Sollers (né Philippe Joyaux) est une gigantesque navigation intertextuelle. Si l’écrivain s’est souvent déguisé en Casanova, en Voltaire ou en agent secret de la littérature, la figure d’Ulysse traverse en sourdine toute sa mythologie personnelle. Chez Sollers, le voyage d’Ulysse n’est pas une errance mélancolique : c’est l’art souverain du détour, de la clandestinité et de la ruse face au bruit du monde.

Philippe Sollers, l’Ulysse aux mille ruses

Dans « Agent secret », autoportrait littéraire teinté de nostalgie, l’écrivain revêt l’habit d’observateur clandestin de sa propre destinée, en revendiquant l’ivresse des identités différentes.
Philippe Sollers. (© Francesca Mantovani/Gallimard)

Par Pierre de Gasquet

Il est né en plein Front populaire. Il se souvient de tout, du moins de l’essentiel : la lumière de l’île de Ré, le parfum entêtant des vendanges, les yeux de sa mère : l’un noisette, l’autre marron plus foncé… C’est elle qui lui a transmis son humour et son côté iconoclaste. Il s’est choisi lui-même son pseudonyme dans le dictionnaire latin : Sollers/sollertis, qui veut dire Ulysse, « l’homme aux mille tours ». Espiègle, l’écrivain le moins dogmatique de sa génération - qui se décrit lui-même comme « un agent spécial de la contradiction maintenue, surmontée, et dialectiquement résolue » -, l’a toujours été. Son autoportrait littéraire, sous le masque transparent d’un Ulysse obsédé par l’art du secret, en est une nouvelle preuve.
Les Echos
Publié le 20 mars 2021

Et aussi, cette déclaration de Philippe Sollers, soi-même, dans Guerres secrètes : :

Je m’intéresse à ceux-là qui ont contribué à ressusciter Ulysse, à lui faire traverser la mort. Ulysse n’est pas un dieu, mais il lui a été donné, comme à Dante, d’avoir pu traverser la mort. Les dieux le guident, ne l’oublions pas, et une déesse en premier lieu. Nous qui lisons ses aventures sommes traversés à notre tour. Dante a inventé, pour dire cela, le plus beau des néologismes : trasumanar, « transhumaner ». Ulysse « transhumane » par ceux qui savent s’identifier à lui. Sa navigation peut donc être sans fin. C’est ce que nous lui souhaitons. Je préfère dire Transhumain que Surhomme. Nous arrivons logiquement à Nietzsche... »
Philippe Sollers, Guerres secrètes, 2007
Extrait cité ICI

Sollers-sollus-Ulysse ou l’équation sollersienne

GIF Version Sollers à Gérard de Cortanze (2001)

La version sollers du latin archaïque sollus (tout entier), sollus + ars (tout entier art), est la version consacrée dans sa "biographie officielle" par Gérard de Cortanze : "Sollers ou la volonté de bonheur" (2001).

GIF Version Sollers à Catherine Clément (1970, 1995)

Catherine Clément, une autre de ses biographes : Sollers La Fronde (1995). Plus ancien donc, plus près de la source. Beaucoup plus près, puisque le parcours de Catherine Clément a croisé celui de Sollers à la fin des années 60. Catherine Clément était alors une jeune normalienne adhérant au parti communiste. C’était l’époque où Sollers, pour des raisons tactiques, plus que stratégiques souhaitait un rapprochement avec le P.C. Le parti avait pensé qu’une jeune intellectuelle, comme C.C., pouvait circonscrire le jeune loup Sollers. C’est pourquoi, la version qu’elle transcrit dans son livre mérite une attention particulière. Et que dit-elle ?

Le voilà qui me mène en bateau. Bonjour Ulysse.
Air connu.
Sollers, en latin, veut dire notamment rusé. Quand m’a-t-il expliqué pour la première fois que son pseudonyme cachait Ulysse le Grec
, le Dissimulé aux mille tours ? Vingt ans auparavant, vingt-cinq.
(D’un air malin) J’ai pris mon pseudonyme à dix-huit ans. Ce personnage imaginaire, c’est aussi Sollus avec deux l - deux ailes. Solus veut dire seul. Mais Sollus - avec deux l, cela veut dire « entièrement », de Holos en grec, qui donna Holocauste tu connais ? Sollers, c’est Solus et Sollus, le tout avec une dimension sacrificielle : une fois consumé, il ne reste rien. Pas de reste !
[..] Je préfère Ulysse.

