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Amusons-nous ou la part du jeu chez Sollers

"J" comme Jeu

D 19 juillet 2026     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article * Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« Pileface est un labyrinthe inépuisable.
Amusons-nous. »

Yannick Gomez
Animateur de la page Facebook,La Closerie de Sollers


« La littérature comme hobby(*),
Sollers comme passeur ! »

Viktor Kirtov
(exergue page Facebook)
(*) hobby au sens de divertissement ludique

"J" comme Jeu

Abécédaire sollersien (work in progress)

I - Les dimensions du jeu chez Sollers

Chez Philippe Sollers, le jeu n’est ni un simple divertissement ni une dérive futile : c’est une éthique d’existence, une tactique de survie face à la lourdeur du monde et une méthode rigoureuse de création. Auteur du roman Portrait du joueur (1984), Sollers s’est constamment défini à travers cette figure.

Examinons la pratique du jeu chez Sollers déclinée dans ses différentes dimensions :

GIF La dimension existentielle : "Jouer de soi comme d’un instrument"

Dès ses premiers écrits, le ton est donné : il s’agit de « jouer de soi comme d’un instrument ». Yannick Gomez dans l’entretien qu’il a accordé à Radio Courtoisie, à propos de son livre « Sollers le musicien de la vie », nous le rappelle :

…dans Une curieuse solitude, Sollers dit : « il faudrait savoir se jouer comme d’un instrument ». […] « savoir se jouer », se jouer comme on joue d’un instrument. Donc jouer de son corps, jouer d’un instrument, […] c’est ce qu’il recherchera. Alors jouer, c’est-à-dire se jouer, interpréter mais aussi jouer au sens joueur de Portrait du Joueur

On peut poursuivre en notant que Chez Sollers, l’écriture n’est pas seulement un acte de création, mais un jeu conscient, une manipulation maîtrisée du langage, comparable à la manière dont un musicien «  se joue  » d’un instrument. il faut «  se jouer  » du texte, c’est à dire le faire vibrer, le faire résonner.

Ainsi, la phrase «  il faudrait savoir se jouer comme d’un instrument  » est une métaphore clé de la pensée Sollers  : elle exprime la nécessité de combiner maîtrise technique, liberté créatrice et jeu intellectuel dans l’écriture, dans une perspective où la littérature est à la fois art et acte de liberté.

• L’identité plurielle : Pour Sollers, le « moi » figé et social est une illusion encombrante. Le joueur refuse l’identité unique imposée par l’époque pour adopter des pseudonymes, des masques et des postures.

• Le refus de la gravité : Le jeu s’oppose radicalement à l’esprit de sérieux, à l’ennui et à la mort. Jouer, c’est maintenir une légèreté souveraine, un détachement drôle et provocateur inspiré de figures comme Lacan (dont il aimait l’élégance surjouée) ou Casanova.

GIF La dimension stratégique et clandestine : L’écrivain en "agent secret"

Dans Portrait du joueur, le monde social et médiatique est dépeint comme une vaste coalition de conformisme, une "anti-littérature au complet". Le jeu devient alors une stratégie d’esquive et de résistance :

• Le complot créateur : Sollers envisage l’écriture comme un "complot" permanent mené par un petit groupe d’esprits libres (le panthéon littéraire de Sade, Rimbaud ou Dante…).

• La clandestinité et la ruse :

Il faut être prudent. Et ruser, et donc apprendre la clandestinité.

Le joueur avance masqué. Il feint d’adhérer au brouhaha de l’époque pour mieux le subvertir de l’intérieur, jouant sur l’indécision et la provocation pour court-circuiter le système médiatique.

GIF La dimension esthétique : L’écriture comme table de jeu

L’écriture sollersienne est une pratique ludique, combinatoire et musicale :

• Le refus du réalisme plat : Sollers refuse la narration traditionnelle et l’illusion réaliste. Ses textes alternent l’autobiographie retravaillée (l’autofiction), le collage, l’association libre et les jeux de langage.

• La musicalité contre le sens figé : Comme au casino ou aux échecs, l’écriture se déploie par "coups". Elle doit résonner plutôt que simplement raisonner. Dans des œuvres comme Paradis, le texte se passe de ponctuation pour devenir un flux d’énergie sonore et de pur rythme, un « opéra mutant ».

GIF La dimension métaphysique : "Le jeu du monde"

Enfin, le jeu rejoint chez lui une vision cosmique, d’influence nietzschéenne et dantesque :

• L’instant présent comme paradis : Dans ses entretiens tardifs, Sollers insiste sur le fait de savoir vivre au présent, de "susciter immédiatement une situation où le paradis sera là".