Nota : aussi signalé par A.G. "Sollers, sollertis... Sollertia..."

GIF Sollers dans Guerres secrètes, 2007

Le pseudo que s’est choisi Sollers n’est qu’une variante d’ Ulysse. L’auteur nous l’a dit plus d’une fois et le redit dans Guerres secrètes :


Je prends alors le nom d’Ulysse, « Sollers », lequel nom me renvoie immédiatement à ce qui fut pour moi, très tôt, l’éblouissement de L’Odyssée : ce héros, comme nul autre, m’a paru le plus vivant. Imitation consciente, devant la sublimité du texte lui-même. Grande efficacité aussi de ce modèle, jamais là où on voudrait lui assigner une place.

Guerres secrètes avec aussi en exergue :

Et nous devenus matelots sur le bateau d’Ulysse
toujours nous servirons Dionysos.

Euripide

Philippe Joyaux est devenu Sollers en 1958. Ici, Sollers-Ulysse le Grec au pied du Parthénon

Ulysse aux Sables d’Olonne avec Sylvain Tesson

Depuis l’été 2024 - c’était la nouveauté de la saison - un colosse en bronze vert de trois mètres de haut se dresse dans les flots, le regard dirigé vers le large : Ulysse. Une œuvre du sculpteur Christophe Charbonnel, et Inaugurée par Sylvain Tesson, l’auteur d’ « Un été avec Homère » et parrain du Forum de l’aventure maritime qui s’est tenu dans la ville les 4 et 5 octobre 2024, mon port d’attache.

ZOOM : cliquer l’image

La sculpture d’Ulysse par Christophe Charbonnel aux Sables d’Olonne © DR.
Héros légendaire de la mythologie grecque, navigateur hors pair, Ulysse - Roi d’Ithaque - est l’archétype du voyageur marin affrontant toutes les épreuves avec courage, ténacité et talent. Parmi les nombreuses épreuves qu’il va affronter, c’est le moment de son combat - finalement personnel - face aux Sirènes et au charme fatal de leur chant que l’artiste a choisi de réaliser.
Pour l’écrivain voyageur, « Charbonnel représente Ulysse au moment du chant des sirènes, attaché à son mât, aux aguets. C’est une bonne idée. Ulysse est un homme relié. À sa terre, ses arbres, son sceptre, sa femme, son père, son origines, ses dieux, et anecdotiquement, une fois, à son mât. J’ai cru voir sur un cliché qu’il avait une blessure au flanc (cela m’a rappelé quelqu’un). Je soupçonne qu’il s’agit là d’un stratagème technique pour l’écoulement des eaux quand la marée montera ».


Christophe Charbonnel face à son œuvre

Sylvain Tesson, ne cache pas son enthousiasme au JDNews :

« J’aime que le sculpteur imagine son œuvre en fonction de la marée. L’estran devient un jardin statuaire. Le mouvant lutte contre le fixe depuis la mise en ordre des cycles du monde. J’aime les cathédrales englouties comme disait Debussy et les héros anadyomènes [sortis des eaux, en grec] aussi. »

L’auteur d’Un été avec Homère nous précise :

« Ulysse devant les vagues des Sables, face au large est chez lui. Il verra tous les quatre ans des marins partir faire la course (le Vendée Globe). Il admirera leur technique (lui, a passé sa vie de marin à s’échouer), il leur souhaitera de revenir chez eux avant dix ans. Il les plaindra peut-être de ne pas faire escale dans des îles magiques et dangereuses. »

D’après Pascal Meynadier <
Le JDD, 27/09/2024

Dans le sillage d’Ulysse avec Sylvain Tesson | ARTE

Une série de 5 émissions diffusées par Arte en 2020


L’écrivain Sylvain Tesson dans l’émission "Dans le sillage d’Ulysse. © Lato Sensu Productions

L’écrivain voyageur mêle la mythologie aux rencontres avec des personnages d’aujourd’hui lors d’un périple en Méditerranée.