• L’amour de la contingence : Le joueur est celui qui accepte le hasard et s’en réjouit. Il joue sa vie sur un coup de dés littéraire, persuadé que l’art reste le seul espace de gratuité absolue face au "marché" globalisé.

II - Une analyse de Portrait du joueur de Sollers pour illustrer sa conception du jeu


le livre sur amazon

Dans Portrait du joueur (1984), Philippe Sollers met en scène un narrateur qui lui ressemble comme un frère jumeau (un double littéraire de lui-même, né Joyaux) et qui pose les jalons de sa propre mythologie personnelle.
Pour comprendre sa conception du jeu, deux passages sont particulièrement révélateurs : l’ouverture du roman et une méditation théorique sur la figure même du joueur.

GIF L’incipit de Portrait du joueur : Le jeu de la mise en scène de soi

Je lève les yeux. Mon refuge est parfait. Chambre et jardin. Les hauts acacias remuent doucement devant moi. Je sens les vignes tout autour, à cent mètres, comme un océan sanguin. [...] J’ai pris un bain, j’ai mis mon smoking pour moi seul, je me suis installé sous la glycine, pieds nus... Premier whisky, cigarettes... J’ai sorti ma machine à écrire, mon revolver, mes papiers : dossiers, lettres, cahiers et carnets...


Dès les premières lignes, le jeu s’installe à travers une théâtralisation ironique du quotidien :

• Le costume et le décalage : Le narrateur enfile un « smoking pour [lui] seul » tout en restant « pieds nus ». C’est l’essence du dandysme sollersien : une élégance formelle associée à un relâchement total. Le jeu commence par ce refus du sérieux et des conventions sociales ordinaires. On s’habille pour soi-disant "faire une scène", mais la salle est vide.

• Les accessoires du joueur : L’association d’objets est hautement symbolique : « ma machine à écrire, mon revolver, mes papiers ». Écrire est une roulette russe, un jeu dangereux, une activité de combat (le revolver) menée dans la clandestinité d’un refuge.

• La trame temporelle : L’espace de la « chartreuse » bordelaise sert de tapis vert. Le joueur rassemble ses cartes (ses lettres, ses malles d’enfance, ses carnets) pour commencer la partie : réinventer sa vie par l’écriture.

GIF Le manifeste théorique : Le joueur comme perturbateur

Sollers définit explicitement son personnage et sa démarche esthétique dans ce fragment clé :

Le joueur survient un moment sur la scène pour semer un peu le trouble parmi toutes ces attitudes de théâtre conventionnel et quasiment médiéval. Il est là, il n’est pas là… Il fait ça, mais ne le fait pas vraiment… Il dit n’importe quoi mais ne dit pas vraiment n’importe quoi… Il sait beaucoup de choses mais ne les dit pas toutes… Tel est le jeu que j’essaie d’écrire.


Que l’on peut analyser ainsi :

• L’ubiquité tactique (« Il est là, il n’est pas là ») : C’est la définition même de l’intermittence sollersienne. Le joueur refuse l’assignation à résidence identitaire ou idéologique. Dans une époque saturée par les dogmes et les postures sérieuses (« le théâtre conventionnel »), le joueur triche avec les attentes du public pour préserver sa liberté de mouvement.

• L’ambiguïté comme règle du jeu (« Il dit n’importe quoi mais... »)  : La parole du joueur est à double fond. Sollers joue avec le lecteur en brouillant les pistes de l’autobiographie (est-ce lui ou non ? Est-ce vrai ou faux ?). En refusant de trancher, il maintient le texte dans un espace de suspension ironique.

• La rétention d’information (« Il sait [...] mais ne dit pas tout ») : Le jeu de Sollers est celui de l’initié. L’écriture ne cherche pas à être transparente ou didactique ; elle fonctionne par énigmes, par allusions intertextuelles (les citations de Mozart, de Sade ou d’autres écrivains jalonnent le texte comme des clins d’œil complices).

À travers ces extraits, la conception du jeu chez Sollers s’affirme comme un art de la feinte sacrée. Jouer n’est pas mentir, c’est utiliser le masque pour dire des vérités impossibles à formuler autrement. Face à la lourdeur d’une société moralisatrice, le "joueur" oppose la fluidité de la musique, la gratuité du geste littéraire et le plaisir souverain de l’instant présent.

III - Les lettres de Sophie ou le jeu érotique

Le personnage de Sophie, dans Portrait du joueur, incarne un second registre du jeu — le jeu comme dispositif de séduction réglé.

Une expérience érotique pensée comme un jeu

Sophie est qualifiée de "personnage central, discret, subversif". Son rôle dépasse de loin la simple anecdote sentimentale.

• L’initiatrice d’un jeu construit : C’est elle qui fait basculer le récit dans une "expérience érotique très singulière". Cette expérience ne relève pas de l’improvisation, mais d’un véritable scénario. Elle est décrite comme une "communication exclusivement physique à travers des scènes construites à l’avance". Le jeu, ici, est ritualisé et organisé, exigeant un travail préparatoire.

• La scripte du jeu : Leur liaison se fonde sur des "jeux de rôles et des scénarios élaborés à deux", et c’est Sophie elle-même qui en est la principale architecte. Elle rédige des lettres, que l’on retrouve dans le roman, où elle décrit ces scènes avec un "érotisme verbal poussé à l’extrême". Elle est à la fois le sujet et la metteuse en scène du jeu. Sollers analyse d’ailleurs leur "substrat psychologique", décortiquant le mode de fonctionnement de Sophie et les "conditions de réussite" de ces jeux, preuve que cette pratique est sérieuse et réfléchie.
Une figure pour une "cogitation" sur le jeu
Sophie n’est pas seulement une partenaire de jeu, elle est aussi le prétexte à une réflexion sur le jeu lui-même.

• L’écriture comme prolongement du jeu : Le récit de leur relation, à travers les scènes et les lettres, s’inscrit dans ce que Sollers appelle une "cogitation sexuelle". Cette cogitation, c’est le travail du joueur qui réfléchit à sa pratique. Le jeu érotique avec Sophie est un laboratoire d’écriture et de pensée.

• Une "œuvre à deux" : Leurs échanges portent sur "des projets artistiques, d’écriture et de scénarii". Sophie est donc la partenaire de jeu idéale pour le narrateur-joueur : elle est complice de ses explorations littéraires et philosophiques, et participe à l’élaboration du grand jeu qu’est la vie.

Un personnage pour d’autres dimensions du jeu

Enfin, le rôle de Sophie permet d’éclairer d’autres facettes du jeu sollersien.
• La dimension métaphysique et politique du jeu : Sollers oppose le jeu sophistiqué et "subversif" qu’il pratique avec Sophie au monde "normal" des "Fanny". Le jeu, dans cette optique, est une forme de résistance à la banalité et à la normalisation imposée par la société, un refuge pour les "singularités". Sophie est une alliée dans ce combat.

• Le jeu comme expérience libertine : Sollers est présenté comme un "libertin assumé", et son érotisme avec Sophie est une expression de cette philosophie. Le jeu érotique y est vécu comme une exploration, une transgression des normes, et une affirmation d’une liberté individuelle en opposition au "faux temps banal".

Ce jeu érotique-épistolaire prolonge une réflexion plus ancienne de Sollers sur le libertinage classique : dans son texte sur Les Liaisons dangereuses il montre que la mécanique épistolaire est consubstantielle au libertinage lui-même — s’assurer la maîtrise des situations par le contrôle de l’information, mais aussi feindre et tromper, sont des opérations de langage écrit dont les lettres sont l’instrument, si bien que les libertins passent autant de temps à écrire qu’à agir : l’écriture, pour eux, est elle-même une action. On retrouve exactement ce schéma transposé chez Sophie : le jeu érotique est un jeu de langage avant d’être un jeu de corps.

Et notons que l’éditeur Gallimard résume d’ailleurs l’ensemble du livre Portrait du joueur comme les « tiroirs du grand jeu de Philippe Sollers ».

IV - « Le grand jeu » de Sollers

Et si l’on poussait plus avant, ce thème du jeu chez Sollers, n’y aurait-il pas là un fil dAriane qui permettrait de déambuler dans l’œuvre de Sollers, un principe unificateur de toute son œuvre ? C’est une idée qui, jusque-là, n’a pas été exploitée par la critique. Pourtant, les pistes sont là, dans l’œuvre de Sollers pour une étude comparative avec Nietzsche (le jeu dionysiaque), Héraclite (« le temps est un enfant qui joue »), Mallarmé (Un coup de dés), Joyce (Finnegans Wake), Casanova et les taoïstes… ; c’est même une des clés les plus fécondes pour lire Sollers. Non pas parce qu’il aurait construit un « système » philosophique, mais parce que la figure du joueur fonctionne comme un attracteur : elle rassemble des influences très diverses qui, autrement, paraîtraient dispersées (catholicisme, Chine, avant-garde, musique baroque, Casanova, Nietzsche, Dante, Sade, etc.). Le joueur est le point où toutes ces lignes se croisent.
C’est le : « Le grand jeu » de Sollers