« On vient de Chine, du Japon, de l’Asie du Sud-Ouest, d’Amérique du Sud pour venir voir les ruines de Troie. Pour aller voir cette ville qui a été chantée par un poète ». En présentant l’odyssée d’Ulysse, Homère a inspiré à son tour de mythiques épopées, bien ancrées dans la réalité

Envie de rêver, de vivre une aventure érudite et humaine inédite ? Bienvenue à bord de l’Akhenaton ! Toutes voiles hissées, la goélette fend la Méditerranée sur fond bleu azur. La voix bienveillante du réalisateur Christophe Raylat enveloppe le téléspectateur pour lui expliquer comment, avec son ami – depuis quinze ans, c’est important – l’écrivain voyageur Sylvain Tesson, leur est venue l’idée démesurée de prendre la mer « dans le sillage d’Ulysse », le héros d’Homère, 2500 ans après l’écriture de l’Odyssée.

Pour reconstituer la géographie mythologique de ce périple, les deux complices s’appuient sur le Homère, en édition de poche, que Sylvain Tesson trimbale partout avec lui ; sur la carte réalisée en 1912 par l’helléniste français Victor Bérard, persuadé que Homère s’est inspiré de lieux réels ; et sur les photographies prises par le Suisse Fred Boissonnat. Une fois chaque site identifié, il a ensuite fallu trouver les héritiers d’Homère, un charpentier sicilien à Catane, un pêcheur à Stromboli, une ethnologue, un archéologue, une romancière italienne.
« Nul qui aura lu l’Odyssée ne pourra regarder le monde de la même manière. » En introduction à chacun des cinq épisodes, Sylvain Tesson déclame… suspendu à une paroi rocheuse de 200 mètres, en surplomb de l’île de Tavolara, en Sardaigne, là même où, selon l’Odyssée, vivaient les Lestrygons, des géants anthropophages.

Inconstance de la nature humaine

C’est que l’écrivain est, depuis l’enfance, stégophile. Il ne peut pas passer à côté d’un mât, d’un monument, d’un volcan, sans l’escalader. Une passion dangereuse qui a failli lui coûter la vie, le 20 août 2014, lorsqu’il est tombé du haut d’un chalet. Placé en coma artificiel, souffrant d’un traumatisme crânien et de multiples fractures, il a passé douze semaines à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière, autant en rééducation. Il en ressort le corps désarticulé et le visage à moitié paralysé. Une réalité que l’on oublie très vite à l’écouter.

Sylvain Tesson a tout du personnage homérique, « héroï-comique et fabuleux », nous dit le Larousse, il manie l’humour et le dérisoire. « Parti de Troie, Ulysse rejoindra Ithaque au terme de dix ans de navigation effroyables… C’est une théorie, non une réalité. » Attablé sur le pont, Sylvain s’enthousiasme : « La grandeur et la noblesse de Bérard tiennent dans sa poésie ! » L’archéologue Pascal Simon sourit ; Joseph, le marin grec, semble dubitatif.

Sylvain Tesson pointe l’inconstance de la nature humaine, qui n’épargne pas Ulysse, lorsque, après avoir échappé au Cyclope, il lance : « Je m’appelle Ulysse, j’habite Ithaque », provoquant la colère dévastatrice de Poséïdon. De même, quand les compagnons du héros de Homère ouvre le « sac des vents », équivalent de la boîte de Pandore. « Par convoitise, par envie, par médiocrité (…), ils ne peuvent pas s’en empêcher. »

En voix off, doucement, Christophe Raylat donne le cap. De nouvelles escales en nouvelles rencontres, on s’envole, on s’évade. « Sylvain peut se réjouir, l’aventure ne fait que commencer. » Nous aussi.

Dans le sillage d’Ulysse avec Sylvain Tesson, de Christophe Raylat (Fr., 2020, 5 x 27 min).

D’après Catherine Pacary
Le Monde, 13 avril 2020

Ulysse et les sirènes / L’Odyssée dans l’actualité

GIF Sur Arte

Cet été, sur Arte, François Busnel poursuit son exploration de la mythologie grecque avec Les Grands mythes – L’Odyssée. Cette série documentaire en dix épisodes, disponible en intégralité jusqu’au 28 février 2027, revisite l’épopée homérique en fusionnant animation, iconographie et art du récit.
Nous avons sélectionné ici l’épisode du Chant des sirènes, qui illustre la représentation qu’a choisie le sculpteur Charbonnel pour sa statue d’Ulysse aux Sables d’Olonne.