Développons :

GIF Héraclite : le monde joue avant l’homme

La phrase qui revient sans cesse lorsqu’on pense à Sollers est ce fragment d’Héraclite :

L’Aiôn est un enfant qui joue aux dés ; la royauté appartient à un enfant.
(plus exactement : Aion pais esti paizôn, pesseuôn.)


Cette phrase est capitale. Elle signifie plusieurs choses : le temps n’est pas une mécanique, le temps est un jeu, le réel ne poursuit aucun but moral, il improvise , il combine, il redistribue, il recommence.
Chez Sollers, cette idée apparaît partout : l’Histoire n’est jamais un progrès, elle est une succession de coups, de déplacements, de retournements. Le joueur est donc celui qui épouse le mouvement même du réel. Non pour le dominer. Pour jouer avec lui.
On comprend alors pourquoi Sollers déteste les idéologies : l’idéologie prétend connaître le sens de l’Histoire, le joueur sait qu’il n’y a que des parties successives.

GIF Nietzsche : l’innocence du devenir et le jeu dionysiaque

Nietzsche lui-même revendiquait son affinité avec Héraclite — il voyait dans le philosophe d’Éphèse un précurseur direct de sa propre pensée du devenir et de l’éternel retour. La troisième métamorphose de Ainsi parlait Zarathoustra — le lion devenant enfant, capable de dire « oui » au jeu de la création — est la matrice conceptuelle qui permet de comprendre le refus sollersien de la culpabilité bourgeoise et catholique de son enfance bordelaise (déjà évoquée dans notre entrée « Enfance » de l’Abécédaire sollersien) le Sollers qui rompt avec son milieu en publiant Une curieuse solitude (1958) accomplit un geste structurellement nietzschéen : passer du chameau (la charge morale héritée) au lion (la négation) puis à l’enfant joueur (l’affirmation pure, sans ressentiment).
L’érotisme de Portrait du joueur, la jouissance revendiquée dans Femmes, s’inscrivent dans cette filiation dionysiaque : le jeu y est une affirmation vitale, non une transgression coupable — ce qui distingue radicalement Sollers d’un libertinage sadien fondé sur la cruauté et la négation d’autrui. Le jeu sollersien, comme le jeu dionysiaque nietzschéen, est joyeux avant d’être transgressif.

Sollers admire chez Nietzsche une qualité très particulière : la légèreté, non la frivolité, la capacité de danser avec les contradictions. Le joueur sollersien refuse le ressentiment, la plainte, la victimisation, la mauvaise conscience. Ces quatre thèmes reviennent sans cesse dans ses essais. Le jeu devient une manière de répondre. Le monde est tragique ; tant mieux, jouons. Cette réponse est profondément dionysiaque.

Dionysos n’abolit pas le tragique, Il danse dessus. Le joueur sollersien est un danseur de catastrophe.

GIF Mallarmé : le coup de dés et le pari de l’écriture

Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) constitue la matrice formelle la plus directement héritée par Sollers via Tel Quel : la revue, dès sa fondation en 1960, s’est construite dans le sillage explicite de Mallarmé — l’idée du « texte » comme espace typographique actif, où la disposition de la page produit du sens, où le hasard n’est pas éliminé mais mis en jeu plutôt qu’aboli. Le titre même de Nombres (1968), l’un des romans les plus expérimentaux de Sollers, dialogue avec l’obsession mallarméenne du chiffre et de la constellation. Mallarmé a découvert une vérité essentielle : écrire, c’est jouer avec le hasard. Le poème n’est pas un discours, c’est une constellation : le blanc de la page joue, la typographie joue. le silence joue. Chez Sollers, notamment dans Paradis puis Paradis II, les phrases fonctionnent exactement ainsi. Elles avancent par rebonds, échos, répétitions, accélérations, interruptions. Le lecteur participe, Il ne reçoit pas, il joue.

Chez Mallarmé, le jeu est un pari métaphysique : lancer les dés, c’est affronter le hasard sans prétendre le maîtriser, tout en sachant que le poème — la « constellation » finale — donne malgré tout une forme à ce risque. Sollers hérite de ce geste : écrire devient un pari pris contre l’insignifiance, jamais une garantie de sens.