Arte.tv


Stamnos (vase grec à deux anses dans lequel on conservait le vin) avec la scène d’Ulysse attaché au mât de son navire pour pouvoir écouter le chant des Sirènes sans y succomber.
Ve siècle avant J-C. (Londres, The British Museum)

John William Waterhouse, Ulysse et les Sirènes, National Gallery of Victoria, Melbourne.
ZOOM : cliquer l’image


DE CHARYBDE EN SCYLLA

L’épisode du chant des sirènes se prolonge par le passage périlleux du détroit de Messine (son nom d’aujourd’hui) avec les écueils effrayants qui le bordent Charybde et Scylla que tous les marins antiques craignent au plus haut point. Encore plus difficile à franchir que le détroit d’Ormuz sous le tir des gardiens de la Revolution iranienne, des mines fantômes et des drones kamikazes par air ou par mer. Charybde et Scylla, impitoyables, réclament leur droit de péage en chair humaine.

Enfin nous entrons en gémissant dans le détroit. D’un côté se trouve Scylla, et de l’autre la redoutable Charybde qui dévore avec fracas l’onde amère. Quand celle-ci vomit les vagues qu’elle vient d’engloutir, la mer murmure en bouillonnant comme l’eau d’un bassin placé sur un ardent foyer, et l’écume jaillit dans les airs jusque sur les sommets élevés des deux écueils. Mais lorsque Charybde absorbe l’onde, la mer se creuse avec bruit ; les flots se brisent en mugissant autour du rocher, et dans le fond de l’abîme la terre laisse apparaître une arène bleuâtre : mes compagnons sont saisis d’épouvante. Tandis qu’en redoutant le trépas nos yeux sont fixés sur Charybde,
L’Odyssée d’Homère. Extrait du chant XII - Charybde et Scylla


DE CHAYBBDE EN SCYLLA. Ci-dessus le détroit de Messine, avec au fond, la côte calabraise. Les monstres Charybde, personnification d’un tourbillon , et Scylla, celle d’un rocher, en auraient été les gardiens. Ils incarnaient les dangers que la mer réservait dans cette zone>

La série sur Arte

Amour et jalousie, discorde et vengeance, ruse et bravoure : certains récits sont intemporels.
Du cyclope Polyphème aux sirènes, de Circé à Calypso : les épreuves rencontrées par Ulysse lors de son long retour vers Ithaque sont devenues l’une des plus grandes aventures de tous les temps. La preuve : trois mille ans plus tard, son odyssée continue d’inspirer le cinéma, la littérature et les arts.
Contée par François Busnel, notre grande série documentaire d’animation redonne vie au chef-d’œuvre d’Homère.
La série sur Arte

GIF Sur le grand écran

L’ODYSSEE EGALEMENT DANS L’ACTUALITE CINEMATOGRAPHIQUE.

Ce mois de juillet 2016 est aussi marqué par la sortie d’une nouvelle version grand écran de L’Odyssée signée du britannico-américain Christopher Nolan. Le cinéaste mythique d’Oppenheimer (2023) se surpasse dans une grandiose adaptation du récit homérique.

L’entretien du Point

IL a confié au Point N° 22816, du 16 juillet 2026 les secrets de son épopée :

Christopher Nolan : « J’ai dû opérer des choix difficiles pour adapter l’“Odyssée” »
Alors elle vaut quoi, « L’Odyssée » de Christopher Nolan ?

Sollers lecteur d’Homère : L’oreille absolue et l’implacable réel

Pour Sollers, revenir à Homère n’est pas un pèlerinage académique, c’est une nécessité vitale. Dans ses essais et interventions (comme son texte Le dieu Homère ou ses entretiens dans Guerres secrètes), il rappelle que la littérature occidentale commence là : sans Homère, c’est « l’ignorance et le chaos ».

Ce qui fascine Sollers chez le poète grec, c’est d’abord la dimension physique et rythmique du texte. Homère se lit avec l’oreille :

Tout est divin, chez Homère, à commencer par le dieu rythmique qui plane au-dessus des autres : lui-même. Vous connaissez « l’Iliade », bien sûr, mais de loin, comme un vague souvenir scolaire, ou plutôt comme un film plein de bruit, de sang, de fureur. Vous la connaîtrez bien mieux grâce à cette traduction sonore, vibrante, éclatante. Vraie bataille légendaire, c’est aussi une guerre de noms et de mots. Pour la voir, il faut l’entendre. Homère, c’est le trésor de la littérature occidentale. Sans lui, ignorance et chaos.
Philippe Sollers, Le dieu Homère

Sollers s’attarde sur les épithètes homériques. Ulysse y est dit polutropos, « aux mille tours » ou « aux ruses nombreuses », mais aussi « aux récits innombrables ». Sollers y voit la définition même de l’écrivain : celui qui survit par la parole et la métamorphose.

De plus, Sollers refuse la lecture moralisatrice ou judéo-chrétienne des dieux grecs. Les dieux d’Homère ne sont pas « bons » ; ils sont cruels, comploteurs, esthètes et passionnés. Ulysse est le mortel qui sait négocier avec ces forces absolues sans s’effondrer, utilisant la ruse comme une arme d’auto-défense intellectuelle.

Ulysse chez Joyce et Sollers : La rupture du langage et l’alliance sacrée

Impossible de parler d’Ulysse chez Sollers sans croiser l’ombre gigantesque de James Joyce. Fondateur de la revue Tel Quel, Sollers a été l’un des plus fervents défenseurs et exégètes de Joyce en France. Lors de la parution de la nouvelle traduction collective d’Ulysse de Joyce en 2004, Sollers signe un article remarqué, Joyce, toujours, saluant un texte plus « dru » et « cru ».
Pour Sollers, l’Ulysse de Joyce accomplit deux gestes capitaux :

• La désacralisation de la "Sainte Mère" : À travers le monologue final de Molly Bloom (qu’il associe à la sensualité pure) et la figure de Stephen Dedalus refusant de s’agenouiller devant sa mère mourante, Joyce brise les idoles morales et familiales.

• Le duo Bloom/Dedalus (Le Juif Grec) : Sollers est fasciné par cette alliance paradoxale imaginée par Joyce. « Un juif grec est un grec juif », disait Joyce. Ce duo Bloom-Stephen est, selon Sollers, la machine de guerre parfaite contre le conformisme social et l’antisémitisme ambiant, mêlant la rigueur logique à la dérision.
Si l’Ulysse d’Homère voyageait dans l’espace, l’Ulysse de Joyce (et par extension celui de Sollers) voyage dans le temps et le langage. C’est un courant de conscience qui absorbe tout le savoir humain pour le restituer sous forme de musique pure.

Venise, la nouvelle Ithaque de Sollers

Si l’Ithaque d’Homère est une île rocheuse et rude que le héros cherche à retrouver, celle de Sollers est liquide, secrète et radieuse : c’est Venise.

Dans son Dictionnaire amoureux de Venise, Sollers lève le voile sur sa méthode de travail : depuis des décennies, deux fois par an (au printemps et à l’automne), il s’embarque pour la Sérénissime. C’est là, sur les Zattere, qu’il écrit la majeure partie de ses romans, à la main, à l’encre bleue.
Venise est pour lui l’Ithaque idéale pour plusieurs raisons :

• Le royaume de la clandestinité : Contrairement au tourisme de masse qu’il exècre, Sollers vit à Venise « en réseau fermé ». C’est la ville où l’on peut disparaître, se mouvoir en bateau hors des circuits officiels, loin du tribunal médiatique parisien.

• La ville-femme : Venise est intimement liée à son histoire d’amour avec l’écrivaine Dominique Rolin. C’est le lieu de « l’amour vrai », un espace sans ressentiment ni esprit de sacrifice.

• La suspension du temps : Dans un entretien accordé à La Règle du Jeu,dans son numéro 66 de septembre 2018, , à la question : « Peut-on donc vivre, dans le sens de se fixer, à Venise ? », Sollers répondait :

Se fixer à Venise serait une erreur totale, bien entendu. Il faut apprendre à durer dans un temps choisi où vous allez déployer un maximum de temps. […il évoque Héraclite] Ici aussi les dieux sont présents. Où les dieux se présentent-ils ? Dans un temps infiniment condensé que vous atteignez à force de concentration en mouvement.
C’est exactement le voyage d’Ulysse : une maîtrise du temps contre la montre de la modernité.

Dans son roman Le Cœur Absolu (1987), Sollers met en scène une société secrète à Venise dont le protagoniste est un spécialiste d’Homère et de Dante. Venise peut revendiquer le qualificatif de port d’attache des aventuriers de l’esprit.