GIF Joyce : le jeu polyphonique de la langue et la jubilation absolue

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Portrait photographique de Joyce, Berenice Abbott, 1926

Ici le rapprochement n’est plus seulement analogique mais documenté : Sollers a personnellement co-traduit des fragments de Finnegans Wake avec Stephen Heath, publiés dans Tel Quel en 1973 — un travail d’orfèvre sur les mots-valises et les jeux de langue joyciens, dont l’exercice a visiblement marqué sa propre pratique d’écriture. La logique du Wake — un jeu perpétuel de superposition sonore et sémantique, où chaque mot porte plusieurs langues et plusieurs sens simultanés — trouve un écho direct dans la prose la plus expérimentale de Sollers (Paradis, Nombres), construite en flux continu, sans ponctuation forte, jouant des ambiguïtés phoniques. Le jeu joycien n’est pas un ornement stylistique : c’est une manière de faire éclater la clôture du sens univoque, exactement ce que Tel Quel théorisait sous le nom de « productivité textuelle ».
Sollers a souvent expliqué que Joyce avait compris avant tout le monde que la langue pense plus vite que la conscience. Le joueur joycien accepte cette vitesse. Il ne cherche plus à contrôler. Il accompagne. Chez Sollers, notamment dans Paradis, la phrase cesse d’être psychologique, elle devient musicale. On ne lit plus, on joue la langue. Le texte devient partition. C’est pourquoi Sollers parle souvent de Bach ou de Mozart plutôt que de romanciers.

GIF Casanova : le jeu comme philosophie en acte

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Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com

Dans Casanova l’admirable (1998), Sollers présente le Vénitien non comme un simple séducteur mais comme un « philosophe en action », affirmant une philosophie joyeuse fondée sur le plaisir — Sollers y admire chez Casanova les qualités qu’il reconnaît en lui-même, dans un geste d’identification assumée.

Casanova incarne ici la synthèse la plus complète du joueur sollersien : joueur de cartes réel (il fut effectivement un habitué des tables de jeu et des casinos européens), joueur de séduction, et surtout joueur d’écriture — puisque ses Mémoires transforment rétrospectivement toute une vie de hasard en récit maîtrisé. On retrouve ici exactement la structure du Portrait du joueur : le jeu vécu et le jeu écrit sont une seule et même opération.

j’ai voulu relire ces trois mille pages [Mémoires, Histoire de ma vie] dont nous n’avons eu l’intégrale en librairie qu’en 1993. Par ailleurs, le XVIIIe siècle est un endroit où l’on peut croiser, dans un minimum de temps et d’espace, une foule de gens passionnants.
Philippe Sollers
Entretien avec L’Evènement du Jeudi du 8 octobre 1998

GIF Le taoïsme : le jeu comme spontanéité du vide

C’est un axe potentiellement, peut-être, le plus profond. Sollers dans son refus des dualismes rigides, rejoint une sensibilité taoïste et Sollers, a explicitement revendiqué cette proximité avec la pensée chinoise : son voyage en Chine avec le groupe Tel Quel en 1974, ses lectures répétées du Tao Te King, sa fascination pour Sun Tzu et les stratagèmes chinois, la référence au Manuel secret des 36 stratagèmes

VOIR AUSSI

Sollers lit depuis longtemps Laozi, Zhuangzi. Chez Zhuangzi, le sage ne lutte jamais contre le courant, Il épouse les transformations. Le meilleur joueur est celui qui semble ne rien faire. Le fameux wu wei le non-agir qui laisse advenir, la souplesse de l’eau qui triomphe de la pierre. Le wu wei n’est pas l’inaction, c’est l’action sans rigidité. Cette idée traverse toute l’œuvre de Sollers et éclaire : la légèreté finale de Sollers, son évitement systématique du tragique frontal, sa capacité à absorber les attaques sans jamais combattre de front — un jeu de dérobade active plutôt que d’affrontement.
Écrire n’est pas fabriquer, c’est laisser apparaître. le texte pousse presque tout seul.
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GIF Mozart : le joueur parfait

Il faudrait ajouter Mozart. Sollers le cite presque autant que Nietzsche. Pourquoi ? Parce que Mozart représente le miracle du jeu devenu musique. La musique mozartienne donne une impression étrange : tout semble facile, mais cette facilité est l’effet d’une maîtrise absolue.