« Veni etiam », reviens encore

Eloge de Venise prononcé pour la consécration du doge sérénissime Luigi Mocenigo en 1570 :

« Qui la voit une fois s’en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus, ou s’il la quitte c’est pour bientôt la retrouver, et s’il ne la retrouve, il se désole de ne point la revoir. De ce désir d’y retourner qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent elle prit le nom de « Venetia », comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière : « Veni etiam », reviens encore. »
Le doge Luigi Grotto Cieco d’Hadria, le 23 août 1570.

A Venise, on y vient, on y revient, comme Ulysse à Ithaque.

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Tête de gondole
Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com

Sollers est-il un Ulysse ? Le "guerrier du goût" et l’art du masque

Alors, Sollers s’est-il pris pour Ulysse ? La réponse est résolument oui, mais dans un sens très précis : celui du combattant clandestin et du navigateur ironique.

L’écrivain et critique Nathan Devers a forgé le concept de « Sollersie » . Il commence par questionner : « …d’où nous vient cette impression flottante, pulsatile et volage, d’entrer en sollersie quand nous lisons Sollers ? Je ne saurais le dire, sinon par hypothèses. » et propose finalement cette définition : « Sollersie, ou la possibilité d’un continent dont le sol est mobile. », un continent mobile où le sol bougerait sans cesse sous les pieds du lecteur : Sollers a passé sa vie à changer de bannière (le structuralisme, le maoïsme, le catholicisme baroque, la défense du pape, le libertinage), déroutant ses contemporains. Pour ses détracteurs, c’était de l’opportunisme ; pour lui, c’était la stratégie d’Ulysse : changer de masque pour ne jamais se laisser enfermer par les « Cyclopes » du système ou les « Sirènes » de l’époque.
Comme Ulysse qui s’invente le pseudonyme de Personne (Outis) pour tromper le Cyclope, Sollers a avancé masqué. Né Philippe Joyaux, il choisit « Sollers » (du latin sollus, tout entier, et ars, l’art : l’ingénieux, celui qui est tout entier art). C’est une traduction littérale de la mètis d’Ulysse.
Sollers est un Ulysse qui ne rentre jamais vraiment chez lui parce que sa seule patrie est la bibliothèque mondiale. Il est ce « condottiere » ou « guerrier du goût » qui traverse le nihilisme contemporain avec une insolente gaieté, armé de son arc homérique : la phrase française, vive, rythmée, et insurgée.

oOo

4 Messages

  • Minière | 14 août 2026 - 09:00 1

    Luc Ferry est Conseiller matrimonial,maintenant ?


  • Viktor Kirtov | 11 août 2026 - 14:54 2

    Cette histoire nous propose, dans une perspective philosophique, une sagesse en même temps qu’une passionnante définition de la vie bonne pour les mortels.

    Les aventures d’Ulysse sont assez divertissantes pour être vues au cinéma sans qu’on en comprenne le moins du monde le sens philosophique. Mais c’est dommage, on y perd beaucoup, parce que cette histoire nous propose dans une perspective philosophique une sagesse en même temps qu’une passionnante définition de la vie bonne pour les mortels. Il s’agit en effet pour Ulysse de passer de la guerre à la paix, du chaos à l’harmonie, de l’exil au retour chez soi, d’Éris (la discorde) à Éros (l’amour), bref, de la vie mauvaise à la vie bonne. Tel est le sens de son voyage, en quoi il s’agit d’une quête du salut pour un mortel qui refuse les mirages de l’immortalité que lui propose Calypso. Il pense donc que la vie bonne est possible malgré l’inéluctabilité de la mort.

    Comme dans la Théogonie d’Hésiode, le poème qui raconte la naissance des dieux, on va ainsi aller dans L’Odyssée de « Chaos » à « Cosmos », du désordre à un ordre harmonieux, juste, beau et bon auquel Ulysse va devoir s’accorder pour trouver son salut. Reste que le chaos originel s’oppose sans cesse à l’harmonie. Il possède toute une pléiade de visages et d’avatars que le malheureux Ulysse va devoir affronter au cours de son voyage. D’abord, bien évidemment, le chaos de la guerre elle-même, une guerre placée sous les auspices de la discorde, comme en témoigne l’épisode de la « pomme d’Éris » (la fameuse « pomme de Discorde ») qui est à l’origine du conflit entre Grecs et Troyens. Zeus vient d’organiser les noces de Thétis. La déesse épouse ce jour-là un simple mortel, un certain Pélée.