C’est exactement la définition du joueur : le vrai joueur cache son travail, il donne l’impression que tout arrive naturellement.

GIF Le Christ selon Sollers : un joueur paradoxal

C’est ici que l’on rencontre une idée rarement formulée. Sollers lit les Évangiles comme une succession de déplacements. Le Christ ne répond jamais directement, il raconte des paraboles, il renverse les questions, il déjoue les pièges, il retourne les situations. Autrement dit, il joue. Non par ironie. Parce que la vérité ne peut apparaître que dans un déplacement. Cette lecture rapproche curieusement Jésus de Socrate et de Zhuangzi. Tous trois pratiquent l’art du détour.

GIF Le joueur comme figure philosophique

On comprend alors que le joueur n’est pas une métaphore, c’est une anthropologie. Le joueur est celui qui possède simultanément : l’attention d’Héraclite, la joie de Nietzsche, le hasard organisé de Mallarmé, la polyphonie de Joyce, la présence de Casanova, la fluidité taoïste, la grâce de Mozart.
Sollers construit peu à peu cet être-là et son œuvre entière devient l’éducation d’un joueur.

GIF Une hypothèse plus profonde encore : le joueur comme figure de la souveraineté

On pourrait même pousser la réflexion un peu plus loin. Le joueur, chez Sollers, n’est pas seulement celui qui joue, Il est celui qui n’est plus joué.
Nous sommes habituellement joués par notre époque, notre psychologie, notre histoire familiale, notre langue, notre idéologie, notre peur de mourir.

Le joueur travaille à reprendre la main. Non en contrôlant le monde — ce serait une illusion — mais en modifiant sa manière d’y entrer. Il ne cherche pas à abolir le hasard : il apprend à en faire une matière de liberté. C’est ici que résonne, en arrière-plan, la notion de virtù chez Machiavel (que Sollers admirait), la sprezzatura de Castiglione, la disponibilité taoïste et l’« amor fati » nietzschéen. Le joueur ne nie ni la nécessité ni le hasard ; il transforme leur rencontre en style.
Cette souveraineté n’est pas un pouvoir sur autrui. C’est un pouvoir sur son propre rapport au temps. Le joueur cesse de subir la durée ; il la rythme. Il cesse d’être assigné à une identité ; il invente des positions. Il cesse d’opposer gravité et légèreté ; il découvre que la plus haute gravité peut prendre la forme d’un sourire.
À partir de là, je crois qu’on peut formuler une thèse qui donnerait sa cohérence à toute l’œuvre de Sollers :

Le « joueur » est la figure moderne du sage. Ni le philosophe systématique, ni le saint retiré du monde, ni le héros tragique, mais un être qui répond à la complexité du réel par une intelligence rythmique. Son savoir n’est pas une doctrine, c’est un art de jouer.

Cette hypothèse permet de relire aussi bien Drame, Paradis, Femmes, Portrait du joueur, La Guerre du goût ou Éloge de l’infini. Chacun de ces livres devient moins un « roman » ou un « essai » qu’une variation sur une même question : comment vivre pour que le langage, l’amour, la musique, la pensée et le temps ne cessent pas de jouer ensemble ?

À mon sens, une telle étude aurait également le mérite de déplacer l’image de Sollers. On le réduit souvent à un polémiste, à un styliste ou à un provocateur. Or, si l’on suit la piste du joueur, apparaît une ambition plus profonde : élaborer, à partir d’Héraclite, de Nietzsche, de Mallarmé, de Joyce, de Casanova, du taoïsme, de Mozart et de l’Évangile, une éthique de la souveraineté joyeuse. Le jeu n’est plus un thème parmi d’autres ; il devient le nom même d’une manière d’habiter le monde.

V - Pour clore cette exploration

Le jeu, c’est la seule chose qui résiste à la mort, au temps, aux dogmes. Jouer, c’est vivre intensément, c’est refuser d’être dupe.

ce qui résume peut-être le mieux l’esprit de ce joueur toujours en mouvement… mais cette citation qui pourrait condenser l’esprit de la pensée de Sollers sur le jeu, est apocryphe ! Je suis navré de vous faire cette révélation. Consolez-vous en plongeant dans son œuvre et faîtes de cette démarche un divertissement ludique.
Il arrive que l’on me demande : « Par où commencer pour lire Sollers ? »
Ma réponse : Portrait du joueur est une bonne entrée. Ce livre fait partie de mes favoris et la version illustrée, éditions Futuropolis-Gallimard a ma préférence.

oOo