    La vérité, c’est que Zeus l’a contrainte à ce mariage « morganatique » pour se débarrasser de l’amour impossible qu’il éprouvait pour elle. Zeus a lancé les invitations mais il a « oublié » (je mets le terme entre guillemets, car cet oubli est tout à fait volontaire) d’inviter une divinité qu’on n’aime jamais inviter à un mariage. Il s’agit d’Éris, la déesse de la discorde et de la haine. Furieuse, vexée, Éris s’invite elle-même, bien décidée à semer la zizanie dans la noce (on retrouvera un thème analogue dans La Belle au bois dormant, où la sorcière, qui n’est pas invitée, vexée par cet oubli, s’invite elle-même pour se venger).

    De retour à Ithaque, dans
    les bras de sa femme, Pénélope,
    Ulysse atteint enfin la vie bonne,
    et le lecteur découvre alors
    les trois conditions qu’elle requiert.

    Que fait alors Éris ? Elle pose sur la table autour de laquelle les jeunes gens font la fête avec les dieux une sublime pomme en or. Ce fruit, qui vient d’un jardin magique, le jardin des Hespérides, est magnifique, il rayonne de beauté comme s’il était éclairé de l’intérieur. Les convives peuvent alors déchiffrer l’inscription qui figure en toutes lettres sur sa surface : « Pour la plus belle ! » Aussitôt, trois déesses sublimes, Athéna, Héra et Aphrodite, se précipitent pour mettre la main sur la pomme en s’écriant d’une même voix : « C’est donc pour moi, c’est moi la plus belle ! » Éris est ravie, elle a gagné son pari : la discorde vient de s’installer au cœur de la noce.

    Ce premier chaos, pour des raisons que je laisse ici de côté, conduira au deuxième, celui de la guerre qui va durer dix ans et qui se terminera par un troisième chaos. Il s’agit de l’épisode sans doute le plus connu de L’Odyssée bien qu’il n’y soit évoqué qu’en quelques lignes, car il n’est vraiment développé que dans l’Énéide de Virgile : Ulysse a fait entrer dans la ville de Troie un immense cheval de bois dont les flancs sont remplis de soldats grecs qui, la nuit venue, vont massacrer les Troyens. Or le troisième chaos, c’est le massacre qui s’ensuit et qui met fin à la guerre. Il est tellement abominable que même les dieux qui ont soutenu les Grecs en sont horrifiés.

    De retour à Ithaque, dans les bras de sa femme, Pénélope, Ulysse atteint enfin la vie bonne, et le lecteur découvre alors les trois conditions qu’elle requiert : d’abord il a vaincu la peur de la mort, alors les dieux distendent le temps, nous dit Homère, ce qui signifie qu’il est enfin dans l’amour du présent, loin des pièges du futur et du passé, puisqu’il n’est plus dans la nostalgie ni dans l’espérance d’Ithaque, et enfin, il a trouvé sa juste place dans l’ordre cosmique, et, ce dernier étant éternel, il comprend qu’une fois qu’on s’y est ajusté, on devient soi-même un petit fragment d’éternité et qu’on est ainsi sauvé de la mort. Tel est le sens ultime de cette épopée. On peut toujours chercher à « l’actualiser », à la moderniser pour la rendre plus « sexy » comme à respecter la « diversité » dans l’attribution des rôles aux acteurs, elle est liée, qu’on le veuille ou non, à une cosmologie grecque qui n’est plus la nôtre. Elle n’en est que plus précieuse…


  • Viktor Kirtov | 22 juillet 2026 - 18:06 3

    Oui l’Ile de Ré-Ithaque a sa pertinence et merci pour les liens complémentaires qui éclairent cette odyssée.


  • Albert Gauvin | 22 juillet 2026 - 11:48 4

    Sur le choix du pseudonyme, on peut lire aussi : Sollers, sollertis... Sollertia...
    Sur Ulysse : Ulysses de Joyce illustré par Matisse — Ne plus ultra, Dante et le dernier voyage d’Ulysse et le récent : Barbara Cassin, L’Odyssée au Louvre.
    Lire aussi la première publication de Philippe Sollers, Comme si le vieil Homère.

    Une question : sans ignorer l’importance qu’elle eut dans la vie de Sollers (cf. Venise, le pôle magnétique de mon existence ou La Cité absolue : Venise, le lieu et la formule), Venise est-elle vraiment son Ithaque ? N’est-ce pas plutôt in fine l’île de Ré où, désormais, l’écrivain repose ?